CHAPITRE II
A. — Le Père.
Joseph-François Baudelaire, le père du poète, naquit le 8 juin 1759, à la Neuville-au-Pont, canton de Sainte- Menehould, département de la Marne, d'une famille de vieille souche champenoise. Il était fils unique. Il reçut une instruction complète, ce qui ne veut pas dire que ses parents aient eu de quoi fournir à la dépense. Ce n'était vraisemblablement que d'humbles paysans, vivant péniblement du travail de leurs mains. S'ils avaient eu le moindre bien à faire valoir, ils n'en auraient été que plus pressés de s'attacher leur fils, au lieu de le laisser s'expatrier. Ce n'est point dans la cervelle de paysans champenois, race entre toutes prudente et avisée, que pouvait germer spontanément l'idée de pousser un fils hors de sa condition pour le jeter aux aventures. Cela se voit de nos jours où toutes les carrières sont ouvertes à tous et où la médiocrité même, armée de parchemins, peut se flatter de l'espoir d'y réussir. Cela ne se voyait guère avant la Révolution où subsistaient des barrières infranchissables et où le mérite n'arrivait à se produire que par miracle, à coups de faveurs exceptionnelles.
Il est prouvé d'ailleurs que Fr. Baudelaire n'eut jamais à
recueillir un sou vaillant de sa famille. S'il put entreprendre et achever ses études, c'est sans doute que ses bonnes dispositions lui avaient valu l'assistance de quelque notable de l'endroit. Nous savons que son destin était de se concilier les gens et de se recruter, partout, d'agissantes sympathies. Il était né protégé. Ces bonnes fortunes sont d'ailleurs assez fréquentes dans les annales de l'ancienne France pour ne pas nous étonner. Sans sortir du temps de François Baudelaire ni même du cercle de ses relations, nous voyons comment ont pu s'instruire les Monge, les Vauquelin, les Bonvoisin, les Naigeon, les Peyron, tous nés dans une condition misérable et qui trouvèrent sur leur route une main obligeante. Sous l'ancien régime, il n'était pas rare de voir la protection des châteaux acquise aux intelligences éveillées et aux talents naissants. Il y avait surtout le curé du village.
L'histoire a gardé le nom de ce brave curé Besson à qui nous devons Prud'hon et qui l'avait recommandé au baron de Joursanvault, autre ami éclairé des arts.
Souvent, disent les Goncourt, le prêtre s'attache à l'enfant par une protection paternelle, par une paternité morale. Beaucoup des gloires de l'ancienne France, la France les doit à ce besoin d'adoption de l'homme qui vit dans le célibat et ne peut être père (1).
Il est donc tout naturel que Fr. Baudelaire ait trouvé son curé Besson. Et il se peut encore qu'il ait été élevé gratuitement dans un séminaire en vue de la prêtrise. Cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable. Elle expliquerait le mot du poète des Fleurs du Mal rapporté par Ernest Prarond : « Mon père avait porté la soutane, » et l'insolite exclamation dont il éberluait à tout bout de champ ses auditeurs : « Moi qui suis fils de prêtre, » et elle expliquerait encore que François Baudelaire, après avoir renoncé aux ordres, faute de se découvrir la vocation suffisante, soit
(1) Les Goncourt, l'Art au XVIII' siècle : Prud'hon. (Charpentier, ôdit.)
venu à Paris porteur d'une lettre de recommandation à l'adresse du supérieur de la communauté de Sainte-Barbe où il fut d'emblée agréé comme répétiteur de rhétorique. Il venait d'atteindre sa majorité. C'était, alors, un solide garçon, aux cheveux frisés, le regard intelligent sous d'épais sourcils d'un noir d'ébène, la mine éveillée, sympathique et cordial.
Je soupçonne fort Fr. Baudelaire d'avoir accompli son voyage, moins pour s'ouvrir la carrière de l'enseignement que pour se faire un nom dans les arts. Il se sentait du goût pour la peinture et l'ambition d'y réussir. Ce qui me confirme dans ce soupçon c'est que je le vois tout de suite courir aux académies, aux tables d'hôte, aux cafés fréquentés des artistes. Il se lie du premier jour (octobre 1780) avec Ramey, Prud'hon, Naigeon, frais débarqués comme lui de leur province, et, comme lui, riches de seules lettres de recommandation. Il accepte le professorat pro\âsoirement, parce qu'il faut vivre, mais la peinture reste son unique objet. Qu'il ait poursuivi une autre carrière, ce sont les circonstances qui en ont décidé. C'est à la peinture qu'il emploie ses loisirs. C'est à la peinture qu'il revient lorsque sa retraite lui rend sa liberté. Un goût si persistant témoigne, à défaut de tempérament, d'une inchnation de nature. N'oublions pas que Fr. Baudelaire, à toutes les époques de sa vie, mit toujours une coquetterie à se donner pour peintre. C'est en cette qualité qu'il figure sur l'acte de baptême de son fils Charles.
Il y avait à peine deux ans qu'il professait à Sainte-Barbe lorsque le supérieur Antoine Baduel, qui l'avait en particulière estime, lui proposa de le faire entrer au service d'Antoine- César, duc de Choiseul-PrasUn, qu'il savait en quête d'un précepteur pour ses fils Alphonse et FéUx.
Antoine-César Praslin, le cousin du ministre, était alors maréchal de camp. C'était un poste plein d'honneur et fort enviable, à l'époque, que celui de précepteur dans une grande famille et qui ne comportait aucune des obligations serviles qui y sont attachées de nos jours. Bien que Félix et Alphonse
ne fussent encore qu'en bas âge, ils avaient, suivant les prérogatives de leur naissance, leur maison, leurs officiers, leur livrée, leurs équipages.
César Praslin venait de s'installer (1782) dans son hôtel de la rue de Bourbon (aujourd'hui de Lille), après avoir fait casser le testament de la duchesse, sa mère, qui le déshéritait. C'était un véritable palais construit en 1721 sur les dessins de Bruant pour le comte (depuis maréchal) Belle- Isle et que les Praslin avaient échangé en 1765 contre leur hôtel de la rue Saint-Romain (1). Les bâtiments avaient trois étages du côté de l'entrée, deux du côté de la Seine. Thierry, qui écrivait en 1787, en donne ainsi la description :
Les façades en sont richement décorées de balustrades et de vases sur les combles, avec des balcons en saillie. La terrasse, du côté de l'eau, est établie sur des voûtes qui fournissent de très vastes souterrains. La cage de l'escalier est immense et comprend toute la hauteur du bâtiment de l'angle droit de la cour. La décoration des appartements répond à tout le reste et cet hôtel peut être mis au nombre des plus remarquables par son étendue et sa belle situation (2).
Les collections d'art du duc de PrasUn jouissaient d'une réputation européenne. Elles comprenaient des tableaux de toutes les écoles, mais particulièrement de l'école flamande.
Nous pouvons assurer, écrit Thierry, qu'elles prennent le premier rang après la collection du roi et celle de Monseigneur le duc d'Orléans. Indépendamment des tableaux, on y trouve un choix des plus beaux meubles de Boule, des bronzes et des porcelaines à profusion, des marbres et autres objets de curiosité.
îl suffit pour s'en convaincre de parcourir le catalogue des tableaux précieux des écoles d'Italie, des Flandres, de Hollande et de France, le tout provenant du cabinet de M. Choi-
(1) Cf. Charles Saunier, l'Hôtel de Choiseul-PratUn (Champion, 1912).
(2) THrF.Rnv, Guide des amateurs et des étrangers à Paris, chez Hardouip et Gathey, libraires de M™" la duchesse d'Orléans au Palais-Royal, sous les arcades à gauche, 1787.
seul-Praslin, dressé par le peintre Paillet, « dont la vente eût lieu publiquement en détail, aux plus offrants et derniers enchérisseurs, en la manière accoutumée et au comptant, rue de Lille, ci-devant de Bourbon, n° 605, près celle du Bacq, faubourg Saint-Germain, le lundi 18 février 1793 et jours suivants».
L'Ecole française est là, représentée par Le Nain, Largillière, Bertin, Lemoine, Oudry, Rigaud, Vanloo, Lancret, Pater, Chardin, Leprince, Boucher, Vernet, Greuze, à côté, des bustes de Voltaire, de Rousseau, du maréchal de Villars... Parmi les meubles, des cabinets de marqueterie, une table de granit rose portée sur des pieds de marbre blanc, une commode figurant un sarcophage, chefd'œuvre de Boule, des pendules aux mouvements signés Berthoud, Pautre, Moissy, Baillou...
On avait assigné à Fr. Baudelaire et à ses élèves la partie mineure de l'hôtel, le pavillon du fond, donnant sur la rivière. « La vue magnifique s'étendait sur le jardin et le château des Tuileries, les Champs-Elysées, Chaillot, Passy. » On y accédait par un large vestibule de marbre, à dallage blanc et noir, orné de bustes co'piés de l'antique par Le Breton, sculpteur du roi, aux médaillons peints par Trémollière (la Tragédie, la Comédie) et Boizot (la Peinture et la Musique). On aime à penser qu'à Fr. Baudelaire était réservée cette chambre à coucher de l'étage, à lampas cramoisi, au plafond peint par Barthélémy, dont un contemporain nous énumère les merveilles d'ameublement : lit à baldaquin, portant, à l'extrémité de chaque colonne, un panache de plumes sculptées, — sièges en point deBeauvais, — lustre en stalactites de cristal de roche, — girandoles d'or moulu de Daguerre, — cheminée à marbre vert d'Egypte supportant, entre deux canopes égyptiennes, d'albâtre oriental, un buste de femme signé Pajou.
L'été Fr. Baudelaire se rendait avec ses élèves au château de Vaux-Praslin, dont ils avaient seuls la libre disposition avec la féerie de ses jardins.
