UN AMI DE BAUDELAIRE
Dans son intéressant article sur Edmond de Concourt, paru dans le Mercure de France, le 15 juillet 1921, M. Léon Deffoux nous a rappelé que le Maître fit un moment partie de l'Académie de Bellesme, fondée par le marquis Philippe de Chennevières, et où, dit-il, à l'exception du sien, ne figuraient que des noms sans gloire. • Il en est un pourtant, autour duquel restera toujours un peu de lumière puisque Baudelaire l'écrivit en des pages qui ne périront pas.» Ainsi parlait, jadis, Remy de Gourmont. Ce nom c'est celui de Custave Le Vavasseur dont M. Léon Deffoux nous récite tout d'une haleine qu'il fut « poète parnassien, conseiller général de l'Orne, chef de l'Ecole normande et lauréat de l'Institut », au risque de nous faire entendre que le génie était, chez lui, au niveau de la fonction, sinon à la merci d'une banale distinction honorifique et que rien n'y dépassait les bornes d'une honnête médiocrité. M. Léon Deffoux oublie même, dans l'ardeur de la course, son titre, cher à nos yeux, d' « ami de Baudelaire »; or, c'est précisément sous ce titre, dont il sentait toute l'importance, que Rem^ de Courmont avait consacré l'un de ses Epilogues à Custave Le Vavasseur mais il n'en savai t que ce que Baudelaire en a dit et, pour le reste, son discours n'est qu'un point d'interrogation.
Remy de Courmont ne s'embarquait jamais à la légère. C'était un esprit prudent, méthodique et réfléchi, un fureteur avisé, instruit du secret des bibliothèques. Puisqu'il s'était inquiété de Le Vavasseur, on peut croire qu'avant d'en écrire, il était allé faire un tour dans les librairies. Si donc il en était revenu les mains vides, c'est qu'à ce sujet leurs fiches étaient muettes.
L'article de Courmont parut dans le Mercure de France d'octobre 1896. Or, par une coïncidence étrange, où il faut peut-être voir l'effet d'un phénomène de télépatliie, le jour même où Courmont l'écrivait, Gustave Le Vavasseur mourait dans l'Orne (9 sept. 1896). Mais il mourait la plume à la main, n'ayant jamais cessé de produire, après avoir publié, cette annce-là même, le cinquième et dernier tome de ses Poésies complûtes, lequel tome est, comme ses aînés, un copieux in-octavo de plus de quatre cents pages. Tout cela s'entassait dans un
coin ignoré des magasins Lemerre. Je dis « ignoré » de ceux qui dispensent la réclame et fabriquent l'opinion ; je dis « ignoré » de la critique officielle, «ignoré» de Paris, des salons et des cénacles littéraires ; car Le Vavasseur était célèbre ailleurs, mais la preuve que tout le monde, ici, l'ignorait c'est que l'article de Gourmont passa sans encombre et ne souleva aucune réclamation. Il y a mieux. Son article fut repris et inséré, sans retouche, dans le volume des Epilogues, paru en 1903. Or, depuis le 11 mai 1899, Le Vavasseur avait sa statue à Juilly. Toutes les autorités locales, préfet en tête, y étaient venues processionnellement rendre hommage à sa mémoire et lui avaient décerné l'apothéose au cours d'un véritable tournoi d'éloquence. Toutes les villes de Normandie avaient tenu à l'honneur de se faire représenter à cette cérémonie. Des quatre coins de la province, des délégations étaient accourues, les mains chargées de palmes et de fleurs. Remy de Gourmont semble n'en avoir rien su et Remy de Gourmont était Normand I Je ne dis pas cela pour incriminer Gourmont, mais la malice du sort qui empêchait ce bruit fait en province autour d'un excellent poète d'arriver jusqu'à Paris. C'est par les discours prononcés à cette occasion qu'un autre Normand, qui fait profession de se dévouer aux illustrations de sa province, le poète Charles- Théophile Feret, semble avoir appris, sinon l'existence de Gustave Le Vavasseur, du moins les détails biographiques et bibliographiques qu'il en retrace dans son Anthologie dei poètes normands. C'est là que l'y décou\Te à son tour M. Van Bever qui l'y recueille pour son Anthologie des poètes du terroir, mais cherchez ailleurs, dans les anthologies courantes, cherchez dans les précis et les manuels de littérature, cherchez dans les lexiques usuels, dans les encyclopédies, je ne sais pas si vous trouverez son nom.
