LES INFLUENCES OCCULTES
A. — Le Nom
Baudelaire vient d'un vieux mot français badelaire qui signifie : épée courte à deux tranchants. Au prologue du tiers livre de Pantagruel, Rabelais nous montre les Corynthiens occupés à « affiler cimeterres, brancs d'acier, badelaires... »
Il s'ensuit que le nom doit s'écrire Baudelaire et non Beaudelaire, comme le portent, par erreur, certaines pièces d'archives, du Sénat notamment, concernant le père du poète qui, d'ailleurs, avait pris soin de rétabUr la véritable orthographe. Les lettres de M™» Aupick en font foi et son fils tenait la main à ce qu'elle fût respectée. Il était donc tout naturel que ce dernier fit détruire en 1853, les 25 exemplaires d'une plaquette : la Philosophie de l'ameublement, où son nom figurait avec trois E.
On sait que les hommes n'eurent, d'abord, pour se désigner que les surnoms tirés de leur façon d'être et qu'ils se méritaient par leurs vices ou leurs vertus. On peut donc supposer qu'il y eut, à l'origine des Baudelaire, un gaillard déluré, soUde et résolu, habile à se frayer passage, de la parole ou du bras, à travers les obstacles, comme une lame effilée. Il faut avouer
que ce nom convient parfaitement à l'auteur des Fleurs du Mal, soit qu'on envisage son esprit caustique et pénétrant, soit qu'on envisage sa fureur à manier l'arme « à deux tranchants » du paradoxe, au risque, comme il advint souvent, de se blesser lui-même.
Mais il n'y a pas que le nom de famille. Il y a le prénom. L'axiome « tel prénom, tel caractère » correspond-il à une réalité ? Oui, affirme M. A. de Rochetal, créateur d'une science nouvelle : VOnomatologie. M. A. de Rochetal se prétend en état de démontrer que le prénom donné à l'enfant, dès sa naissance, lui imprime des goûts, des passions, un ensemble de qualités et de défauts qu'il lui est, par la suite, difficile de corriger.
Il a remarqué qu'il y avait des prénoms adoptés de préférence suivant les époques et qui correspondent à la transformation des idées et des mœurs. Il est même persuadé que, si l'aristocratie, en France, décroît depuis cent ans, c'est que la coutume s'y perd, de plus en plus, de donner aux enfants le prénom des parents, car, pense-t-il, si le pouvoir attaché au prénom est d'ordre spirituel, il en comporte aussi une part d'ordre atavique.
Donc, selon lui, les prénoms suivent les évolutions sociales et les caractérisent. Au moyen âge, les Pierre et les Jean fleurissent, à la Renaissance, les Antoine et les Anne. Les prénoms grecs et romains dénoncent l'esprit de la Révolution française et son goût d'héroïsme appris chez Plutarque. Les Claude illustrent le commencement du xix® siècle (Claude Chappe, Claude Bernard...)
Alexandre Dumas appelait son époque (1870) l'ère des Ju/es( Jules Simon, Jules Grévy, Jules Favre, Jules Ferry. ..)(!).
M. de Rochetal voit là autre chose que de simples coïncidences. Cette vertu des noms avait déjà inquiété de clairvoyants esprits (2). Balzac observe que tous les rois de France
(1) Nous avons eu depuis l'ère des Paul (Desclianel, Doumer, Pcytrai, Magnaud, Adam, Hervieu, Mounet...) (2) Cf. Montaigne, Des Noms (Essais, livre L chap. XLvr).