Défrayé de tout souci, disposant, pour argent^de poche.
d'une pension de 4.000 livres, Fr. Baudelaire menait chez les Praslin, à Paris et à Vaux, l'existence d'un grand seigneur. Du moins pouvait-il s'en donner l'illusion. Il vivait au milieu des livres, des chefs-d'œuvre de l'art, de la peinture, son véritable élément, assisté d'un peuple de domestiques. Il recevait, au lieu de ses pupilles, tout ce qui portait un nom ou un titre dans l'État. Il se lia avec les familiers de la maison : Helvétius, Cabanis, médecin de Mirabeau, sa femme, sa belle-sœur, la marquise de Grouchy, qui va devenir la femme de Condorcet, et le marquis de Condorcet lui-même. La marquise de Grouchy était de celles qui donnent le ton à la mode. Belle, fine, instruite, elle tenait le sceptre de l'élégance et excellait dans cet art charmant de la conversation qui s'est perdu depuis, mais que la société du temps avait porté à un tel point de perfection que tous ceux qui ont survécu au régime, en gardaient la nostalgie et se croyaient, dans la rudesse de l'âge suivant, retombés au chaos de la barbarie primitive. Imaginez dans le décor de l'époque, de si harmonieuses proportions, dans ces hauts salons à boiseries blanches, dorées de fines arabesques où s'épanouissait, comme une fleur de goût, le suprême effort de l'art français ; imaginez ces longues causeries intimes, fruit d'une civihsation exquise et raffinée, ces causeries libres, tout en nuances, en sous-entendus, où les partenaires, rivalisant de verve et d'à-propos, sans pédantisme ni pruderie, se renvoyaient adroitement le trait; ces causeries, véritables fêtes de l'esprit, où les gens de quahté, fournis de loisirs, goûtaient la « douceur de vivre » ; imaginez encore les soirs de réceptions officielles, à l'éclat des bougies multipliées par le jeu des glaces, sous la splendeur des plafonds peints par Lebrun et Van Loo, l'orgie de couleurs des habits de velours, des gilets brodés d'or, des robes à paniers, des hautes coiffures de femmes ébourifïées de plumes ; imaginez, au bruit des instruments, le miroitement de cette foule parée, de tout ce monde à poudre, ù mouches, à paillettes et à falbalas, qui circule encore dans les estampes des Saint-Aubin, des Moreau
et des DebUcourt, et vous aurez idée de l'atmosphère de charme, de luxe, d'élégante volupté où vivait Fr. Baudelaire, de la richesse de visions qu'il accumulait dans son œil de peintre et dont son fils héritera.
Fr. Baudelaire put s'initier ainsi aux secrets du bel air. Sa nature distinguée acheva de s'y polir sans rien perdre de son fond de cordiale bonhomie. A cause de cette bonhomie, ses intimes aimaient à le comparer à La Fontaine. Il en avait aussi l'esprit original et primesautier.
Lorsque la Révolution éclata, Fr. Baudelaire, acquis, comme tous les jeunes gens de son âge et de sa condition, aux idées libérales, en salua l'avènement d'enthousiasme et prit parti pour elle, mais sans y porter l'âme d'un sectaire. Il sut, au contraire, user de son crédit en faveur de ses anciens amis devenus suspects.
A cette occasion, nous dit M.'^^ Aupick, M. Baudelaire a déployé un bien beau caractère. Il a été héroïque... Il a risqué vingt fois sa vie pour le duc et la duchesse de Praslin, qui, dans ces malheureux temps de proscription, ont dû se sauver en laissant leurs enfants à M. Baudelaire. Je ne sais s'ils étaient condamnés à mort ; mais leurs biens étaient confisqués ainsi que ceux de Condorcet. Celui-ci était en prison.
M. Baudelaire ayant retrouvé quelques amis de collège dans le parti révolutionnaire et qui y étaient influents, de ces vieilles amitiés qui survivent au temps, aux événements, aux opinions, il s'est servi d'eux dans l'intérêt de ses amis. Malgré tous ses efforts, il n'a pu sauver Condorcet de la mort, mais seulement de l'échafaud, comme vous savez. Il s'est occupé vaillamment de la veuve et, par son zèle et ses efforts continus, il est parvenu à la longue à la faire rentrer dans ses biens. Il en a fait de même et avec le même succès pour les Praslin (1).
La mère du poète écrivait ces choses dans un âge avancé et ne les connaissait que par ouï-dire. Une erreur s'est ghssée dans ses souvenirs. Le duc et la duchesse de Praslin n'avaient pas émigré. Ils avaient été arrêtés en 1793 et ne furent élargis qu'au IX Thermidor, mais il est vrai que
(1) Lettre de .l/»« Aupick à AsseUnfau,, citée dans la biographie Crepet.
Baudelaire les visitait souvent dans leur prison et peut-être leur a-t-il évité l'échafaud.
La phrase de M'^^ Aupick concernant Condorcet a beaucoup intrigué les commentateurs. On sait que pour éviter les effets de sa mise hors la loi par le tribunal révolutionnaire (3 octobre 1793), Condorcet s'était réfugié rue Servandoni,21, chez la veuve du sculpteur Vernet. Au bout de six mois, soit qu'il ne s'y sentît plus en sécurité, soit qu'il craignît de la compromettre, il décida d'aller demander asile à son ami, l'académicien Suard qui logeait à Fontenay-aux-Roses. Il réussit à quitter Paris sous un déguisement avec un laissez-passer établi au nom de Pierre Simon et, par crainte des espions, se cacha deux nuits dans les carrières de Bagneux. Le 27 mars, il fut arrêté comme suspect et conduit à la prison de Bourg-la-Reine. Deux jours après, ses gardiens le trouvèrent mort dans sa cellule. L'officier de santé Labrousse, commis pour constater le décès, conclut dans son rapport à une attaque d'apoplexie. La tradition veut que Condorcet se soit empoisonné à l'aide d'un toxique que lui aurait fourni Cabanis. M"»^ Aupick, au contraire, laisse entendre que le poison lui venait de son mari, mais, comme le dit M. Georges de Nouvion(l),il semble qu'aucune intervention de sa part n'ait pu se produire entre le moment du départ de Condorcet et celui de sa mort, et il ajoute :
Tout ce que l'on peut supposer c est que P'r. Baudelaire aura été informé que des perquisitions allaient être faites rue Servandoni, et qu'il en aura prévenu Condorcet; qu'il lui aura procuré le déguisement et le laissez-passer à la faveur duquel il parvint à sortir de Paris ou qu'il se sera emploj'é à lui préparer asile chez Suard. Seul, le procès-verbal des déclarations faites pour la rectification de l'acte de décès de Pierre Simon le 21 pluviôse an III (9 février 1795) pardevant Jean Libert, juge de paix du canton de Passy-lez-Paris, district de Franciade, département de Paris, mêle François Baudelaire à cet événement. Il est, en elTet, l'un des amis de Condorcet qui, à la
(1) Georges de Nouvion, la Famille de Cli*rles Baudelaire, (Bulletiâ de la S. Hvdu VI» arrond. Didot. Paris. 1902.)
requête de sa veuve, viennent témoigner que Pierre Simon s'appelle de son vrai nom Condorcet et qui fondent, en partie, leur reconnaissance sur ce fait, qu'un exemplaire des œuvres d'Horace, trouvé dans la poche du mort a été donné à Condorcet « par le citoyen Suard, homme de lettres, son ami. »
Et M. Georges de Nouvion s'étonne justement que ce point n'ait pas été élucidé et qu'Asselineau, à qui Mme Aupick s'adressait, n'ait pas jugé à propos d'exiger un surcroît d'informations et de nous en instruire. M. Georges de Nouvion a interpellé, à ce sujet, la veuve d'Alphonse Baudelaire, la seule personne de la famille qui existait encore au moment où il écrivait, mais il n'en put tirer aucun éclaircissement, ce qui s'explique, étant donnée son extrême vieillesse. Elle comptait alors 90 ans et devait mourir peu de temps après. C'est probablement à cause du rôle joué par son père dans sa fin tragique que Charles Baudelaire avait projeté d'écrire une étude sur Condorcet. Il est regrettable qu'il n'ait pas pu mettre cette idée à exécution.
]yjme Aupick nous dit encore de son défunt mari, que pour servir ses amis, sous la Terreur, « il a risqué vingt fois sa vie. Il était infatigable dans ses démarches. Il courait, jour et nuit, les prisons, les tribunaux ».
Privé momentanément de ressources, Fr. Baudelaire donnait des leçons de dessin pour vivre. On a dit qu'il prélevait sur ses gains de quoi subvenir aux besoins de Félix Praslin et lui permettre de continuer ses études en vue de son admission à l'École polytechnique, d'où il sortit en 1799, à l'heure même où son père, rentré en crédit, était nommé membre du Sénat. Félix Praslin rallié au gouvernement du 18 brumaire sera créé chambellan de l'empereur en 1805, puis comte de l'Empire. Cette famille ne pouvait oublier le dévouement de Fr. Baudelaire. Elle lui faisait une pension viagère, d'ailleurs assez modeste. Elle imagina de lui faire obtenir un poste confortable, j'allais écrire une sinécure. César Praslin voulut l'avoir près de lui, au Sénat. Il n'existait pas d'emploi vacant.
On en créa un spécialement à son usage et qui répondait si peu à des besoins qu'il n'a guère survécu à son titulaire et que l'on discute encore sur le point de savoir en quoi il consistait.
Caroline Archimbault nous avait dit de son premier mari qu'il était « Conservateur du Palais, des Jardins, qu'il avait charge du contrôle des dépenses et des commandes aux artistes », à quoi M. Fabre, archiviste du Sénat, a répondu : « Mais non, tout ce qui concernait les palais et les jardins, était administré et ordonné par une commission sénatoriale, » Et M. Fabre, poursuivant ses recherches, n'a rien pu découvrir, sinon que sur tous les états, Baudelaire était mentionné sous la dénomination assez vague de chef de bureau ; chef de bureau de qui ? chef de bureau de quoi ?
