ERNEST FLAMMARION, EDITEUR
26, RUE RACINK, 26
I ')U$ droits de tradactton, d'adaptatioa et de roproduction réserves
pour tous les pays.
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Poimier obéit ponctuellement, depuis son incorporation. On ne l'eût guère distingué de la masse des recrues, sinon par son amour du silence. Avare de renseigner sur soi et de s'enquérir d'autrui, il aide à qui le lui demande. En échange, il sollicite rarement un concours. On a remarqué ses mains de fille, dont Majauret, le clairon, un malin loquace, a dit, le premier jour, que c'en étaient « d'un vrai monsieur qui ne « doit pas s'embêter dans le civil à tirer une « pièce de dix sous d'un paquet de copeaux w.
Gharillon, le scribe du fourrier, par qui « la deuxième » toute entière sait que ie « double » i--\ ' riifant trouvé », assure que le livret individuel de l'onnier est « ordinaire » et le donne pour cultivateur, issu d'un cultivateur et d'une cultivatrice, malgré sa peau claire de citadin
qui aurait plus « travaillé sur les livres » qu'à l'atelier ou aux champs.
On croit Ponnier instruit, parce qu'il se tait. Sa dictée d'épreuve, à l'arrivée au corps, n'a laissé aucun souvenir, de ne se singulariser par l'excellence ni une imperfection outrée.
Ponnier a l'estime des chefs, pour l'égalité de son efTort à bien faire. Du capitaine au caporal, pas un ne lui a adressé un reproche. A la chambrée, aux « patates », à la douche, au tir, au réfectoire, partout il est, parmi les hommes, un homme qui en a l'humeur moyenne, agit de son mieux, est serviable sans excès. Son originalité unique lui vient de parler aussi peu. Après des mois, elle est admise. Majauret luimême ne tente plus de « faire causer » le taciturne, qui se borne à sourire doucement, lorsque le clairon en provoque le témoignage :
<( Attendez! on* va demander ça à Ponnier : il a une platine qui n'en craint pas! ».
La farce grasse, la dispute possible, la fièvre d'un après-midi de revue ou d'inspection, le contre-ordre qui fait maugréer contre la versatilité du commandement, tout ce qui émeut l'escouade, la section, la compagnie, il y participe avec une telle mesure qu'on le sent isolé en soi. Il eût fallu autour de lui plus de perspicuité, pour découvrir la passion qui le dérègle
intérieurement, si deux « pays » se lisent des lettres, à la clarté de la lampe, dans la chambrée, ou s'il y est question de fiançailles, de noces, ou de quelque histoire d'amour qui ne soit pas la vulgaire aventure avec une fille.
Chaque mois, une lettre lui apporte des nouvelles, avec un mandat de dix francs. 11 écrit sa réponse, le soir ou le lendemain, jamais plus tard. La somme n'est pas dépensée toute, que 1p courriel' suivant arrive à Ponnier.
(( Eh! Ponnier... une lettre pour toi!
Celle-ci, il ne l'attendait pas. Son trouble autorise Charillon, le scribe, qui la lui apporte, à se permettre de flairer l'enveloppe et de proclamer, exagérant une importance drolatique :
« Môssieu Ponnier, tu nous avais pas parlé que tu avais une connaissance !
— Donne donc, au lieu de blaguer! »
La brusquerie de Ponnier en révèle un caractère inconnu de tous. Ils lui voient un masque dur, ^i tourmenté d'angoisse que personne n'ose une apostrophe, après la retraite du commissionnaire parti sur ro> mots, à reculons, singeant la peur :
« P)( II. mon colon, c'est le jour qu'il faut pas rigoler avec toi, aujourd'hui!... Fallait te mettre une étiqiH'tIc à ton Ixnircioi'oii pour prévenir le monde.. >
Ponnierlit, debout, les mâchoires serrées, le front raccourci par des rides soudaines. Sa face pâlie se marbre , à vue d'œil , de plaques •rouges.
<( T'as pas d'ennuis de chez toi? questionne quelqu'un.
Ponnier le toise, se tait, va s'asseoir sur le bout de son lit, pour recommencer une lecture très attentive. Le papier tremble à ses doigts. Quand ils le froissent, ils divulguent un sauvage appétit de détruire. La feuille devient une boulette entre les paumes qui la roulent. Prés de l'empocher, le garçon se ravise, la regarde, hausse les épaules contre le sort; et, l'ayant poussée dans sa bouche, il se met à mâcher, mâcher, l'air d'une bête.
Le regard vague, les mains allongées sur les cuisses, il a un mouvement doux de la tête, pour refuser ce malheur qu'il vient d'apprendre, là, tout seul malgré la chambrée pleine.
Il se lève, mâchant toujours, et il refait les deux plis à angle droit de son couvre-pied, par habitude de soldat modèle. Il ramasse l'enveloppe qui était tombée sur le parquet. La dépliant, il y crache cette pâte amère, au goût d'encre, qu'il recouvre du papier; — et il sort.
c( Quel type, ce Ponnier?
— Il crèverait sans vous dire pourquoi !
— S'il y en avait pas de plus bavards, on en aurait encore moins appris à l'école!
— C'est rare, un frère comme lui, quand même !
— Il en vaut un autre : personne n'est forcé de crier ses affaires sur les toits !
— Eh?... c'est lui qui dit ça!... Oh! ma mère !... Un poilu qui vous en raconterait pendant dix kilomètres, sur son petit cœur et ces lames....
— Et qui te laissera au port d'armes, pour • louze beaux mois!
— Parce que tu t'y es mis avant moi, beau malin : tout le mérite en revient à ta mère.... Et encore, la pauvre femme, elle ne savait pas,
n te mettant au jour....
- Laisse donc ma mère tranquille : je m'ociq)«'-t-il de la tienne?... On parlait de Poni\(n\...
— Alors, laisse-le donc tranquille aussi, Ponnierî... En \7jilà un qui s'occupe pas de
loi '
'St-il tes choux, qu'on cause sur lui?
- Ali! ils ne vont pas se chiquer pour un, luuu n'existe seulement pas, rapport à lui!
— C'est vrai que Ponnier fait trop le fier. Tout ça n'empêche que la classe viendra. . . .
\ oiia la vérité pure pour des simples troufions ;unime nous!
6 CFIACUN SON DEVOIR.
— Ah! ce jour-là, la Marie n'a qu'à bien se tenir! Sinon, gare qu'elle perde ses sabots!
— Chacun sa Marie, ce jour-là!
— Et y aura pas l'extinction des feux, Majauret!
— Je la sonnerai pour ma revenue au patelin.... Et je vous sonnerai ça à la hauteur, que les morts s'en changeront de côté, dans leur chemise de bois! »
Gomme on fait un succès au clairon, il insiste :
« Je me vois... je m'entends.... Ça sera donc le soir.... 11 fera de la lune.... Je serai sur la place de l'église.... A dix heures tapant, je me colle mon embouchure au bec... Le dixième coup sonné, je commence....
— Mais tu t'arrêtes aussitôt, parce que bibi... qui se trouve comme par hasard derrière toi... te flanque son pied au... chose... que, parfaitement, tu en perds l'haleine!...
— Faudrait te mettre avec deux autres, pour t'y risquer.
— Quels deux autres?
— Ceux qui t'aideront dans ton ménage, eh ! quand tu auras juré au maire et au curé que les cornes te pousseront! »
Les hommes et le caporal devisent ainsi, fraternellement, de l'amour et de la hberté, avec une confiance et une jeunesse qui puri-
tient leurs plus gaulois propos. Ils parlent des femmes et du bienfait d'agir à sa guise, parce • jue rien ne leur manque davantage à la caserne et parce qu'ils y oublient assez, dans l'irresponsabilité de l'obéissance, l'asservissement social dont dépendait leur pain quotidien, qui en dépendra pareillement.
Ils s'enivrent de mots. Le bavard qui s'abreuve au bec de la cruche remplie de tisane, s'interrompt de boire, pour décocher un trait qu'il croit indispensable; et les autres d'en rire, à cause que chacun l'aurait pu tirer de son cru.
« Tout ça ne fait pas briller mon cuir! » déplore un philosophe.
Du manche d'un martinet et d'un bouchon de liège, tour à tour, il astique les courroies de son équipement. Il a des approbateurs, et les vœux s'entre-croisent, souhaitant que la vie devienne plus facile au soldat.
Bientôt, les petites misères du métier le cèdent à la louange de la femme. Ils l'appellent uniformément c la Marie », pour que, traveri>ant leur pensée, elle y ranime le souvenir des bois, des plaines, de la terre, qu'ils aspirent à retrouver, de toute la sève de leur race entée là depuis des siècles. Ce sont des Beaucerons, des îjciis (lu PrTrhr ff du MiniK». y)Our la plupart.
Un trimardeur, égaré dans ce contingent, les méprise, en raison de son aptitude à vingt métiers pour un, de sa connaissance des routes, de son abandon aux hasards. On l'appelle Louis Edme. Il est orphelin et proclame sa solitude au monde, comme si elle était un élément de force. 11 entend sans daigner écouter. Soudain, on prête l'oreille à sa voix de nomade qui a bu l'air à l'ouragan, l'eau où elle coule, et exigé, du superbe ou du faible, mêmement, l'asile pour la nuit :
« Moi, dans deux cent dix-sept jours, je rechausse mes gros croquenots à clous, je reprends mon bâton ferré, ma blouse, mon vieux grimpant.... Et partout ça sera chez moi, comme c'était avant ! »
Un sage risque cette critique imphcite :
« Yaut mieux tenir que de courir.
— Chacun son goût », fait le vagabond.
11 porte si volontairement ses prunelles couleur de poussière, sur son voisin, que celui-ci croit devoir énoncer un projet :
(( Moi, je verrai du pays aussi....
— En auto, naturellement?
— Bien sûr, en auto ! Je me serai offert assez de marches ici pour ne pas mêla fouler après.... »
Ils ont tous oublié Ponnier, quand il reparaît avec le sergent-major, qui lui .arle :
« Charillon va établir votre permission....
Vous n'avez qu'à vous mettre en tenue.... Vous irez la faire signer par le capitaine, chez lui.... A vos risques et périls, parce que, si il m'engueule après ça, je vous préviens que vous me le paierez.... En altendant, je vous conseille de donner un motif au capitaine.... Pour obtenir une permission, faut dire pourquoi on la demande.
— Je dirai au capitaine comme à vous, chef : j'ai besoin d'aller chez moi; j'y suis pas été depuis mon arrivée au régiment. En plus, j'ai jamais été puni.
— Si le capitaine se contente de cette explication, tant mieux pour vous!... Enfin, moi, je fais mon possible à votre égard, Ponnier....
— Oui, chef. VA jr» vous en remercie bien. »
Il a, de nouveau, son visage fermé où nul n'a déchiffré un sentiment. Ils essaient de lire f}iiclque chose sur ses traits. Le sergent-major lit' se décide ni à le questionner encore, ni à s .11 aller. 11 se fâche, pour un paquetage oblique tl un vide au râtelier d'armes.
<( Chef, c'est le fusil de Domouges qui est de iiarde, explique le caporal.
— Ça n'empêche que tous les paquetages vont de travers... excepté celui de Ponnier.... Oh! le vôtre aussi!... Ah! c'est frais, pour un <• iporal qui voudrait passer sergent!... On va
m'arranger tout ça, vous entendez?... à commencer par vous !...
— Oui, chef. »
Le sous-officier dehors, la chambrée mime une foule de protestations autour de Ponnier, impassible, et qui se déshabille.
« Eh ! le seul paquetage bien, Ponnier va le déranger pour se mettre en tenue ! » fronde le clairon.
Il ajoute, presque solennel :
« Le mien restera comme il est.
— Si je veux, mon vieux ! » insinue le caporal.
Edme, le chemineau, se borne à enfoncer un peu la patte de ses épaulettes, entre la planche et la pile de ses effets revêtue du mouchoir réglementaire.
« Alors, tu t'en vas en permission ? demandet-il à Ponnier.
— Oui.
— Combien que tu resteras ?
— Ca dépend.
— Tu as droit à tes quinze jours, puisque tu n'es parti ni à Noël, ni à Pâques.
— Ce qu'on a droit et ce qu'on a... va loin, souvent, de l'un à l'autre !
— A qui le dis-tu ! »
Après un moment, le trimardeur reprend : « Et si le capitaine te refusait ?
— Il pourrait, si tu n'as pas un motif suffisant, d'après lui....
— Tu veux pas causer, Ponnier: je te comprends et je te laisse.... Si tu as besoin que je t'aide, gêne-toi pas.
— Merci.... Ça serait rien que pour voir à mon truc, quand je serai parti....
— Bien sûr, vieux ! »
Ému à cette preuve de solidarité facile, parce qu'il faiblit sous un malheur très lourd, Ponnier attire son camarade et lui confie à l'oreille :
« Avec ou sans permission, il faut que je parte !
— Le capiston ne te refusera pas, tu peux en être sûr.... Alors, tu as du tourment?
— Oui.
— De chez toi ? »
D'un geste évasif, Ponnier coupe l'interrogatoire. Edme accepte que cela soit, en être fruste, habitué à la rude franchise de la nature. Ils se serrent la main, sans un mot de part ni d'autre.
« Bonne chance, Ponnier ! » souhaite le caporal.
Le soldai itsuiil sur ses pas, pour tendre la main au gradé : — et sa sortie a la rapidité <1 une fuite.
Elle inspire une stupeur aux hommes.
« Vous avez pas vu?... Pomiier qui pleurait ! s'écrie Majauret, le clairon.
— Vrai?
— Je l'ai vu !
— Moi aussi !
— Pour qu'il pleure... un homme comme luiî... faut que ça soye un coup dur qui le tape ! » déclare Edme.
A tous ces simples, il rappelle le « jeteux de sorts » des contes de veillée. L'inquiétude gagne jusqu'au riche : le citadin, celui qui se flattait de « voir du pays )>, en auto.
Après un temps, le chef de chambrée commande, pour assainir l'atmosphère morale :
« C'est pas tout ça!... Faudrait voir à me fignoler tous vos paquetages : si le double rapplique, je veux pas écoper de quatre crans pour un loustic! »
Afin de ramener la bonne humeur qui facilite l'obéissance, il pallie le prestige de ses galons de laine, à la faveur de cet aveu familier :
« C'est que j'ai ma Marie qui m'attend ce soir, sitôt la soupe ! »
Le capitaine n'était ni chez lui, ni au cercle des officiers. Dans l'espoir absurde de le croiser quelque part, Ponnier a parcouru la ville, la jugulaire rabattue pour sembler le planton en service commandé qu'un supérieur n'interpelle jamais, à la fortune d'une rencontre.
Un homme d'équipe de la gare lui avait dit l'heure du train. 11 a tout tenté, jusqu'à l'extrême minute, pour partir sans enfreindre la discipline. La locomotive démarrait, quand il a sauté sur le marchepied d'un wagon. Il ne sait <:omment il a pu s'accrocher et ouvrir la portière, une main embarrassée de pièces blanches et de sous. Il s'est écroulé sur la banquette du compartiment vide, à bout de souffle, en sueur, son billet entre les incisives. La punition qu'il encourt le hante d'abord, au point qu'il no songe qu'à cela. Pour oublier, il compte la monnaie qu'on lui a rqnduc. Il la recompte, en la déposant dans sa bourse où il met le ticket, après y avoir vérifié le prix du voyage. Le moins dont • )n le puisse frapper, c'est une peine de prison : son cas est grave.
Il aperçoit une plume de volaille, sur le plancher. Il la ramasse, pour l'examiner. Elle provient d'une poule grise mouchetée de noir. Il la lisse et en frôle sa paume. Une seconde, sa pensée rejoint le temps de son enfance. D'une taloche reçue, il payait ses peccadilles. Aujourd'hui, il risque gros, pour son premier manquement au devoir. Heureux, si on lui épargne le conseil de guerre ! Il prévoit la mercuriale du capitaine. Gela commencera sur un ton de paternel reproche. La voix s'enflera. La cravache cinglera la table du scribe, au bureau de la compagnie. Lui, il ne saura que répondre pour sa défense. Il laisse tomber la plume de poule, la piétine, l'écrase, de ses deux souliers, jusqu'à ce qu'elle soit devenue cette saleté qu'il repousse dessous la banquette.
Aucune idée ne traverse plus sa cervelle. Le ciel nuageux pèse sur les champs, à droite et à gauche. Il pleuvra demain. Avant demain, il y aura ce soir et toute la nuit. Qu'en fera-t-il, que fera-t-il ? Il est parti, parce qu'il avait trop mal, sans but que de revenir au village d'où le coup lui est venu, par cette lettre.... Qu'il voudrait la pouvoir lire encore!... Il l'a détruite, comme si la destruction eût empêché l'existence de ce qu'elle annonçait....
Quelques mots d'écriture, et voilà donc que le cœur a si grand mal qu'on voudrait l'arra-
cher de soi!... Il avait résolu d'être un bon soldat.... Après, il y aurait toute la vie, pour être heureux !... Toute la vie !... A cette évocation des jours et des jours qui tromperont son attente, les larmes lui sourdent. Il s'essuie les paupières, avec rage. Il dégrafe le col de sa tunique, pour mieux respirer.
' A cause d'un frisson qui l'a saisi, il se rappelle le fils Gaulet, du hameau des Frées, mort on trois jours, d'un chaud et froid, aux derniers foins.
On s'en va du monde et tout est dit ; au lieu qu'on se tourmente sur la terre, pour arriver, quand même, à la quitter. C'est souvent lorsqu'on pouvait devenir content, qu'il faut partir. On n'est maître de rien.
A preuve, il économisait sur ses deux écus '1<' chaque mois, pour lui offrir un cadeau de mariage plus beau, quelle montrerait avec orgueil.
Elle a mis, sur la lettre, tranquillement :
Tu serais encore parti pour deux ans, je f aurais bien attendu; maiSj trois ans^ et trois ans à la ville^ en plus^ que me disaient le père et la ini'ii^ c'est plus de temps quil nen faut à un (jarron pour changer ses idées sur une fille....
Elle a dû être poussée à choisir quelqu'un ; autrement, ça ne se comprendrait pas, — de SI Marie Fauchon I
c( Elle m'aimait bien.... Elle avait du penchant pour. moi.... Ça se voyait assez, bon Dieu ! »
Il a prononcé ces mots, pour mieux voir en lui, et y avoir plus mal, afin de se punir. C'est sa faute : il n'a pas voulu retourner au pays, pour épargner la dépense des voyages. Les parents ne connaissent, avant tout, que l'argent. Ils le font valoir, par leurs propos chargés d'expérience. Elle aura obéi. Il la chérissait beaucoup pour sa docilité à la maison, qui promettait une femme d'ordre, et douce. Qui le remplace, la lui vole, le dépouille? Au lieu de la douleur, une colère bande sa force. Il est un adulte robuste qu'on attaque, apte à châtier.
« Qui ça peut-il être, celui-là ? » demandet-il; et, d'un de ses poings, il cogne sur l'autre, par trois fois.
A un arrêt, une femme ne peut monter, à cause de deux grands paniers qui chargent sa rondeur :
« Mon gars soldat, pourrais-tu pas m'y aider un petit coup ? »
Elle avertit, haussant une de ses corbeilles par le bord et le fond, l'anse libre :
c( Faut du soin : c'est des œufs, celuilà! »
Ponnier la conquiert par la précaution de son maniement.
û Celui-ci ne craint, mon gars, tu peux y aller dru : c'est de la volaille de fine graine, bonne à cuire ! » explique-t-elle.
Se hissant enfin, elle raille son âge, ses chairs, sa lenteur :
« Au tour de la maman, mon gars. Elle se meuve pas vite, elle pèse lourd; mais elle ne craint plus un beau soldat.... »
Elle s'installe, propose une prise en remerciement, et continue de tutoyer le jeune homme. 11 a puisé à la tabatière et garde aux doigts la pincée de poudre.
« Répands-le, si tu en uses pas: j'y verrai point d'offense!... Un chemin de fer, on croit toujours que ça va vous partir devant le nez.... Oui, bernique! tu es dedans, que tu pourrais •mtendre trois messes liasses, devant qu'il se prenne à rouler ! »
Le mutisme de Ponnier la gêne. Pour en éviter l'air si triste pt méfiant, elle regarde au dehors.
• On ne partait point, c'est donc qu'on vous ittendait, M. le vicaire? s'écrie-t-elle.
— Ah! cette bonne Mme Soûlait ! »
Le convoi s'ébranle, que le prêtre n'a pas eu le temps de s'asseoir.