Et pourtant cet homme a vécu 77 ans. Il n'a cessé d'écrire quarante ans après que Baudelaire nous avait dit : « Il y a un poète là 1 »
Comment alors ferait-on grief à M. Léon Defîoux d'avoir supposé Gustave Le Vavasseur un poète négligeable. Il y était autorisé par l'indifférence commune. C'est en vain que l'année dernière encore (23 octobre 1920) tout Argentan s'était soulevé pour célébrer le centenaire de celui que l'on appelle là-bas le « Virgile normand » ! C'est en vain que les voûtes de l'église Saint-Germain avaient retenti de son éloge prononcé par l'archiprêtre de la ville. C'est en vain que devant une assistance choisie et une délégation de la Presse conservatrice, l'un de ses disciples était venu attester son génie :
J'ai vu se réveiller le poète endormi
Et s'unir, sur le front du maître et de l'ami,
La couronne du ciel aux lauriers de la terre.
Paris faisait la sourde oreille, ou, s'il avait retenu l'écho de cette manifestation d'ordre littéraire, il affectait de n'y attacher pas plus
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d'importance qu'à une solennité d'intérêt purement local. Peut-t"tro Paris était-il mis en défiance par le caractère éminemment rcligkux de la cérémonie et n'y voyait-il qu'un souci de réclame cultuelle. Le Vavasseur mérite mieux pourtant que le simple renom d'une gloire départementale, d'un poète de clocher. Baudelaire nous avait prévenus. N'était-ce pas suffisant pour nous sortir de notre torpeur et piquer notre curiosité ? Et ne pensez-vous pas que le temps soit venu de nous renseigner par nous-mêmes et d'aller voir un peu, dans les livres de cet injuste méconnu, ce qu'il vaut exactement comme poète?
J'ai déjà esquissé l'homme au cours de cet ouvrage, à propos du séjour deBaudelaire au quartier latin. J'ai dit ses qualités de caractère et l'ascendant qu'il avait su prendre sur ses camarades de la pension Bailly qu'il avait réunis sous l'étiquette de l'Ecole normande. J'ai dit comment Baudelaire, après avoir accepté de figurer dans l'Anthologie commune, fut amené à se désister au dernier moment et comment son admiration pour Le Vavasseur n'en fut en rien diminuée puisqu'il lui consacra, longtemps après, en 1861, un article élogieux.
Quand cet article parut. Le Vavasseur avait quitté Paris depuis longtemps. Il était retourné à Argentan, pour s'y marier, après la révolution de 48.
Il s'était établi à la lande de Longé, tout près de Fresnaye où vécut Vauquelin, en plein bocage normand. Il habitait une charmante maison rose, qui « semblait colorée des feux du soleil couchant ». C'est là que la considération publique vint le chercher, tout occupé de ses vers, de ses pommiers et de ses abeilles, pour l'éhre maire, puis conseiller d'arrondissement et enfin conseiller général du canton de Briouze. Baudelaire le sut et lui supposait, dans ses nouvelles et graves fonctions, « le même zèle ardent et minutieux qu'il mettait jadis à élaborer ses brillantes strophes d'une sonorité et d'un reflet si métalliques ».