Là-dessus intervient INI. Georges de Nouvion qui déclare (1):
Il ne faut pas se fier sans réserve aux états et aux pièces administratives du Sénat impérial et de la Chambre des Pairs qui sont établis d'une façon beaucoup moins rigoureuse que les documents actuels. Les mentions de l'almanach impérial ou royal sont plus fidèles. Or, celui de l'an IX (1801). où le nom de Beaudelaire(sjc) apparaît pour la première fois, le fait suivre de la qualité de « secrétaire de la commission administrative et contrôleur des dépenses du Sénat »... A partir de 1805, ses fonctions deviennent mieux définies. Il est « chef des bureaux de la préture ».
En somme, d'après M. Georges de Xouvion, les fonctions de Fr. Baudelaire étaient sensiblement pareilles à celles qui sont maintenant dévolues au secrétaire général de la questure. Mais il est un document qui va nous édifier. C'est une lettre de Cabanis, alors Sénateur, i^i Fr. Baudelaire, retrouvée par le D^ Albert Tcrson et dont la suscription porte « Au citoyen Baudelaire, secrétaire de la Commission administrative du Sénat, conservateur », et où il est dit :
Je vous prie, mon cher et estimable concitoyen, de bien vouloir remettre au citoyen Duthartre qui vous portera ce billet — et qui
(1) Georges de Nouvion, op. cil.
18 CIIAKI I-:S BAUDELAIRE
VOUS donnera un reçu, si vous le désirez — mon mandat du mois de Messidor. Je vous prie, en même temps, de vouloir bien émarger, pour moi, les feuilles ou les faire émarger, si vous ne le pouviez pas vous-même, par celui des membres de la commission qui sera là et qui, j'espère, aura la bonté de me rendre ce service. Pardon, mais j'ai un payement à faire ces jours-ci et je ne puis aller à Paris ni aujourd'hui ni demain. Comment se porte M""* Baudelaire ? Offrez-lui, je vous prie, les compliments les plus empressés et recevez l'assurance des sentiments que le ménage Cabanis a voués à l'un et à l'autre. Auteuil, le 27 Messidor, an IX...
Cabanis.
On voit par cette lettre que Fr. Baudelaire était chargé de la comptabilité et qu'il était précisément le secrétaire de la Commission sénatoriale dont nous parle M. Fabre, mais il reste que cette fonction revenait de droit à un sénateur, comme elle y retourna par la suite et que ce n'est que par une faveur insigne que Baudelaire s'en trouvait investi.
Fr. Baudelaire était logé. « Ce logement était une charmante maison avec jardin à l'angle d'une des grilles du Luxembourg et de la rue de Vaugirard. » Il disposait de deux secrétaires, d'une voiture, d'un cocher et d'un laquais. On sait le souci de Napoléon pi" de frapper l'imagination et d'agir sur les foules, en prêtant, à tout ce qui était officiel et émanait de l'autorité, un cachet de splendeur. Les voitures du Sénat étaient des carrosses armoriés. L'uniforme du personnel ruisselait d'or sur toutes les coutures. A la vérité Fr. Baudelaire ne pouvait disposer des voitures et du domestique que pour les besoins du service, mais il en usait pour son compte particulier, dans certaines occasions, lorsqu'il allait dîner en ville, notamment, quitte à reconnaître les complaisances du personnel par un large pourboire. Son arrivée chez les gens, en grand équipage, faisait sensation et, suivant l'ancienne mode, le laquais (vieux serviteur à cheveux blancs) faisant fonction de valet restait debout, derrière lui, pour le servir. Fr. Baudelaire était entré en fonctions dès 1800. Il y resta jusqu'à la fin de l'année 1814. Sa situation lui permit d'épouser en 1803 une
demoiselle Rosalie Janin, alors âgée de 38 ans, qu'il avait connue dans les ateliers où elle prenait des leçons de peinture, ce qui prouve qu'il continuait à les fréquenter. Elle lui apportait en dot quelque bien, des terrains à Auteuil, une ferme dans l'Aisne. Elle lui donna un fils en 1805, qui fut appelé Claude-Alphonse et que Fr. Baudelaire fut autorisé à faire figurer sur les feuilles d'émargement, comme attaché à son bureau, en qualité de surnuméraire aux appointements annuels de 2.000 francs. Ce ne pouvait être, de la part de ses protecteurs, qu'une façon déguisée d'augmenter ses revenus, car quels services pouvait-on espérer d'un enfant si jeune? Au reste Fr. Baudelaire, comme je l'ai déjà dit, était né protégé : au sénat, il se fit de puissants amis des hauts personnages avec lesquels il eut à frayer, notamment le maréchal Lefebvre et le commandant de Ris, préteurs (1805-1813).
Et les faveurs continuent de pleuvoir sur lui. En 1814, il est bombardé sous-lieutenant de la Garde nationale. C'est une attention de Félix PrasUn qui vient d'être appelé par l'Empereur au commandement de la première légion. Fr. Baudelaire ne semble pas avoir été particulièrement sensible à cet hommage ni s'être acquitté de ses fonctions avec beaucoup de zèle. On ne voit pas qu'il se soit empressé de courir au feu lorsque sa compagnie fut chargée de repousser les aUiés. D'ailleurs les événements se précipitaient. A la déchéance de l'empereur, Félix Praslin se tourne vers Louis XVIII et, pour donner des gages au nouveau parti, se hâte de proposer le rétablissement de la statue de Henri IV, ce qui lui vaut un siège à la Chambre des pairs; mais l'Empereur revient de l'île d'Elbe. Félix Praslin, lâchant LouisXVIII, court à sa rencontre, s'excuse, proteste de son dévouement, obtient son pardon, sa réintégration dans son grade de commandant, tout en conservant son titre de pair. Toujours soucieux de se signaler par son zèle à chaque revirement, il signe l'adresse des chefs de la Garde nationale qui demandent le maintien du drapeau tricolore. Louis XVIII, définitive-
ment réinstallé, moins débonnaire que Napoléon, fait sentir sa mauvaise humeur à Félix Praslin en le rayant de la pairie. Disgrâce momentanée. Félix Praslin saura bien revenir sur l'eau et regagner son siège en 1819, mais pour l'instant il doit baisser pavillon sous l'orage et s'éloigner. Le nom des Praslin est mal vu à la cour, où leur astre pâlit. Fr. Baudelaire, lié au sort de ses protecteurs, subit le contre-coup de leur disgrâce. On l'invite à faire valoir ses droits à la retraite, ce qu'il fait d'autant plus volontiers que Rosalie Janin vient de mourir, lui laissant la charge d'un fils à surveiller. Par une dernière faveur, il obtient que sa pension de retraite (2,000 fr.) soit doublée. Il peut donc dorénavant reprendre ses pinceaux en toute sécurité. « Mon père était un détestable artiste, » dit le poète des Fleurs du Mal, mais nous savons ce dernier d'un goût difficile et sensible aux seules manifestations du génie. Quand il nous apprend par l'une de ses lettres (30 décembre 1857) qu'il a découvert, chez un marchand du passage des Panoramas, un tableau de son père, on peut supposer, puisqu'il avait reçu les honneurs de la vitrine, que ce tableau les avait mérités. Le poète n'en fît pas moins bon marché et, s'il regretta que son dénuement ne lui permît pas de l'acheter, c'est simplement à cause «de la valeur morale de la signature ».
Nous ne savons rien des mérites du peintre puisque aucune de ses toiles ne nous est parvenue; mais la description que nous donne son fils du susdit tableau : « Une figure nue ; une femme nue, couchée, voyant deux figures nues en rêve, » est une indication suffisante du choix de ses sujets et laisse entendre qu'il inclinait plus vers la manière des petits-maîtres galants du xviii® siècle que vers la correction mâle de David.
Une lettre de M™e Aupick nous apprend aussi que pour faire pendant à un tableau pieux, représentant saint Antoine au désert, son premier mari avait peint un tableau profane. A la place du saint il avait mis une Bacchante. Un thyrse lui tenait lieu de croix et des Amours l'environnaient en guise
d'Anges. On flaire ici la malice voluptueuse d'un élève de Fragonard. Ce n'est peut-être qu'une allusion, mais, de quelque manière qu'elle fût traitée, l'inspiration dénonce un fond de sensualité. Ce n'est donc pas seulement par la bonhomie que Fr. Baudelaire ressemblait à son compatriote La Fontaine. 11 se sentait d'humeur à illustrer ses Contes.
Un tel tempérament devait lui faire trouver lourd le poids de cinq ans de veuvage, mais les mariages assortis sont assez malaisés à cet âge où, selon la remarque de Montaigne, on se montre d'autant plus exigeant qu'on est moins en état de donner.
Après avoir cherché vainement autour de lui, Fr. Baudelaire s'avisa, tout à coup, que la pupille de son ami Pérignon, son ancien collègue à Sainte-Barbe, cette pupille qu'il avait fait sauter enfant sur ses genoux et qui venait d'atteindre son cinquième lustre, avait toutes les qualités requises d'une excellente femme d'intérieur. Pas de fortune, mais de la jeunesse et des vertus. Il aimait son air sérieux et sa gravité. Le tout était de se faire agréer, les cheveux blancs étant d'une pauvre recommandation en amour. Notre homme jugea donc nécessaire de masquer ses batteries et de procéder par allusions prudentes. Il s'offrit d'abord en plaisantant, n'osant brusquer les choses, par peur d'un refus.
