A PROPOS DE LA DÉDICACE DES FLEURS DU MAL
Ce chapitre, lorsqu'il parut dans le Mercure de France (16 octobre 1917), m'a valu, de divers côtés, d'assez vives récriminations.
« Je regrette, écrivait courtoisement M. Paul Souday, que Raynaud s'associe à la campagne contre Gautier. «Or, j'avais pris soin dédire: « Une s'agit pas de mésestimer Gautier. Nul plus que moi ne rend justice à son talent. Nul plus que moi n'apprécie le probe artiste qui a su
Réaliser en marbre un rêve de beauté
et qui a proclamé, avant Renan, qu'à côté du Parthénon, tout lui semblait barbare et grossier, et ma campagne se bornait à déclarer Baudelaire et Gautier inconciliables ». « M. Paul Souday, entraîné par la qualité de son instinct, va plus loin puisqu'il avoue tout crûm nt que Baudelaire» est un plus grand poète que Gautier et qu'il a des trouvailles de génie auxquelles l'autre n'atteint pas. »
Qu'après cela, M. Paul Souday qualifie Gautier t un esprit sain, lumineux et bienfaisant », il ne fait, ce faisant, qu'établir, avec plus d'autorité et de talent, ce que je me suis essayé à dire moi-même, et si je consens à ce que les Emaux et Camées et Mademoiselle de Maupin soient, suivant ses expressions, c une libération pour le jeune lecteur
à peine sorti du collège », et si j'approuve, comme lui, qu'il n'y ait guère de « révélations aussi fortes comme protestation contre le puritanisme et l'utilitarisme en faveur de la nature et du beau », c'est parce que j'entends faire bénéQcier Baudelaire de l'éloge. Si la valeur d'une œuvre est en raison directe de sa protestation contre le puritanisme et l'utilitarisme, Baudelaire n'a rien à envier à personne de ce côté. J'ajouterai, au surplus, que si Mademoiselle de Maupin est une « œuvre saine », le diable y trouve encore son compte et n'y perd rien pour cela.
Il y a aussi, paraît-il, mes injures à Sainte-Beuve qui ont indisposé l'opinion. Ces injures ne sont pas de moi. C'est me faire beaucoup d'honneur que de me les attribuer. Ces injures sont d'Hugo, de IBalzac, de Flaubert... J'aurais pu en grossir le tas indéfiniment. J'aurais pu y joindre le mot du « pur et scraphique « Alfred de Vigny, qui ne passe guère pour un professionnel de la diffamation : o Sainte- Beuve est un crapaud qui empoisonne toutes les eaux où il nage ».
J'ai recueilli ces jugements, sans m'en réjouir, parce qu'ils étaient nécessaires à ma démonstration. Qu'entendais-je prouver à propos de Sainte-Beuve ? Simplement ceci, qu'il s'est joué de Baudelaire comme il s'est joué de tous ceux qui lui portaient gêne ou ombrage et qu'en manœuvrant, à son insu, ce disciple confiant, il a usé vis-à-vis de lui de peu déloyauté. Au reste, j'arrivais bon dernier dans cette démonstration, après l'opuscule de M. Vandérem sur les relations du critique avec le poète, mais j'avais en outre à m'y préoccuper de leurs communs rapports avec Théophile Gautier.
Je comprends que M™" Louise Bodin, élevée, comme elle le dit. « dans l'admiration, presque le culte de Sainte-Beuve », ait éprouvé devant ce qu'elle appelle mon « déchaînement de sévérité » à son endroit une peine profonde, mais il suffit de se reporter à ses articles de la France (décembre 1917) pour se convaincre qu'en dehors d'une question de sentiment, les arguments qu'elle m'oppose manquent de solidité. Qu'elle s'extasie sur le talent de l'écrivain, soit 1 je suis prêt à renchérir sur elle là-dessus, mais qu'elle veuille nous donner Sainte-Beuve comme un modèle de droiture et de caractère, c'est faire une singulière entorse à l'histoire.
M'ne Louise Bodin a tenté de brouiller les cartes en y mêlant les torts de Baudelaire et de Gautier.