« Hein? direz-vous (•ucuiv qu un m'atteniait, Mme Soûlait?... J'étais pourtant bien parti léchez moi à l'heure.... On rencontre Pierre
et Paul.... Chacun a à vous dire.... Le temps du prêtre est à ses paroissiens....
— Ah! on peut dire que le vôtre, M. le vicaire, vous le cédez bien jour et nuit !...
— Et vous vous rendez à la ville, Mme Soûlait?
— Oui. C'est pour ma livraison de semaine au « Soleil d'or » : des œufs, mon beurre et de bonne volaille....
— Eh ! vos fins poulets, Mme Soûlait, ils n'ont pas leurs pareils à vingt lieues de tour !
— Mon oie les vaut, monsieur le vicaire !
— C'est presque de l'orgueil, savez-vous?
— Que nenni!... Je suis hautaine de mon élevage, monsieur le vicaire, mais sûrement point de ma personne, que le bon Dieu bénisse... et qui est bien simple d'elle-même! »
L'ecclésiastique et la paysanne poursuivent leur causerie. Ils nomment des choses que Ponnier connaît toutes, et des gens qu'il ignore. En présence de ce couple, il se sent plus seul que tout à l'heure, lorsque les dix places du compartiment lui appartenaient.
De même, à la chambrée, le vacarme et les gestes le laissent dans une solitude hostile. Et s'il monte la garde, la nuit, à la poterne du quartier, contre la poudrière, là où ne passe âme qui vive ni ne filtre une voix humaine, il a toujours compagnie, de bien rêver à sa pro-
mise, et, quelquefois, à ses vieux ou à la mèregrand chenue, si gaie dés qu'il lui arrivait une éclaircie de souvenirs, et qui s'est éteinte revenue à l'enfance.
\.r prêtre lit son bréviaire, maintenant. Mme Soûlait a les doigts entre-croisés, les yeux mi-clos, comme à l'église. Elle se signe, pour un cimetière à flanc de coteau. Du train, il est comparable, dans son mur neuf, à une boîte de joujoux ouverte sur l'immense tapis des blés qui lèvent. Le soldat voudrait mourir, ou bien que sa Marie Fauchon voulût encore de lui, pour se marier. Il lui offrira tout l'argent qu'il rapporte. Elle entendra qu'il « mettait de côté », afin de lui mieux plaire, par le présent d'une montre avec la chaîne, plus riches que de mise entre villageois.
(( Au revoir, mon ami.
— J'ai bien l'honneur, monsieur l'abbé... » répond-il.
11 n'avail ^ja.-, p. icu l'arrêt du train. La commère est déjà sur le quai. Le prêtre lui tend l''> volumineux bagages. Gomme la descente de i ecclésiastique démasque la portière, la marchande crie vers Ponnier :
(( Adieu, mon petit gars... et n'aie point de (niirment, va!
— Merci, ma bonne dame. De même pour vuus!... »
Une si vaste gare, ce doit être celle de la préfecture. Ponnier se rencogne, pour avoir entrevu un adjudant en tenue de service. Ce n'est pas seulement un chef-lieu, ici; c'est le siège du corps d'armée. S'il « passe au conseil », Ponnier arrivera là, entre deux gendarmes; il traversera les voies, avec eux; ils franchiront cette porte, sous l'indication : Sortie, comme il voit ses compagnons de voyage. S'il avait pu rencontrer son capitaine, il ne craindrait rien, une permission signée dans sa poche, au lieu qu'il est en « absence illégale ». Il aurait pu aggraver son cas, puisqu'il aurait passé outre à un refus, eût-il présenté sa requête au capitaine. Gela le rassure un peu....
Ah! le train, qu'est-ce qu'il attend pour repartir?... Ponnier guette cet adjudant qui pourrait avoir la lubie de l'interroger, le sommer de descendre.... Ces gens qui causent, sur le quai, ils retardent le départ. On monte ou l'on reste! On ne gêne pas les autres ! . . .
Le soldat se croit mal abrité du regard de l'adjudant, par la paroi pleine du wagon : il « s'accouve » sur le plancher, les coudes appuyés à l'arête des banquettes, pour se maintenir. Au démarrage qui le jette de côté, durement, un pied tordu sous le poids de son corps, la certitude d'avoir échappé l'enivre! Son souffle est plus vigoureux que l'haleine de
la machine qui tire. Le sang lui bat aux oreilles, à étouffer la résonance des plaques tournantes martelées par les roues.
Au déboucher des fermes de métal et du vitrage encrassé de suie, la lumière rousse du crépuscule éblouit Ponnier. Elle le pénètre, par les yeux, par chaque pore des mains, du visage, du cou. Sa bouche la boit, dans l'air. C'est, en lui, la magnificence d'un midi de juillet réverbérée par une mer immobile de froment d'or ! Il se relève alors, en vainqueur. Le destin le iïuettait, sous les espèces de cet adjudant de service à la gare. Jusqu'au pays, il n'y a plus de risque!
Il se rassied, lourdement. Adossé, des omoplates, du crâne, qui touchent, il participe à chaque cahot. L'accélération de la vitesse le grise. Le bonheur lui cause des larmes qu'il n'étanche pas. Elles roulent. Il les voit, en taches, sur sa tunique qui remonte et forme une boursouflure. De pleurer, l'amollit. Il est tendre, incapable de colère ou de force : il va à la rencontre de sa Marie Fauchon.
Entre elle et lui, il n'y a rien pour les séparer. D'avance, il pardonne tout. Ils n'ont de méchanceté, ni l'un ni l'autre. La malice |)rovient des parents. Sans leur parler, ni aux siens, à personne qu'à Marie Fauchon, il arran- ;:era la mauvaise affaire. Est-il cause, lui, si
on garde les soldats trois années, pour deux qu'elle croyait? Elle comprendra cette raison, et qu'un an de plus, au loin, ne changerait pas en menteur un « promis » comme lui. Plutôt se couper le poing, que se dédire!
Elle n'est point fautive. Une fille est sensible aux avis. Tout le village en donne sur un mariage. Que le garçon qu'on pousse ait un peu bonne tournure, son procès est vite gagné sur l'absent. Voilà comme ça s'est fait! Le cœur de Marie Fauchon n'a répondu qu'au sien, à lui. Le rival (( bénéficie qu'elle a été entortillée par tout le monde ». D'elle-même, elle n'aurait point changé ses sentiments.
La Jeanne Oudard s'est « dépromise d'avec Groneux, le « beau Michel » ; mais, il rapportait, de « son ^service », un corps gâté de maladie et le vice de trop boire plus ancré dedans. La dernière à Jaussebet, le maréchal-ferrant : une rousse, autant mauvaise que la face jaunie de son, elle a voulu un veuf, plutôt que le fils Topier qu'elle avait recherché et accepté pour lui être femme. Mais le veuf, s'il était vieux, était riche.
Marie Fauchon est d'une race meilleure, elle ! On aura jasé sur ce qu'il n'est venu, pour l'an neuf ni les Pâques-. A force d'en entendre, on écoute et on cède, — surtout une fille douce d'esprit! Elle pouvait se tromper, encore qu'il
se privait de lui envoyer des lettres, pour épargner le prix des timbres et du « beau papier à un sou la feuille », afin d'embellir le cadeau de uocps. Du reste, les voilà dur écornées d'un <(Mi <'Conomies, par l'argent baillé au
«heuun do fer! Il les donnera toutes à Marie Fauchon, en marque de sa bonne volonté constante. Gela ne pourra q.ue sourire à la fille. Les paroles des gens s'envoleront, à la chanson sincère des pièces. Il n'en gardera pas une, trop riche de sa fiancée reprise, rendue, qui est son désir unique de franc gars!
Oii. .V. viuchcr.... C'est celui de Pochéresla-Viette.... Sûrement, puisque voilà les forges sur l'horizon, et que voici, longeant la voie, le ruisseau aux truites!... C'est déjà le soir, ou lout comme.... La distance et le temps passent, pour qui fouille sa pensée.... Celle de Marie Fauchon, Ponuier la connaissait, à ses yeux : amoureuse pendant un baiser; craintive ensuite, de l'avoir permis. Et le garçon la rassulait, d'une étreinte de la main qu'il allait prendre, sous le fichu ou à la poche du tablier, d'un geste timide et plein de respect.
ILs rient de tout, au régiment. Marolu, qui est marié, ils l'appellent « cornard » par moquerie, r'e.st pourquoi Ponnier a protégé son amour dans le silence. Une Marie Fauchon n'est pas
n'importe laquelle. Il aurait assommé un insulteur, celui-ci eùt-il voulu plaisanter, simplement.
Saura-t-il parler à sa bonne amie, après s'être ainsi retranché, des mois et des mois? Elle aura la tête farcie d'arguments. Il faudrait, contre eux, des mots exprès. Il ne saura que dire : « je t'aime toujours, ma Marie », et vider sa bourse pour elle. Ceux qui ont de l'instruction, tous les avantages leur reviennent. Si l'autre était l'instituteur? Il est jeune, pas mal de sa personne, savant. Il a gagné beaucoup pendant les élections. Il a été au chef-lieu, pour ce qu'il nommait : une conférence. La meilleure fille se prend à cet éclat, ainsi que l'allouette au miroir. Mais Marie Fauchon est sage et de bon sens. La vue des parents est dirigée sur les biens, plutôt que sur l'homme même.
Le train s'arrête à la halte de Gloire-Saint- Blaise. Ponnier descend, lourd d'avoir réfléchi, plein d'un tumulte de nouvelles pensées. Il donne son billet à Ghantorne, l'employé.
Le village est enfoui dans un contre-bas, à une grande lieue. Le coq de l'éghsc émerge, brillant, la flèche coupée, à ras le clocher, par un profil des cultures convexes. Le soldat a l'âme bouleversée. Il va, titubant presque, dans le soir grave où la nuit se précise.
Soudain, Ponnier s'arrête. Il tourne sur luimême pour se caresser la vue à tout l'horizon de son enfance. Toujours il y a eu, là, sur le plateau, ce colloque de six peupliers géants. La halte du chemin de fer s'est réduite à la .grosseur d'un dé de cabaret. Le soldat la contemple. C'est une courte trêve à son émotion.
Il la ressent, intense, très bonne, dès qu'il s'engage dans la descente où s'amorce un sentier étreint, plus bas, par les terres coiffées de haies. Sous leur protection, l'air puissant tiédit. Le chemin s'encaisse à mesure de sa déclivité. Ses bords rendent des racines tordues et sèches. Que de fois, Ponnier est venu jusqu'ici avec des galopins de son âge! Il lui semble reconnaître l'orifice d'un clapier, et les pierres qui affleurent.
Par ce que sa race, pour le produire, a donné d'elle au sol, il en tire de la confiance à chaque pas. Ainsi, la fable d'Entée annonçait à travers les siècles, le retour au village natal, de maint paysan sous l'uniforme militaire.
Un trouble doux gagne Ponnier profondément. Entre les choses et lui, s'opère un échange parcimonieux des deux parts. Néanmoins, il accumule de la poésie, le goût de sa servitude à la terre, un espoir vague. La nuit naissante amalgame l'odeur des plantes et de l'humus gras, le calme où circule une brise, l'inquiétude sournoise et l'amour franc qui se partagent l'âme simple de Ponnier.
Ses lèvres appellent, sans voix, Marie Fauchon. Elle ne le sait point aussi proche. Il respire avec délices cet air qu'elle respire. Elle n'a pu changer de cœur au milieu de tout cela qui subsiste, fidèlement semblable à soi, pour offrir aux hommes une leçon perpétuelle de constance. Il ne veut pas désespérer ; mais il n'ose croire qu'une promesse cassée se raboute.
Son pantalon, par le rouge qui s'en apaise sous l'ombre croissante, lui remémore la discipHne frondée et les suites de son départ. S'il lui fallait perdre sa promise et payer ensuite sa faute à la caserne, ce serait trop de malheur à la fois! A sa Marie, il ne saura que dire. Saura-t-il mieux parler, devant le sergentmajor, puis le capitaine?
Les premières toitures lui apparaissent. Le sang lui tape au cou. Dans sa poitrine, ce sont des chocs pressés. Le souci le quitte, comme cette fumée s'envole par-dessus l'arête d'un
toit. Il a rniusion d'arriver, sans venir à la encontre d'un chagrin ni avoir encouru le mér,)nf.'Tif.>n]ont de ses chefs.
(./est pas le fils Ponnier?... Mais si que M, pardi !.\. Ben, alors, grand gars, on ne émet plus le père Chouette?... son vieux père Ihouette!... »
Il hésite, prés de ce vieillard cassé, la blouse r-ourte sur les reins et qui, devant, dépasse les -lenoux, si courbe va-t-il, chargé des saisons vécues et du travail accompli, dénué de tout ce qui assure l'aisance des jours finaux.
« Ah! oui, donc, père Touvain.... Et cette
— Appelle-nous donc ton père Chouette, <omme au temps que tu te mêlais de me faire
les malices.... Et ton congé se passe bien?
— Une journée amène la suivante, ma foi !
— J'ai tiré mes sept ans autrefois, moi.... Et je les referais, s'agirait de ravoir seulement mes fiéres dents de loup pour bien déchirer la ' artouche avec... Fallait être voltigeur, pour
iiieux paraître.... Oui, ça se disait alors : voligeur^... Chaque temps a ses mots, tu sais.... Et donc, si on causait un brin sur toi?
— Moi, je me plains ni me flatte : on vit, tjuoi, père Chouette!
— Tu montes encore, beau garnement!...
Moi, trétout corni déjà, je me replie en serpe....
— Eh! non.
— Que si!... Tu demanderas à Jarriot, si je lui aurai donné du mal à me faire ma boîte, pour aller dessous ça! »
De son bâton, le vieillard frappe la terre et il semble prêter l'oreille à une réponse qui en proviendrait.
« Et la maman Touvain?
— "Ah! elle perdait la tête assez trop pour nuire et se nuire à elle tout autant.... Y aura sept dimanches le prochain, comme elle s'entêtait à promettre de bouter le feu, le maire l'a fait chercher par l'asile des fous.... On l'est venue quérir le mardi d'après.... Je veux la croire bien où qu'on l'a mise.... Ça me fait trop tout seul quand même ....
— La mère me l'avait écrit et, de retour, moi , que je vous plaignais bien , père Chouette.
— Y a motif. C'est dur, avec ça qu'on n'a plus la jeunesse qui aide à supporter les revers! Mais toi, le gars?
— Moi?... Rien, ma foi.... C'est du pays, que je voudrais apprendre le menu.... On s'en revient, père Chouette, avec appétit de savoir un peu sur l'un et l'autre....
— Descends-tu à ma cabane boire un coup ?. . . On causerait tous deux?
— En marchant de compagnie jusqu'à votre <entier, on pourra s'en dire....
— Alors, à ton gré, mécliante graine.... » L'ancien conte les nouvelles, parlant vers le
sol, à causé de son échine voûtée. Les jambes solides sur le pied d'aplomb, il devance parfois le jeune qui écoute mal. Ils arrivent ainsi à la sente. Près de se quitter, ils attendent une seconde.
« On jase sur la Marie Fauchon; mais, c'est rien de conséquence pour moi ni toi... » reprend le père Chouette.
Gela frappe Ponnier au cœur. La souffrance réveillée s'étale en lui. 11 voudrait ne point paraître curieux. Vingt questions bousculent >on jugement. Son visage défait ne le trahit pas, i cause de l'ombre dans la venelle creuse, et jiarce que le vieillard a la vue faible.
'^ Alors, on se quitte, mon garçon.... Bonne permission! » fait celui-ci.
Bonne permission! Le souhait ajoute à l'amertume de Ponnier. Tout se ligue donc contre sa pauvre chance ! Marie Fauchon l'aura renié et, • 'usuite, il devra répondre, au régiment, de son coup do tête.
" l'i'iv r.houette, parliez-vous point d'un verre à boire? demande-t-il.
— Tantôt, tu le méprisais....
— Le goût m'en prend, père Chouette.... Vous ne voudriez plus, toutefois....
— Un vieux tient à ce qu'il a dit : la rouille fixe la girouette. Faut débuter, pour se connaître deux volontés par minute. Tu as pu craindre : c'est de fin bon que je veux te régaler!
— On sait que vous avez de bonne eau-devié....
— Meilleure qu'à ta cantine, sacré soldat!... Viens donc en tâter.... Tu m'en diras des nouvelles! »
La cabane est en retrait de la sente et assise en contre-bas.
u Avec les pluies qu'il a fait, tout cet hiver, on vivait dans l'eau, moi etma pauvre femme.... Y a de ça, peut-être bien, dans sa démence.... Et puis, elle croulait.... Il faut finir par un bout ou par l'autre.... Ah! c'est ton père qui se garde droit, mon gars!... Entre.... Tu y verras encore assez, durant que j'allume.... )>
Il enflamme une chandelle, expliquant que le pétrole et la lampe convenaient à sa femme, et qu'il a peur d'inceiidier son toit :
(( Où que j'irais mourir, si ma cabane brûlait, hein? )>
Les choses apparaissent très endommagées, sales, dans un désordre attristé par l'échevèlement de la flamme rougeâtre qui distribue une fumée puante et noire. Ponnier regarde sans rien voir : comment ramènera-t-il son
lôte à parler de Marie Fauchon? Car il veut iissimuler sa frénésie d'apprendre.
Le père Chouette dispose deux tasses de aience grumeleuse et peinte.
« Parle-moi un peu, toi? invite-t-il.
— Devant plus âgé que soi, on se tait pour onnaitre... » ruse Ponnier.
L'autre, un litre poussiéreux à la main, uédite. Il ôte le bouchon, souffle sur le bord la goulot, et verse, disant :
« Tu montres trop grand respect pour ne pas ■iientir, mon troupier.... Le jeune qui est poli ;iour un vieux, c'est qu'il en espère bonne monlaie de sa pièce....
— Père Chouette, je vous assure....
— Je te vois venir, dans tes gros souliers.... ùoùte-moi ça, en premier!... Ça vous charme le nez, à le passer au-dessus.... A boire, c'est
haud comme du soleil....
— C'est vrai bon, père Chouette!
— Ah ! la femme en aimait bien une goutte ! . . . Je la finirai tout seul.... J'aurai jamais l'argent
l'aller lui en porter à son asile du chef-lieu.... '.ette eau-de-vie, vois-tu?... je l'ai faite, une innée d'abondance pour les fruits... tout aussitôt derrière le départ du dernier Prussien à liismarck.... Ça lui fait de l'âge à présent.... J'y ai mis de la prune, de l'abricot, do la cerise.... Une idée de ma femme fut de se servir des
noyaux de chaque.... On les cassait au marteau pour tirer l'amande.... Elle s'était tapé sur un doigt, je me rappelle.... De ce qu'elle avait de la poigne, a fallu la conduire au docteur du bourg.... C'était le doigt du milieu.... Il lui a demeuré pareil qu'avec une tête, une grosseur, au bout, que tu as peut-être remarquée?
— Je saurais pas vous dire.
— Oui. Moi, je sais, parce que c'est de ma pauvre vieille.... Quand je vois de la jeunesse qui est pour se marier, grand gars... si je te disais que je pense au temps que c'était mon tour avec elle.... On croit pas que ça arrive tant vite, d'être... une paire de débris, quoi!... »
Timide, étranglé d'angoisse, Ponnier questionne :
« Y a quelque mariage en vue ?
— Celui de la Marie Fauchon, qu'on dit.... La fréquentais-tu point?
— Comme d'autres filles.... On dansait ensemble.... C'est pas forcément une preuve qu'on se recherche....
— Non, pour sur.... Me semble qu'on te mêlait à ce qui se disait.... Ah! les langues font et défont, en cinq minutes, plus que le bon Dieu ferait et déferait, en un jour de son éternité....
— Ce mariage, alors?
— On en cause.... Le curé l'a point annoncé,
d'autant que les accordailles attendent encore le repas qui les marque.... La Marie Fauchon, • 'est une des trois plus belles d'à ce jour.... Y en a de mieux par les biens....
— Celui-là qui sait se borner, père Chouette. . . .
— Moi, j'étais plus regardant à la fille : on ne couche avec la terre ni les écus, hé?
— Les biens ont leur importance, quand même.
— Moi et ma femme, on n'avait prou et on n'espérait guère.... Souvent, ça tourne qu'on >e plaît mieux ensemble, avec rien pour commencer son ménage. »
Son écuelle à la bouche, il semble boire la douceur des bons souvenirs.
Ponnier tremble de l'envie de savoir davantage;
. t il mord ses lèvres prêtes à interroger. Il vide sa
tasse, d'une goulée, pour faire quelque chose.