Baudelaire ne se trompait pas. Le Vavasseur était né magistrat car la magistrature n'est pas forcément ennemie des Muses et n'est pas obligée, pour s'exercer, de prendre un masque renfrogné. « 11 y a, disait Le Vavasseur, des gens qui se croient sérieux parce qu'ils sont grognons. » Lui, s'imposait par un visage riant et des qualités plus riantes encore, à tel point qu'il me rappelle l'expression du poète latin : l'ccUis milius ore. Loin du bruit et de l'agitation des villes, il s'étudiait à faire refleurir, dans son milieu rustique, les vertus de l'âge d'or. On venait le consulter sur les soins à donner au bétail et au verger. Les paysans lui apportaient leurs querelles à vider et ses moindres décisions prenaient à leurs yeux force de loi. Il inspirait à tous le goût du travail, la confiance en un dieu tutclairc protecteur des moissons, l'amour des ancêtres, du foyer, du sol natal. 11 n'oublait pas les Muscs. Renouvelant les fastes arcadiens, il conviait, sous les ombrages, la jeunesse aux jeux de la fltite. Il instruisait au chant toute une pléiade de poètes : Ernest Millet. Germain Latour, Paul Labbé, Achille Pay-
sant, Florentin Loriot, Wilfrid Challemel, Paul Harel..., et souvent, en dépit des années, il préludait à la joute, pour donner cœur aux concurrents, par un refrain nouveau :
Le poète n'est plus à l'âge des chimères
Mais il marche toujours dans son rêve : En avant!
Il inti'oduit les muses à la mairie, aux délibérations du conseil municipal, même aux séances du conseil général II y prononce ses discours en vers et les muses n'ont pas à rougir de ses improvisations fertiles, pleines de souvenirs agricoles, et qui sont de véritables géorgiques, pas plus qu'elles n'ont à rougir des toasts qu'il prononce en toute occasion, merveilles d'esprit et de sentiment, où il s'eïïorce de sourire à l'heure fugitive et appelle la fraternité des coeurs :
Que les ambitieux, les fous.
Les conquérants et les jaloux.
Se lassent du bruit et des guerres, Et fraternisent avec nous, Au choc pacifique des verres.
Le Vavasseur chante infatigablement. Il chante comme l'oiseau gazouille. « Quand on vous dira : le poète s'est tu, répondez : c'est qu'il est mort. » Mais il chante pour le profit de tous et pour tenir, autour de lui, le pauvre monde en belle humeur. Jusqu'à son dernier souffle, il se veut un modèle et un exemple. Sur son lit de mort il trouve la force de se relever à l'approche de l'hostie : « Un poète doit mourir debout. »
Voilà l'homme. On peut m'objecter qu'il est des vertus facilement praticables dans une heureuse condition de vie et que l'on ne saurait louer sans témérité tant qu'elles n'ont pas subi l'épreuve de l'adversité. Le Vavasseur se prodigue en bons offices et en aumônes. Mais il est riche. « Cet animal de Le Vavasseur a les plus beaux arbres du canton », disait avec une pointe d'envie un châtelain des environs. Mais la preuve que les vertus de Le Vavasseur étaient solidement enracinées chez lui, c'est qu'au lieu de s'en enorgueillir, il s'en excusait avec une humilité touchante. Il allait jusqu'à mettre sa sagesse sur le compte de l'indolence. Ni le bien-être, ni les honneurs ne l'avaient endurci. Sévère pour lui-même, il était plein d'indulgence pour les autres. Il garde, en dépit de tout, sa fine sensibilité de poète. Ce qui lui plaît dans le soleil, c'est qu'il reluit pour tout le monde. Il s'attendrit sur les malchanceux, les déshérités d'ici-bas, sur les vagabonds :
Gentilshommes -ayant vingt quartiers de paresse;
sur les quémands, les pauvres besaciers :
Un pauvre à moitié bon vaut mieux qu'un mauvais riche;
même, il ne s'aigrit pas contre le gibier de potence qui rôde autour des fermes, en quête d'un mauvais coup. Il sourit, sous cape, lorsqu'il entend l'un de ces malandrins dire :
Ce qu'on reçoit n'a pas le goût de ce qu'on prend ; Je mendie à regret ; je suis un conquérant.