« Pourquoi, me demande-t-elle, Baudelaire aurait-il le droit de penser que Gautier n'est qu'un « banal enfileur de mots » tandis que c'est une vengeance de Sainte-Beuve d'écrire que Gautier « n'offre « que de la verroterie pour diamants »? Je ne vois pas pourquoi il est naturel que Gautier saisisse toutes les occasions d'être désagréable et blessant pour Sainte-Beuve tandis que les critiques de Sainte- Beuve sur les œuvres de Gautier ne sont que dépit, haine ou envie. Je ne vois pas pourquoi ii est pardonnable à Gautier de s'être rapproché
de Sainte-Beuve pour être de l'Académie française alors qu'il est impardonnable à Sainte-Beuve de s'être rapproché de Gautier pour être sénate ir. i Sainte-Beuve fut le mauvais génie de Victor Hugo. • Il prit U'i malin plaisir à démolir sa foi. Au contact du libéraliste " et de l'athée Sainte-Beuve, il se fit un craquement dans les convic- <• tions de Victor Hugo royaliste et croyant. » Tiens I tiens ! Mon Dieu 1 si, au contact de Sainte-Beuve, intelligence supérieure, esprit indépendant, le Victor Hugo, dont Baudelaire disait: « Je ne serai «jamais aussi bête que lui, «sentit son intelligence s'élargir, son esprit évoluer, il me semble que c'est plutôt tant mieux pour lui et tant mieux pour nous. Cela est du domaine de l'influence d'un ami sur un ami. Reprocher à Sainte-Beuve l'influence qu'il a pu exercer sur Hugo, c'est lui reprocher d'avoir respiré, regardé, pensé.
« Pour M"^ Victor Hugo, poursuit M™» Louise Bodin, la question est plus délicate... Sainte-Beuve a-t-il déshonoré M"'^ Hugo? Allons donc !...
t D'abord les amours de Sainte-Beuve et de M^^ Hugo étaient, je puis dire, le secret de Polichinelle... Et puis il faut avoir le courage de dire les choses comme elles sont.
« Nous sommes les premiers à sourire des « faiblesses » de nos grand'mères et même nous en sourions avec complaisance et attendrissement... •
J'arrête ici la citation parce que la discussion s'égare. Je reviens aux arguments d'ordre sérieux : Baudelaire a feint d'admirer Gautier par calcul. C'est un tort, si cela est. Je n'ai jamais dit le contraire. Je n'ai pas la prétention de vouloir mes héros tout d'une pièce et d'un or pur de tout alliage, mais, ce faisant, Baudelaire n'a pu nuire qu'à lui-même et je constate qu'il fut la victime de cette intrigue où on l'avait engagé sournoisement. Si Gautier a médit de Sainte- Beuve, et s'il lui a fait sentir sa mauvaise humeur, ce n'est que par justes représailles. Il ne faisait qu'exercer son droit de légitime défense et s'il s'est rapproché de son ennemi, après bien des hésitations, il a sauvegardé sa dignité en se refusant à faire le premier pas. Il n'est d'ailleurs pas prouvé qu'il s'y soit décide par simple intérêt. L'appât d'un fauteuil à l'Académie lui fut tendu par Sainte-Beuve, et, s'il eut la faiblesse d'y consentir, c'est une faiblesse assez commune pour nous dispenser d'un excès d'indignation. Ciiarger la mémoire des autres, même à bon droit, n'est pas innocenter Sainte-Beuve. Pour ce qui est de sa duplicité, je ne pouvais que renvoyer M"» Louise Bodin aux auteurs du temps et surtout aux études de M. Léon Séché qui est loin d'être un ennemi de l'écrivain (1).
Je n'ai pas reproché à Sainte-Beuve d'avoir amené Hugo roj-alistc
(1) I.con SÉCHÉ, Sainte-Beuve. (Mercure de France.)
et croyant aux idées libérales. Je me suis étonné de le voir souffler en même temps le froid et le chaud. Il s'était fait double visage et tandis qu'il démolissait la foi d'Hugo, il assumait un masque religieux pour mieux s'insinuer dans les bonnes grâces de la dévote Mme Hugo.
Admettons que Sainte-Beuve soit excusable d'avoir abusé de l'hospitalité qu'il recevait d'un ami pour séduire sa femme et détruire son bonheur domestique, avait-il le droit de le crier sur les toits ?
«Mais c'était le secret de Polichinelle,» me répond M™^ Bodin. Singulière excuse et par la faute de qui ?
« Tout le monde le savait si bien, me dit-elle, que Mérimée en parlait en 1844. » Oui, mais parce que le Livre d'amour, où cette passion s'étalait, avait été imprimé en 1843 et que Sainte-Beuve en avait distribué des exemplaires autour de lui. M™» Bodin paraît prendre la chose assez philosophiquement, mais Hugo n'avait pas les mêmes raisons de s'en accommoder. La preuve en est qu'il a laissé déborder sa juste indignation dans une strophe frémissante où il ne manque pas de traiter Sainte-Beuve de « vil drôle » et de « fourbe tortueux ».