Le père Chouette s'enfonce dans le passé. Il
le déguste, par cette eau-de-vie qui en est la
r-ontemporaine. Elle restitue au vieux une pàr-
oUe de la force et un sentiment de la chaleur
•n allées de lui. Il éprouve un ravissement.
■ lis qu'on lui a enlevé sa compagne, il n'a
Hî pas eu la tentation de se distraire du
(igret par l'alcool. Il savoure un plaisir qui
l'étonné et lui voile le regard.
« Qui c'est, sa fréquentation, à la Marie Fau-
hon? » brusque Ponnier.
Il répète la question. L'autre a l'air endormi et sourd. Il faut, au soldat, le toucher du coude, pour qu'il revienne à ce qui est.
(c Mes idées couraient... couraient... en arrière de nous.... Tu me demandais, quoi?... G'est-il de la goutte?
— Non.
— T'aurais tort d'y bouder, durant que je tiens la bouteille dehors.... Y retournes-tu d'une pipée?
— A votre vouloir alors, père Chouette....
— Et que tu fais bien ! » approuve le vieillard.
Le soldat goûte, clappe fort par courtisanerie, et proclame :
(( Elle est rudement bonne !
— On en a assez vendu pour le château.... Ils vous la payaient deux écus du litre, dans un moment....
— Avec qui, que vous disiez qu'on la voit, la Marie Fauchon?
— C'est avec Hogard.
— Ils sont quatre cousins.
— Le sien, c'est Louis.
— Ce propre à rien , laid comme une taupe !
— Et tu voudrais taire que tu as eu un sentiment pour elle?... La vérité t'a sorti de jet,
Louis Hogaz^l, si il n'est des plus
il aura des bétes et de la terre.... Pour des filles, ça vaut sourire au museau d'un mari.... Je te cause de la peine, mon fils Ponuier?
— Ah! non, père Giiouette!
— Tant mieux, en ce cas.... Des fois, après la soupe, ils passent par ici, tous les deux.
— Des fois?
— Presque chaque jour sans pluie.
— Vers cette heure-ci, par conséquent ?
— Environ.... C'est pas réglé comme le chemin de fer, non plus....
— Je pense bien !
— Ils prennent par le diemin contre le hangar à Jarriot cadet....
— Ah! on se retrouve dans un pays pas grand!
— Dame, on n'a pas trente -six routes chez nous... et tu es pour le savoir comme moi....
— Maintenant, c'est à l'avantage de mon bonsoir, père Chouette! Et merci bien, pour votre goutte !
— Tu t'en vas?
— Le père et la mère m'en voudraient de trop tarder. . . .
— C'est pas pour d'autres , que tu me quittes?
— Marie Fauchon et son Louis Hogarcl, que
VOUS pourriez croire?... Voilà pour eux!... C'est plus qu'ils ne sont pour moi! »
Effaçant, de sa semelle à clous, le crachat qu'il a lancé au sol, Ponnier serre, à la broyer, la main du père Chouette; — et il saute dans l'allée, et dans la nuit.
La nocturne fraîcheur à sa face appliquée, Ponnier porte en son être un brasier de forge. L'eau-de-vie du père Chouette dégage une puissance que le soldat voudrait expérimenter. Elle mime ses muscles, ses veines, lui impose une
imbition de ténacité. Il est un homme nouveau, surpris de soi, avide d'agir. Ce serait la LTuerre, il exécuterait l'ordre le plus périlleux,
lans la joie de s'offrir au risque. Son cœur, qui
st une plaie, ne souffre plus.
Soutenu d'une pensée farouche et obscure, Ponnier marche à pas longs et pesants de laboureur. A l'orée du chemin creux, il s'arrête,
bloui par l'ouverture du ciel sur les champs, '^"estun arc noir immense, que supportent les Ax peupliers pareils à des guetteurs assemblés nour se prêter main-forte. L'air plus libre
•mette Ponnier au visage, sans émouvoir les irbres immobiles. Ils lui enseignent l'attente,
t de s'en remettre, obstinément, à soi-même. Son ouïe cherche, au fond du silence que l'horizon ne limite pas, un indice qui lui révélerait Marie Fauchon et Louis Hogard, ensemble,
confiants, mariant les paroles d'amour dont lui arriveraient des brides, par la traîtrise de cette nuit calme.
Rien ne le guide. Il y a son village natal trahi par une toute petite lueur, et il y a toute la terre, au delà, cernée par l'inconnu où les astres demeurent, gravitent, s'allument, disparaissent. L'amoureux déçu ressent la misère de sa petitesse : il s'anéantira, si on lui refuse l'espérance qui l'a attiré ici.
Un chuchotement trouble la paix épandue. Aux écoutes, Ponnier ne distingue un timbre de voix ni une direction, à cause du sang qui lui bourdonne aux oreilles.
« Bien sûr, ils s'occupent point de moi, » se dit-il naïvement.
La chétiveté de sa chance, depuis qu'il est au monde, elle l'intimide; et il l'exagère, dans la honte d'avoir perdu l'amour de Marie Fauchon. 11 regagne un chemin encaissé. Il ne songeait pas à se dissimuler. 11 est très malheureux seulement et, pour cela, il a besoin de se sentir à l'étroit, entouré, au lieu de l'abandon parmi l'espace des champs sous les nuages.
Les murailles de terrain prolongées en hauteur par les haies, conduisent le son. Un murmure vient au-devant du soldat. Les mots se détachent, inintelligibles, mais qui vivent. Un rire d'homme éclate. Il heurte Ponnier comme
un poing. La colère lui tombe 'du corps, à une légère voix de femme dont la gaieté tinte, (juand il a si mal. La peine le contraint à s'appuyer. Il sent la terre qui s'éboule, contre ses paumes et autour des boutons de sa tunique, sur les reins. Ça bat, dans sa tète. Un froid lui glace la poitrine. Il voudrait sa fin, — que tout finît sur l'heure! Les paupières closes, il s'offre à une insensibilité qu'il souhaite semblable à la ténèbre qui l'aveugle. Mais il entend quelle s'effraie :
« Y a quelqu'un à se cacher, là, devant!... Je m'en froidis toute, Louis.... »
L'envie de la secourir, qu'elle n'ait plus peur, rend à Ponnier la force de se tenir debout et d'avancer au milieu du chemin.
« C'est moi, Marie.... N'aie crainte : c'est que moi... » fait-il.
Louis Hogard se porte devant elle, et le reconnaît :
(( Eh! oui, c'est le fils Ponnier!
— Tu étais donc venu au pays? » s'étonne Marie Fauchon.
Il étouffe. Un gros effort de son souffle lui dégage le gosier et il s'adresse à son rival :
« Va-t'en, Hogard... pour que tout se passe bien....
— M'en aller? Chez qui, que tu prends droit u lue commander?
— Hogard... je voudrais... causer d'ennui à personne.... Et je pourrais point te souffrir là... durant que je dirai ce qu'il me faut dire à Marie Fauchon....
— Savoir, d'abord, si ça lui plait, à Marie Fauchon, de t'entendre ?
— Ah! me moque point, Hogard I... Le tourment conseille mal un pauvre garçon.... Je voudrais pas avoir affairé à toi.... Ya-t'en; je te le demande.... Sans t'ordonner, c'est pour ton bien : vaut mieux que tu t'en ailles....
— Tu en penses, Marie?
— Que tu devrais t'en retourner, Louis....
— On se retrouvera?
— Emprès de chez toi... ou de chez nous?
— Gomme tu me diras, Marie?
— Derrière chez nous, alors.
— Bon.... Toutefois, fils Ponnier, que tu saches que personne m'effraie !
— Déguerpis donc!... C'est de moi, que j'ai grand'peur, à cette minute....
— Si c'est de toi, que tu as crainte....
— Marie... toi... commande -lui qu'il parte.... Je te le' prie, en souvenir de nous deux.
— Louis, va où je t'ai dit....
— Je m'y en vas.... Après, si tu as envie qu'on s'explique, nous deux, fils Ponnier, je suis ton homme !
— Oui.... Si il faut, on se retrouvera, Ho-
i.L- >unJat elail à bout. Il pèse sur ses deux -omelles, durant que Louis Hogard s'éloigne, — afin de ne bondir dessus.
Marie Fauchon allait parler. Il la retient : « Attends qu'il n'y ait que moi et toi... » implore-t-il.
Les pas bruissent déjà plus faiblement. L'obs|- (urité absorbe l'homme. Marie Fauchon sent mollir son cœur trouble. Ponnier la regarde. La force lui échappe comme 3i, d'être là, la belle fille la lui soutirait.
S'il ne disait rien, Marie lui reviendrait peuttre. Elle est tout étonnement, désarmée par le lit. Ses objections au père et à la mère lui •passent à l'esprit. Ils ne démordaient de leur ouloir. Elle s'entend leur dire :
« Il arrivera ce qu'il arrivera. »
Ponnier n'a, dans la télé, que l'exclamation ' Marie, tout à l'heure :
« Tu étais donc venu au pays? »
Il y répond humblement :
« Je suis venu rapport à ta lettre, Marie... A luse que j'ai pas pu y croire... tant, moi, je lime toujours pareil. »
Elle baisse le front et s'efforce de pleurer. I contemple le sr>l miir*. «.< |ti<Ml-^ Apivx uii lence, il renou(
« Même que j'ai vu Louis Hogard avec toi... je peux pas croire, Marie, que tu aurais voulu me causer tant de misère.
— On m'a trop dit que tu ne pensais plus à moi....
— On me l'aurait-il corné cent fois le jour! je l'aurais jamais cru de toi....
— Une fille se laisse mieux aviser qu'un garçon.
— Tu me vois, à présent, Marie.... Des autres ou de moi, qui que tu croirais le plus?
— A cette heure, je sais-t-il, hélas ! mon Dieu!
— Marie... pleure pas comme ça.... Tu me retournes trop le cœur.... Je veux la peine de personne.... On m'a jamais vu de malice contre le monde....
— Pour ça, c'est bien vrai....
— Alors, pleure plus, Marie....
— Je vas faire effort pour.... On s'arrête pas de pleurer comme on voudrait....
— Marie, je vaste dire.... »
A son tour, il lui faut résister à l'émotion. Elle l'étrangle : comme à la chambrée, quand il a ou lu la lettre de Marie Fauchon; comme devant le père Chouette, ce soir.
(c Marie, j'ai même pas descendu jusque chez mes vieux : il me tardait trop de toi.
— Tu es bien honnête de me dire ça.
— Depuis ta lettre, je ne durais point.
— Ah!
— Autant que tu le saches : je suis là, sans la permission de mon capitaine... rien que de
ion gré.
— Tu pourras être puni ?
— De la prison!... Et au moins, encore!... Mais il me fallait te voir, tu comprends!... Je
iiis pas beau parleur pour m'expliquer.... Ça va encore me nuire.... »
Il s'embarrasse. Marie Fauchon est consolée. II pourrait la voir, qu'il souffrirait du front dur qu'elle a soudain. Elle jette ces mots, dans le -ilence qui lui pèse, pour brusquer le timide
irapable de se faire valoir :
Hcoute : y a pas que moi , de fille à marier ! . . .
Miand tu reviendras de ton congé....
— Y a que toi de fille à marier, pour moi.... >n s'était promis.... On t'avait point forcée.... i appelle-toi, Marie?
— Je renie jamais une vérité !
— Alors, pourquoi ne plus vouloir ce que tu oulais de bon cœur?
— Le père et la mère m'ont assez dit... et < I autres bonnes gens. ...
— Qui ça?
— Ah !... les bonnes gens du village !... Tout le monde!...
— Et qu'est-ce qu'ils disaient ?
— Que tu changerais de sentiment sur moi, en trois ans de vivre à la ville....
— Je viens pour te jurer que non !
— Un garçon peut pas jurer de ça.... Tu reviendrais seulement dans deux ans....
— Voyons, Marie!... G'est-il moi qui ai fait leur loi sur les soldats?... J'en pâtis assez, pour en point pâtir encore par toi....
— Et si tu changeais d'idée sur moi?
— J'en changerai pas : je t'en fais serment !
— On croit sur l'heure qu'on parle, et le contraire arrive.... D'abord que tu as point songé à t'en venir aux fêtes... ni à me mettre un seul bout de lettre....
— Mes vieux ont dû te montrer ce que je leur mettais pour toi?
— Ça vaut pas une lettre pour moi, que le facteur m'aurait portée !
— Marie, si j'ai point pris de permission et regardé à t'écrire... c'était par économie.... Je rapporte quelque argent, Marie.... C'était pour augmenter ton présent de mariée.... Tout cet argent, je veux déjà que tu le serres, pour le moment de te choisir mon présent.
— J'ai pas besoin de le voir, ton argent.... Garde-le dans ta poche....
— Oh!... Marie!
— Je te crois.... Hélas! je voudrais-t-il, que
pourrais plus rien prendre de toi sans me nlr»'. ...
— Alors, Marie?.:.
— Ce qui est fait, je ne suis plus maîtresse le défaire toute seule : je me suis promise à
aiis Hogard.
— Tu m'étais promise, devant que de l'être à lui!
— C'est pas tout à fait la même chose, faut 've juste!
— Et pourquoi... Marie?
— Le père et la mère tenaient pas tant à toi, mme à Louis Hog....
— Mais toi, Marie?... Toi!... Ton idée?...
— Une fille sait jamais mieux que ses paiits.
— Tu ne parles point avec ton cœur, Marie.
— Ils m'ont tant dit et redit leurs raisons, l'àlafin....
— Dis plutôt que le garçon te plaît!
— Il me déplaît point, si tu me plaisais sùre- •mt mieux....
— Écoute, Marie....
— Je l'ai accepté, maintenant... et ses paiits m'ont acceptée.... Je ne peux plus revenir dessus.... Une supposition que je refuserais uis Hogard... et qu'après, tu ne voudrais us de moi, par changement?
— Je t'aimerai toujours, Marie : tu le sais bien !
— J'aurais encore attendu deux ans.... Trois, c'est trop de risque pour une fille.... Ceux qui le disent savent la vie mieux que nous : ils ont l'âge d'avoir beaucoup vu.... Et, tiens! n'y a-t-il pas le fils Meunier... même qu'il était marié avec Martine Gerbois.... Il était parti pour son congé de trois ans comme ça se faisait alors.... Il n'est point revenu.... Il est resté à la ville.... Et Martine, qui est-ce qui en a jamais voulu, depuis?... Ah! tu vois : tu ne sais que répondre!... Elle n'est considérée de personne, la Martine.... Elle vivrait, pareille qu'un pauvre chien sans maître, si la mère Meunier ne l'avait pas gardée avec elle! A l'idée que je pourrais avoir le sort d'une Martine, tu sais....
— On a profité, pour te monter la tête, que j'étais absent.... Puisque me voilà, Marie?... Sens-tu point que je demeure le même pour toi?
^ — Tout ce temps que tu as encore à passer au régiment!
— Je t'aime, voyons, ma Marie !
— Ça ne serait que deux années.... Avec une troisième d'allonge....
— Marie, tu es butée à ce qu'on t'a fait accroire.
— Le père et la mère mentiraient pas à leur fille!
— Ils voient les biens plutôt que le garçon.
— Cracherais-tu sur le double que je t'apporterais en mariage ?
— Marie, je n'ai eu de vue que sur toi.... Je t'aime toujours.... En preuve de mes bonnes pensées pour toi... j'ai cet argent amassé... que tu te refuses à voir....
— Puisque je peux plus rien prendre que de Louis Hogard!
— Et si j'ai trop de chagrin, Marie?
— En premier, j'étais pas heureuse qu'on herchait à nous séparer.... Ça passe.... Autant
d'ennui tu auras, autant il t'en passera....
— Et si je suis pour être malheureux toujours?
— Tu grinces des dents, on dirait?... Ce- -endant, je suis fautive de rien, moi.... Je ovais me laisser conduire par le père et la 1ère....
— Mes vieux à moi... et je les respecte bien, alésais!... ils auraient voulu me délier de toi, :a'ils seraient demeurés bec à l'eau !
— Un garçon ressemble pas une fille.... Il a lus grande liberté.... Quoi que tu me veux,
pOur avancer ainsi vers moi?...
— Marie, puisque je t'aime toujours!
— Tu me fais peur!... Tu me... Lâche mes nains!...
— Marie, tu n'as pas une seule bonne raison ourme repousser!
— Ah! seiTe-moi pas!... Je crie, si tu me retiens encore !
— Crie point, Marie!... Je serais le dernier à te vouloir du mal.... Ah ! s rtout crie point !
— Louis Hogard saurait te faire lâcher!
— Me l'envoie pas dans les pattes, si tu le désires complet pour te marier!
— Laisse-moi aller.... Enfin.... Ah! tu sais.... Je te forcerai bien à me lâcher!...
— • Tortille-toi, oui!... L'anguille a beau jeu de sauter, si tu Tas ferrée à souhait.... Mes mains, vois-tu, elle tiendraient du fer rouge, s'agirait de te garder!... Marie, je t'aime toujours....
— Moi, plus!
— Marie... Marie... sans toi, je mourrai....
— Ah! il a de la folie aux yeux.... Au sec... ))
La main gauche de Ponnier qui la bâillonne, Marie Fauchon y mord, de toutes ses forces. La douleur tire à l'homme un hurlement. Un des poignets échappe à sa droite qui s'était saisie des deux. Cinq ongles labourent la joue du soldat, renouvellent l'arrachement.
« Je t'aime toujours, Marie... » murmure Ponnier.
Elle écarte son visage de la main que ses dents lâchent, et elle défie :
« C'est Louis Hogard que j'aime à présent! »
CHACUN SON DEVOIH. 40
Ponnier balbutie une plaiule et une prière. Il a conscience d un cri interrompu, et de la paume, de la joue qui lui brûlent. Il ne comprend quel poids l'entraine, ni la singulière précaution qu'il apporte à céder, peu à peu, à la pesanteur de ce qu'il retient. Il met un genou en terre et couche Marie Fauchon, allongée, onnne s'il retendait sur un lit, — répétant :
« Je t'aime toujours, Marie.... »
Un aboiement lointain résonne. Ponnier prête l'oreille. Il voit tout à coup ce qu'il a fait le sa Marie, sans le savoir, parce qu'il souffrait trop, de trop l'aimer. Il pleure, sur elle qui ne bouge plus, et sur lui. Ah! qu'il voudrait être mort, au lieu de sa promise infidèle — et qui l'a bafoué.
Pourquoi, mon Dieu! pourquoi l'a- 1- elle 'lefié?...
Pour Marie Fauchoii, au delà de ses paupières closes, c'est devenu, soudain, plus que la nuit : un noir, un vide où l'âme enfonce et se dissout, caressée, oublieuse de ce qui n'est cette douceur quasi surnaturelle et la nouveauté de ne tenir au corps ni à rien.
Un caillou, dur à sa nuque, a ramené la belle fille, de ces parages illimités, au sentiment de l'étroitesse où la chair est bornée, entre la souffrance et la joie.
Incapable de bouger, endolorie, elle reconnait, peu à peu, qu'elle est couchée en travers du chemin, elle éprouve la fraîcheur d'une brise lente, elle distingue les haies de clôture des champs surélevés. D'apercevoir la seule étoile que découvre une crevasse dans les nuages, Marie Fauchon est presque rassurée. Il lui souvient des yeux fous du fils Ponnier. Elle l'a mordu et égratigné, pour se défendre. Elle ne sait plus s'il l'a prise à la gorge et serrée. Elle se rappelle comme il la soutenait tendrement, quand elle perdait connaissance.
Un son de pas lui arrive, avec des bribes de
irnlt'<. Elle voudrait appeler. La voix lui nique. Elle regrette uniquement la peine usée au fils Ponnier. Il n'est pas mauvais, mais il ne s'est battu, au pays. Il nV avait icun ennemi. Pour l'avoir maltraitée, faut-il ril ait eu mal, de l'aimer vraiment et d'en re trahi! Il venait à elle sans méchanceté. Il comprenait le rôle des parente, leurs retes pour la convaincre de se promettre à 'uis Hogard. Un autre aurait éclaté en proches. Il acceptait les explications et il Irait, quand même, ses économies de solit. Elle est très émue. Elle aurait dû conntir à voir cet argent qu'il voulait lui montrer.
Elle, entend des mots, et son nom. C'est )uis Hogard qui la cherche.
f< Bon Dieu de bon Dieu! où donc que tu es, ' irie? ))
En vain, elle essaie de se relever, et le cou lui brûle. Quand elle avale sa salive, son »sier est douloureux. Quelle force le fils •anier a dans la poigne et dans les bras! <( Ah! où qu'ils sont, à cette heure! » '.xciame Louis Hogard.