Une tribu de bohémiens passe qui s'abstient de piller les pommiers de la route :
Que le bon Dieu vous garde, honnêtes bateleurs ; Priez pour nous, élus d'en haut, sainte canaille !
Il cultive la bonne humeur parce qu'elle porte à l'endurance et qu'elle est une vertu nationale. Son optimisme est d'une quaHté supérieure. Il était trop averti pour tomber dans l'erreur de son disciple Paul Harel qui, reprenant un jour Leconte de Lisle de son pessimisme, lui assurait que sa bouderie ne tiendrait pas devant une croustade de bécassines bardées de lard et le fumet d'un château-latour 65. « Mangez, riez, disait Paul Harel, le secret du bonheur est là. » Manger, soit I Mais si l'on n'a pas le sou ou si l'on n'a pas faim, et comment rire si l'on est malade ? Non, Le Vavasseur ne tire pas sa philosophie uniquement des capacités de son estomac. Elle lui vient de plus haut et j'y flaire même une sorte de stoïcisme résigné. Il n'ignore pas le mal mais il accepte la vie telle qu'elle est, parce qu'il croit en un Dieu de bonté et qu'il ne se reconnaît pas le droit de discuter ses commandements. S'il jouit sans remords des parfums du tourne-broche, s'il lui arrive, dans une heure de fantaisie, de dresser une Ode à la gloire du cidre, des tripes et de la timbale milanaise, il est loin de faire tenir tout le bonheur humain dans une satisfaction gastronomique. Son idéal est autre. Il n'oublie pas que, s'il nous est permis de cueillir d'innocents plaisirs ici-bas, il y a aussi des devoirs impérieux à remplir et le programme qu'il s'en trace, je le trouve dans ce sonnet dédié à la mémoire du Poussin, son compatriote :
Naître sous les pommiers que les siens ont plantés, Grandir dans le parfum des effluves rustiques. Sous le chaste manteau des vertus domestiques. Abriter l'art, honteux de ses frivolités ;
Dans les sentiers divins marcher à pas comptés. Poursuivre obstinément le secret des antiques. Prendre, sans se bercer du rêve des mystiques, La ligne et la couleur pour des réalités ;
Rester humble et Français dans Rome la supirbe. Choisir le pur froment pour composer sa gerbe, Soumettre au môme joug le caprice et la loi.
Tel fut ton lot, enlant de notre forte terre, Qui résumes en toi les vertus de ta mère : Prudence, ordre, savoir, intelligence et foi.
Voilà le lot auquel il aspire, lui aussi. En nous parlant du Poussin, Le Vavasseur s'est dépeint lui-même. Tout son effort ne tend qu'à résumer en lui les vertus de sa race. « Je n'ai jamais vu, disait Baudelaire, d'homme si pompeusement et si franchement normand. » « Normand du faîte à la base, » disait de lui un autre Normand entêté, Jules Barbey d'Aurevilly, Le Vavasseur s'avouait, avec cette modestie conciliante qui le caractérise, « Normand jusqu'à l'absurde ". Il chantait, avant tout, sa province et les fils nés du sol. Il avait débuté dans les lettres par la Vie de Pierre Corneille et son premier recueil de vers était à la gloire de Vire et des Virois. Il y célébrait Olivier Basselin, l'avocat Lehoux, maître Thomas Sonnet et les vieilles maisons de bois.
Où sur le pain que l'on entame
On fait le signe de la croix.
Comme Le Poussin, son aïeul, il se vantait de n'être allé à Rome que pour y retrouver des Normands. Car ce fils des Scaldes, coureurs d'aventures, aime assez les voyages. Il a admiré dans les cités du Midi :
Ce grand fourmillement de joie et de lumière.
Il a visité la Picardie, d'où il a rapporté quelques tableaux d'une note exacte, mais rien ne lui vaut le sillon natal, plein de souvenirs, lien ne lui vaut sa terre normande, où
Le soc déterre encor les grands os des aïeux.