Sainte-Beuve, plus sévère pour lui-même que ne l'est M°« Bodin, estimait ces épithètes méritées puisqu'il avouait :
Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs.
Non seulement Sainte-Beuve n'avait pas le droit d'imprimer du vivant d'Hugo qu'il avait été l'amant de sa femme, mais il avait encore bien moins le droit de se dire le père de la petite Adèle. Làdessus M""» Bodin s'insurge et nie l'évidence.
C'est en vain que je lui ai remis sous les yeux le Livre d'amour où nous lisons d'abord ceci : « A la petite Adèle » :
Toi seule, enfant sacré, me rattaches à lui.
« A lui », c'est Hugo. Gela peut sembler vague mais voici qui est mieux II s'agit toujours de la petite Adèle :
O toi, venue alors, enfant, — toi que je voi Pure et tenant pourtant quelque chose de moi* Enfant, mon lendemain, mon aube à l'horizon. Toi ma seule famille et toute ma maison, C'est bonheur désormais et devoir de te suivre. Elle manquant, hélas ! pour toi j'aurais à vivre, Pour ta dot de quinze ans j'ai déjà de côté L'épargne du travail et de la pauvreté. Je l'accroîtrai, j'espère...
« Elle manquant », c'est M"» Hugo. Il me semble qu'il y a un aveu assez clair pour que les contemporains n'aient pu s'y tromper.
Et M™' Bodin continue à défendre la publication de ce livre. Elle en donne ses raisons: « Sainte-Beuve aimait passionnément M™« Hugo. Désir que son livre ne périsse pas, et peut-être, surtout, la volonté d'éterniser cet amour, volonté de possession posthume d'une femme qui est non seulement la grande joie mais le grand orgueil de sa vie, vie ravagée du tourment d'être laid et d'autres tristesses infiniment plus poignantes et plus nobles, il a écrit ce livre à l'adresse de la postérité. »
Le fait d'avoir écrit le Livre d'amour à l'adresse de la postérité ne semble pas à Alphonse Karr une excuse suffisante.
« J'espère que les gens qui liront, dans l'avenir, cette œuvre de haine et de lâcheté trouveront ce Monsieur (Sainte-Beuve) encore plus laid qu'il n'était de son vivant. »
Là où tous les honnêtes gens du temps furent d'accord pour voir une trahison, M™» Louise Bodin ne veut voir que l'indice d'un amour fervent et sincère. « Si les contemporains, dit-elle, ont découvert dans les vers de Sainte-Beuve un aveu de paternité, c'est parce qu'ils les ont interprétés malignement. »
« Cela n'a rien de surprenant, ajoute-t-elle, étant donné leur désir de soutenir, par tous les moyens et par tous les textes, la thèse de l'infamie de Sainte-Beuve. »Ala bonne heure! Nous voilà renseignés, sinon sur les vertus de Sainte-Beuve, du moins sur notre vicieuse façon de raisonner. La plupart des gens discutent, non pour s'éclairer, mais pour plier les faits au gré de leur désir. Mt^s Bodin aurait pu se contenter de dire: « Nous ne voyons les choses qu'à travers nos préférences. On pardonne tout aux siens, on n'aime qu'en bloc comme on méprise. » Montaigne se plaignait déjà de ce travers et qu'on ne pût louer la grâce de M. de Guise sans passer pour ligueur, ni l'activité du roi de Navarre sans être réputé huguenot. « Oserionsnous dire d'un voleur qu'il a une belle jambe ou d'un assassin qu'il est courageux ? » Inversement, n'oserions-nous blâmer une mauvaise action de Sainte-Beuve, parce qu'il est un grand écrivain, sous peine de passer pour un ignorant et d'offenser la majesté des lettres? Je répète que ce n'est point par simple caprice que j'ai dû souligner sa déloyauté, mais par nécessité et pour éclaircir le mystère de la dédicace des Fleurs du Mal.
« Mais vous calomniez Sainte-Beuve ! » me crient certains. Laissons les irréductibles, les sectaires, les emballés, tous ceux qui ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne pas entendre. Laissons les thuriféraires intéressés. Je ne m'adresse qu'aux gens d'esprit libre et de bonne foi. Je crois avoir fait œuvre d'historien impartial. J'ai dit ce que pensait de Sainte-Beuve l'élite de ses contemporains. Voici ce qu'en pensait une femme, la princesse Mathilde, qui l'avait accablé de bienfaits et s'était généreusement compromise pour lu
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obtenir un siège de sénateur. Voici son jugement sténographié par une plume autorisée, celle des Concourt.