B. — La Mère.
Caroline Archimbaut-Dufays, plus gracieuse que jolie, portait, incliné sur « un long cou », un front déjà lourd de mélancolie. D'une impressionnabilité maladive, on voyait ses yeux noirs se mouiller à la moindre émotion. S'il fallait la caractériser d'un mot, on pourrait lui appliquer cette épithète de a plaintive » qui revient si souvent sous la plume de son fils. Elle était née à Londres, le 17 septembre 1793, de parents
français émigrés. Son père Charles Dufays, ex-officier au service du roi, avait dû fuir la tourmente révolutionnaire, y laissant le peu qui lui restait de biens, si tant est qu'il en ait jamais eu, avec sa jeune femme, née Louise- Julie Foyot- Lacombe, alors en état de grossesse. L'enfant devait se ressentir des fatigues et des angoisses d'un exode accompli dans les pires conditions. On ne sait rien d'autre de Charles Dufays. M. Jacques Crépet nous dit que ce nom est « identique ou du moins analogue à celui de plusieurs familles nobles d'Angleterre et de Normandie qui remontent jusqu'au temps de Guillaume le Conquérant », et il se demande si ce n'est pas de ce côté qu'il faut chercher l'explication du mot du poète : « Mes ancêtres idiots ou maniaques... » Il y incline d'autant plus qu'il sait « la carrière des armes toujours ouverte aux déclassés ». Déclassé soit, mais ce mot ne peut s'entendre ici qu'avec certaines restrictions. Il ne faut pas oublier que, sous l'ancien régime, les officiers achetaient leur brevet et ne pouvaient être nommés, après enquête préalable, qu'avec l'assentiment de Sa Majesté. Il y eut toujours des officiers de fortune, des va-nu-pieds, sachant s'ouvrir leur chemin à la pointe de l'épée, sauf, peut-être, sous le règne de Louis XVI. J'ai en mémoire l'ordonnance de Ségur : « nul OFFICIER QUE NOBLE. » II cst douc probable que Charles Dufays était noble et d'une noblesse assez avérée pour lui faire craindre les représailles populaires et lui inspirer de chercher son salut dans la fuite. Il est à noter que sur son acte de mariage avec le commandant Aupick, le nom de Caroline du Fays est écrit avec une particule. C'est avec une particule que l'écrivait Baudelaire, pour en signer ses premiers articles. Il y ajoutait un tréma comme si la véritable prononciation était du Fays. Reste à savoir d'où venait ce nom d'Arcliimbaut qu'aucun document n'a pu nous expliquer jusqu'ici. Quoi qu'il en soit, Caroline s'affirmait de race par sa distinction naturelle et ses qualités d'esprit, mais elle était d'une santé frêle, soit qu'elle fiit issue d'un sang patricien appauvri par les excès, soit qu'elle se ressentît des difficultés de sa naissance.
Elle vint au monde affligée d'une maladie nerveuse qui, avec l'âge, amènera la paralysie complète des jambes et l'aphasie. Elle se plaignait aussi des yeux. On craignit un moment qu'elle ne perdît la vue. Elle reçut une bonne éducation, mais son enfance s'écoula sans joie dans les brouillards de Londres, cette « ville de la Bible », et les tristesses de l'exil, entre des parents minés de privations et de chagrin. Orpheline de bonne heure, elle avait déjà désappris le sourire lorsqu'elle fut recueillie par un ami de sa famille M. Pierre Pérignon. C'était un ancien répétiteur de Sainte-Barbe, devenu depuis avocat réputé et qui devait se retirer du barreau avec une grosse fortune. Il possédait maison de ville à Paris, 8, rue Saint- Augustin, et maison de campagne à Auteuil. Il y menait un « train princier de luxe et de dépenses ». M. Pérignon était marié. Il avait des fds. Il avait aussi des filles à qui Caroline tenait société. Les soins dont on l'entourait ne pouvaient lui faire oublier sa pauvreté ni sa situation d'étrangère et le spectacle de ses compagnes plus fortunées, pourvues d'affection familiale, devait l'inciter à d'incessants rapprochements douloureux. Sa fierté souffrait de l'obhgation de vivre aux dépens d'autrui. Elle se désolait d'être à charge et de ne pouvoir répondre aux bienfaits que par de stériles protestations de reconnaissance. Les demoiselles Pérignon l'admettaient de bon cœur à partager leurs distractions et leurs jeux. Il fallait bien répondre à leurs invites, mais toujours un scrupule secret venait gâter ses joies pour y mêler son fiel. Elle s'éprouvait si différente I Elle n'avait ni leur insouciance, ni leur frivolité. Le malheur l'avait mûrie avant l'âge. Elle les accompagnait, pourtant, dans leurs courses à travers Paris. Elle visitait avec elles (il le fallait bien) les magasins à la mode, le Mât de Cocagne, rue Saint-Martin, le Diable boiteux, rue de la Monnaie, les marchandes de frivolités, l'établissement de Mme Irlande, où la société élégante se fournissait d'eau de Ninon, de vinaigre Michu, de toutes les futilités indispensables aux gens bien nés, mais il n'était permis à Caroline que de toucher des yeux les merveilles que
les demoiselles Pérignon manipulaient à loisir en clientes attitrées. Chez Herbault, dont les chapeaux de paille de riz, ornés de plumes, faisaient fureur, elle les regardait essayer, devant la glace, les dernières créations. « N'est-ce pas, Caroline, que cette capote me sied à ravir?.. » Et CaroUne approuvait de la tête en songeant tristement que sur elle aussi cette capote eût fait merveille, mais que sa maigre bourse ne lui permettait pas de si coûteuses fantaisies. Souvent les sorties s'achevaient par un tour dans les confiseries réputées: Au grand Monarque, Au fidèle Berger, mais tandis que les demoiselles Pérignon, roses de plaisir, se faisaient empaqueter leurs achats de sucreries et de friandises, Caroline, qui n'avait licence de rien acheter, semblait, détournée vers la vitre, s'absorber dans le spectacle de la rue, pour qu'on ne pût lire sur son visage, non pas un sentiment de basse envie, certes, elle en était bien incapable, mais l'aveu pénible de sa condition humiUée.
Les Pérignon recevaient. Ils avaient leurs jours priés et leurs jours d'habitude. Ils donnaient des bals où l'on servait du punch, du riz au lait et des glaces. Les invités se montraient aimables pour Caroline, mais dans les compliments qu'ils prodiguaient à la ronde, elle saisissait des nuances qui étaient pour son amour-propre autant de petites piqûres et dont sa clairvoyante sensibiUté avait à souffrir. L'attention des jeunes gens à son endroit n'était que de politesse. Combien cette attention se manifestait plus vive et plus spontanée à l'endroit des demoiselles Pérignon, auréolées de l'éclat de la richesse et qui s'offraient aux coureurs de dot comme un appât resplendissant! C'était une société bien mêlée que cette bourgeoisie issue de la Révolution et de l'Empire où, chaque matin, à la faveur d'un tour de roue, surgissait des basfonds une fortune nouvelle. Depuis son installation chez les Pérignon, Caroline avait assisté à bien des événements. Elle avait été témoin de bien des coups de théâtre : l'abdication de Napoléon, l'entrée des alUés dans Paris, le retour des Bourbons, les Cent- Jours, Waterloo, la Restauration. Tant
de fluctuations n'allaient pas sans produire de l'écume. Au milieu de tous ces parvenus, la fine et aristocratique Caroline se sentait dépaysée. Il y avait là des femmes de trafiquants, de commis aux vivres et aux fourrages de l'armée, rouges maritornes, couvertes de tulles brodés et de bijoux massifs, des agioteurs ventrus fiers de leurs doubles breloques et des diamants de leur tabatière, d'anciens courtauds de boutique qui semblaient, en frac vert-saule, en jabots de dentelle et culotte de Casimir, des paysans endimanchés ; des nouveaux riches qui faisaient sonner haut leur jactance et leurs écus. Toute cette roture déguisée en gens du monde lui donnait l'impression d'une mascarade de valets mal à l'aise dans les habits de leurs maîtres et s'ingéniant à copier les belles manières. Outre que ces gens semblaient, par l'étalage d'un luxe criard, railler sa misère, son goût de soUtude et de silence s'accommodait mal de leur grosse gaieté sanguine et de leur satisfaction bavarde.
Dans ce grand salon d'Auteuil, ruisselant de glaces et de dorures trop neuves, elle s'isolait volontiers de la conversation. Tous ces caquets sur la politique, le théâtre, les coutses, la finance et les scandales du jour étaient si étrangers à ses préoccupations ordinaires 1 Que lui importaient les discussions sur la conversion de la rente, sur les livres en vogue : le Garçon-sans-souci de Pigault-Lebrun et les Folies du Siècle de Lourdoueix? Xi l'équilibriste Mahier, ni le prestidigitateur Mafrey, ni le ténor Lecomte, dont ces dames raffolaient, ni l'ouverture du café de l'Olympe ne lui tenaient à cœur. L'exclusion de M^^e Georges du Théâtre-Français, pas plus que la retraite de i\I^'« Contât n'arrivaient à l'émouvoir, ni l'attribution à M. Boursault de la ferme des jeux de Paris, ni la lutte électorale engagée entre l'industriel Ternaux et Benjamin Constant. Tandis qu'en fin de soirée, le vide se faisait inconsciemment autour d'elle, tant l'intérêt, par une pente irrésistible, roulait ailleurs, Caroline, immobile et figée sur sa chaise, fixait, pour se donner contenance, ce que ses yeux rencontraient : la Patrouille d'Amours en biscuit.
l'inévitable garniture de cheminée de l'époque, mise à la mode par Dagoty, la pelote de cristal du lustre, l'acajou d'une console, une applique de cuivre, la rosace en camaïeu du tapis, ou même rien... l'espace... le vide. Que de fois la vit-on prétexter une migraine pous s'esquiver du bruit plus vite et remonter dans sa chambre où, n'ayant que la nuit seule pour confidente, elle pouvait débrider ses mélancolies et laisser libre cours à ses larmes 1
J'ai l'air d'imaginer tous ces menus détails à plaisir. C'est Caroline elle-même qui me les consigne dans ses lettres,, où elle dit qu'elle fut toujours « dénuée de contentement » et qu'elle a passé sa vie à se « roidir contre le découragement ». Je n'ai qu'à ouvrir sa correspondance pour la voir revivre avec sa pâleur aristocratique, ses susceptibilités ombrageuses, ses tendresses refoulées, ses scrupules, ses insomnies, ses brusques révoltes de fierté, vite écroulées dans un flux de larmes et son grand cœur déchiré. A chaque instant reviennent des phrases comme celle-ci : « Je crains d'être maladroite et de vous déplaire. » « Je serais désolée de désobliger, » aveux de sa résignation et de son effacement volontaire. Et quel que soit l'âge où je l'évoque, qu'elle m'apparaisse dans la roide gaine empire de ses quinze ans, guépée sous le corset 1830 ou embastillée, trente ans plus tard, dans l'armature de sa crinoline géante, je lui trouve toujours le même pli d'amertume aux lèvres.