du nom de Charles ont fini misérablement. Il en excepte Charlemagne, on ne sait trop pourquoi, puisque la fin de Charlemagne, pour être moins tragique que celle de ses homonymes couronnés, fut attristée de noirs pressentiments. La mort de ses deux fils aînés lui avait enlevé ses derniers espoirs. Le moine de Saint Gall nous a rapporté « ses larmes et sa ^iolente douleur » devant la menace des Northmans et les premiers symptômes du croulement de son empire. Balzac aurait pu élargir son champ d'expériences au delà des limites de notre histoire. Il aurait éprouvé que sa remarque était valable pourlcs Charles de toutes les dynasties d'Europe. Il semble même que cette fatalité se soit poursuivie sur les princesses du nom de Caroline. Je n'insiste pas. Ce n'est qu'une indication que je donne en passant. Il faut bien prêter de temps en temps à sourire aux sceptiques et leur donner l'occasion de triompher, en exhumant de la poussière des chroniques, quelque prince Charles fortuné, du moins en apparence, car il est des misères secrètes que l'histoire ne prend pas toujours le soin d'enregistrer et il est juste de convenir que l'influence du nom, comme toutes les autres influences, n'agit pas seule et qu'elle peut être contrariée et même annihilée par d'autres.
J'ai donc ouvert avec curiosité le livre de M. de Rochetal au nom de Charles, et j'y ai lui :
Les Charles ont l'intelligence souple et rapide, l'imagination forte et assez profonde, le cerveau équilibré. Leurs idées sont plutôt portées vers les choses bell'^s et fines, sans s'égarer dans les rêves, car leur tempérament vivant et sanguin, les retient dans le positif. Ils ont la mémoire heureuse, les idées nettes, ils causent bien. Ils ont du bon sens, l'esprit vif et moqueur, parfois caustique ; ils sont assez sceptiques mais sans parti pris.
Leur naturel est doux, leurs manière? rondes et aimables ; ils ont de l'entrain et de la gaieté ; mais ils sont vifs, susceptibles, souvent coléreux, avec mouvements d'emportement.
Leur amour-propre est chatouilleux ; ils sont contents d'euxmêmes mais ils n'ont ni mordue, ni prétention exagérée ; ils ont du courage, de la promptitude, de l'aplomb et de la bravoure, ils ne se laissent pas marcher sur le pied, sans pourtant être batailleurs.
D'un tempérament sensible, impressionnable, affectueux et sensuel, c'est pourtant le cœur qui domine chez eux. Ils sont serviables et dévoués.
Ils regardent habituellement peu à la dépense. Très francs et très fiers, tout à la fois, ils sont parfois soupçonneux ; ils savent se tirer d'affaire.
Leur volonté est active, entreprenante sans être téméraire parce qu'ils sont très prudents. Peu autoritaires ni absolus, mais parfois réels et cassants.
Ils ont beaucoup de sens pratique et de la suite dans les idées. Ils sont travailleurs et consciencieux (1).
Quelques-unes de ces observations peuvent s'appliquer à Baudelaire: intelligence souple et rapide, — esprit vif, moqueur, — amour-propre chatouilleux, — tempérament sensible, impressionnable, sensuel.
Une phrase surtout lui va comme un gant : « Ils regardent habituellement peu à la dépense; » mais c'est sans doute, comme dit l'autre, qu'il n'y a que les pauvres pour savoir dépenser l'argent.
Si certains traits lui demeurent étrangers : le cerveau équilibré, les manières rondes et aimables et l'habileté en affaires, cela ne saurait suffire à déconsidérer la méthode. Il faut tenir compte des premiers tâtonnements d'une science encore en enfance. Mais nulle part M. de Rochetal, qui pourtant connaissait la remarque de Balzac, ne parle du don funeste attaché à ce prénom. Or ce don funeste que Balzac trouvait chez les princes prénommés Charles, je le retrouve chez les poètes de même prénom que je me suis amusé à rechercher, en ne tenant compte, bien entendu, que des morts et de ceux-là, seuls, qui ont chanté, avoués d'Apollon.