On lit dans leur JournaZ (Charpentier, éditeur) à la date du mercredi 6 janvier 1869 :
« Je dis à la princesse que j'ai vu Sainte-Beuve, que j'ai trouvé fatigué, préoccupé, triste. Elle ne répond pas, passe devant moi, et me fait signe de la suivre dans le premier salon, le promenoir de ses causeries intimes et de ses tête-à-tête confidentiels.
B Et là, elle éclate :
« Sainte-Beuve, je ne le verrai plus, jamais!... Il s'est conduit avec moil... Juil... enfin 1 C'est à cause de lui que je me suis brouillée avec l'impératrice... Et tout ce qu'il a eu pour moi... Dans mon dernier séjour à Compiègne, il m'a demandé trois choses, j'en ai obtenu deux de l'empereur... Et qu'est-ce que je lui demandais?... Je ne lui demandais pas de renoncer à une conviction... Je lui demandais de ne pas s'engager dans un traité avec le Temps, et de la part de Rouher... je lui ai tout offert... Il aurait été à la Liberté avec Girardin, c'était encore possible, c'était de son monde... Mais au Temps, nos ennemis personnels... où tous les jours on nous insulte!... »
« Elle s'arrête, puis repart :
« Oh! c'est un mauvais homme... Il y a déjà six mois, j'écrivais à Flaubert : « Je crains que Sainte-Beuve, d'ici à quelque temps, ne nous joue quelque tour... C'est lui qui a écrit à Neftzer... Il y a de son ami d'Alton-Shée dans tout cela. »
t Et avec une parole d'amertume sifflante :
« Il m'écrivait, au jour de l'an, que tout le confortable et le bienêtre qui entouraient sa maladie, il me les devait... Non, on ne se conduit pas comme ça 1 »
« Et elle suffoque, elle étouffe, elle se bat la gorge avec le haut de sa robe brodée, qu'elle agite à deux mains, et des larmes, qu'elle dévore, lui montent dans la voix que l'émotion étrangle par moments.
« Enfin, je ne parle pas de la princesse, mais la femme, la femme! •>
« Et me secouant par mes revers d'habit, comme pour m'enfoncer son indignation et m'en remuer la poitrine :
« Voyons, Concourt, n'est-ce pas, c'est indigne? »
c Etses yeux, pleins de la colèrede son cœur.me fouillaient les yeu.x. «Elle fait quelques pas sur le tapis, agitant, derrière elle, la grande traîne de sa robe de soie blanche, et revient à moi :
t La femme I... J'ai été dîner chez lui... Je me suis assise à la chaise où avait passé M"""... Du reste, je lui ai dit chez lui : t Mais votre maison est une maison de coquines, un mauvais lieu, et j'y suis venue pour vous... » Ohl j'ai été durel Je lui ai dit encore : « Qu'êtes- vous? Un vieillard impotent. Vous ne pouvez pas seulement vous servir dans vos besoins... Mais quelles ambitions pouvezvous donc avoir encore?... Tenez, j'aurais voulu que vous fussiez mort l'année dernière, vous m'auriez laissé au moins la mémoire et le souvenir d'un ami. »
i Cette scène m'a fait un mail » ajoute-t-elle en tressaillant.
Sainte-Beuve n'était guère sympathique à ses contemporains de son vivant. L'est-il davantage aux gens de notre âge? M, Maurice Barrés qui fut, dans sa verte saison, l'oracle de sa génération et qui s'est attendri sur le Sainte-Beuve de la vingtième année, semble faire assez bon marché du critique. Barrés avait été séduit, jadis, par «ce mysticisme fait des inquiétudes d'une jeunesse sans amour et d'une impatience ambitieuse » qui respire dans Joseph Delorme; mais il ne tarda pas à reconnaître que ce n'était là, au fond, chez Sainte-Beuve, que « la manifestation d'un vague mécontentement qu'il assoupira, plus tard, entre les bras vulgaires des petites tilles et dans un travail obstiné de bouquiniste. » — « Dans la suite, dit M. Barrés, la sécheresse l'envahit. C'en était fini des merveilleux frissons. » Et Sainie-Beuve ne fut désormais à ses yeux, que le plus intelligent des hommes, c'est-à-dire » le moins intéressant ».
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