Nous sommes en 1819. Caroline ne cesse de s'affliger de sa dépendance. Seul un mariage pourrait la tirer de sa triste condition, mais quelle chance a-t-elle dans ce milieu, tourné â l'argent, de rencontrer un soupirant désintéressé ? Elle a vingt-cinq ans sonnés. C'est l'âge où l'on coiffe sainte Catherine. M. Pérignon, brave homme, mais ami de la plaisanterie, la taquine à ce sujet. Il n'est pas jusqu'aux familiers de la maison, jusqu'à ce bon papa Baudelaire, le vieil ami de Sainte-Barbe, qui ne fasse chorus et qui ne s'amuse à lui répéter en riant : « Quand nous marions-nous ensemble ? » C'est évidemment pour se moquer d'elle. Papa
Baudelaire est riche. Il parle, quelquefois, de ses terrains, de sa ferme. Quelle apparence qu'il se mêle jamais d'épouser une fille pauvre et d'ailleurs quelle apparence qu'il songe à se remarier, à son âge ? Elle lui en veut un peu de son insistance à ce jeu. Pourtant, un matin, M. Pérignon entre dans sa chambre, l'air solennel, et lui parle gravement de la chose. «Quoi! c'était donc sérieux?..» Carohne, étourdie du coup, ne peut s'empêcher d'éclater d'un rire nerveux. Papa Baudelaire!... ce vieillard qui a trois fois son âge et qui remplit si peu, l'idée qu'une jeune fille se fait d'un galant !.. Elle demande à réfléchir, mais M. Pérignon n'est pas sorti de la chambre que déjà sa résolution est prise. Quand on se noie, on ne choisit pas la perche de salut. On saisit la première qui s'offre. Et voilà comment Caroline Archimbaut-Dufays, à 26 ans, épousa, le 9 septembre 1819, M. Joseph-François Baudelaire, qui allait en avoir 60.
Ce nouveau milieu où entrait Caroline, ce milieu du papu Baudelaire n'était pas encore celui où elle pût s'épanouir. Bien peu séduisante pour une jeune femme cette société de sexagénaires et dont les idées cadraient si mal avec les siennes! Tous les familiers du lieu avaient servi la Révolution et coiffé le bonnet rouge. Sans doute, la plupart s'étaient assagis sous l'action du temps et s'étaient adaptés aux idées nouvelles, mais quelques-uns gardaient encore une foi sectaire d'autant plus vive qu'ils s'indignaient des progrès croissants de la réaction. Ils continuaient à fulminer contre les tyrans. Et Caroline, qui avait pris l'horreur de la Révolution chez les émigrés de Londres, s'épouvantait de leurs discours qui réveillaient les récits de carnage dont on avait terrifié son enfance : têtes sanglantes promenées au bout des piques, noyades, massacres ; irruptions de foule à la lueur des torches incendiaires ; carmagnole hurlée autour de la guillotine.
Elle revivait là ses anciens cauchemars. Qu'elle fût de sang bleu ou non, elle gardait par éducation le culte de l'ancien régime, la fidélité à ses rois et elle s'imaginait voir autour d'elle, sur ces mains régicides, ruisseler le sang des augustes martyrs. Il y avait, parmi les hôtes assidus du logis, des artistes conciliants, façonnés aux usages du monde et qui savaient délaisser les discussions irritantes pour s'élever dans les régions sereines de l'art, mais Caroline se piquait peu de les y suivre. Elle ne s'intéressait pas aux arts, non pas qu'elle manquât d'intelligence ni de sensibilité, mais la sensualité des arts plastiques répugnait à l'austérité de sa nature. Comme toutes les âmes blessées, elle s'était réfugiée de bonne heure dans les pratiques d'une dévotion sévère.
En littérature, elle n'admettait que les œuvres morales. Elle ne lisait guère que des livres anglais façonnés pour l'éducation pieuse ou remphs d'aventures édifiantes. Nous voyons son fils, dans ses lettres, s'excuser souvent de lui envoyer ses articles et des livres amis : « Je sais que ça ne t'intéressera pas... Tu n'y comprendras rien. » Il hésite à lui adresser le5 Fleurs du Mal et ne s'y résoud qu'après le bruit fait dans les journaux, autour de ce hvre, etl'impossibihté de le tenir secret. Même avec des hommes comme Claude Ramey, le sculpteur, et Naigeon, le peintre, il était bien difficile à Caroline de pouvoir sympathiser. Tous deux étaient de sohdes gaillards, encore verts en dépit de l'âge ; tous deux étaient de Bourgogne, « pays des bons \dvants et des joyeux Noëls ». Tous deux nés sous une bonne étoile, parvenus jeunes à la considération et à l'aisance, avaient su maintenir leur crédit à travers toutes les fluctuations pohtiques, et appartenaient à cette catégorie de gens qui semblent, pour être heureux, n'avoir qu'à se laisser vivre. C'étaient d'habiles praticiens, sans les fièvres ni les recherches de l'artiste, des natures d'équiUbre et d'aplomb. Ce n'est pas chez eux que CaroUne pouvait trouver le reflet de ses nostalgies et de ses anxiétés.
Il y a mieux ; le peintre Naigeon se faisait gloire dêtre
parent du philosophe Naigeon, le disciple de Diderot, le collaborateur du baron d'Holbach ; de ce Naigeon qui s'était acquis le renom d'un athée fanatique et dont il citait couramment à la table du père Baudelaire des pensées de ce genre :
La croyance en Dieu, en l'immortalité de l'âme, en la vie future n'est qu'une invention du clergé pour faire venir en sa poche l'argent des autres.
Quand la conversation tarissait sur ce chapitre, c'était pour reprendre sur des confidences d'atelier, des histoires de modèles. Tout cela importunait Caroline, prude et dévote.
Comment n'aurait-elle pas rougi de tels propos, elle qui rougissait déjà des nymphes encadrées et des Vénus de plâtre qui ornaient le logis ? Il y avait surtout, sur la cheminée du salon, où elle usurpait la place d'honneur, une réplique de l'Hermaphrodite qui avait le don de l'exaspérer. Elle n'ose pas se plaindre tout haut de ces « obscénités » mais elle s'emploie, en sous-main, à les reléguer peu à peu pour leur substituer des images plus décentes, tirées de l'ancien testament ou de l'Histoire : Charles /^r, Agar renvoyée par Abraham, Bélisaire, le Lion d'Androclès... qu'elle trouve à profusion dans les cartons de son mari .
Si nous en croyons le poète, son père vivait en épicurien du dernier siècle entouré de voluptueuses élégances, dont son enfance perçut encore les traces (pastels... vieux mobilier Louis XVI). Pourtant l'inventaire dressé à sa mort ne mentionne plus qu'un mobilier sévère et rigide. C'est sans doute que les goûts de Caroline avaient fini par prévaloir.
Il y a aussi dans ce logis une femme dont Caroline tire ombrage. C'est Mariette (la servante au grand cœur dont vous étiez jalouse), c'est Mariette entrée depuis plusieurs années au service de papa Baudelaire et qui dispose absolument de sa confiance. En considération de ses soins, le brave homme lui passe ses humeurs et ses lubies de vieille fille. Il lui a laissé le gouvernement de sa maison pendant son veuvage. Il n'a pas eu à s'en plaindre. Elle a su se faire adorer du petit Alphonse, comme elle saura se faire adorer du petit Charles. On sait les
sentiments de reconnaissance attendrie et de pieuse fers^eur que le poète lui gardera toute sa vie. Il ne s'est jamais consolé de sa mort. En avançant en âge, il la considérait comme une sainte et au déclin de ses jours, il faisait appel dans ses malheurs, à son intercession. Les égards qu^avait pour elle papa Baudelaire se justifiaient donc; mais Caroline, comme toutes les âmes éprouvées, que l'habitude des revers jette au soupçon, était encline à s'efîrayer de simples apparences et se créait des chimères à tout propos. Le pied pris dans la maison par la servante l'inquiétait comme un empiétement sur ses droits et la considération dont on l'entourait comme un vol fait à sa part légitime d'épouse ; puis viennent les appréhensions d'une grossesse pénible et les douleurs d'un accouchement laborieux dont elle fut longue à se remettre.
Enfin, François Baudelaire s'éteint le 10 février 1827. Comme si le sort voulait la dédommager de ses ennuis passés, Carohne rencontre sur son chemin un homme selon ses vœux, le commandant Aupick, qu'elle épouse, le 8 novembre 1828, au bout de vingt mois à peine de veuvage et qu'elle eût sans doute épousé plus tôt, si elle n'avait dû, dans l'intervalle, entrer dans une maison de santé. Le mariage fut célébré à l'église Saint-Thomas d'Aquin.