La voix parvient d'en haut. Il doit être dans
^ cultures. Marie Fauchon le juge un niais,
ivoir suivi le chemin. Elle le méprise, ù
cause de ces mots murmurés qui lui tombent, on dirait, en pleine face :
« Oui... et peut-être qu'ils se foutent de moi ensemble! )>
Mais, il l'a aperçue. Jurant Dieu, il s'ouvre une brèche à travers la haie, pour sauter dans le chemin.
« Hélas! ma pauvre Marie! » fait-il.
Elle parvient à lui répondre, parce qu'il s'est mis sur un genou auprès d'elle et se penche pour la relever :
« Tu me croyais peut-être bonne à faire la bêtise avec le fils Ponnier....
— Oh! Marie... moi!...
~ Tout seul, tu parlais assez contre lui et moi....
— C'est ce grand lâche qui t'a jetée là?
— Il n'est pas un grand lâche, comme tu dis; c'est un pauvre gars plein de tourment.
— Tu voudrais pas me l'entendre plaindre, tout de même?
— Je veux pas l'entendre appeler grand lâche.
— Il le serait point, qu'il m'aurait attendu... au lieu que.... Où qu'il est d'abord?
— Mon Louis, tente à me relever, dis?
— Oui... mais où qu'il a passé, ton fils Ponnier?
— Eh! vas-y plus doux!
— Qu'est-ce qu'il a pu, pour te jeter ainsi à terre?
— Je l'en ai point accusé, Louis!
— Alors, comment que tu te trouves là?
— De lui voir tant de misère, la tête m'aura tourné, peut-être bien....
— Et quoi qu'il a devenu?
— Au lieu d'être à vouloir tout connaître où n'y a rien à savoir, aide-moi mieux, Louis....
— Gré chien!... D'une fdle qui veut se taire, on ne tire brin!
— Tu vois : nie voilà rassise.
— Lui, où qu'il est? Maintenant, faut me l'enseigner.
— On n'est pas encore mari et femme pour jue tu me commandes....
— C'est que je t'aime, Marie!
— C'est jamais une raison pour se montrer rude.
— (juand on prend ombrage d'un homme, aussi !
— Admettons.... A présent, je voudrais me voir debout... sur mes deux jambes....
— Marie....
— Elles me semblent toutes molhisses.
— Ma pauvre Marie !
Ça y est... Soutiens-moi, Louis, pour que i diUe.... Il était si tellement malheureux, tu .lis.... J'en tremble encore toute.
— Tu as toujours un sentiment pour lui, voilà ce que ça prouve.
— Avoir bon cœur, c'est pas qu'on ait du sentiment pour le monde.
— Tu as encore ton sentiment pour moi, en ce cas?
— Bien sûr, que je l'ai!... Je plains quand même le fils Ponnier.... Un homme qui pleure, moi, ça me bouleverse le sang....
— Le fils Ponnier ne te serait plus de rien, que tu....
— Yas-tu me disputer, qfuand la tête me tourne encore?
— Il serait à portée de mes mains....
— Occupe-les à me tenir, Louis : je rechuterais, sans toi....
— Tu aurais pas dû me renvoyer, Marie î
— Pour vous voir battre?... Grand merci!... Louis, y a-t-il point une lumière, chez le père Chouette ?
— Y en a une, je crois bien.
— On pourrait s'y reposer. Je n'avance guère.
— Ma pauvre Marie!... Appuie-toi bien!... Mieux!... On est solide, pour étayer celle-là qu'on aime et défendre qu'on vous la prenne.
— Personne veut me prendre à toi.... Et, pour que l'affaire aboutisse, faut-il point èivr deux d'accord?
— Le fils Ponnier s'était bien fait accepter de toi, avant moi.
— Changerais-tu de sort avec lui?
— Non... si tu me gardes même cœur ({u'avant de l'avoir revu !
— Conserve donc ce que tu as : qui tient le bon bout, peut rire de tout.
— Je t'aide-t-il bien comme ça?
— Oui, mon Louis.... Yois-tu, faut pas être jaloux.... A qui ça sert!!...
— Sans être trop jaloux, comme il s'en trouve, je veux de regard que le mien, sur celle qui est pour devenir ma femme.
— Personne n'empêche le regard ni la pensée, grand bête.
— Personne?... C'est selon la volonté qu'on montre sur les autres.
— Ah! Louis, que tu me lasserais, à n'avoir que souci des autres, auprès de moi!... Ils se trouvent être ce qu'ils sont, et le fils Ponnier le premier d'eux!
— Quant à ce vilain merle....
— Laisse-le, mon Louis : on n'en a que faire!... Mène-moi plutôt chez le père Chouette, pour me faire asseoir.... Les jambes me remontent au corps....
— On arrive au sentier de chez lui : appuietoi bien, Marie... ».
Ils parcourent en silence la centaine de
mètres à franchir jusqu'à la cabane. Marie Fauchon songe au fils Ponnier avec une sorte de frénésie. Il obtiendrait d'elle plus qu'il n'osa jamais lui demander, serait-il à la soutenir et guider, au lieu de Louis Hogard.
Ce dernier, la jalousie le taraude ou le tenaille. Il met de la colère à frapper aux vitres, bûchant le père Chouette qui grogne beaucoup, blasphème, ne va tirer le loquet et la porte, qu'à la prière -de Marie Fauchon.
« On vient donc visiter son père Chouette, mes beaux amoureux?
— La Marie vous demande une place à votre banc pour s'y reposer.
— Tu te sens si tellement lasse, ma fille?
— Elle a eu de l'émotion, père Chouette, à se retrouver devant le fils Ponnier.
— Ah! le fils Ponnier fait un bien beau soldat, dans son uniforme!
— Vous l'avez donc vu?
— Si vu, la Marie Fauchon, qu'on a bu de ma bonne goutte, tous deux!... Trinquerezvous pas, les enfants, histoire d'arroser vos amours ?
— Merci, père Chouette.
— Et toi, garçon?
— Je me réserve pour les noces.
— Tu as tort : le fils Ponnier a bien vidé ses deux tasses, lui! »
Le \ieux achève, sans prendre garde au mutisme et à l'air farouche de Louis Hogard :
« J'en ai tant bu et rebu, après qu'il était parti, que je crois bien que j'entrerais pas à l'église, tel que me voilà, sans heurter la grand 'porte ouverte, de chaque épaule.... On avait causé de ma pauvre femme, avec le soldat.... Me fallait de la consolation, après.... Eh! Louis? ce sacré troupier ne savait point que c'était toi, le nouveau promis à Marie ?''auchon!...
— Vous n'aviez pas à lui apprendre ça.
— Ma belle, puisqu'il s'en venait afin de savoir.... A ma place, tu aurais agi de même que j'ai fait....
— Et qu'est-ce qu'il a répondu à cette nouvelle, père Chouette?
— Ah! tu vas trop rire, Louis!... Il a répondu, d'un trait, que tu étais un propre à rien et pire laid qu'une taupe.
— Père Chouette, c'était pas une commission à faire!
— Marie, on peut bien rire un peu.... Ça fâche pas ce garçon, hé?
Sans me fâcher, je demanderai au fils Ponnier de voir à moins s'occuper de moi.
— ïu le laisseras tranquille, mon Louis... pour me plaire... Et tu vois bien que le père Chouette cause à travers son eau-de-vic
— Le fils Ponnier m'a bien dit ce que j'ai rapporté : j'en donnerais ma tête à couper!... A travers l'eau-de-vie que j'ai bue, j'ai encore cru ouïr qu'on appelait à l'aide, y a un moment
— On appelait à l'aide?
— J'ai trop pris de goutte et me. semblait entendre appeler.... Gomme à présent, c'est des- cloches qui sonnent, tenez, et je sais que c'est pas vrai... ».
Cependant, Louis Hogard vient de découvrir la marque des doigts, au cou de Marie Fauchon. Et, à l'oreille, il la questionne :
(( Qu'est-ce que tu as au cou?
— Je n'ai rien.
— Tu n'as donc pas vu, pour essayer de mentir ! . . .
— Louis... ramène-moi chez mes parents....
— C'est lui qui a voulu t'étrangier?
— Tu es fou!
— Marie, reconnais donc la vérité, quand elle est marquée sur ta peau !
— Louis....
— Et il n'a pas fait que ça, bien sûr!
— Ah! je te jure....
— Jurer ne prouve guère... Marie....
— Je te parlerai dehors, pourvu que personne n'entende....
— Marie, viens-t'en.... On s'en va, père Chouette....
— Sans goûter à mon eau-do-vie?
— Non, père Chouette.
— Pas même toi, le promis?
— Non plus. L'occasion se retrouvera, père Chouette.... On est de revue ! »
A peine dehors, Louis .Hogard reprend l'interrogatoire, la voix sifflante, l'haleine écourtée de fureur. Il menace le fils Ponnier de lui faire payer cher une violence qu'il s'obstine à croire totale et irrémédiable. Marie Fauchon ne pense qu'à l'absent et elle l'adore, pour cette haine qu'il inspire et pour ces traces qu'elle tâte, à son cou, sournoisement, afin de n'être pas vue de Louis Hogard. Il n'obtient que cette invariable réponse :
« Je ne sais pas. )>
Las de ruser sans profit, de gronder, de prier, de s'avilir devant la belle fille qui, à mesure qu'il s'abaisse, jouit plus de son empire sur lui et de l'excès où elle a jeté l'autre, auparavant, Louis Hogard la tourne, face à lui, par les coudes, et, furieux, tout haine et douleur :
« Je cours dire aux gendarmes qu'il a voulu t'étrangler : on en voit assez les preuves à ton cou !
— Louis... je te le défends!
J'y cours, que te dis!... On verra bien!
— Je te défends d'y aller!
— Tu me défends?... Attends le mariage
pour commander, comme tu me disais tantôt.,, et, après, tu repasseras!...
— Écoute... Si tu tiens à moi....
— Si tu tenais tant à moi, de retour, tu rie voudrais pas défendre un homme qui a cherché à te tuer....
— Louis....
— Et savoir encore, si il n'a pas fait des choses que tu ne veux dire !
— Je te jure, mon Louis....
— Jure!... Ça ne fait soleil ni pleuvoir! En attendant, on l'arrêtera, ton fils Ponnier!
— Louis, tu n'iras pas le vendre aux gendarmes !
— J'irai. Et il n'aura que ce qu'il mérite! )) Un pas qu'il fait pour s'éloigner d'elle, affole
Marie Fauchon qui redoute de ne pouvoir le retenir :
« Louis... y avait pas de témoin....
— Et le père Chouette?
— Saoul perdu qu'il est, il ne saura demain la couleur de cette nuit ! . . .
— Y a toi, de témoin, en tout cas!
— Moi?.., Alors, entends-moi bien, Louis.... Si tu vas trahir le fils Ponnier aux gendarmes, je leur dirai que c'est toi, celui qui a voulu m'étrangler! »
Elle n'a pas calculé la portée de ce mensonge, que Louis Hogard lui a pris les mains,
la secoue, mêle l'injure et les cris d'un amour blessé, dans la tourmente de mots qu'il lui jette au visage et qui éclaboussent la nuit.
La fille a beau se débattre : il tient les poignets, il tire dessus, il amène, contre le sien, le corps frémissant. Bouche à bouche, terrible, l'étau de ses mâchoires fermé, d'une voix qui n'est qu'un souffle et qui gronde, il vide son cœur, de sa colère, de son désespoir, de sa passion par qux accrue. Marie Fauchon halète, ordonne qu'il la lâche, n'essaie de résister que pour mieux subir l'étreinte et cette haleine qui lui est un masque chaud. Elle ne se rend compte si c'est le fils Ponnier ou Louis Hogard. Elle est devenue l'instinct brutal et magnifique. Les blessures de son cou lui cuisent et elh^ nime cette douleur, venue de l'homme.
Elle ne sait au({uel, têtue, elle répète, du même ton, sourd, rauque :
(( Je flirai que c'est toi!... Je dirai que c'est t..i '
Il y a encore une conscience chez Louis Hogard;mais, elle vacille, elle s'abîme sous l'ellet de celte phrase toujours la même ; et elle renaît, [• )ur se perdre plus entièrement.
La nature, souveraine autour du couple, est m lui. niiî^^nnlf. nclivc (fiii lioiiillnnne et i ' \ i ^ t ■ .
« Tais-toi, Marie!... Tais-toi!... »
Elle a les reins contre le remblai du sentier. Elle étouffe, et elle use sa force, à redire constamment sa menace. Le garçon renouvelle son ordre qu'elle la taise. Il pousse Marie, de ses genoux, de toute sa large poitrine. Quand la fille défaille et glisse de côté, il tombe avec elle. Au contact de la terre et du corps, son ivresse furieuse veut un assouvissement.
Plus tard, tandis qu'ils rentrent au village, l'obscur besoin d'idéal fait dire à Louis Hogard que les étoiles resplendissent, au lieu des nuées qui fermaient le ciel.
Marie Fauchon a honte de sa faute. Elle ne la comprend pas. Elle voulait demeurer sage. A son amant qui lui parle avec tendresse, sans une allusion au fait advenu entre eux, elle répond par oui et non, étonnée de ne songer qu'au fils Ponnier, pour le plaindre de toute son âme.
« Marie, le père et la mère qui sont à nous guetter, de leur porte?
— Ah! oui... » fait-elle.
Elle voudrait lui demander, encore, de ne rien dire aux gendarmes contre le soldat. Elle n'ose pas.
« A présent, le fils Ponnier, je m'en fous bien, Marie ! )> proteste Louis Hogard.
Les Fauchon les hèlent. L'homme gronde, venant à leur rencontre :
« G'est-il raisonnable, de s'attarder autant!
— Père, on n'a point fait de mal.
— Je veux te croire, Marie. Toutefois, que ça ne redouble point une autre fois ! )>
Elle promet, d'un mouvement de tète. Louis Hogard la quitte, ayant pris congé du père et de la mère. Elle est insensible à tout. Sa faute n'existe que par rapport au fils Ponnier. Elle voudrait ne plus lui causer aucune peine. Sa grosse envie de pleurer, qu'elle domine mal, lui vient toute de ce scrupule.
Majauret, le clairon, accueille le retour de Ponnier par cette exclamation :
t< C'est à cette heure-ci que Lu te ramènes !
— Quoi?... Ça te regarde?...
— Sans te fâcher, je m'aime mieux dans ma peau que dans la tienne, tu sais !
— Laisse-moi....
— Si on peut seulement plus te causer ! ... Le capiston a demandé après toi. . . devant la soupe ; puiS; après encore.... »
Ponnier regarde son Ht, son paquetage, les autres lits de la chambrée, le râtelier d'armes où il n'y a que trois fusils.
(c Où qu'ils sont, les bon'hommes? demandet-il.
— Au tir. »
Majauret prend son pain sur la planche et il coupe une large tartine.
« Ah! mince.... Qui est-ce qui t'a griffé la ligure ?... Si c'est une bonne femme, elle t'a pas volé sur la marchandise î... Tu as beau pas me répondre, ça plaira guère au capiston, ce truc-là... Surtout qu'il est à la mélasse, déjà!...
CHACUN SON DEVOIR. Go
Oh: et tu en as une patte enflée, aussi !... A ta place, je garderais pas ça ainsi... J'irais me faire panser à l'infirmerie....
— Je m'en fous. Je me fous de tout.
— La santé, mon vieux, faut y faire attention : on n'en a pas de rechange ! »
La conversation tombe, par la faute de Ponnier. Il quitte sa tenue de drap, revêt le pantalon de treillis et le bourgeron. Il échange son képi pour un « calot » cylindrique taillé dans une vieille capote. Il agit machinalement. De -ros soupirs lui échappent.
« C'est pas franc, avec ce type-là », songe Majauret.
11 a sorti de son sac à brosses la glace ronde t le peigne. Dans son « quart », il va prendre boisson hygiénique » à la cruche. Ce iju 11 cji a versé, au lieu de le boire, il se le répand sur la tète, pour faciliter sa coiffure. La raie tracée, ses cheveux partagés avec un soin attentif à y maintenir les parallèles écrites par N'S dents du peigne, le clairon observe, dans on miroir, Ponnier auquel il tourne le dos.
Le soldat ploie ses effets qu'il a brossés, et il ^'S range sur la planche, à la tête de son lit. Mioi qu'il fasse, il soupire, il grelotte, son regard fixe, les yeux agrandis de quelqu'un qui 1 peur.
(j'i mîî-Im M:.;:ni.-..i r . V M ;i ,,
06 CHACUN SOiN DEVOIR.
quinze mois, à Porral, un engagé volontaire qui s'est jeté par la fenêtre, on n'a jamais su pourquoi. 11 souhaite, de toutes ses forces, qu'un tiers vienne dans la chambrée.
Son paquetage rétabli, le mouchoir bien tendu sur la pile des vêtements égalisés, Ponnier souffre de l'inaction qui l'oblige à penser. Soudain, il s'abat en travers du lit, la face dans ses bras, les genoux sur le plancher, et il pleure, éperdument.
« Alors, quoi, mon pauvre vieux?... Ça ne va donc pas?... »
Majauret le plaint de son mieux, sans en obtenir rien que ces sanglots qui le secouent misérablement. La porte s'ouvre pour Gharillon, le scribe.
« C'est Ponnier... qui a des embêtements....
— Ah! on en a tous.... Justement, Ponnier, le chef te demande au bureau.... »
Gharillon explique à Majauret :
• « J'y peux rien... En rentrant, le double a su, par le poste, que Ponnier était au quartier.... Je ferais pas de blagues à un homme dans l'ennui, tu penses bien !... »
Aussitôt, il reprend :
(( Eh ! Ponnier. . . On te parle ! . . . Le chef te réclame au bureau!... L'oblige pas à monter te chercher ici : déjà qu'il est mal luné !
— Tu vois bien qu'il n'y a rien à faire, Ghaillon : làche-lui le coude.
— Je peux pas faire autrement que de rendre ompte au chef : il m'a envoyé.
— Attends une minute : je vas tâcher ncore.... »
Et Majauret, apitoyé, se penche sur Ponnier, lui parle en le prenant aux épaules, tandis que celui-ci sanglote.
« Tu ferais mieux de descendre au bureau, puisque le double t'attend.... Tues bien noté : on te punira moins qu'un autre. . . . Tu t'en tireras sans prendre de « grosse », toi. Aggrave pas h m iiPTinrc.... On ne veut que ton bien, Pon-
— Il répondrait seulement quelque chose ! » écrie Gharillon.
Ponnier soulève sa pauvre face et il dévisage le scribe. Une telle détresse, un si lamentable cgarement du regard, Majauret ni Charillon ne les ont vus à aucun être.
" Ah! je voudrais être mort! » murmure Ponnier.
Suivi du scribe, il sort, descend 1 ♦'>cali»'r, hésite contre la porte du bureau de la compa- Gharillon ouvre et annonce :
u Ghof, c'est Ponnier.
Qu'il cnh-c (cliii-lM ' V.\ l;iiss«'/-nrHi>;
diarilloi!
Ponnier a fait un salut militaire correct. Il demeure, roidi, les mains ouvertes, le petit doigt sur la couture du pantalon. Cette attitude, la figure boursouflée, déchirée, qui contrastent tellement, imposent au sous-ofïîcier. Il oublie la mercuriale du capitaine, que lui a value la faute du soldat, pour ne retenir que l'alliance de la discipline et du désespoir, chez celui-ci.
« Alors... vous avez de gros embêtements, Ponnier?... »
Le mutisme de l'homme ruine les dispositions bienveillantes du sergent-major :
« Quoi?... Vous voudriez encore pas parler, comme hier?... Ah! case passera autrement!... Vous vous êtes mis dans un sale pétrin , mon gaillard....' Pour vous en sortir, faudrait pas commencer par vous offrir mon portrait.... Je vous ordonne de me répondre, Ponnier.... Faites attention que c'est un ordre formel !... Je vous ordonne de me dire l'emploi de votre temps, depuis hier.... Je vous l'ordonne : vous m'entendez bien?...
— Oui, chef. .
— En ce cas, qu'avez-vous à répondre?
— Rien.
— Vous refusez donc d'obéir ?
— Non, chef.
— Alors, je vous répète ma question :
qu'est-ce que vous avez fait, depuis que j'ai eu
la faiblesse de vous permettre d'aller en ville?... Vous vous obstinez à ne rien dire?... Prenez ardo que vous jouez gros jeu ! ... Pour la troiiéme et dernière fois : je vous ordonne de me lire....