J'ai constaté premièrement qu'ils étaient peu nombreux comme si les Muses, en effet, répugnaient à répandre leurs faveurs de ce côté et secondement, qu'ils avaient tous été victimes d'une sorte de maléfice. Quelle vie douloureuse que celle de Charles d'Orléans, pliant sous le faix d'une
(l) A. DE Rochetal, Le caractère par le prénom, (Bischoff, éditeur )
captivité de plus d'un quart de siècle et qui ne nous fut révélé qu'après sa mort. Presque tous les Charles que je rencontre ensuite ont sombre dans un injuste oubli. Qui se souvient de Charles Bourdigné, l'auteur jadis célèbre de la Légende de Pierre Farfeu, poème dans le goût des Repues franches de Villon et qui vivait au xvi^ siècle? Qui se souvient de Charles Loyson (1791-1820) dont Sainte-Beuve disait qu'il formait trait d'union entre Millevoye et Lamartine? Qui se souvient de Charles Dovalle, l'auteur applaudi du Sylphe, tué en duel en 1829, à vingt-deux ans? Tous trois étaient Angevins. Tous trois sont morts à la fleur de l'âge. Qui se souvient de Charles d'Espinay, dont les Sonnets amoureux enthousiasmaient Ronsard ? Ni Charles Beys, l'ami de Saint-Amant, ni Charles Vion d'Alibray, l'émule de Voiture, fêtés de leur vivant, n'ont pu se maintenir jusqu'à nous. J'ai l'air de ne vouloir exhumer que des fantômes, mais citez-moi, au cours du même laps de temps, des Charles plus résistants? En voici un: le burlesque d'Assoucy, dont on disait qu'il n'eut, pour toute fortune, pendant quarante ans, que le Code et l'Esprit. Condamné par contumace, brûlé en effigie, en France, tandis qu'il était retenu à Rome, dans les prisons du Saint-Office, ce n'est pas lui qui va démentir la fâcheuse tradition des Charles inspirés. La guigne s'attache à ce malheureux Charles Luce de Lancival qui n'arrivera jamais à se faire admettre par la postérité, encore qu'il fourmille de vers heureux. On pourrait en dire autant de Charles Briffant dont le nom est devenu, à tort, synonyme de fausse rhétorique et de poésie desséchée. Est-ce Malfilâtre, est-ce Millevoye, deux Charles encore, morts l'un de dénuement, l'autre de phtisie, que nous pouvons considérer comme des privilégiés de la fortune ? Il y a bien un Charles Monselet, un Charles Nodier qui ne font pas trop mauvaise figure dans l'histoire, mais ce ne sont que des moitiés de poètes, encore ne jouissent-ils pas chez nous de tout le crédit auquel ils ont droit. Charles Nodier a d'ailleurs payé d'une jeunesse lamentalb et orageuse son tribut à la fatalité. Tout iion mérite est
d'avoir su attendre. Si Baudelaire avait vécu quelques années de plus, peut-être aurait-il pu trôner, à son tour, dans les salons de l'arsenal (1).
Plus près de nous, voici Charles Gros, douloureuse victime du destin. Et plus près encore, voici Charles Guérin, épuisé de tristesse et de langueur, Charles Frémine à la mort effroyable, et Charles Morice, à la réputation hésitante.
Le comble de la malechance pour un poète élu à l'Académie n'est-il pas de se laisser mourir avant le jour de sa réception ? Depuis que l'Académie française existe, le cas ne s'est produit qu'une fois, paraît-il; la victime en fut Colardeau et Colardeau s'appelait Charles.
Espérons, pour ne pas décourager les poètes présents du nom de Charles (j'en connais d'excellents) que cette malechance n'est pas éternelle. Ils pourraient d'ailleurs me répondre que, le propre du poète étant d'être voué à la mélancolie et à l'adversité, la même enquête faite sur d'autres prénoms, dans le même domaine, risquerait d'aboutir au même résultat. Il n'en est pas moins vrai qu'un trait commun semble relier tous les lyriques du nom de Charles : la difficulté de se faire adopter de l'opinion ou de s'y maintenir. Le plus illustre de tous, Baudelaire, n'est-il pas encore contesté ? Celui-là du moins est sûr « d'aborder heureusement aux rives lointaines », preuve qu'il n'est si malheureux sort que le génie ne puisse conjurer.