Jacques Aupick, qu'à défaut d'acte de naissance régulier, un acte de notoriété, établi en 1808, nous dit né à Gravelines (Nord), le 28 février 1789, s'était destiné comme son père à la carrière des armes. Élève des écoles militaires de la Flèche et de Saint-Cyr, il avait pris part aux expéditions de l'Empire tant en Autriche qu'en Espagne et fait avec la grande Armée les campagnes d'Allemagne et de France. Licencié en 1815, comme capitaine, il avait repris du service en 1818 et coopéré en Espagne avec nos troupes au rétablissement de Ferdinand VII, détrôné par ses sujets, ce qui lui valut les galons de chef de bataillon. Il était, au moment de son mariage, chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur, aide de camp du prince de Hohenlohe et voyait s'ouvrir devant lui le plus bel avenir.
LESORIGINES 31
Brun, avec des yeux bleu foncé, particularité que l'on rencontre chez tant de natures privilégiées, les traits réguliers, la chevelure souple et ondulée, de tournure élégante et martiale, il offrait le type accompli du bel et fringant officier d'étatmajor. Gérotwoth a peint son portrait en 1852. J'en ai sous les yeux la reproduction typographique de Léon Noël. L'homme est superbe de prestance décorative. On l'y voit debout, tète nue, en grand costume de général, chamarré de décorations, le poing campé sur la hanche, enveloppé des plis d'un long manteau flottant. Il avait alors dépassé la soixantaine, mais si les années ont neigé sur ses tempes, elles n'ont ni voûté ni ridé son front, ni voilé son regard, ni dévasté sa chevelure, ni décoloré sa moustache et le soupçon de barbiche qu'il porte à la façon du prince-président. Rien d'un intellectuel, mais, tout d'un homme tourné au monde et façonné à son image, tout d'un homme habitué au commandement, d'un haut dignitaire à qui ses titres valent le respect et les hommages et qui sait les recevoir.
On conçoit la puissance de séduction d'une telle nature sur le cœur de Caroline et que le prestige de l'uniforme devait mordre sur cette fille d'officier. Caroline retrouvait en outre chez cet homme du monde d'autres affinités d'humeur. Nourrie à Londres elle en avait respiré la sécheresse puritaine. Or, Jacques Aupick était Anglais par sa mère, Amélie Talbot, qui prétendait descendre du général fameux, et son père, avant 1789, avait servi comme porte-étendard dans le régiment de Bcrwick.
Ce mariage s'offrait donc sous les plus heureux auspices, mais Caroline était de celles pour qui la destinée n'a pas de gâteries et à qui elle fait payer cher un semblant de bonheur.
Il suffit de jeter un coup d'oeil d'ensemble sur sa vie pour se convaincre de son fâcheux destin et qu'elle était destinée, selon la loi commune, à expier par la douleur la gloire d'avoir enfanté un génie. Née de goûts sédentaires, amie du repos qu'exige sa santé délicate, elle est condamnée à rouler sur les routes, comme la feuille arrachée en proie au caprice des
vents. Conçue à Paris, née à Londres, elle ne quitte son campement nomade d'émigrée que pour mener, à son retour en France avec sa mère, une existence incertaine. On les voit toutes les deux errer de logis en logis. Dans les vingt mois de son premier veuvage elle change quatre fois d'adresse. Du 13 de la rue Hautefeuille, elle passe au 58 de la rue Saint- André-des-Arts, puis au 30 de la place du même nom, puis au 17 de la rue du Bac, non sans avoir été hospitalisée, quelque temps, dans une maison de santé. Elle a une telle horreur des voyages, qu'elle refuse ceux qu'on lui offre par plaisir. Elle laisse son second mari accomplir seul avec son fils une excursion aux Pyrénées, mais bientôt sa tendresse la force à suivre son mari jusqu'à Marseille, où il va s'embarquer pour l'expédition d'Alger et d'où elle craint qu'il ne revienne pas. Il en revient pourtant, mais c'est pour courir de garnisons en garnisons, de postes en postes, et c'est le devoir cette fois qui force Caroline à le suivre à Lyon, à Constantinople, à Londres (1), à Madrid. C'est, dès lors, une vie ininterrompue de diligences, de chemins de fer, de paquebots où s'affolent ses nerfs surmenés ; c'est une suite de longues randonnées coupées de retours précipités à Paris, où elle n'a pas le temps de dépaqueter ses malles, obligée qu'elle est d'aller rétablir sa santé compromise dans les villes d'eaux: Plombières, Vichj', Barèges, Biarritz. Lorsqu'elle a terminé sa saison dans un endroit, elle en recommence une autre ailleurs, avec le général, car ils ont tous deux leur maladie et leurs eaux spéciales, et cela dans une telle mobilité d'alertes et de départs, que le poète se plaint, un moment, de ne pouvoir écrire à sa mère dont il ignore l'adresse. Honfleur n'apporte pas à Caroline le calme espéré. Il y a les sessions du sénat qui réclament le général à Paris et son pied-à-terre au 91 de la rue du Cherche-
(1) Le général Aupick redoutait le climat de Londres pour sa blessure (une balle reçue au genou gauche, à la bataille de Ligny) et la santé de sa femme. Il n'y resta que quelques jours, le temps de négocier sa mutation avec le comte Walewski nommé le même jour ambassadeur à Madrid et de la faire agréer en haut lieu,
Midi où elle doit faire de fréquentes apparitions. C'est dans ce pied-à-terre que le général s'alite, pris du mal qui doit l'emporter. Elle en reçoit là-bas la nouvelle. Elle n'a que le temps d'accourir pour recevoir son dernier soupir. Rentrée sur la côte normande, plus accablée et lasse que jamais, elle est résolue à n'en plus sortir. Erreur ! Il lui faudra se déplacer encore, venir à Paris, se multiplier en démarches pour implorer lors du procès des Fleurs du Mal la protection des gens puissants qu'elle a connus. Il lui faudra enfin se rendre à Bruxelles, en ramener son fils malade, l'installer rue du Dôme, s'installer à son chevet, puis, l'agonie se prolongeant, s'épuiser en va-et-vient incessants entre Paris et Ronfleur. Pas plus que la stabilité, elle ne connaîtra la paix, l'intimité du foyer. Les douceurs du « home » lui sont interdites. Elle souffre d'un besoin de recueillement qu'elle n'arrivera jamais à satisfaire. Son premier mariage, tout de raison, impliquait le sacrifice de ses préférences. Le second, où l'amour a part, lui sera une source de nouvelles déceptions. Il amènera la discorde entre le beau-père et le fils, les querelles intestines, la rupture inévitable. Le jour même où l'épouse se croit parvenue à la félicité, le calvaire de la mère commence. Et comment pourrait-elle goûter un moment de loisir et de recueillement dans cette maison de haut fonctionnaire où l'on vit, toutes fenêtres ouvertes, exposé au public, comme sur un théâtre ? Il lui est défendu de s'appartenir. Elle se doit au monde et à ses corvées : visites, dîners, bals, réceptions. Il lui faut jouer un rôle, déguiser ses vrais sentiments sous un masque officiel, sourire toujours et partout, fût-ce à contre-cœur. Même à Ronfleur où elle veut se cloîtrer dans la solitude, le bruit du monde viendra l'importuner, l'écho du scandale, le procès des Fleurs du Mal, les réclamations d'huissiers et les tracas d'argent, car cette malheureuse porte encore la fatalité de la gêne. Née pauvre elle devait mourir dans un état voisin de la nécessité. N'est-ce pas étonnant après deux mariages d'argent? après une longue période de « vie dorée », comme elle disait elle-même ? N'est-ce pas
le signe irrécusable d'un commandement du sort ? Quoi I cette ex-ambassadrice ; cette veuve de sénateur aux appointements annuels de 40.000 francs, ce qui représente une somme triple de nos jours, en est réduite jusqu'à la fin à calculer, à lésiner, à éplucher les comptes de ses fournisseurs ? Ce n'est pas qu'elle fût coquette ni dépensière, mais le général se faisait scrupule de ne rien retenir de ses appointements et les employait jusqu'au dernier centime, à soutenir l'éclat de son rang. A sa mort il faut liquider la succession, congédier les domestiques, vendre les chevaux. De toute la fortune fondue entre ses mains, il ne demeure à Caroline que sa villa d'Honfleur, villa bien modeste, encore grevée de quelques frais d'embellissement (une vérandah, une serre...) dont le général n'a pas eu le temps de se libérer. Tout réglé, il lui reste à peine de quoi joindre les deux bouts. Sa pension de veuve de général se monte à 6.000 francs auxquels viennent se joindre les 2.000 francs de rente qu'elle tient de son premier mari. Ce serait plus que suffisant, tant elle est résignée à se priver du superflu pour s'en tenir au strict nécessaire, n'étaient les mémoires des entrepreneurs restés en souffrance et les dettes de son fils qu'il faut éteindre. Et voilà, pour comble d'infortune, qu'un affaissement de la falaise risque d'emporter la maison. C'est un désastre, un surcroît de dépenses auquel elle redoute de ne pouvoir suffire.