— Chef, je ne me rappelle plus rien.
— Ce serait trop facile!... Ecoutez : si je vous onduis à l'adjudant de semaine, c'est la cellule immédiatement.... Il n'a pas, comme moi, de la bonté de reste.
— Je ne me rappelle plus rien, chef.
— Ne croyez pas m'échapper, en répétant ette phrase qui n'a pas de sens.... Je vous ai
toujours noté pour un sournois, Ponnier.... Je
préfère une forte tête, à celui qui fait ses coups n dessous.... Je vais tâcher, par acquit de onscience, de réveiller vos souvenirs....
,)u'est-ce que c'est, que ces griffes que vous
tvez là, plein la figure?
— Chef, c'est des griffes.
— Et après ?
— Après?... Rien, chef.
— C'est trop fort !... Me prenez-vous pour un liot, Ponnier?... Où avez-vous été ramasser f'S griffes?... Oh! mais ce n'est pas tout !... Et 'Ute main enflée ?... Montrez un peu.... »
Épaisse, tuméfiée, des marbrures livides au- ' >uv des empreintes de dents, la main du soldat pesé, brûlante, à celle du sergent-major.
« Expliquez-moi ça ! » dit-il, dressé contre Ponnier.
Le malheureux demande merci, de tout son être ; et les larmes lui sourdent.
« C'est pas de pleurer qui prouve quelque chose!... Vous êtes- vous battu?... Vous vous obstinez trop, pour n'avoir quelque mauvais coup sur la conscience.... On tirera ça au clair, malgré vous. . . . Tout se sait, Ponnier ! ... On vous aurait tenu compte d'un mouvement de franchise.... Le capitaine n'est pas mauvais homme.... Je peux même dire qu'il a passé sa colère sur moi.... 11 vous aiderait plutôt, à cause de votre bonne tenue jusqu'à, présent.... Mais si vous essayez de vous foutre de lui comme vous vous foutez de moi, je vous fiche mon billet qu'il n'aura pas ma patience!... Yous paierez avec les intérêts, Ponnier.... Ça sera de la grosse, mon ami, et encore trop heureux si vous ne passez pas au tourniquet !... Faut une patience d'ange, devant un numéro de votre espèce!... Ah! bon Dieu! je vous jure bien que vous me répondrez!... Où avez-vous récolté ces entailles à la figure et à la main?... A propos, faites voir l'autre?... Bon : elle n'a rien.... Enfin, ce que vous avez, d'où ça vientil?
— Je ne sais pas, chef.
— Bougre de têtu, que vous êtes!... Et si j-'
CHACUN SON DEVOIR. îl
VOUS marquais quatre jours, pour commencer ?. . . avec le motif : refus d'obéissance!
— Chef, puisque je ne sais plus....
— Vous ne savez pas!... Vous ne savez \)\u> î... Et si je vous prouvais que je commence avoir clair dans votre histoire?... Y a une bonne femme parla-dessous.... Quelque traînée de beuglant ou de....
— Non, chef.
— La mémoire vous revient donc?... Vous me parliez, hier, que vous vouliez vous rendre chez vous.... Y êtes-vous allé ?
— Ah! chef, puisque je me rappelle rien!
— Pensez-vous que le capitaine va se contenter de cette réponse absurde ?... D'abord, moi, votre sergent-major, je ne m'en contente pas!... Vous allez parler, Ponnier... où je vous fais boucler en cellule, à la minute. »
Le bruit d'une troupe au pas, dans la cour, attire l'attention du sous-officier :
« Ah î estimez-vous heureux que la compagnie rentre avec le capitaine !... Je vais l'avertir de votre présence... et de votre attitude.... Je m'en lave les mains : arrive ce qui voudra, après tout!... Une dernière fois, Ponnier?...
— Chef, je n'ai pas refusé d'obéir.... Quand on se rappelle rien. . .
— Ça regarde le capiliiiiir, d<'> iii.innuiiaiil : vous l'aurez voulu !
— Ce n'est pas ma faute, chef.
— Le capitaine décidera. En attendant, ne bougez pas du bureau. C'est compris?
— Oui, chef. ))
La lourde porte vient de claquer sur la sortie du sergent-niajor. Ponnier demeure immobile. Ses yeux fixent, hébétés et humides, l'étui à revolver suspendu à la muraille , près du lit.
Ils voient cette tache noire que fait l'étui de cuir sur le mur blanc de chaux ; et ils revoient la masse sombre qu'était Marie Fauchon étendue sur la terre du chemin, dans la nuit. Pour Ponnier, la fille est morte.
En un éclair, le soldat repasse les heures tragiques de sa course hantée à travers champs, comme si le cadavre lui pesait aux épaules, comme si le dernier souffle de Marie Fauchon lui sifflait aux oreilles. Il est arrivé, hors d'haleine, à la grand'route. Assis sur une borne, il voulait la mort. H a tiré sa baïonnette pour s'en trouer le cœur.^ Il n'a pu que gémir et la remettre au fourreau. Il s'est dit que Louis Hogard avait dû trouver le corps de Marie Fauchon et ameuter le village. La pensée de ses parents lui a causé le remords de n'avoir pas prévu leur douleur.
Pourquoi Marie Fauchon l'a-t-elle nargué? 11 n'était plus maître de la force incroyable qui
éclatait en lui, aboutissait à ses mains. Il les contemple. Elles sont étroites et minces, même celle qui est blessée. Elles ont pu devenir ces tenailles que n'a desserrées, trop tard, que la sensation effrayante de la fin, quand le cou est devenu une chose molle, de l'ouate, et qu'elles ont frémi, de sentir la lourdeur de la tète à l'abandon, sans soutien, qui roulait.
Les hommes envahissent les couloirs et l'escalier. Les exclamations, les heurts des crosses et des semelles à clous contre le bord ferré des marches, font un vacarme qui rend Ponnier à l'épouvante de sa condition. Il est un meurtrier. Il a l'horreur de son acte et l'effroi de ne pouvoir s'expliquer qu'il l'ait commis. 11 lui faudra parler au capitaine.
Déjà, le sergent-major entretient l'officier. Celui-ci chasse son sabre, d'un coup de talon : un geste qui témoigne habituellement de son impatience. Les deux interlocuteurs avancent d'un pas; puis, ils s'arrêtent. La conversation entre eux s'anime. D'un ordre bref, le capitaine éconduit un caporal qui, par un salut, se préparait à la suspendre. Elle reprend. Le sergentmajor semble, du pouce droit, dessiner sur sa joue; et, d'une main étendue au-dessus de l'autre, il exprime une épaisseur. Ponnier tressaille, le comprendre qu'il s'agit des blessures qui le
dénoncent. L'officier tire sur sa moustache et il indique la fenêtre du bureau de la compagnie. D'un saut oblique, Ponnier s'en écarte et il se trouve auprès du lit. De là, il peut encore observer la cour. Le capitaine et le sergentmajor viennent, causant encore. La peur glace Ponnier, le fige, l'isole de toute aide, l'égaré. Tout à coup, il revoit l'étui à revolver, noir contre le mur blanchi à la chaux.
« Je vous réponds que je l'obligerai bien à parler, votre lascar ! )>
Ces mots du capitaine sont parvenus à Ponnier. L'officier et le sous-officier arrêtés, parlent et gesticulent. Au premier pas de leur remise en marche, Ponnier se précipite sur l'étui à revolver d'où il arrache l'arme. La peur du châtiment lui inspire une farouche envie d'échapper. L'index à la gâchette, la crosse h la paume, il hésite : sa jeunesse le retient. Il entend le sabre du capitaine qui heurte le bitume du couloir. Les yeux fixes, troubles de la plus grande détresse, il regarde la porte du bureau. Quand la serrure en joue et que la masse de bois tourne, le coup de feu éclate, qui épouvante les chefs, dehors.
Le seuil franchi, le capitaine murmure, attern par le spectacle du corps étendu dans une flaque rouge.
« Ah! le malheureux! »
CHACUN SON ni:voiu. t..
A uii-voix le sergent-major confesse :
« Ce n'était pas un mauvais diable, pourtant ! »
Ponnier râle. Il tient toujours le revolvri-. I/uffîcier l'en désarme, sans difficulté.
a Allez prévenir à l'infirmerie ! )> comniande-t-il.
Une foule craintive, rassemblée par la détlagration, stationne dans la cour, aux abords de la fenêtre, emplit l'embrasure de la porte, le couloir. Le nom de Ponnier circule, chuchoté.
« Pour./tre de la classe, il en est! » s'écrie un homme.
La remarque irrite le capitaine qui -chasse les curieux :
« Fichez-moi le camp!... Je neveux plus ou \ijir un !...'»
Il va clore la fenêtre et rcMcni a la jxdh-. pour la fermer. Il n'a pas quitté du regard le blessé. Enfin, il s'agenouille auprès du malheureux; et, dans la pire angoisse :
« Ponnier, m'entendez-vous? » demande-l-il.
Le corps frissonne. Une blessure, à la droite <!<' la face, en haut, jette du sang. L'officier renouvelle sa question, très doucement. IVinnicr remue les lèvres.
« Ma Marie... », disent-elles, sans voix.
L'impuissance d'agir exaspère le capitaine qui voudrait sauver le soldai, nuiiiaiit Ponnier,
■r. CHACUN SON DEVOIR.
il se redresse, ouvre toute grande la porte, et, la maintenant, il crie dans la direction de l'infirmerie, par-dessus les hommes que son apparition disperse en tous sens :
« On ne viendra donc pas, sacré tonnerre! »
La première nouvelle qu'un Stulic, a Gluire- Saint-Blaise, c'est rintempérance du pcre Chouette. Il a fallu Brévoux, le gai*de champêtre, pour le reconduire à sa cabane, de la place de l'église où il menaçait d'écharper une marmaille attirée par ses propos et dont les brimades avaient fini par lui déplaire.
On disctitait sur l'événement, lorsijuu i.n.uitorne, l'homme de service, celle nuit, à la halte du chemin de fer, a ébruité l'arrivée du fils Ponnier, par le train du soir. On a apj)ris, bientôt, que le soldat n'avait ]y.\v\^ rlic/ ^.-^ i.mrents, ni nulle part.
Jarriot cadet, le menuisier, — qui tient bureau de commérage, au grand courroux de sa femme sourde et acariâtre, car les palabres aboutissent au cabaret et retardent le travail, — Jarriot cadet a été quérir le père Ponnier à sa fernnv r.rmr rruiiKulrc 1m véi'ift' (\i> r-»'ffo aventura
" Celui qui prétend qu'il a vu mon gan;on au pays, depuis qu'il a parti soldat, il ment au nez du monde .pour le tronq)er mieux sur autre
chose. Voilà tout ce que je peux répondre ! «
La haute taille de Ponnier père empêche de le dire aussi dénué de jugement qu'on le trouve. Il impose sa parole, par les grands coups de poing qu'il assène sur l'établi. La cinquantaine toute proche l'a desséché.
« Je suis fait tel que de grosses cordes » dit-il parfois ; et il retrousse sa manche de chemise jusqu'à l'épaule, pour mettre à nu un bras où les muscles se détachent, nets et durs.
Louis Hogard est là, l'air avantageux, qui écoute, se tait, tortille sa moustache. Il a des regards supérieurs d'homme très informé et discret.
« Louis Hogard, faudrait pas jouer à trop fin... », l'avertit Ponnier.
Et, faute d'une riposte, il complète son avertissement :
<( Ça pourrait te nuire! » déclare-t-il 'sentencieux.
Le jeune homme hausse les épaules, imperceptiblement. Jarriot cadet observe :
« De fait, Ponnier, Louis Hogard est bien tranquille, pour que tu lui reproches rien.
— Je peux toujours lui faire reproche d'avoir marché dans les pas de mon garçon, pour lui prendre la Marie Fauchon.
— La Marie était bien libre de me choisir!
- Au retour de mon fils, tu verras si il s'accommode de ta belle réponse!..*. Moi, jusque-là, je m'en préoccupe pas.... Mais, pour oser prétendre qu'il serait venu à (Uoire-Saint- Blaise et nous aurait point visités, moi et sa mère, faut vouloir mentir pour mentir.
— Je mentirais que pour en tirer un bénéfice, moi.
— Veux-tu soutenir que mon garçon serait venu au pays sans pousser jusque chez moi?
— Jarriot m'a bien compris, père Ponnier : je voulais dire, par là, que le gars Chantorne n'aurait point d'avantage à inventer que votre lils lui aurait remis son billet de chemin de fer au saut du train, si c'était pas vrai.
— En effet, c'est un raisonnement, Ponnier. Tu pourrais guère aller contre.
— Aussi sûr, Jarriot, que tu es le cadet à ton aîné, je croirai jamais à un pareil manquement de mon fils, envers moi comme contre sa mère. Sans parler de Chantorne, d'abord, puisqu'il n'est point là, Louis Hogard l'a-t-il vu, mon garçon'^
— Un n'est f'i- «^t, t. •■,;,,! , imhi ce qu'on a vu .
Il t'St des mots pour biaiser, lu
paries mal franc.
— Je parle comme ça me chante, Jarriot. Chacun sa façon.
— La tienne n'est point la bonne-, Hogard.... N'empêche que je te préviens, si mon garçon nous arrive, d'avoir appris que tu as détourné de lui la fille aux Fauchon pour vouloir te marier avec, il te secouera les puces, d'une solide manière....
— Je crains tant votre fils, tenez, que j'ai voulu que la Marie Fauchon lui envoie un mot d'écrit, pour le mettre au courant de nos affaires... Il peut venir : je me cacherai point de lui....
— Il serait venu, que tu en porterais les marques !
— J'aime autant retenir une réponse qui vous épaterait bien, père Ponnier!
— Yaut mieux point prendre les* airs d'en savoir plus qu'on ne sait, gars Hogard : ça désoblige les gens!
— Ils ont du temps de reste, de se désobliger pour un air qu'ils trouvent qu'on a, Jarriot. Aussi, je rentre chez nous, afin de tenir ma langue jusqu'au bout. »
Les mains empochées, Louis Hogard tourne le dos à son auditoire ébahi. II s'en va, le nez haut, sifflotant par goût d'insolence. Jarriot cadet médite. Les autres le contemplent, ainsi qu'ils feraient d'un augure, attendant sa parole. Ponnier, le père, tire une pincée de tabac, de sa boite en corne qu'il élève sous ses narines.
Mes aspirent la poudre brune déposée sur le ouverclt « Si le garçon est au courant, comme dit l'autre, on ne va plus rire, ici î » prévoit le priseur. Jarriot s'est saisi d'une varlope, pour paraître u travail, à l'intention de sa femme. Elle isse devant l'atelier et, les poings sur ses jjrtes hanches, elle avertit :
« Si tout le monde manque de quoi s'occuer, tu as tes planches d'armoire à livrer, ( udet : l'oublie pas !
— Non, gendarme! » répondit-il à la sourde. Il reprend, pour ses amis :
« Ponnier, ton fils n'aura que le choix pour - établir, faute de la Marie Fauchon. S'il en est fie plus mal qu'elle, y en a de mieux aussi, par leur personne et par les biens. Il sera tout aisé i ton gars de s'offrir une belle consolation, •àti comme il est.... Et c'est la fille qui enragera le plus des deux, pour finir! •> Le père a écouté, <m homme (jiii doit s a[)plilUM- iM>iir ('•onipr''nd!"i'. Après n'nrxion. il ob-
V a beaucoup de sentiment pour t^lle, chfz
loii petit.... Y aura l'offense qu'elle lui aura
lite, de se dédire.... Tel que je le connais,
larriot, il voudra sejjayer sur quelqu'un.... En
.lace de Louis Hogard, je serais tracassé de
'iiiiii IcnrlpiiKiiii,
— Louis Hogard n'a pas froid aux yeux, tu sais .
— Mon garçon non plus.... Et ce qu'il s'est mis en tête, faut qu'il le fasçe, quand le tonnerre lui barrerait le chemin!... Ah! je m'en retourne causer de tout ça avec ma femme.... Elle a bonne vue des choses....
— Elle est des mieux fines d'ici. Donne-lui mon bonjour, Ponnier.
— Je n'y manquerai, Jarriot.... Oui, elle trouvera des motifs qu'on n'y pense, toi ni moi, ni l'instituteur ou le curé.... »
A peine est-il parti, chacun lâche son mot. Le menuisier recueille les impressions ; puis, il donne la sienne qui en est le faisceau :
« Pour moi, le fils Ponnier est venu par le train, puisque Ghantorne lui a pris son billet... Et Louis Hogard en aurait long à dire, si il voulait.... Mais, c'est de la Marie Fauchon qu'on tirerait le principal à savoir, si on en avait la forte envie.... )>
Les derniers mots, surtout, produisent un effet qui flatte Jarriot. Il continuerait volontiers, si sa femme n'intervenait pour dissoudre l'assemblée :
« Mon homme a ses quatre planches d'armoire à livrer pour l'école, ce tantôt : je veux qu'on s'en aille, puisqu'il n'est assez grand garçon, avec son poil gris, pour se défendre des paresseux! »
Tous sont d'opinion que la Marie Fauchon pourrait savoir quelque chose. Ils commentent les paroles de Jarriot, en s'en allant, — après l'avoir raillé de subir la volonté de sa femme, plus qu'un jeune, à son lendemain de noces.
Déjà, en se couchant, Marie avait examiné les marques de son cou, à la chandelle, dans le miroir de sa chambre qui est un cadeau du fils Ponnier.
Il le lui avait acheté, à la foire du bourg, l'an passé, parce qu'elle avait admiré le cadre ■n celluloïd, bleu pâle.
Elle avait dit :
(( C'est la couleur de la Sainte Vierge ».
Il avait galamment répondu ;
« Je veux t<' l'offrir, pour ta sainte Marie prochaine. »
Cette glace qui l'a réfléchie contente ou chauiinée, elle y a vu, dés l'aube, son cou meurtri, taché de violet et de noir, sa figure fanée par une nuit sans sommeil. Tant d'idées ai sont venues, qu'elle a rejeté es et reprises! il n'en demeure que ce fait : après ce qui s'est ;>assé, elle ne peut ([ue hâter son mariage avec liOuis Hogard ; -- et tout son cœur la porte ers le fils Ponnior!
Les reins lui font mal. Par la suiiihaiicc [u'elle ressent, sa faute vit en elle. Elle n'en
a eu que de la douleur. Elle appartiendra pour toujours à Louis Hogard et elle ne sera jamais heureuse. Gomment n'a-t-elle pu le repousser? C'est inexplicable.
Qu'a pu devenir le fils Ponnier, depuis hier?
Il a suffi qu'elle le revoie pour le préférer. Si elle l'a raillé, d'abord, c'était pour obéir à son père et à sa mère, et parce qu'il se montrait timide. Eût-il parlé, immédiatement, en maître armé de sa force et du bon droit, elle aurait renié le choix de ses parents. Le^ soldat l'aurait affranchie de cette angoisse qui la tourmentait et l'a livrée à l'autre. Elle pense à ce dernier avec haine. Elle a horreur de lui avoir cédé. Elle voudrait, infiniment, savoir le fils Ponnier presque guéri du chagrin qu'elle lui a causé.
Tout cela lui fatigue la tète. Elle a besoin d'y voir clair et d'un guide. Elle se dit qu'elle pourrait descendre chez les Ponnier, leur demander conseil. Ah î comment pourraient-ils excuser sa faute ? Pourquoi leur fils n'a-t-il pas eu la hardiesse de Louis Hogard? L'aveu sérail facile, à présent.
« Mère! » s'écrie-t-elle.
D'en bas, la mère gronde :
c< Il va être six heures, tu peux pas descendre, fieffée lambine! »
Dans le miroir, où luit un coin de l'azur du
CHACUN*. SON DEVOIR. s:,
ieî, Marie aperçoit son cou abîmé et ses yeux listes aux cernes larges.
« Mère!... Je te prie que tu montes....
— Et moi, je te dis de venir en bas !
— Je voudrais te parler... ici....
— J'aime pas ton caprice, Marie!
— Mère!... J'ai trop à te dire.... Viens!...
— Vas-y voir de quoi il retourne, la mère.... — Ah! toi... pour ta fille....
— Elle pleure, je crois bien?
— Et quand elle pleurerait encore à -eaux!... Ah! Fauchon, tu nous donnerais bien
>us aux porcs, pour sauver ta Marie d'un nioulieron!... Tout pour elle, et le reste nous reienne !