Décentralisateur, régionaliste avant la lettre, il ne vit que pour sa province, son histoire, son art, ses légendes. Il fouille les maisons pour y retrouver les vestiges du passé, interroge les vieilles pierres, les vieux parlers, les vieilles coutumes. Il rayonne, de son ermitage, non seulement sur les groupes littéraires de Normandie, mais sur les instituts d'archéologie, qu'il fournit de documents précieux et de monographies savantes.
On le voit courir de banquet en banquet, pour porter la bonne parole. Elle se grave plus aisément dans les cœurs épanouis, à l'heure des libations. C'est là qu'il entonne ses hymnes en l'honneur des aïeux, de la terre, de l'amitié, du travail. C'est là qu'il s'emploie à rendre, aux yeux de tous, la vertu appétissante. Il lui prête le charme irrésistible de son éloquence. Il en éblouit son auditoire. Il tire un feu d'artifice en son honneur, car tout lui est matière à pointes et à fusées, même les sujets qui semblent le moins susceptibles d'agrément.
Lisez ses commentaires autour du Cy-gît Bidoche et sa femme épelé sur la tombe d'un vieux cimetière normand. C'est un chef-d'œuvre d'ironie émue et de malice souriante. Il a tant d'esprit 1 Aussi quand il nous parle de Mortagne perchée sur sa hauteur, il s'étonne, forcé qu'il est de se rompre le col pour l'apercevoir, qu'on en dise : « C'est un trou 1 » N'allez pas en conclure que Le Vavasseur ne soit qu'un divertissant faiseur de mots. Cette vivacité pétulante, comme le remarque Baudelaire, n'exclut pas chez lui la rêverie, ni ses jongleries de rimes le balancement de la mélodie, et s'il a, pour la pointe, le goût de ses aïeux, c'est qu'elle lui sert aussi à déguiser son attendrissement. 11 pirouette, pour donner le change, chaque fois qu'il sent lui venir une larme. Au reste, il sait que le poète est « l'homme de la prière, du surnaturel et du divin»; mais il estime, comme Victor Hugo, qu'il n'a pas le droit de dire des mots d'iiomme fatigué. Il sait que l'esprit n'est pas la vertu essentielle du lyrisme. Il s'en avertit lui-même :
Vole plus près du ciel et rase moins la terre. Pour monter jusqu'à Dieu dépense ton effort. Dans le recueillement de la pensée austère, O Muse, chante et prie ! En attendant la mort. Reste debout vivante, au seuil du grand mystère.
Cela sans vouloir se perdre sur les cimes de l'orgueil. Il ne méprise personne. Il ne se croit pas supérieur aux autres. On l'applaudit aux champs. Comme le Lycidas de Virgile il n'en perd pas la tête :
Quelqiiefois, à midi, je me grise aux éclats
De ma voix et le soir j'hésite à me relire ;
Au lieu d'un méchant vers, j'ai peur d'en mettre un pire;
Je sens les mots douteux fourmiller dans le tas!
Je cherche à corriger les fautes du poème.
C'est long et je ne suis satisfait qu'à moitié.
Je voudrais mieux chanter. Je chante tout de même.