B. — Les Astres.
Et voici pour les incrédules un nouveau sujet de gaieté. Un second quidam intervient qui me dit :
(1) Je ne parle pas de Leconte de Lisle, encore qu'H ait dû lutter longtemps contre riudiffcrence de ses contemporains, parce que, sans doute instruit d'instinct de la malignité de ce prénom, reçu au baptême, il l'avait délibérément retranché de sa signature.
— Puisque vous vous mêlez d'effleurer les influences occultes qui agissent sur la destinée, pourquoi ne parleriezvous pas de celle des astres, qui a son importance ?
— C'est que je crains de passer pour donner dans les billevesées.
— Le courage de son opinion n'est-il pas la première vertu de l'écrivain ?
— Mais qui peut se flatter de détenir la vérité ? Déjà Cicéron se raillait de la méthode en demandant si tous ceux qui avaient péri à la bataille de Cannes étaient nés le même jour.
— L'objection de Cicéron ne prouve rien. Il est établi, au contraire, que les grands cataclysmes sociaux coïncident toujours avec des troubles célestes.
— Si l'astrologie était vraie, pense M. Camille Flammarion, dix enfants mis au monde le même jour devraient prétendre au même avenir.
— ^L Camille Flammarion aurait dû ajouter « à la même seconde et au même lieu », car la latitude joue aussi son rôle et il semble oublier que si le ciel de naissance caractérise des inclinations et des facultés, il n'élude pas d'autres facteurs importants de la destinée : la religion, l'éducation, le milieu, les circonstances.
— Voltaire nous fait observer que depuis les découvertes de Kepler, toutes les lois de l'astrologie se trouvent en contradiction avec celles de l'astronomie. Quelle valeur peuvent avoir les traités des anciens astrologues qui ne connaissaient ni Uranus ni Neptune et qui se figuraient que le Soleil tourne autour de la terre ?
— L'astrologie ne saurait être plus discréditée par les découvertes de Kepler que la chimie par la découverte du radium. Kepler était à la fois astronome et astrologue. Il a excellé dans les deux branches. Les connaissances nouvelles ont modifié, en la parfaisant, l'œuvre des anciens astrologues. Elles n'ont rien changé au principe même de la science astrologique, basée «ur les correspondances astrales. Que le
soleil tourne autour de la terre ou que la terre tourne autour de lui, l'efîet produit reste le même. Voltaire disait : « Les astrologues, au grand malheur de leur art, attribuent aujourd'hui à une maison du soleil ce qui appartient visiblement à une autre ». Mais il se voyait forcé d'ajouter que ce n'était pas là une raison démonstrative contre l'astrologie : « Les maîtres se trompent. Il n'est pas démontré que l'art ne peut exister. »
— « Les maîtres de l'art se trompent ; » voilà précisément recueil et je ne me sens guère apte à déchiffrer le langage astral ni d'envergure à dresser un horoscope.
— Qu'à cela ne tienne. M. Paul Flambart pourra nous y aider.
— Qui est-ce que M. Paul Flambart ?
— Un esprit éminent. Ancien élève de l'École polytechnique, il est l'auteur d'ouvrages réputés de philosophie, de psychologie et d'astrologie scientifique, publiés à la librairie Chacornac. Il se défend de pratiquer la magie et l'occultisme. Toutes ses données sont expérimentales. C'est, en outre, un homme serviable et obligeant, à qui vous pouvez vous adresser en toute confiance.
Je m'adressai donc à M. Paul Flambart. Le surlendemain je recevais de lui le schéma reproduit ci-contre, qui n'est autre que le ciel de naissance de Baudelaire, accompagné des commentaires suivants :
Les signes du zodiaque et les planètes mises en place tout autour d'après leurs longitudes, sont représentés d'après les notations graphiques traditionnelles admises en astronomie. M C figure le milieu du ciel et As l'ascendant, ou horizon oriental.
Un tel ciel de naissance, dit M. Paul Flambart, désigne d'assez étranges aptitudes mises au service d'une grande intellectualité et d'une riche imagination.
Mercure est en quelque sorte le pivot des facultés innées autour
duquel les planètes, par leurs aspects, engendrent une résultante formée de quatre principaux courants d'influences :
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