— Monte, la mère, puisque tu le veux bien....
— Elle devrait avoir honte, ta fille, avec les onnes jambes qu'elle a, de me faire user les
miennes!...
— Je pars aux Frées, pour iimn comiite.
— A ton gré, Fauchon
La mère s'exclame, la-haut, de voir les irdes à terre et Marie, en chemise, à plat
-mtre sur son lit, la face dans l'oreiller pour
fouffer ses sanglots :
« Et pas vêtue î... Et quel carnaval tu nous
iiènes!...
— Ah! mère... je suis trop malheureuse!
— De quoi?
— De tout et de moi!
— Montre un peu ta figure, au lieu de te cacher et de tant gémir ! . . .
— Mère....
— Hélas! mon Jésus!... Ce pauvre cou que tu aSj ma fille!
— Le fils Ponnier est revenu cette nuit....
— C'est donc ce garnement....
— Je l'ai poussé à bout par mes mauvaises paroles. Ça, je peux le jurer!
— Mais, il a voulu t'étrangîer!
— Il n'y aurait que ça !
— Que dis-tu là?... Ah! Marie, regarde-moi, droit dans, mes yeux.... Seigneur!... Ce n'est point vrai... que toi!...
— Mère, sur ma tète et mon paradis, je suis fautive de rien.... L'homme est plus fort qu'une femme.... Et ce Louis Hogard, tu sais....
— Quoi?... Tu parles de Louis, et tantôt c'était du fils Ponnier.... Malheureuse!... Explique-toi.... Je suis prête à bien te croire : tu n'as point de vice, ma pauvre fille.... Dis bien toute la vérité à ta mère.... »
La voix plus douce apaise un peu Marie Fauchon. Elle narre les scènes de la nuit, tendre pour évoquer le fils Ponnier, farouche quand elle confesse l'acte de Louis Hogard, interdite, après, par l'hébétude silencieuse de sa mère.
Elle croit à de la pitié, à l'égale delà pitié qu eiie ressent pour elle-inôme, à cause de son trouble où elle cherche en vain une clarté. Quand elle avoue qu'elle n'aura jamais de bonheur sans le fils Ponnier, la mère l'interrompt rudement :
(( Tu n'es pas folle, dis? »
Marie se tait, son élan cassé. En elle, il y a la multitude d'idées confuses qui l'ont assaillie jusqu'à l'aube. Elle pleure, en quête d'une lide. Le visage de la mère s'est comme fermé. Le calcul paysan s'opère, à l'abri du front étroit, sourcilleux. Le regard ne livre que fi-oidonret dureté.
« Marie, ne s'agit plus de nigauder. . . . M'écoutes-tu seulement, dévergondée!
— Je t'écoute, mère.
— C'est que je serais encore femme à te laquer, tu sais!
— Puisque je lei-uulel
— Et tu fais mieux!... Des pleurnicheries, a ne mène à rien.... Ce qu'il faut, c'est que
ton père ignore toujours ta faute.
— Oui, mère.
— Et pour ça, n'y a que le moyen d*avancer les noces avec Louis.... Il n'aura qu'à pe.^er sur -es parents.... J'arrangerai la chose avec le -arçon.... Et tu peux te fier qu'il m'éront^ra?
— Si je suis malheureuse?
- Fallait pas U' laisser fuir. '
tu ne le seras point.... Ce qui commence mal, souvent tourne au mieux.... Quant à ce fils Ponnier, j'en veux plus entendre un mot, de ta sotte bouche!... Tu m'as comprise?
— Et pour ce que j'ai au cou, qu'est-ce qu'il faudra dire, si quelqu'un me demande?
— Je vais t'y mettre un morceau d'ouate et une serviette autour. Tu diras que tu as pris un coup d'air... comme c'était arrivé, d'une fois, à la Thérèse Gaulet, tu te rappelles?...
— Si le père....
— Ton père croit tout ce que je veux, le trop brave homme.... Et ça a été toujours pour sa meilleure paix.... Je vais donc t'attifer le cou comme j'ai dit, sacrée fille!... Et te faudra porter la tète un peu de coin, devant les bonnes gens. »
Jusque vers le soir, il y a eu des curieux pour s'informer de Marie Fauchon. Ils allaient à la ferme, nantis par Jarriot cadet d'un bon prétexte. Ils s'en revenaient, n'apportant ^ue la même nouvelle du torticolis dont la fille s'est trouvée souffrir à son réveil.
Elle a appris d'eux que Ghantorne prétend avoir vu le soldat descendre du train, à la halte, et qu'il n'avait point paru ensuite, chez ses parents. C'est tout ce qu'elle sait, de cette journée longue après une nuit interminable; et
elle le rumine sans fin, désespérée. Que Louis Flogard ait promis de hâter le mariage, elle n'en -ait gré à l'énergie de sa mère, ni au bon vouloir du garçon.
Aussi, quand il est venu, après souper, pour la courtiser, comme la veille, l'avant-veille, — elle n'avait en tête que le sort du fils Ponnier, et elle s'est refusée à sortir avec son amant.
Plus tard, la conversation languis^Mîi Ifnxdnf Jarriot cadet est venu en personne.
Marie a manqué défaillir, d'entendre le menuisier assurer que, du chef-lieu de canton, un facteur était arrivé, sur sa bicyclette, pour apporter une dépêche au maire, et qu'on a vu celui-ci, presque aussitôt, entrer chez les Ponnier.
La connaissance revient à Ponnier, par un bourdonnement étrange. Il croit à un murmure de feuillages.
Il est le tout petit enfant d'autrefois, à qui l'éteule picotait les jambes nues, lorsque, avec ses camarades, après les jeux, il mangeait sa tartine de pain et croquait sa pomme ou son morceau de sucre, assis au pied des six peupliers. Du ciel où leur cime oscille, tombe cette chanson du vent et des branches que Ponnier écoute, ravi, heureux, sans âge, hors de sa condition, loin de toute réalité. Marie Fauchon est cette gamine, ronde comme boule, qui hurle dès qu'on veut la porter et tette son pouce gauche, continuellement. Louis Hogard prétend commander à tous, par droit d'aînesse ; mais, il n'est pas le plus fort aux champs, ni le meilleur à l'école. Gaulet, qu'il appelait méchamment « louchon » et « la carotte », à cause de son regard bigle et de ses cheveux roux, l'a bien battu et lui a empli la bouche, de terre, pour se venger, en une seule fois, d'un lourd arriéré de tracasseries.
Tout à coup, Poiinier se découvre des cloques aux lèvres, et il ressent la pire soif. Son enfance est révolue, il y a beau temps. Il s'est « accordé » avec Marie Fauchon, avant de '( partir au service ». Le pauvre Gaulet est mort, en trois jours, d'un chaud et froid. Au retour du cimetière, quand on se reprenait à penser à soi, pour vaincre l'horrible vision du cercueil au fond de la fosse, Ponnier et Marie Fauchon convenaient que « deux ans passent vite ». Ils le disaient sans y croire beaucoup, chacun pour encourager l'autre et se prêcher la patience.
D'où vient que Ponnier éprouve une telle -oif, qu'il ait cette haleine rèche, le palais sec, -n feu?
De loin, d'extrêmement loin, on dirait, lui irrive une douleur sournoise. C'est à droite de -on front. Gela bat et fouille. A gauche, il sent vivre son œil, sous la paupière qu'il exerce à -on gré. De l'autre côté, au moindre mouveiient qu'il essaie, cela lui cuit, de môme lu'une coupure béante; et, au lieu de l'œil, -ous ses paupières, il lui semble y avoir un lou. L'oreille, auprès, et la joue, sont engourlies. Il a si peur, qu'il appelle, d'ir- " inarticulé.
(( Dieu soit loué!... M. le Major va être bien ontent! »
Ponnier a perçu l'exclamation heureuse, sans la comprendre. Il a entendu remuer une chaise. Des pas vifs ont glissé. Une main lui effleure l'épaule, et il reconnaît la même voix féminine qui vient de le surprendre :
« Mon enfant... mon pauvre petit... c'est la bonne sœur qui vous parle... ça va donc mieux, hein? »
11 croit rêver, quand la conscience lui renaît. Il voudrait se débattre. Ses bras lui refusent le service. Le crâne lui pèse, aie croire de plomb. Et il supporte cette soif, si atroce et intolérable qu'elle domine même son angoisse d'homme qui applique toute sa volonté à voir, à travers une ténèbre dont la cause mystérieuse l'épouvante.
<( A boire!.,. A boire!... » supplie-t-il.
Ce sont ses premiers mots distincts.
« Oui... je vais vous donner de la bonne tisane.... Surtout, il ne faudra pas bouger pour la boire.... Attendez que je verse.... N'essayez pas de vous soulever... à cause de votre pansement.... Je vous ferai boire.... Tout doucement, mon petit.... Voilà.... Pas, que c'est bien bon?... »
Le verre lui a heurté les dents. Il boit, avide, mal satisfait de ce liquide tiède et fade, tourmenté du plus fort désir d'apprendre où il est et pourquoi il s'y trouve.
« Ça va mieux?... C'est la bonne sœur qui vous parle.... Vous m'entendez bien?...
— Où que je suis?
— Vous êtes à l'hôpital, mon enfant.... Ce : l'est pas bien grave.... ».
11 est parvenu à hausser une de ses mains.
Ses doigts reconnaissaient, au toucher, de la
'oile, sur son front et en mentonnière, quand
•n lui a pris le poignet, très doucement, et
amené le bras, le long du corps.
De ses phalangettes qui tâtent, il perçoit la laine d'une couverture.
« 11 ne faut pas toucher à votre pansciin-ut... "est pour vous guérir bien vite.... Si vous le dérangiez, M. le Major ne serait pas content... t il me gronderait.... Vous ne voudriez pas lire gronder la bonne sœur qui vous soignei-a ien, vous verrez... comme une maman....
Ma sœur... qu'est-ce que j'ai... pour être
— M. It Major vous dira ça lui-même.... loi, je dois me taire,' même si je sais....
— Je voudrais y voir!... Otez-moi ce qu'on l'a mis sur les yeux, ma sœurî
— Quel petit impatient!... Justement, il mlut pas le retirer! Qu'est-ce que dirait 1. le Major? C'est qu'il .se fâcherait tout mcrol... Et il n'est pas commode, quand il s(»
— Ah! ma sœur... je veux voir!
— Calmez-vous.... Priez le bon Dieu qu'il vous envoie la paix, mon enfant, jusqu'à ce que M. le Major revienne.... Ça ne saurait tarder....
— Pourquoi qu'on m'empêche de voir clair, ma sœur?
— On ne veut pas vous empêcher de voir.... On vous soigne, mon enfant.... A condition de bien m'écouter, vous serez très vite guéri.... J'ai déjà beaucoup prié le bon Dieu pour vous.... Aussi, vous allez mieux... mieux qu'on ne pouvait l'espérer.... »
Par les coups qu'il y éprouve, la tête en feu de Ponnier est une forge allumée, retentissante. La douleur cogne, à droite. Elle cogne et cogne, sans trêve, dans l'orbite qui semble un gouffre et une fournaise, et contre la tempe. Vers la pommette, à droite aussi, une sensibilité de l'os, lancinante, irrite Ponnier.
« On ne peut pas me défendre de me servir de mes yeux! proteste-t-il.
— Mais personne ici ne vous veut de mal, mon enfant....
— Ma sœur... je ne dis pas.... Mais... je voudrais voir clair, enfin!... Si vous saviez, le mal que j'endure dans ma tête ! . . .
— M. le Major vous le fera passer.... Voulezvous un peu de tisane encore?
— Ah: nom de Dieu! votre sale tisane, quand je....
— Blasphémez pas le bon Dieu, mon enfant!... Il vous protège.... 11 vous guérira....
— On veut donc me rendre fou !
— Paix, mon ami.... Résignez-vous, mon enfant....
— A boire, ma sœur!... »
La religieuse s'empresse. Il boit; et c'est un répit. Elle le complimente de sa sages?»' ••'"•-livrée.
Pour l'exhorter à la persévérance, sans nommer Dieu de nouveau, elle parle d'un miracle obtenu par ses prières depuis la veilh'. Elle vante la douceur et l'habileté de « M. le Major ». Elle promet la guérison, le retour au pays. Elle s'exprime d'abondance, avant de choisir ses mots, d'une voix d'oraison, dont lu suavité adoucit le sens des phrases tirées, au hasard, de son cœur simple, charitable et mystique. Elle prêche au soldat la résignation vi l'espoir. Afin qu'il se croie moins seul, elle trouve à lui dire ceci :
« Et hier au soir... et <•<■ iiKitin avez eu la visite de votre capitaine...
Désormais, Ponnier ne l'entend plu
S'il pouvait, il suspendrait sa respuaiK.n, pour opposer à toute sollicitndr, jusqu'au secret de sa vie. A ces mots tre capi-
taine », l'inconnu de sa condition actuelle s'est évanoui brusquement : il s'est rappelé, en un bloc, tout ce qui l'a produite. Marie Fauchon, il l'a tuée, de ses mains. Il a fui, à travers champs, son meurtre et sa victime. Il a voulu mourir. Il a eu peur de la mort, lui qui l'a infligée. Il s'est trouvé, sans savoir comment, à la halte de Pochères-la-Yiette, où il est monté dans un train. Le jour poignail. Il en avait l'exécration. Il était torturé de faim, avec, à la bouche, un relent de l'eau-de-vie bue chez le père Chouette. Une seconde, il a terriblement haï ce vieux qui l'a fait boire et peutêtre, par là, poussé à son crime. Dans les rues de sa garnison, il a craint les gendarmes. Il rasait, du coude, les boutiques et les portes. Il est entré à la caserne en courant. Le premier qui lui ait parlé, c'est Majauret, le clairon. Ensuite, c'est Gharillon, le scribe. Il revoit le sergent-major furieux. 11 entend sa propre voix disant qu'il ne se rappelle plus rien. Et c'est le suprême avertissement du sous-officier, puis son entretien animé avec le capitaine, et l'étui à revolver, noir sur le mur, la rigoureuse envie d'en finir, le froid de la crosse dans la main, l'efTroi de tirer, l'épouvante du châtiment, plus forte, la détonation, une secousse dans le bras, un choc à la tête, l'engloutissement immédiat, total, jusqu'à ce réveil, ici, à l'hôpital....
L'idée fixe de Ponnier est que « tout va re- (^ommencer ». Aprement, ardemment, désespolaent, il aspire a une souffrance triple, décuple, infinie, telle que la faiblesse qui le paralyse a soit précipitée et qu'il meure, enfin, pour luder les conséquences de cette antithèse tragique :
« Marie Fauchon est morte et je me suis ratr. »
Il n'a aucune notion de la durée. Il ne sait s'il a dormi ou relève d'un évanouissement. D'ouïr des voix ranime tout ta coup sa volonté de taire, coûte que coûte, le drame issu de ses mains et la cause de son expiation avortée.
A part son souffle, qu'il n «-^i iiKHnr u.urêter, il ne livrera rien de lui-même, par un i,^este ni une plainte. On fera de lui ce qu'on voudra. II reconnaît, aux propos, qu'il doit y avoir là, à son chevet, la religieuse, le major à trois galons, l'aide-major, et l'auxiliaire, peutêtre : un étudiant qu'il a eu pour voisin de lit, à son arrivée au régiment, et pour''"""""""! d'escouade, à l'école du soldat.
« Le pouls est aussi bon qu'il peut l'être.
— La fièvre est tombée.
— Alors, ma sœur,. vous dites qu'il a parlé?
— Et bien parlé, M. le Major!... Sans dé-
lire!... Et il a bu deux bonnes fois de sa tisane!...
— On pourrait, en tout cas, sans toucher au pansement même, lui découvrir l'œil gauche?
— Évidemment.... Ce n'est qu'une bande libre... ».
La sensation de fraîcheur qui flatte ses paupières, est délicieuse à Ponnier. Il ne les remue pas d'une ligne, par un prodige de sa volonté, dissimulatrice. L'œil discerne une lueur rosée, à travers la membrane. Un léger bruissement de pas qui s'éloignent de sa couche et un chuchotement, avertissent Ponnier de redoubler de prudence. Il grince des dents pour ne pas crier, tant, soudain, la douleur a grandi, étendue à toute sa tête lourde.
« Eh bien! mon enfant?... Vous ne dites rien à la bonne sœur?... Youlez-vous boire un peu!... » *
Il ne répond rien. Il se dit que la religieuse pourrait persévérer, des heures, sans obtenir plus de lui. Elle insiste et, peu après, le délaissant :
« Pour moi, M. le Major, ce serait la réaction... le sommeil qui répare....
— Merci, ma sœur, vous êtes bien bonne ; mais, ça, c'est de la médecine....
— Ce que j'en disais, M. Je Major, n'étail bien st^r pas pour vous apprendre,
CFÏACUN SON DEVOIR.
— Vous fâchez pas, ma sœur.... N'empêche qii un malade pareil, qu'on a ramené de loin plutôt... on voudrait lui voir remuer les pali- . Knfin, puisqu'il vous a parlé, ma sœur....
— Gomme je lo di^nis ;i M. !.• Majoi' : >;iiis délirer! »
Le désir de voir linirait par vaincre la précaution de Ponnier.
Il entend que quelqu'un entre.
(c Mon capitaine, je crois maintenant que nous sauverons votre homme! » annqnc*^ Ir médecin-major.
Plus que jamais, le malade a peur d« ^' trahir, si c'est son capitaine qîii est là. Les médecins renseignent à voix basse l'arrivant. Il exprime sa gratitude de leur réussite presque inespérée. La conversation échappe au malade. Il tend ses facultés pour la saisir. Elle cesse. ^n lui touche un poignet. On s'éloigne de lui. Je n'y comprends rien.... Vn bon sujet.... Il a dû avoir quelque histoire... une rixe... Tout de même, qu'il ait vouhi ><• luf: me l'explique pas.... »
'! ('St bien la voix de son capitaine : Ponnier -0 roidit dans une immobilité de cadavn*.
La religieuse intervient :
Mon capitaine, je lui ait dit que vous M'wr. vdiii !•• \Mii., . fl ' I paru bien route
De sa part, ce n'est pas un mensonge : elle attribue au malade une émotion qui- paie l'officier de ses démarches bienveillantes.
« Merci, ma sœur, » répond le capitaine.
Il ajoute que l'homme vaut qu'on lui témoigne de l'intérêt et, s'adressant au médecinmajor :
« Mon cher docteur, qu'est-ce que je vais dire à cette brave femme qui attend?... Elle doit être au bout de sa patience, telle que je l'ai laissée.
— C'est très délicat.... Une secousse forte pourrait compromettre le résultat obtenu.
— J'ai eu beaucoup de peine, comme je vous l'expliquais, à la retenir en bas.... »
Ponnier écoute, dans une exaltation croissante et dans l'effroi de se trahir, avant d'être sûr qu'il ne se trompe pas.
Le capitaine continue :
« C'est une paysanne têtue.... L'accent dont elle me disait : faudrait être des sauvages, pour empêcher une mère de voir son petit....
— Ma mère ! . . . Je veux voir ma mère l » s'écrie Ponnier.
La certitude l'a délivré de toute contrainte. L'œil hagard sur le groupe des chefs et de la religieuse accourus, il répète son désir, il appelle sa mère, il supplie son capitaine, les médecins, de permettre qu'elle vienne.
« Allons... du repos... pas de mouvement... on va vous la chercher, votre mère!
— Maman!... Maman!... » gémit Ponnier. et il promet, pleurant, de ne plus bouger, — pourvu qu'il la voie!
Ils ne peuvent imaginer quelle frénésie le transporte : il va savoir, enfin, sortir de son ignorance, plus cruelle que le martyre physique! Et ils prétendent à le calmer : la bonne sœur, de ses mots de miel; les officiers, en hommes qui voudraient paraître fermes.
« Ma mère!... Ma mère! » sanglote le blessé.
Par 1^ répétition, cela tourne au hurlement d'animal forcé, qui s'accule, entre un danger et le trou où sa femelle allaite la portée.
Des sabots claquent, trébuchent, dont .•• bruit croît; puis, c'est un souffle, des mots, que Ponnier distingue. Alors, il appelle, de toute sa force, jusqu'à ce que la voix lui manque, dès qu'une autre voix réplique, bêlante, grêle, désespérée :
« Me - ' ' V- ■• r-î-:-v •■■'" ""• '-*'là!... ))
La face malheureuse, avec les lèvres qui vibrent et l'œil dèniesurément ouvert 'i
d'eau, un superstitieux respect de la figurée par les linges, un coin de toile gommée, jaune, débordant sur le sourcil gauche, — — ■♦-•;» ' •: bord du ^"^ t-i-" ••« '♦••■•'m.t
« Mère!... Ah! mère!...