Il suffit d'ouvrir ses livres pour se convaincre que Le Vavasseur a bien chanté. J'ai dit la qualité de son inspiration. Celle de la forme ne lui cède en rien. Il a touché à tous les genres et y a porté sa griffe. A propos de Vire el Virais, Baudelaire, qui s'y connaissait, a prononcé le mot de chef-d'œuvre. Le Vavasseur a composé des Eglogues où il met en scène non plus des bergers de convention, mais les gens qu'il avait sous les yeux : des cultivateurs, des batteurs de blé noir, une vieille lavandière, un curé, un soldat. Celle qu'il intitule la Morl du paysan peut se lire, sans rien perdre de ses qualités d'émotion et de facture, après les meilleures pages du Jocelyn de Lamartine. Dans le genre épique, sa Dame des Toiirailles, et la Clémence de Louis XI ne dépareraient pas la Légende des siècles. Le Vavasseur a même sur Hugo la
supériorité d'atteindre à la même puissance d'effet, sans truquages ni sorcelleries de style, avec une extrême sobriété de moyens. Son discours sur la rime est un modèle du genre didactique. Son essai dramatique Don Juan étincelle de beautés mais je crois bien qu'il a atteint son apogée avec le poème d'Horace qui s'apparente au genre de l'Ode et qui se développe longuement jusqu'au bout, sans accroc, avec une ampleur magistrale. Dans ce poème. Le Vavasseur s'est montré le rival heureux du poète latin qu'il fait parler en vers dignes de lui :
Je ne suis qu'un joueur de flûte mais, parfois, De ma poitrine sort une note profonde ; Si j'ai chanté les rois qui font trembler le monde. J'ai célébré les dieux qui font trembler les rois.
Pour ce qui est des odelettes et des sonnets, impossible de choisir parmi tant de joyaux. Toute la série des sonnets consacrés aux poètes normands doit être mise hors de pair. Mais Le Vavasseur n'a pas seulement chanté les poètes et les hommes de sa race, il en a chanté les paysages, les choses, les bêtes. Ecoutez-le parler des oies :
Elles battent de l'aile en se faisant des signes ; Je ne comprends pas bien leur langue, mais je crois Qu'elles passent leur vie à médire des cygnes.
Encore que rien n'y paraisse, Le Vavasseur se dit gêné dans l'alexandrin comme dans un habit noir. Il préfère les petits vers qui, à la façon des écoliers espiègles, se moquent de la férule et escaladent les murailles sans façon pour aller cueillir les pommes du voisin. Sa qualité suprême, c'est la conscience. Il a passé sa vie à retoucher et à polir ses vers. Il s'est refusé à reprendre, dans l'édition définitive, des poèmes de jeunesse, bien qu'ils aient reçu les applaudissements de Baudelaire, uniquement parce qu'il en estimait la forme insuffisante. S'il ne se grisait pas de son génie, du moins avait-il conscience de son effort. Il s'étonnait parfois de cette conspiration du silence organisée, dans la grande presse, autour de lui. Il en tirait quelque mélancolie, mais il n'eut jamais l'idée de faire appel à la réclame ni d'acheter les suffrages. Il ne voulait tenir la louange que d'une manifestation spontanée.
On a vu, par mes citations, que le poète avait la frappe solide. Il a pris, chez ses ancêtres du xvi» siècle, l'amour du vers « bien joint et maçonné ». Nous n'avions pas besoin de son discours sur la rime, de ses lexiques, de ses travaux étymologiques, pour le savoir instruit des secrets du langage. Son patriotisme lui avait fait hre de bonne heure jusqu'au plus petit poète du cru. Il se réjouissait que l'histoire du lyrisme français se confondît un moment avec l'histoire du lyrisme normand. Il s'était formé à l'air, non seulement de Malherbe et de Corneille, mais de Taillefer, d'Alain Chartier.de Bertaut.de Benserade,
de Bois-Robert. Il avait fréquenté Madeleine de Scudéry. Il n'ignorait rien de son vieux Vauquelin, l'auteur d'un Art poétique à qui Boileau doit tant, mais, disait-il :
Le plus normand des deux n'est pas celui qu'on pense.
Il célébra même Huet, le savant évêque d'Avranches, le protecteur de La Fontaine, en petits vers latins rimes:
Si te canerem gallice Resurgercs a mortuis Pro laudibus gradum tuis Udo volute pollice.
où Baudelaire semble avoir pris l'idée de son poème : Franciscœ me« laudes. Ce fut, pour Baudelaire, un conseiller sage et prudent et il restera, à tout prendre, aux yeux de la postérité, un excellent poète.