Un biographe n'a pas craint d'écrire : « M™^ Aupick a vécu heureuse dans cette paisible retraite (d'Hon fleur) pendant de longues années. » Heureuse !.. Caroline !.. à Hon fleur 1 Mais elle y est à peine installée qu'elle perd son mari. Elle n'est pas remise des émotions de sa maladie et de sa mort qu'éclate le bruit des poursuites contre les Fleurs du Mal. On s'en imagine la répercussion dans une petite ville de province, méfiante aux intrus, cancanière, bigote et confite en préjugés. Et les commérages d'aller leur train, d'autant mieux qu'il s'agit d'outrages aux mœurs et que ces sortes d'affaires ont le privilège de faire crier les gens tout en les passionnant. On sait qu'il n'est pas, pour le commun,
d'inculpation plus infamante ni plus exclue de compassion. Un filou cynique, un bandit vulgaire, un détrousseur de grands chemins, un Cartouche, un Mandrin ont encore de quoi séduire. On peut vanter leurs ressources et leurs coups d'audace ; rire de leurs bons tours joués aux imprudents, aux riches, aux gendarmes. On peut en discuter en pleine rue, à visage découvert, plaider en leur faveur les circonstances atténuantes. S'apitoyer, même sur un innocent, prévenu d'outrages aux mœurs serait se rendre suspect et s'exposer aux médisances. Les plus tolérants savent qu'ils n'en doivent parler que sous le masque de l'indignation. Ajoutez que la plupart des gens du cru ignoraient exactement de quoi il était question et étaient incapables de s'en rendre compte et que les mieux informés se gardaient bien, par malveillance, de les instruire et de ramener l'affaire à ses justes proportions, de sorte que la porte restait ouverte aux pires suppositions et que certains n'étaient pas loin d'assimiler le fils. Aupick (c'est le nom sous lequel Baudelaire était connu à Hon fleur) à ces brigands sadiques, à ces monstres violeurs d'enfants, redoutés des campagnes. Et si vous considérez encore que c'est un travers commun, chez nous, de rendre les membres d'une famille solidaires et de faire rejaillir sur tous la faute d'un seul, vous concevrez aisément les transes de M™« Aupick, habituée par sa vie passée à se nourrir de considération et le poids de réprobation qu'elle sentait peser sur elle. Elle n'avait pas même la ressource de s'enfermer comme elle l'eût désiré, pour se soustraire aux regards. Il lui fallait sortir, approcher l'un, approcher l'autre, pour tâcher, sinon d'arrêter les poursuites, du moins d'arracher aux juges un acquittement. Et je la vois déjà impotente, vieillie, cassée, sous ses longs voiles de deuil, flageoler le long des murs, au bras de Valère, son vieux domestique, l'ancienne ordonnance du général, n'osant lever les yeux de peur de rencontrer un mauvais sourire. Certes, elle n'est pas de celles qui se consolent d'une catastrophe en se disant : « Je l'avais bien prévu, » mais si près de céder à
l'affolement, elle éprouve le besoin d'être protégée contre elle-même. Elle cherche un secours, un appui qui ne vient pas. Les seules gens sur lesquelles elle s'estime en droit de pouvoir compter à Honfleur, ses voisins, les Emon, qui ont toujours pris le parti du général contre « son gueux » de fils, loin de la remonter, l'accablent de leurs condoléances attristées plus démoralisantes qu'un reproche, et l'abbé Cardinet, son confesseur, fruste desservant de campagne, qui voit dans toute cette affaire la grifTe du diable, achève de désespérer la malheureuse mère en lui en grossissant les conséquences. C'est cet abbé Cardinet dont se plaint Baudelaire dans une lettre : « Au milieu de toutes mes douleurs, je ne veux pas qu'un prêtre vienne lutter contre moi, dans l'esprit de ma vieille mère... La conduite de cet homme est monstrueuse et inexplicable. » Un détail suffit à le dépeindre. Il ignorait les Fleurs du Mal au moment du procès. Il ne cessa d'en réclamer un exemplaire au poète qui ne put lui en dénicher un qu'en 1861. Sitôt qu'il l'eut entre les mains, l'abbé Cardinet le jeta au feu. Baudelaire le sut et s'emporta :
Brûler les livres, cela ne se fait plus, excepté chez les fous qui veulent voir flamber du papier. Et moi, qui m'étais bêtement privé d'un exemplaire précieux pour lui plaire et pour lui donner une chose réclamée depuis trois ans !... Et je suis sans exemplaire pour mes amis I...
Et se tournant vers sa mère :
Il a toujours fallu que tu me misses aux genoux de quelqu'un. C'a été devant M. Emon, souviens-toi 1 Et maintenant c'est devant un prêtre qui n'a même pas assez de délicatesse pour te cacher une pensée blessante. Et enfin 1 il n'a même pas compris que ce livre partait d'une idée catholique...
L'infortunée Caroline ne sait plus auquel entendre. Elle ne dort plus. Elle redoute le déshonneur, la prison. Enfin la bénignité de la peine vient la détendre, mais elle sentira
longtemps encore, autour d'elle, flotter les relents de cette boue remuée.
Tandis que sa santé empire, les heures s'écoulent sans lui apporter aucune joie. Longtemps, elle n'ose recevoir son fils à Hon fleur, autrement qu'à la dérobée, à cause des Emon et de l'abbé Cardinet. Chaque jour c'est une lettre de ce fils qui la chagrine par son ton violent : Tu es toujours armée pour me lapider avec la foule, ou par l'aveu de sa détresse. Le bruit de sa renommée l'importune comme un redoublement de honte. Elle pense des Fleurs du ]\Ial ce qu'en pense l'abbé Cardinet. C'est une offense aux hommes et à Dieu. Elle supplie son fils de ne pas laisser réimprimer le livre. Il répond : « Je n'en suis plus le maître. » Enfin, elle paraît se résigner, entend ses raisons. Il lui dit :
Nous sommes évidemment destinés à nous aimer, à vivre l'un pour l'autre, à finir notre vie le plus honnêtement et le plus doucement qu'il sera posaible... Je suis convaincu que l'un de nous deux tuera l'autre, et que finalement nous nous tuerons réciproquement. Après moi mort, tu ne vivras plus, c'est clair. Je suis le seul objet qui te fasse vivre.
Oui, ce fils est pour cette mère éprouvée le seul lien qui la rattache à la vie, et voilà bientôt que ce fils lui manque. Il avait dit juste: «Après moi, tu ne vivras plus. » La voilà seule, accablée d'âge et de maux. Il lui a fallu survivre à toutes ses affections ; perdre tout ce qu'elle aimait. Elle a enterré son père, sa mère, ses deux tuteurs, ses deux maris, son fils, son beau-fils, son petit-fils (né d'Alphonse), et la voilà déjà comme si la vie la chassait, reléguée à l'extrémité du monde, au bord du gouffre, de l'océan. Son cœur n'est plus qu'un amas de ruines. Cette femme qui, pendant plus de trente ans, par ses titres et sa situation officielle, avait tenu les yeux du monde fixés sur elle ; cette femme qui ne pouvait faire un pas sans remplir les journaux de son bruit, cette femme qui entretenait commerce familier avec les Tuileries et les cours étrangères ; cette femme qui recevait à
sa table des souverains, des ministres et chez qui tout Paris tenait à l'honneur de s'inscrire, cette femme est en train d'enterrer jusqu'à ses souvenirs et ne veut plus s'entretenir qu'avec sa douleur plus vaste que l'espace qui s'ouvre devant elle. Elle n'aspire plus qu'à dépouiller une vie dont elle croit avoir épuisé l'amertume.
Ah ! que c'était mal connaître la cruauté du destin et sa puissance d'acharnement I II reste encore à Caroline une épreuve à subir et la plus crucifiante de toutes, celle au prix de quoi les autres ne lui paraîtront plus qu'ennuis véniels et nuages légers.
Voilà qu'au moment où, tournée vers la mort, elle ne songe plus qu'à son salut, voilà qu'il lui faut donner son adhésion à l'édition posthume des Fleurs du Mal. Ce livre qu'elle a toujours considéré comme une chose horrible, satanique, et qu'à l'exemple de l'abbé Cardinet elle eût voulu détruire de ses propres mains, voilà qu'il lui faut l'approuver, aider à le propager. On lui demande la permission de le réimprimer, c'est-à-dire de se faire la complice des blasphèmes qu'il contient, d'en prendre la responsabilité devant Dieu. Elle refuse nettement d'abord. Mais les amis de Baudelaire, ses exécuteurs testamentaires, la savent faible et n'ignorent pas par où la prendre. Il y a un traité avec un éditeur. Son fils Charles a engagé sa signature. C'est une question de probité à résoudre. On fait appel à sa droiture. Elle finit par céder, mais à la condition que le livre paraîtra expurgé. On s'exclame. On discute. C'est une lutte pied à pied où, de concescessions en concessions, Caroline sort meurtrie et déchirée :
Écoutez, écrit-elle à Asselineau, après une longue nuit d'insomnie où j'ai beaucoup pensé aux Fleurs du Mal, où je les ai scrupuleusement ruminées, je viens vous demander de supprimer la pièce intitulée le Reniement de Saint-Pierre. Comme chrétienne, je ne puis pas, je ne dois pas laisser réimprimer cela. Si mon fils vivait, certes, il n'écrirait pas cela maintenant ayant eu depuis de longues années des sympathies religieuses. Si de là-haut, il nous voit, il ne pourra être mécontent de cette suppression puisqu'il savait combien je l'avais
blâmé dans le temps. Je suis trop malheureuse, j'ai devant moi en perspective une trop cruelle vie pour ne pas chercher à échapper à un remords. Et j'en aurai un, nécessairement, si je laissais imprimer cette pièce. Dans mon malheur il me faut du moins le contentement de moi-même.
Asselineau se fâche. « Vous m'avez écrit une lettre bien dure, » lui reproche Caroline, mais elle cède encore :
Charles n'est plus là pour se défendre. C'est ainsi qu'avec des larmes j'ai fait devant son image le sacrifice de mes scrupules.
Sans le moindre petit grain de rancune et avec beaucoup d'affection, au contraire.
C'est ainsi que se termine sa lettre, mais ne nous laissons pas impressionner par cette fin conciliante. N'y voyons qu'une formule de politesse. La femme du monde s'est réveillée et « sa crainte de désobliger, de déplaire ».