— Mon pauvre gars!... Mon petit!... »
Elle étouffe, de voir quelle chair lamentable il est devenu. La religieuse accourt, la soutient, tandis qu'elle s'affaisse sur les genoux.
Alors, les mains frémissantes de son fils dans ses mains qui tremblent comme tout son être, elle exprime sa mortelle angoisse :
c( Tu as donc voulu te détruire, mon petit!... Toi!... Toi!... Tu n'as donc pas pensé à ton père et à moi!... Si tu le voyais, lui!... El hier, à la nuit, quand c'est que le maire est venu chez nous... tu nous aurais vus, à cette nouvelle qu'il nous apportait!... Ah! pourquoi que tu as fait ça?... On était... tels deux souches... à ne causer ni bouger... à nous dire pourquoi tu nous faisais cette misère.... Tu n'as donc point pensé à nous?... Mon pauvre petit!...
— Mère!... Mère!...
— Oui... me voilà.... Quoi, mon tout petit?
— Approche, mère.... Ma bonne sœur, je veux parler à ma mère....
— Oui.... Otez-vous, ma sœur!... Vous l'entendez bien, pourtant!... Il ne veut que moi, à écouter ce qu'il dira....
— C'est ça, mère....
— Dis, mon gars?... La sœur est partie.
— Personne peut nous espionner, mère ?
— Personne, mon pauvre petit... ».
Elle épie la religieuse, le capitaine, les médecins. Et elle les adjure, hurlante :
« Reculez-vous donc, pour l'amour de Dieu ! . . . Il se meurt, de ce qu'il veut me dire... et qui n'est que pour sa mère î »
Ils reculent vers un coin, puis sortent de la chambre, poussés par l'accent farouche, l'auguste douleur qui font de la paysanne, la Maternité défensive et sacrée.
« Alors, quoi, pauvre mignot de iiiu! ^ Disr. .. Dis à ta mère?... »
Attendant qu'il se prononce, elle sue la peur, avec sa tendresse prête à vaincre l'impossible, ses vieilles mains noueuses, moites, froides, affairées le long des mains chaudes et des bras inertes. Elle ne respire pas, pour qu'il y ait plus de silence. Le malade, enfin, questionne, et ce n'est qu'un souffle .
— Mère... tu n'as rien dit a personne?
— Qu'est-ce que j'aurais dit, grand Dieu!
— De chez nous, mère?
— De chez nous?... Explique-toi mieu.x, mon petit?... Tu me fais tort, de craindre ainsi!
— Tu n'as rien dit... du pays, mère?
— Du pays?
— Approche-toi.... Encore.... J'* i inA bouche contre ton oreille....
1 1. M voilà haussée à bout....
— Mère.... La Marie Fauchon?...
~ Ah! c'est pour elle, ainsi!... On s'en doutait, moi et ton père.... La gueuse de fille!...
— Mère.... Ma pauvre Marie... elle est bien morte?
— Morte?... Elle?... Que non pas!... Ah! elle aurait autant bien fait, en vérité, que de t'amener où je te trouve, mon pauvre petit!
— Elle n'est point morte?
— Eh! non, puisque je te le dis!
— Et... on ne sait rien?
— Y avait donc à savoir?
— Tu me caches rien, mère?
— Rien.
— ïu en jurerais ?
— Par le bon Dieu !
— Ah! tant mieux, mère.... Tant mieux!... Je veux bien guérir maintenant!...
— Mon gars!....
— Ah! oui... bise-moi, mère!... )> Gomme il est immobile tout à coup, sous les
baisers, et muet aux appels dont elle le caresse, la mère se relève et crie, à se déchirer la gorge :
« Au secours!... Il va point passer. Seigneur!... Au secours!... »
Elle refuse, brutale, l'aide qu'on veut lui prêter, de la voir livide et qui chancelle; et, montrant le blessé :
H Sauvez-le! » supplie-t-elle, sa faiblesse vaincue par un prodige de vaillance.
11 dure jusqu'à ce que le médecin-major ait déj^larè :
<( Ce tiesi rien, ma bonne dame.... »
Alors seulement, elle demande (ju'on lui duune une chaise et du vinaigre : — mv h\ cervelle lui « tourne dans la tête ».
ÏX
La mère est partie, rappelée par le père, malade, et à cause de la dépense : l'hôtel, c'est coûteux pour tous; mais, on y « saigne » le villageois, plus que nul autre. Elle s'est tant plainte de débourser continuellement, que son fils l'a engagée au retour. Elle n'a pas eu le courage d'apprendre à Ponnier qu'il a perdu l'œil droit. Elle espérait aussi une erreur du médecin, malgré ses trois galons.
Cependant, elle avait trop ressa,ssé, pour ne pas alarmer le patient :
« Si fallait que tu te soyes abîmé l'œil, mon pauvre petit! )>
Taciturne à l'hôpital plu? encore qu'à la chambrée, Ponnier répond à peine aux questions et il se garde d'en poser. Il n'a pas osé interroger le médecin-major, ni même 1' « auxiliaire » qu'il a eu pour voisin de lit, et pour compagnon d'exercice à l'école du soldat.
Un jour que la religieuse lui avait apporté un pot de lait, en cachette, afin de le prédisposer à entendre la louange de Dieu et de la
CllAt.L > ou-N DEVOIR. 107
■ .-.- . 11 a .|aestioiiné la brave femiiu . |.ai our- ; ise, en victime avertie de son lot :
Vlors, ma sœur, jamais on me guérira tout iaii?
— Ehî si, mon enfant.... Mais, pour des i racles, y a encore que le bon Dieu qui en lisse faire.... On vous guérira tout à fait.... '^st déjà beau que M. le Major ait pu "is tirer, comme vous voilà, d'où vous
Lui reprochant, maternelle et douce, d'avoir squé la damnation de son âme par le suide, elle en était venue à lui révéler qu'il tait crevé l'œil droit. C'était encore un bienit de la Providence, disait-elle, que la balle it dévié sur l'arcade sourcilière, au lieu atteindre le cerveau.
(( Vous fallait-il une grande peine, mon enfant, •ur vouloir vous détruire.... »
11 a fait l'endormi, pour celer son effroi à la ligieuse et, sans éclater en blasphèmes, subir marmottage des prières dites à son intention. •pui^. la môme idée fixe le sollicite : le voilà
11 mcUitc sur un état dont il voudrait prévoir .utes les conséquences. La mort, l'enfer, lui iraissent enviables, comparés à ce que la vie li sera, privé d'un œil. Et quel aspect aura-
' —-^ pansem-^''' '''•"'' ^.^ ..i.-.ît^ i,.; Wm et
bat de fièvre, à la pommette. Au lieu de l'organe, il doit y avoir un trou.
Dès sa jeunesse, son destin va être d'exciter la répulsion ou la pitié. Il sera l'épouvantail dont on menace l'enfant grondé.
Pour touSj.Ponnier demeurera celui qui a voulu mourir. Après la fin de ses parents, viendra pour lui la solitude; car nulle fille ou femme dignes du mariage, n'accepterait de s'unir à lui. Et c'est, en outre, l'attache forcée au village, parce que l'existence, partout ailleurs, serait plus dure à l'infirme.
Il n'y a pas longtemps, par voie de l'ordre, on demandait des volontaires pour le Maroc. Que n'a-t-il tenté de se proposer encore au colonel, au lieu de ce retour à Gloire-Saint- Blaise, comme un fou, sous l'impulsion de son immense douleur d'amoureux trahi! Quand il y a à se battre, et au loin, on oubhe vite. Plus tard, peut-être Marie Fauchon aurait-elle bien regretté sa trahison? Il aurait rapporté au village un cœur neuf, l'orgueil d'avoir tenu campagne et senti la brûlure du fusil, cent histoires sur l'Afrique et la guerre!
Mieux que ce bonhomme Tarrin qui exigeait que les enfants l'appelassent « le père Chéchia », — quand il leur racontait ses exploits contre les Kroumirs, ou les méfaits du simoun, les nuages de sauterelles, le désert rouge, les
;icals, le lion, — il aurait causé l'admiration.
Depuis longtemps, l'ancien spahi repose au i lUietière de Gloire-Saint-Blaise. On parle toujours de lui, et jusqu'au chef-lieu où, le dernier 14 juillet qu'il ait vécu, il a encore assisté à la revue des troupes et au banquet des vétérans....
Ou bien, Ponnier aurait pu mourir là-bas. Tout eût été fini pour lui ; et son souvenir eût •'ccablé Marie Fauchon.
Autant il l'a plainte, pleurée, quand il s'en
oyait l'assassin, autant il la hait, sauve de
toute flétrissure qui eût marqué sa faute envers
lui. Elle l'a repoussé, nargué, exaspéré, elle
-t indemne; et il est un borgne! Jusqu'au
■rnier souffle, pour l'avoir trop aimée, il sera un pauvre, pauvre bougre, la figure déchiquetée, le cœur en lambeaux.
Parfois, à l'élan de ses mains crispées, il mesure qu'elle expierait sur l'heure son crime irréparable, serait-elle devant lui; — et il arracherait ensuite son pansement, pour
happer à l'horreur de vivre! Mais il songe,
!i retour, que ses vieux ont eu assez de
iiagrin, par son fait, et que sa mère a voulu tju'il jurât de ne plus attenter à ses jours. \insi, il lui faudra donc être malheureux,
oûte que coûte.... Ah! pourquoi être né! Le père lui écpt les nouvelles du pays,
no CHACUN SON DEVOIR.
comme il l'avait demandé à sa mère, au moment des adieux. Il sait que le curé a publié la promesse de mariage entre Marie Fauchon et Louis Hogard, et qu' « ils sont affichés à la mairie ».
Elle va se marier. Elle sera tranquille; peutêtre heureuse? Il en sera le témoin; et, solitaire, triste,' maladroit de par son infirmité, la dérision des gamins cruels.... Enfin, toujours, toujours, il portera au visage l'opprobre de son suicide manqué!
Car, c'est une « désertion ». Le mot est du colonel, qui l'a employé dans un ordre aux troupes. 11 y disait, ensuite, que le pays, plus que jamais, compte sur tous ses enfants et que l'acte de Ponnier était d'un mauvais soldat.
Le reproche pèse sur le malade. 11 lui a fallu toute sa volonté, pour taire sa lamentable histoire à son capitaine chargé de lui lire la phrase du rapport qui le jugeait.
(( Je suis assez puni à présent, mon capitaine, » a-t-il murmuré.*
Pour prévenir toute interrogation de l'officier que son accent avait ému et qui s'était pris à le plaindre, il avait ajouté :
« Vous ne pouvez pas savoir, mon capitaine.... Le colonel non plus... ni personne.... Y a que moi, vous comprenez.... Je dirais ce que j'ai enduré pour vouloir mourir, ahî ou
ne croirait pas... et ça n'empêcherait pas les reproches.... J'ai qu'à 'me taire, alors... »
La bonne sœur qui le soigne essaie de le ramener à Dieu. Elle parle la langue simple et [)aysanne dont us^e Ponnier. Entre eux, la terre devrait être un lien puissant. A cause 'le leur race semblable, l'idée de la Provilence les éloigne l'un de l'autre. Tandis que i religieuse évoque la divine bonté, la céleste rotection, Ponnier, qui n'ose contredire, se ipmande pourquoi, n'ayant jamais nui à per- ')nne, il est frappé pour toute sa vie. Y a-t-il iu Dieu, qui écrase de malheur un innocent it'jà malheureux sans avoir mérité de l'être? a Ma sœur, je voudrais tâcher de reposer, » lit-il, lorsqu'il sent la patience lui manquer. Les pires injustices du sort qu'il ait vues, lui iraissent moins iniques, comparées à l'exisnce qui lui est promise, tandis que la destinée •j Marie Fauchon sera paisible, heureuse. « Et elle est cause de tout! »
Un moment, il a eu l'idée de demander lison à Louis Hogard. Et il prévoyait le soulai^tjment qu'il tirerait d'une rixe, à punir son rival heureux, à le marquer, au su de tout le liage, d'une humiliation indélébile. Sa conience ne lui reproche plus qu'il aurait pu rangler Mario Fauchon. Il est sincère quand il accuse, incrimine Louis Hogard et s'absout.
Son bon droit, sa fidèle tendresse, qui éclatent contre leur duplicité, l'arment d'une force qu'il sent prête à l'œuvre, dans ses poings.
Cependant, Louis Hogard pourra répondre à une provocation :
(( Faudrait être bien lâche pour se battre avec toi.... Tu aurais tes deux yeux comme tout le monde, que je n'aurais pas attendu ton heure, pour régler notre compte! »
Le pauvre Ponnier assistera au bonheur de ceux qui auront fait sa vie tellement misérable et noire! Et il ne pourra rien contre eux; et il sera un paria, dans son village.
Cette amertume devait encore s'accroître. Il allait mieux, sa plaie moins sensible, et il s'accoutumait, de jour en jour, à son infirmité. Son capitaine revint le voir et, cette fois, pour lui annoncer sa mise en prévention de Conseil de Guerre.
« J'ai donc pas assez de misère, mon capitaine! ))
L'officier avait tenté l'impossible pour lui épargner cette épreuve.
« J'espère que nous arriverons à vous sortir de là, Ponnier.... Yous êtes assez puni, d'avoir perdu un œil.... Mais le code militaire oblige à vous poursuivre pour mutilation volontaire.... Les juges vous écouteront avec bienveillance,
fJfACUN SON DEVOrri. \i:,
-- .'JUS pailcz eu toute l'raucliisc le dirai lo
bon soldat que vous étiez avant cette faute...
— Alors, on va me mettre eu prison '
— Non... vous attendrez ici, dans (««ili' chambre, votre procès....
— Mais, enfin, je n'ai fait de mal qu'à moi, mon capitaine !
— Ponnier... vous avez enlevé un bon soldat i la France.... C'est de quoi vous devez répondre devant l'armée... ».
Dès l'ouverture de l'instrucliuii, rouuni nil rassuré par le ton de l'officier de police judi- ' iaire et il vida son pauvre cœur, oubliant le mal qu'on lui avait infligé, pour ne plus que se défendre d'avoir cherché autre chose que la mort, en se tirant cette balle qui lui a crevé
« Si je de\ais cirr C(»li(iaiiilic. je ur Uic maii-
luerais pas une seconde fois », avait-il déluré.
Sur ses antécedeuts favorables, le lémoi- -uage de ses chefs, celui du maire de Gloire- -lint-Blaise rapportant la douleur de Marie l'auchon et qu'elle se donnait [)our « fautive de
►ut ce mal venu au fils Ponnier qu'ell ^•-
! liait bien haut et estimerait toujourl'accusation abandonna les poursuites, le soldat '•onnier n'ayant, de toute évidence, jamais , .1,1.1 ^.. .:,.n<fi-.nn' :*i >r< ()l)liîîations de service.
Maintenant, il occupe un lit de la salle commune, au lieu de sa chambre gardée par un planton. Quelques-uns des [hospitalisés auraient voulu connaître l'histoire de Ponnier. Son silence les a découragés.
Pour fuir l'obsession du lendemain, ne plus penser, il a sollicité des besognes. Elles ne l'empêchaient pas d'entendre des propos de malades joyeux qui se flattaient d'avoir associé le service de Santé à leur envie d'un long séjour au foyer familial, en congé de convalescence.
Certains croyaient devoir exprirner à Ponnier leur sympathie ; et ils lui disaient :
« C'est pas comme toi, mon pauvre vieux : tu es ici pour un motif sérieux.... Et ça doit guère être rigolo.... »
Il est enfin parvenu à éviter ces froissements. Dès la visite médicale et les soins reçus, il va travailler avec le jardinier. C'est un homme proche de la cinquantaine, chargé d'enfants, avare de ses paroles, qui exerce l'horticulture comme un sacerdoce. A son côté, le labeur est actif et silencieux. Il remercie son aide, d'un coup de vin pris à son litre, et, au soir de la journée, d'un rude souhait de bon sommeil.
Pour assurer à Ponnier l'avantage de la protection des religieuses, il le leur délègue, avec des brassées de fleurs cueillies pour l'ornement de la chapelle. Quelquefois, la commission vaut
CHACUN SON DEVOIR. llô
au malade d'être entraîné à la cuisine. On lui donne un fruit ou quelque dessert de crème fraîche. 11 accepte surtout dans l'esprit de favoriser la continuation de ses services au jardin, où il s'isole des autres et de lui-même.
Le printemps a passé de la sorte pour Ponnier. Il s'est habitué à sa condition précaire. Elle empire tout à coup, moralement, sur cet avis que lui adresse le médecin-major :
c( Maintenant, vous êtes guéri, Ponnier.... Nous allons vous laisser en subsistance ici, jusqu'à la réunion du conseil de réforme.... »
La perspective de la libération l'abat si visiblement que le docteur croit devoir ajouter :
(( Je suppose que vous n'irez pas recommencer vos bêtises chez vous?
— Non, M. le Major.
— Ce serait une mauvaise manière de reconnaître les soins que vous avez reçus.... Je pourrais vous rendre, dès aujourd'hui, à votre compagnie, pour y attendre votre mise en réforme....
— Oh! non, M. le Major!
— Vous serez plus tranquille chez nous, natun^Uement.... Alors, c'est entendu?... Vous me promettez d'attendre patiemment?
— Je vous le jure, M. le Major! >>
Au pansement, on avait substitué un bandeau 'è^^er; aujourd'hui, on supprime le dernier linge.
Ponuier s'est enfui, laissant là 'l'infirmier stupéfait par ce bond d'animal qui rompt une entrave.
Il aurait voulu voir immédiatement son visage, et il y répugne, par épouvante. Un homme qu'il croise dans l'escalier, ne le reconnaît qu'après une hésitation et pour lui dire :
(( Ah! mon pauvre vieux! )>
Dehors, l'air qui flatte sa peau nue, au front, sur la tempe et la joue droites, lui semble d'une douceur fraîche incomparable. Il éprouve un léger chatouillement qu'elle apaisait un peu. Il peut bouger la paupièrer supérieure. Celle d'en bas lui paraît collée. En abaissant l'autre dessus, il éprouve un picotement produit par les cils, en un seul point.
(( Yoilà comme je serai toute ma vie ! « déplore-t-il, avant de connaître l'aspect de sa face.
Soit résignation de philosophe à qui le fait accompli n'inspire pas un mot, soit discrète et profonde pitié, le jardinier accueille son aide sans lui marquer la moindre surprise :
(( Mon garçon, on va voir au potager pour la salade : elle se perdrait, si on ne la repiquait.... En plus, il pourrait y avoir de la grosse pluie qui nous économiserait un arrosage.
-^ C'est vrai qu'on pourrnit avoir de la pluie*
— Tu trouveras un plantoir et la mUnne aux boutures, dans le débarras.
— Compris. »
Dans ce hangar où il a souvent pris et rangé les outils, Ponnier croit découvrir un morceau de miroir, en forme de triangle curviligne sur deux côtés, droit quant au troisième, maintenu contre la paroi de planches, près de la porte, par quatre clous en équerre, rouilles. Il s'est bien des fois arrêté devant ce débris de glace. Maintenant, c'est comme s'il en apprenait l'existence; et il attend, partagé entre la curiosité et la peur de se voir.
« Autant tout de suite... et que je sache à quoi m'en tenir... » murmure-t-îl.
La révél^tioil est atroce. Ponnier n'a que des larmes, à cause de ce trou sanguinolent sur quoi bat sa paupière, et de cette cicatrice en étoile. violacée, qui plisse la chair à l'endroit de la pommette et lui remonte la commissure des lèvres.
Auprès de ce qu'il est a pour toute sa vie », il a la vision rose, blanche, ronde, du visage clair, plein, frais, de Marie Fauchon. Et il pleure sur elle, sur lui, sur les disgraciés de toute la terre et ceux que la fortune y comble, — dans Il 11 sentiment d'irrémédiable détresse, d'abandon définitif, qui ne juge plus.
« Et alors. PomiirM'?... On n'y |)«'n<r' plii<. ;i ma salade?
Le jardinier lui a parlé, avant de l'avoir aperçu. Au sanglot qui lui répond, le brave homme accourt. Ponnier est droit, le cou tendu vers le morceau de miroir qae son haleine couvre de buée.
« Y a que le travail pour consoler de la misère.... Viens, mon garçon.... »
Ponnier se jette dans les bras du jardinier et pleure, pleure....
