CHAPITRE I LE MILIEU SOCIAL
Le véritable titre de ce livre serait Baudelaire et son Temps. Il est indispensable, en effet, pour juger sainement d'un écrivain et prendre la mesure exacte de son génie, de le confronter à son époque et de l'évoquer dans son milieu. Je sais des gens que cette précaution fait sourire, parce qu'ils considèrent le génie comme une sorte de miracle éclatant à l'improviste, au mépris des lois naturelles, en dehors de toute considération de temps et de lieu. D'autres, moins catégoriques, ne veulent se décider que sur l'œuvre même et, sans nier la valeur des documents biographiques, craignent que leur souvenir, en s'interposant entre le poète et le lecteur, n'en vienne défigurer l'impression. Ainsi, pense M. Gilbert Maire, qui traite ces documents t d'hypothèses » et qui, dans son étude sur la Personnalité de Baude-
lairz (1) nous invite, pour la découvrir, à ne tenir compte que de son expression littéraire.
C'est peut-être insuffisant. Je veux bien que la beauté d'un poème s'impose d'elle-même en dehors des circonstances qui l'ont fait naître et que l'on puisse admirer le Flambeau vivant sans savoir qu'il s'adresse à M™e Sabatier ou le Serpent qui danse, sans savoir qu'il a nom Jeanne Duval, mais il n'est pas indifférent, pour s'expliquer les accès de colère et la note exaspérée du poète, de savoir qu'il ne lui fut jamais permis d'écrire, « qu'entre une saisie et une querelle ». M. Maurice Barrés, au temps où il composait l'Homme libre, avait, dans le chapitre des intercesseurs, ménagé une place à Baudelaire. Il retrancha, au dernier moment, le passage qui le concernait et où, après avoir exposé les motifs de son admiration, il ajoutait : « Son goût pour étonner me le gâte. » Maurice Barrés avouait, plus tard, ne plus se rendre compte des raisons de cette suppression, mais j'imagine qu'à défaut de la réflexion, la qualité de son instinct l'avait averti qu'il allait commettre une injustice en rendant Baudelaire responsable d'un vice collectif.
Ce « goût pour étonner » est un phénomène de mimétisme social. Il est la caractéristique des écrivains de l'âge romantique. Il se manifeste à la source du mouvement. On le trouve chez Rousseau, qui en est le père, et qui s'affuble d'un masque cynique. Il est dans Chateaubriand, qui l'a contracté de Byron et qui, s'enveloppant de pompe et d'amertume, se couronne de ses propres mains, aux yeux de lajfoule, empereur de la Mélancolie. Car c'est à la foule que désormais l'écrivain s'adresse et non plus, comme sous l'ancien régime, à une petite élite éclairée. Avant la Révolution, on devenait un personnage (Chateaubriand, lui-même, le constate) pour avoir barbouillé quelques hgnes de prose ou inséré un quatrain dans l'Almanach des Muses. Dorénavant, il faut ameu-
(1) Gilbert Mairk, La personnalité de Baudelaire. (Mercure de France, janvier 1916.)
ter l'opinion, mobiliser le public à grand renfort d'œuvres et de réclame. Il faut, à la façon de Napoléon pr, organiser, à l'apparition de chaque volume, un véritable coup d'État. L'exemple du despote achève le trouble des esprits, y soulève des prétentions démesurées, un levain d'orgueil formidable. Baudelaire joue au satanique dans les brasseries de lettres comme Hugo joue au Prométhée sur son rocher. Les préfaces prennent l'allure de manifestes; elles en ont le mordant, l'éclat, la véhémence. C'est un besoin impérieux d'envahir la scène du monde et d'y concentrer sur soi tous les regards. Du haut en bas, c'est, chez tous, un souci de pose, je dirais de cabotinage si je n'étais tenu par le respect dû au génie.
On s'étonne moins des excentricités de Baudelaire quand on considère qu'il s'agitait au milieu des fantoches de la bohème, d'hurluberlus, de malades, qui avaient nom Ourliac, Lassailly, Barbara, aujourd'hui fort oubliés, mais qui alors disposaient de l'attention publique et faisaient loi dans les cénacles. Oui, quoi qu'on puisse objecter, cette incursion dans le domaine de l'histoire et la vie privée des grands hommes a sa raison d'être. Tout l'autorise. Elle se défend d'elle-même. C'est d'abord une sorte d'hommage. Elle fait partie de leur culte que nous ne pouvons concevoir sans image. Notre admiration ne peut aller à une abstraction. Nous voulons coudoyer nos héros dans la rue, surprendre leur visage, la couleur de leurs yeux, entendre le son de leur voix. Les lieux mêmes qu'ils ont consacrés de leur présence, nous restent chers. Nous conservons pieusement leurs reliques.
Cicéron critiquait, un jour, un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client s'était embarqué, s'exprimait ainsi : « Il se lève. — Il s'habille. — Il ouvre sa porte. — Il met le pied hors du seuil. — Il suit à droite la voie Flaminia pour gagner la place des Thermes, etc., etc..» On se demande si ce voyageur arrivera jamais au porl. « Mais, répond Gérard de Nerval, chez qui je cueille l'anecdote, déjà l'avocat m'inté-
b CHARLES BAUDELAIRE
resse et, loin de le trouver prolixe, j'aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues. J'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il faisait. »
Je pense comme Gérard de Neyv^l. Si l'histoire d'un vulgaire inconnu, racontée en détail, suffit pour lous intéresser, combien plus intéressante encore celle d'un homme de la valeur de Baudelaire, qui a marqué plusieurs générations littéraires à son empreinte ? On a pu contester son génie, qui donc s'aviserait de vouloir contester son influence? Ce n'est plus seulement ici la curiosité de l'érudit qui trouve à se satisfaire, mais celle du psychologue et du moraliste. On s'y éclaire des rapports du physique et du moral et de leurs répercussions mutuelles. Je veux, à l'imitation de l'avocat romain, suivre pas à pas Baudelaire, dans toutes les étapes de sa vie agitée. Tout est profit dans cette méthode, tant le moindre geste de ceux que nous considérons comme nos maîtres est riche de révélations. Il n'y a, entre ces échantillons d'une humanité supérieure et le commun des hommes, qu'une différence de degré, non de nature. Nous nous y observons comme à l'aide d'un verre grossissant.
Je prendrai donc Baudelaire à son berceau pour l'accompagner jusqu'à sa mort, en insistant surtout sur son âge tendre, parce que c'est à cet âge que se forment les idées et le caractère.
Lui-même a dit :
Tous ceux qui ont réfléchi sur leur propre vie, qui ont souvent porté leurs regards en arrière pour comparer leur passé avec leur présent, tous ceux qui ont pris l'iiabitude de psychologiser facilement sur eux-mêmes, savent quelle part immense l'adolescence tient dans le génie d'un homme. C'est alors que les couleurs sont voyantes et que les sens parlent une langue mystérieuse. Le caractère, le génie, le style d'un homme est formé par les circonstances en apparence vulgaires de sa première jeunesse. Si tous les hommes qui out occupé la
scène du monde avaient noté leurs impressions d'enfance, quel excellent dictionnaire psychologique nous posséderions I
Je veux même scruter jusqu'à ses racines pour y découvrir le secret de sa nature et je vais, préoccupé des lois de l'atavisme, évoquer d'abord ses parents pour explorer, à leur lumière, la sorte de fatalité qui, déjà, pesait sur son berceau.