Ce n'est pas en vain que Caroline avait longuement vécu chez les autres et dans les ambassades. Elle y avait appris à dissimuler ses vrais sentiments. Quand on lit les lettres quelle écrivait, en dernier lieu, aux exécuteurs testamentaires de son fils, à Théodore de Banville et à Assehneau, on serait tenté de croire, sinon à son acceptation définitive des Fleurs du Mal, du moins à sa résignation : « II faut se soumettre à mon âge. » Mais elle a, dans l'intimité, des crises de conscience qui alarment. A Aimée, sa gouvernante, elle confie un jour : « J'ai peur de devenir méchante. » Elle avoue qu'elle fait des efforts inouïs pour ne pas se rendre insupportable à ceux qu'elle voit et pour paraître les écouter et s'intéresser à ce qu'ils disent, tandis qu'au fond de son cœur, elle y demeure indifférente et étrangère. Mais jusqu'au bout elle veut être « douce et bonne et indulgente ». C'est le sentiment qui la pousse à complimenter Banville et Asselineau des soins qu'ils prennent à la confection de l'édition définitive des Fleurs du Mal et qui lui fait écrire à Asselineau, ù la réception de son exemplaire : « Le voilà donc arrivé ce livre
tant désire, tant attendu 1... Je le tiens, le lis et le relis, sans cesse, avec des larmes. »
Mais ne trouvez-vous pas que ce lyrisme détonne un peu chez la circonspecte et languissante Caroline, qu'il sonne faux et qu'on aurait aussi tort de le prendre au sérieux que l'enthousiasme de commande avec lequel les gens du monde reçoivent les compliments de fête et les cadeaux du jour de l'an? Certes, je crois aux larmes de Caroline. L'image de son fils lui revenant avec ce livre, suffisait pour l'attendrir; mais que ces larmes fussent de satisfaction, il est permis d'en douter. Des revirements si brusques ne se produisent guère à son âge. Ses scrupules sont trop enracinés pour s'évanouir au premier coup de vent. Et, d'ailleurs, l'abbé Cardinet est toujours là, le farouche confesseur, qui lui fait un crime de s'être laissé arracher son consentement. Et les remords de Caroline empoisonneront d'autant plus ses derniers jours que les événements, où elle verra le doigt de Dieu, allaient bientôt prendre, à ses yeux, figure de châtiment.
La guerre survient. L'empire tombe. Caroline reçoit avis que sa pension est supprimée. Elle n'a plus que quelques mois à vivre. Ce n'est pas assez pour qu'elle ait le temps d'épuiser ses dernières ressources, mais c'est assez pour qu'elle sente passer le souffle de l'inquiétude et pour qu'elle retrouve, à son chevet de moribonde, le spectre de la misère qu'elle a trouvé, en ouvrant les yeux, penche sur son berceau. Un autre spectre lui fait escorte, celui-là aussi de sa connaissance et revenu du fond des jours, celui de la Révolution. Toute la vie de Caroline tient entre deux dates sinistres 1793- 1871. Née sous la Terreur, elle meurt avec la Commune. Le cauchemar de son enfance revient supplicier ses derniers jours. Le cri de mort des Tricoteuses revit dans le cri de mort des Pétroleuses. Au bruit de la guillotine installée en permanence a succédé le bruit de la fusillade dans les rues. On massacre les otages, les prêtres, les généraux. Paris brûle et c'est toujours la défaite, l'invasion, le bruit que fait un trône
en s'écroulant. Ainsi Caroline Dufays est morte comme elle est née, avec la même vision d'horreur dans les yeux, mais elle est morte plus tragiquement encore ; elle est morte assaillie de superstitieuses terreurs, assez désemparée, assez rongée de névrose et de scrupules religieux, pour désespérer de son salut et s'imaginer que les lueurs de l'horizon incendié étaient déjà, en vue de l'expiation suprême, les flammes de l'enfer qui venaient la chercher.
Le Frère.
Charles Baudelaire portait en naissant le germe de la névrose reçu de sa mère. Son père semble avoir été d'un tempérament sain, mais il était affaibli par l'âge au moment de son second mariage. Nous regardons aujourd'hui d'un œil indifférent ces unions dépareillées et l'usage les admet, mais les anciens légistes les réprouvaient. Platon ne veut pas qu'un homme se marie après cinquante ans et Montaigne l'approuve qui « condamne leur engeance comme indigne d'aliment et de vie ». Son fils Alphonse, né du premier lit, n*était pas d'une constitution bien robuste.
Juge d'instruction à Fontainebleau, il dut solliciter sa mise à la retraite anticipée, pour cause d'infirmités « paraissant avoir été contractées dans le service », dit l'arrêté, mais c'était par complaisance et pour respecter la formule légale, car ses infirmités lui venaient de nature. Il était atteint de diabète, de troubles nerveux et mourut d'une hémorragie cérébrale, avec hémiplégie du côté gauche. Il s'était marié à 24 ans, avec une demoiselle Ducessois, fille de l'imprimeur. Il en eut un fils, débile et maladif, qui ne put dépasser l'âge de vingt ans. Il est possible qu'Alphonse tînt sa mauvaise constitution de sa mère : Rosalie Janin, dont nous
ne savons rien, si ce n'est qu'elle avait épousé Fr. Baudelaire en secondes noces et qu'elle mourut à quarante-neuf ans. Il est possible aussi qu'il la tînt de son père, né résistant, mais qui, vivant dans un monde d'artistes et de modèles, au milieu de perpétuelles tentations, a pu se laisser entraîner aux excès par sa nature sensuelle. Quoi qu'il en soit, Alphonse Baudelaire ne manifestait aucun goût pour la peinture ni pour les arts. Rien n'était plus opposé que le caractère des deux frères. Le poète disait :
Ma répulsion à l'endroit de mon frère est si vive que je n'aime pas m'entendre demander si j'ai un frère. J'aime mieux les gens méchants qui savent ce qu'ils font que les braves gens bêtes. Sa nullité poétique, scientifique, ses opinions cyniques sur les femmes, tout me le rend étranger.
Ce n'est donc pas la grande différence d'âge qui les empêchait de sympathiser. Alphonse avait seize ans lorsque Charles naquit et il quitta de bonne heure la maison paternelle, pour se marier en 1829. Mais, s'il n'avait pas hérité des goûts artistiques de son père, il se montra comme lui excellent fonctionnaire et sut se mériter l'estime de ses chefs et de ses concitoyens.
M. Georges de Nouvion, qui a reconstitué son dossier de magistrat, reproduit deux documents qui en font foi.
Le premier est un rapport rédigé au sujet de sa demande de mise à la retraite par le procureur impérial de Fontainebleau, Gerbe de Thoré (25 janvier 1862) :
M. Baudelaire a toujours rempli ses fonctions avec zèle et même avec une ardeur peu ordinaire. L'accomplissement de son devoir était sa principale préoccupation. Non content d'achever le travail qui lui était régulièrement réparti, il mettait toujours son temps et sa peine au service de ses collègues que des absences ou maladies éloignaient du tribunal.
Pendant les dix années qu'il fut juge d'instruction, on le vit laborieusement et continuellement retenu à son cabinet d'instruction.
Redevenu simple juge, ce fut lui qui fut chargé des taxes et des
enquêtes, M. le juge d'instruction étant trop occupé pour retenir même une partie de ce service.
Enfin, c'est lui seul qui, presque toujours, restait à son poste pendant les vacances, répandant à toutes les exigences du service.
M. Baudelaire est marie. Il possédait une belle fortune (300.000 fr. environ) avant 1848. Au moment delà révolution, un frère de sa femme, industriel malheureux, subit le contrecoup de la gêne publique. M.Baudelaire n'hésita pas à lui venir en aide, espérant tout sauver. L'honneur de son bcau-frére fut sauf ; mais M. Baudelaire vit disparaître ses 300.000 fr. Il ne lui reste plus aujourd'hui pour toute fortune personnelle que 800 fr. de revenu environ.
Enfin, il perdit, il y a sept ans, un fils aîné unique âgé de 20 ans.
Aimé et estimé de tous, M. Baudelaire, d'un esprit conciliant, est même populaire à Fontainebleau. Lors des élections municipales, sans jamais rien solliciter, il est toujours nommé membre du conseil à une forte majorité.
Le second est une délibération du Conseil municipal de Fontainebleau (dont Alphonse Baudelaire avait fait partie sans interruption du 28 mai 1810, jusqu'à sa mort) prise à la date du 22 avril 1862 :
Le conseil sur la proposition du maire, considérant que M. Baudelaire a exprimé le désir que ses restes fussent réunis à ceux de son fils, inhumé dans le cimetière de la ville (concessions temporaires) ;
Considérant que pendant plus de trente ans M. Baudelaire a résidé dans cette ville où il a été investi de plusieurs fonctions publiques soit par la nomination directe du gouvernement, soit par la confiance spontanée de ses concitoyens;
Qu'il a constamment été porté par le suffrage presque unanime des habitants au premier rang de la liste des conseillers municipaux ;
Qu'en toute occasion, il a fait preuve de bienveillance et de dévouement aux intérêts communaux dont le conseil, organe de la ville entière, s'empresse de témoigner sa reconnaissance;
Décide à l'unanimité qu'une concession à perpétuité de deux mètres superficiels de terrain sera offerte gratuitement à Mme veuve Baudelaire et qu'il pourra y être placé trois tombes par superposition.
Les doux frères n'offrent donc qu'un point commun, à savoir qu'ils moururent tous deux frappés de paralysie. Faut-il en conclure, puisqu'ils étaient de mère différente, que la responsabilité en remonte au père ? Si cela était, on
comprend que le mal, en se conjuguant avec la névrose de Caroline, se soit exaspéré chez le poète et ait accentué ses ravages.
Mais, tandis que je suis en train de rechercher tous les éléments de la psychologie de Baudelaire et les influences qui ont pu présider à sa formation, quelqu'un me souffle qu'il en est une dont on s'est peu préoccupé jusqu'ici : celle du nom.
Y a-t-il donc une vertu des noms? Sudermann le pense qui écrit: «On suit la destinée de son nom,» et Renan qui avance : « Combien de grands hommes ont dû leur célébrité au nom que, par hasard, ils ont reçu de leurs parents ! »