CHAPITRE I LA MAISON NATALE DE BAUDELAIRE
La maison où naquit Baudelaire était une vieille maison à tourelles, pliant sous le faix de l'âge, à l'encoignure de la rue des Deux-Portes. L'entrée monumentale s'incurvait en demi-cercle. Les fenêtres s'ouvraient, en arrière de la rue, sur un jardin ombreux et profond, planté d'arbres séculaires et dont M. Henri Baillière a pu admirer encore les derniers vestiges en 1850 (1). La maison portait le numéro 13 depuis 1805 (antérieurement 14). Elle faisait partie, avec les numéros 15 et 17, de l'hôtel d'Alègre dont les plus anciens possesseurs connus sont : Simon Gramault, chancelier du duc de Berry, évoque de Poitiers, plus tard cardinal, et Jehan d'Alègre, comte de Joigny, seigneur de Précy. Lors du traité de Troyes (1420), la maison fut confisquée par les Anglais et
(1) Henri nAir.LiiCRE, La me Hni»/e/eiii7/e (Baillière. 6dit.),
donnée au comte de Richmond. Ce comte de Richmond n'était autre qu'un Français, Arthur, fils du duc Jean V de Bretagne, qui, retrouvé blessé sous un monceau de cadavres, à la bataille d'Azincourt, et emmené en captivité à Londres, y avait épousé la cause ennemie. Autorisé à rentrer en France, il y reçut ainsi le prix de sa trahison, mais bientôt, pris de remords, il court rejoindre ses anciens compagnons d'armes(l). Pour le punir de sa défection, les Anglais lui substituent, comme résident, le comte de Sufîolk, autre renégat, qui eut la tête tranchée à Douvres en 1451. Charles VII, rentrée Paris, après le traité d'Arras (1435), s'empresse de rendre l'hôtel à son légitime possesseur : Yves de Tourzel, de la famille d'Alègre, dont l'un des membres sera prévôt de Paris en 1513. En 1594, l'hôtel est vendu à Jacques Canaye, avocat au Parlement, qui le lègue à son fils, Philippe Canaye, seigneur de Fresne, conseiller d'État, président delà chambre mi-partie du Languedoc, ambassadeur de France à Venise. Ce fut Philippe Canaye qui, dans une lettre datée de 1606, usa pour la première fois du mot « patriote » : « C'est aux princes et aux patriotes à ouvrir les yeux. » Le mot fut oublié et réinventé par la Révolution (2). En 1672, le maître du logis est François de Joly, seigneur de Fleury, conseiller du roi en sa cour du Parlement. Ses descendants y résident encore en 1673, date à laquelle l'hôtel passe aux mains d'André-François Le Breton, imprimeur du roi, éditeur de l'almanach royal, consul, puis juge des marchands de Paris, chez qui fut publiée l'Encyclopédie de d'Alembert et de Diderot. Laurent-Charles d'Houry, imprimeur, lui succède. La fille de ce dernier était propriétaire (1815-1828) de la partie du bâtiment où Baudelaire naquit et qui, transformé en immeuble de rapport, comptait pour locataires, outre le père du poète, le libraire
(1) Il s'y signalera par des exploits qui lui mériteront le titre de connétable de France, titre, dont il sera si fier, qu'il voudra le conserver après la mort de son père qui le fait duc de Bretagne.
(2) FouRNiER, le Vieux neuf, t. IL
l'enfance 57
Delalain, INI. Olivier, conseiller à la cour, MM. Tissot et Dupaty, membres de l'Académie française. On voit que le milieu était propice à l'éclosion d'un homme de lettres. Après les grands seigneurs, les magistrats studieux et les libraires en avaient pris possession. Désiré Dalloz y viendra s'établir tout à l'heure (1824), et Dien (1837) qui « pubhait des Globes et des Sphères », et aussi l'avocat Mandaroux Vertamy (qui avait pour secrétaire Joachim Piétri, futur préfet de police), et aussi Caussin de Perceval, professeur d'arabe au Collège de France et bibliothécaire à la Nationale, et Bioche, l'auteur d'un recueil de jurisprudence, et Adolphe- Napoléon Didron (1851-1856), directeur des Annales archéologiques, celui qu'on a appelé le « restaurateur de nos titres de noblesse artistique ».
La maison, expropriée en 1856, disparut lors du percement du boulevard Saint-Germain. Elle appartenait alors à la Société Hachette, qui l'avait acquise le 30 décembre 1854 avec le numéro 15. Les magasins actuels de la librairie sont construits sur l'emplacement des numéros 15 et 17. La chaussée du boulevard a été prise sur le numéro 13 et l'espace libre qui constituait la rue des Deux-Portes.
L'hôtel d'Alègre avait dû subir bien des transformations au cours des âges, mais il subsistait encore au temps de Baudelaire quelque chose de son ancienne splendeur, puisque son enfance y respira l'air « vieille France ». Il y reçut l'éblouissement de hauts salons à boiseries, décorés de « gros meubles à tiroirs » et de « pastels plaintifs », de ces boudoirs pleins de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées.
Sa rêverie s'entretenait avec ces vieux murs lourds de nostalgies et de souvenirs. Il s'y était déroulé des drames assez sombres pour que sa sensibilité précoce, sans les connaître, en fût, d'instinct, impressionnée. Je ne parle pas seulement des drames que l'histoire a enregistrés au temps
de la guerre de Cent ans, mais de ceux, qui depuis, rançon de la fortune et des privilèges, après avoir dévasté en secret tant d'anciennes familles nobles, victimes de leur condition, dorment avec elles, ensevelis au fond des tombes.
C'est là que Baudelaire se sentit, dès son plus jeune âge, envahi de lourdes mélancolies, et c'est, sans doute, à vivre avec les fantômes du passé qu'il prit idée « d'ancêtres idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, victimes de terribles passions ». Si nous hésitons à appliquer cette phrase à ses ancêtres véritables, nous pouvons l'appliquer avec quelque vraisemblance aux différents possesseurs, à travers les siècles, de l'hôtel d'Alègredont Baudelaire, suivant sa pensée, irrésistible au romanesque et au pathétique, se fit des aïeux d'élection. Et si l'on réfléchit que les fondations de cette demeure avaient été jetées sur l'emplacement d'un cimetière aux juifs (1), on peut supposer que Baudelaire enfant y subodora assez de relents macabres pour que des vers comme celui-ci :
Je suis un cimetière abhorré de la lune,
aient pu se présenter sous sa plume, d'un jet naturel et spontané.
(1) Le cimetière disparut sous Philippe le Bel qui le vendit aux religieux de Poissy.