Faute de trouver une phrase capable d'apaiser une telle peine, celui-ci courbe sur son épaule le front de Ponnier et lui tapote le bras, affectueusement.
Enfin, il prononce ces mots, avec un douloureux embarras :
« Te désole pas.... On s'habitue à pire que tu as.... On s'habitue à tout.... Tu as toujours un œil de bon, pas vrai?... Et pour le reste, mon garçon, tu ne manqueras d'en voir qui ne te vaudront point.
— Ah! vous me dites ça....
— Je te dis la vérité. »
Les larmes de Ponnier redoublent, au souvenir de Marie Fauchon et à l'idée qu'il lui fera horreur, par ce visage qu'il voudrait cacher Dieu sait où, enfouir, rendre à. la mort, pour qu'elle en achève la destruction.
Admis à la réforme, Ponnier est retourné à la caserne pour se faire désarmer. Il a remis son fusil avec les accessoires au chef-armurier. En échange de son équipement et de ses effets militaires, il a retrouvé ses hardes de recrue. Cette blouse déteinte, ce gilet, son pantalon à larges pièces au fond et aux genoux, les sabots percés dans lesquels il avait fait la route par lésine, — ils l'ont ému jusqu'au cœur de la conscience.
Le paquet à l'aisselle, il voit son village, tous ceux de Gloire-Saint-Blaise, son passé, depuis l'enfance jusqu'à l'éclosion de son bel amour, et l'avenir à quoi il va, désespéré.
c( Ponnier, passez au bureau : le capitaine veut vous parler. »
C'est Charillon, le scribe, nommé caporal, qui est venu l'avertir, au magasin d'habillement de la compagnie.
« Tout de suite? demande Ponnier.
— Bien sur!... Vous mettrez vos effets de civil après.... "
Il n'entend pas le garde-magasin le plaindre
de son aspect, ni Gharillon prétendre qu'il préférerait la mort, à l'horreur de montrer un tel
Dans le bureau du sergent-major, il. est saisi d'un tremblement. Il y est seul, comme en ce jour qu'il a voulu mourir. Les choses l'étonnent, d'être là, pareilles. Au mur, près de l'armoire, ce clou, c'est celui qui supportait, par la courroie, l'étui d'où il a sorti le revolver pour se tuer.
c( Ah! \ous voilà, Ponnier....
— Mon capitaine....
— Asseyez-vous et causons.... Ahî vous vous êtes arrangé, mon ami!... Mais, laissons ça de côté, puisque rien ne changerait ce qui est.... J'ai voulu vous parler, avant de vous laisser partir.... Quand vous avez commis cette bêtise... de vous abîmer... j'allais faire de vous un caporal, Ponnier.... J'ai tout fait pour vous épargner le conseil de guerre....
— Oui, mon capitaine.... Et je vous suis bien reconnaissant....
— Je tiens à vous répéter... pour que vous en emportiez le souvenir chez vous... que vous n'aviez pas le droit de mort sur vous.... Celui qui se tue était un lâche : on appartient d'abord à la France!... On passe après elle!... Moins que jamais, en ce moment, il n'est permis de diminuer d'un seul homme notre effectif armé..;.
Vous comprendrez, un jour, pourquoi je vous dis eu, Ponnier.... Vous le comprendrez peutêtre plus tôt que je ne le crois moi-même.... »
Une singulière puissance dans le ton, une fermeté presque offensive de l'attitude, le regard droit du chef, ont accentué ces mots, accru leur sens. Ils ne quitteront jamais la mémoire de Ponnier.
delà doit être apparu au capitaine. Aussitôt, il i)arle avec douceur et bienveillance, en homme qui, dans le métier des armes, aime son rôle de guide et de soutien moral du soldat :
a Pensez quelquefois à moi, chez vous.... Ne faites jamais une chose qui m'aurait déplu.... Vous avez commis une très grande faute en vous mutilant.... Elle aurait été pire, si vous étiez mort, Ponnier!... Pour la racheter, ayez le courage d'en supporter toutes les conséquen- (t's.... Soyez un brave homme, un bon citoyen....
— Oui, mon capitaine.
— Et si, un jour, le découragement vous prenait, dites-vous, mon ami, que votre capitaine... qui se connaît en hommes... aurait aimé à faire campajzne avec un garçon comme
. Allons : au revoir et meilleure chance ! - A vous pareillement, mon capitaine.... Et j(,' regrette bien....
— Aimer le travail, n- pis ])oire d'alcool,
faire des enfants quand on est e^ pleine force, c'est servir la France, Ponnier : vous pouvez encore beaucoup pour elle. »
Plus d'une fois, rentré à Gloire-Saint-Blaise, il avait songé à cette scène. Elle primait le souvenir des rencontres à la chambrée ou par les couloirs, pendant son dernier passage à la caserne. Gharillon, le scribe, fier de ses deux galons rouges tout neufs, ne l'avait plus tutoyé. Majauret, le clairon, cordial et peu réfléchi, à son habitude, lui avait dit :
« Alors, comme ça, mon vieux, t'as pas honte de laisser les amis au port d'arme, w
Peut-être avait-il trahi quelle gêne morale lui causait son infirmité ? Louis Edme, le chemineau, le « libertaire » de l'escouade, celui qui, des mois d'obéissance acceptée, en perdait le bénéfice par des accès d'insoumission qu'il appelait ses « crises d'air », — un besoin subit de coucher une ou deux nuits dehors, à son gré, et de ne répondre à aucun ordre, durant vingt-quatre ou quarante-huit heures, — celuilà avait simplement demandé à Ponnier, tout bas, avec bonté :
(( Au moins, tu n'en souffres plus, de ton œil ? »
Et il lui avait offert son secours de gueux, à l'occasion :
(( Des fois que tu serais pas heureux chez
toi, tu pourrais me récrire.... Je suis pas donneur d'avis, de ma nature.... Mais j'ai tant vu, depuis que je roule aux vents des routes, que je peux être de bon conseil pour celui qui a mon rstime.... »
Ponnier n'avait accepté ni refusé. Dans la sienne, la forte main de l'autre avait frémi. Sur son regard, celui du nomade avait pesé, pour garantir le sérieux de sa promesse faite par exception. Ce trait d'une solidarité avare de se répandre, autant qu'il eût surpris Ponnier, ne l'avait pas impressionné comme l'attitude et les propos du capitaine.
Inactif chez ses parents, taciturne, reclus pour soustraire à la curiosité le dégât^ de son visage et ne risquer la rencontre de Marie Fauchon, de Louis Hogard, surtout, qui la lui avait volée, ou desFauchon, le père et la mère, âpres aux écus, qui avaient fomenté le mariage coupable de leur fille, — souvent, Ponnier pensait aux paroles de l'officier afin de découvrir une raison à leur ton prophétique :
« En ce moment moins que jamais, entendezvous, il n'est permis de diminuer d'un seul homme, l'effectif. . . . Vous me comprendrez peut- Mre plus tôt que je ne le crois moi-même.... »
Les hommes disaient, entre eux, que le capitaine, breveté de l'École de Guerre, et qui cédait son commandement, parfois, pour remplir
des missions, était « un type calé », un « poilu épatant », « toujours à travailler sur des grandes caries ou à écrire », et « qui ne craignait colo- ]iel ni personne, sur le service en campagne ».
Tout cela revenait à l'esprit de Ponnier, pour ajouter aux mots souvenus qui l'intriguaient. La tète lui fatiguait vite et, afin de chasser l'obsession, il se disait, haussant les épaules :
« Bah! qu'est-ce que ca peut me fiche, à présent? »
Sa mère, — à force de patience, la bonne et madrée femme ! — avait réussi à le convaincre de ne « bouder le soleil » ni la « compagnie des chrétiens » :
c( Tu peux pas vivre toujours comme un loup... loin du monde.... Sais-tu bien qu'au pays, on te croit beaucoup plus mal garçon que tu es?... Montre-leur, si tu n'as plus qu'un œil pour les droit regarder et conduire ton ouvrage... que, du moins, tu t'en sers hardiment bien! »
Elle avait habilement manœuvré : n'eùt-il dépendu d'autre vouloir, après le sien et celui de Marie Fauchon, la femme de Louis Hogard serait venue s'humilier devant Ponnier, pour obtenir une entente honorable entre son ancien fiancé et son mari.
La mère avait supporté que son fils refusât, appuyé du père, au nom de « l'orgueil propre
CHACUN SON DEVOIFi. l-^-'
;i t lia. iiii ». Elle connaissait le rôle du temps sur ces sortes de blessures. Elle tint avoir beaucoup obtenu, lorsque le borgne affronta le labeur aux champs, puis la société, les dimanches, devant l'atelier de Jarriot cadet, le menuisier, sur la place de l'église, à l'heure des vêpres, ou au jeu de quilles, chez Boutin Jules, à l'enseigne de Y Epi qui hoit^ à mi-distance des Frées, en bordure de route.
De^ la terre, surtout, obscurément, parce qu'elle est saine, prodigue de rendre à l'homme ce qu'il lui verse de sa vie en labeur, — de la terre, montait vers le fils Ponùier un conseil efficace de résignation.
(Certes, il lui faut tourner la tête à droite pour y voir, de ce coté-ci. Ah! même l'impression d'un mur noir, contre quoi se dessine le profil de son nez, même cette permanente gêne, n'empêchait qu'il ne jouît bien, par son œil sauf, de la moitié d'horizon offerte à sa vue!
Les six peupliers sur le plateau, qui lui avaient paru tellement tragiques, par la mauvaise nuit d'où son destin s'était mal orienté, ils avaient recouvré leur apparence de sentinelles paisibles et débonnaires. Qu'il les vît, du contre-bas ou du niveau de leur sol, ils lui envoyaient un exemple de droiture et de force. Il ne voulait plus souffrir par son cœur. Il s'adonnait au travail, en brute de somme qui n'arrête son effort cpie rendue.
« Si j 'ai qu'un œil, j 'entends prouver que mes deux bras en valent quatre ! »
Un jour, sous la cuisson du midi, il avait lancé cette apostrophe au père, sans s'arracher du terrain qui l'attirait, genoux mi-ployés, le dos arrondi pour apporter, dans la lutte agraire, un maximum de puissance par mouvement.
Côte à côte, un père et un fils, acharnés à la besogne sur leur bien foncier, ils étaient l'image des deux générations à l'œuvre, par toute la France laborieuse, entre leurs aînées réduites à la contemplation ou dispersées sous les tombes, et les cadettes que l'école projettera sur les champs, afin qu'elles continuent la mission séculaire d'enrichir les greniers.
Noueux, desséché, fait de grosses cordes, comme il le dit de ses muscles apparents, essentiels sous la peau calcinée, le père œuvrait dur, n'ayant plus une goutte de sueur à répandre. Une émulation inouïe rapprochait de la "quarantaine ses quarante-six ans, à voir l'ardeur de son fils au travail pour oublier le chagrin dérivé d'un malheureux amour. A eux deux, ils menaient la ferme. La culture, le bétail, la laiterie, ils en assuraient le progrès, pour qu'il n'y eût pas d'étranger chez eux, hormis une fille mal gagée qu'on occupait aux nettoyages, à l'entretien des porcs et de la basse-cour.
CHACUN SON DEVOIR. l'27
l'ne ombre assombrit le garçon à la nouvelle que la femme de Hogard commençait une grossesse. Il redoubla au travail, pour déraciner ce regain de jalousie.
D'après les dires, au reste, il savait que Louis et la Marie « causaient peu de lui », sinon pour témoigner de son courage à la besogne; et il connaissait leur ménage pour n'aller point à merveille. Il leur eût assuré la paix, si les vœux exerçaient une influence.
Chez Marie, cette résignation de Ponnier avait semé une ivraie gourmande. L'aspect des blessures protestant que l'homme avait voulu mourir pour l'avoir perdue, exaspéra dans la jeune femme une renaissance des sentiments que la colère du garçon lui avait révélés et que le mariage n'avait pas satisfaits en elle.
La crainte de son mari l'avait empochée de revoir le fds Ponnier. Elle l'entourait de sa pensée. Quand on lui rapportait qu'il était bien consolé d'elle, elle en éprouvait une humiliation intolérable.
Hlle n'avait nullement favorisé le hasard qui les mit face à face, un soir. Elle, descendait des Frées par une sente de traverse. Il revenait d'une longue tâche, pour la soupe. Il avait laissé le père partir devant, harassé.
D'abord, il avait oltci à une suggestion de rancune :
« Pas besoin de me regarder, Marie : dans ton état, vaut mieux voir que le beau.
— Je voudrais que tu n'aies point de mauvaise idée contre moi.
— De bonne ou de mauvaise, je n'en ai.
— Moi, je te plains bien.
— Je te le défendrais, si ça m'occupait seulement, ce qui peut venir de toi.
— Tu es trop dur.... Je suis pas beaucoup heureuse avec Louis Hogard.
— Fallait donc t'en tenir à moi.
— Chaque jour de Dieu, j'ai occasion de m'en faire reproche.
— Je veux encore te croire... mais, je suis pour rien dans ce quit'arrive, Marie.
— C'est à moi la faute, je le sais bien !
— A quoi ça nous avancera de causer?... Prends-tu les devants, ou si c'est moi ?
— Ya.... Au revoir?
— Adieu, Marie. . . . Et que ça change en mieux pour toi ! ))
Il avait hâté le pas, pour fuir le petit bruit des sanglots qu'elle s'efforçait de taire. Dès son retour à la ferme, il avait bu un grand coup do cidre, afin de dégager son gosier qui n'aurai l pu rendre le souffle nécessaire pour une simple parole de bonsoir.
De la cabane du père Chouette au dernier toit du hameau des Frées, jusques aux confins de Pochères-la-Yiette, en descendant, et jusqu'à Saint-Thomas-l'Abbaye, la première marche des côtes, la nouvelle s'est répandue sur le territoire de la commune, on ne sait comment, ainsi qu'une traînée de poudre : une « feuille militaire » convoque d'urgence Jaussebet, le maréchal-ferrant, au quartier d'artillerie du cheflieu, pour demain, avant midi.
Rien ne saurait distraire les Ponnier de leur tâche, qu'ils ne l'aient accomplie. Quand ils se préparent au retour, le fds ne se rappelle même plus l'événement inattendu.
« Quand même, on pourrait s'en revenir par le pays, propose le père, qui endosse sa veste.
— A cause?
— Savoir si c'est vrai, ce que nous a dit la Martine Gerbois, ce tantôt.
— Ça te paraît bien d'importance?
- Non... et oui.... C'est un brin tracassant, il mon sens....
— Qu'on appelle un maréchal-fcrrant ?
— Il me semble!... J'ai servi d'avant toi, mon gars.... J'ai assez vu pour connaître les habitudes....
— Je dis pas contre.
— As-tu déjà vu, toi, rappeler un homme sous les drapeaux, dans ces jours proches des moissons?... On est le 24 de juillet... par conséquent, demain se date au 25.... Et, sans compter d'aussi près, Jaussebet est un vieux.... Il est de mon tirage au sort : de la classe 88, comme moi !
— Une nouvelle que la Martine Gerbois a prise dans ses cottes.... Ça sera pas vrai, bien sûr.
— On peut se rendre compte, toujours?
— Il n'en coûtera qu'un bout de chemin de cinq minutes.
— A peine! »
En route, le fils ne parle ni ne réfléchit. Il a, aux reins, le poids du travail. La marche le délasse déjà. L'air, un peu rafraîchi, lui flatte la poitrine, par l'ouverture de sa chemise déboutonnée. De sa vue appauvrie qui se dépense, enthousiaste et quêteuse, il adore la splendeur du crépuscule sur la terre qui se déroule, à mesure de la montée du chemin. Quand celui-ci plonge, pour conduire à la retraite où se concentre le village, le borgne sait, derrière soi, la féerie des cieux; et il constate, dans son ombre très longue qui le devance, la preuve que son
dos porte un reflet des rayons suprêmes, envol pour la prochaine aurore.
« Cette affaire qui arrive à Jaussebet, ainsi, ça ne te dit guère?
— Rien.
— A moi, mon garçon, ça me dit, au contraire.... Et on me tient pour bref d'idées, pourtant....
— Les sots, père, et encore!
— Je me sais plutôt peu ouvert, sans me croire une bête.... Justement, c'est là ce qui me tourmente, de croire à des choses, sur un avis....
— Un avis de la Martine Gerbois!... A-t-elle donc loisir de bayer aux fils du télégraphe, pour savoir les nouvelles qui courent dessus?
— Cet avis, elle le tient de quelqu'un. Elle l'aura pas inventé !
— Tu te rappelles donc pas, d'une fois, qu'on disait le château de Suranges en feu? Et n'y avait rien eu!
— Suranges, c'est à huit bonnes lieues... tandis que Jaussebet habite sur la place.... Y a différence, mon garçon....
— Y a pas à se tourmenter : encore cent pas, et on saura.
— Oui.... On en saura un peu.... C'est si Jaussebet a reçu sa fouille pour partir....
— Naturellement!
— Faudrait apprendre outre ça, mon fieu.... Je veux dire : faudrait pouvoir apprendre le pourquoi de ça, tu comprends?
— Ah! ils sont quelques-uns devant Téglise!
— Je courrais, si je ne craignais de buter.
— Sans la presse, on saura vite le fond de leur sac.
— Y a-t-il point le maire?
— Si fait!... Et le curé, l'instituteur, et même M. Notrepain qui se mêle si rarement à notre monde !
— Pour qu'il se dérange, ce Parisien!!! » Le gros de la populatien s'entretient devant
la menuiserie. Il faut que l'événement vaille : Jarriot cadet a fini par prendre sa femme au bras, pour la rejeter à l'intérieur de la maison. Il y allait, en vérité, de son prestige sur ses concitoyens. Pour l'affermir, il a commenté son geste d'une observation sur la « manie de piailler », venue à son épouse avec la surdité. Les rieurs conquis par ce mot, il provoque les opinions sur le f^it du jour, les rassemble et suppute; puis, la sienne tirée d'elles rallie une majorité.
Cependant, il vise, d'une œillade inquiète, le groupe qui pérore devant la maréchalerie. Moins nombreux, la qualité y supplée. M. Notrepain, l'instituteur, le curé, le maire, l'adjoint, le composent. Jaussebet doit n'avoir plus rien
CHACUN SON DEVOIR. iS."
;i (lire, puisqu'il leur tourne le dos et tisonne les charbons de sa forge.
La venue des Ponnier le ramène dehors, et c'est à lui que le père s'adresse, militairement :
« Alors, c'est donc vrai que tu repiques au truc':'
— Autant que tu pourrais y repiquer toimême!... Lis plutôt!... Voilà la feuille que m'a remise le gendaraie.... Ça ressemble-t-il de la justice, qu'on appelle un vieux birbe de notre classe et pas les plus jeunes?
— On t'appelle : t'as qu'à y aller.
— Ça te touche point, aussi tu n'es chiche (le beau conseil!
— Je parle pour toi, Jaussebet.
— Gré Ponnier, va !.. . Et ce qu'y a de mis sur mon livret, tu le passes au bleu?
— Un ordre exprés, tu ne peux t'y refuser.
— Tu aurais tiré tes trois ans, tes vingt-huit jours, les treize, pour arriver à la réserve de la territoriale....
— ■ Comme je suis!
— IU)ii!... Et tu gueulerais pas, dis, contre cette sacrée feuille qui te prend et laisse les ropains?... Le gouvernement ne sait que trouver pour embêter ceux qui le soutiennent!... Il a tort.... Qu'il se méfie de trop tendre la corde ! »
La convocation est aux mains du fils Ponnier.
i34 CHACUN SON DEVOIR.
« M. Jaussebet, vous n'avez qu'à obéir, il me semble », dit-il.
M. Notrepain et le maire pèsent les droits du gouvernement. L'instituteur cite Napoléon; le curé, une note de son livret de troupier. Ils s'accordent pour inculper de caprice les ministres : l'un, à cause de ses rouges principes égalitaires ; l'autre, parce que la République et Rome ont divorcé. Les Ponnier prêtent l'oreille à toutes les paroles, muets et neutres.
« Ils ne sav^ent à quoi dépenser l'argent du contribuable !
— A quoi que ça sert, de retirer un homme qui a dépassé les .quarante ans, de son travail et de son foyer? »
Le maire intervient, médiateur, comme si, d'accuser le gouvernement, attentait un peu à sa magistrature :
« On n'a pas à nous dire pourquoi on a besoin de Jaussebet au quartier d'artillerie. Qu'il y aille, d'abord. De toute manière, il ne lui en coûtera un sou.
— C'est l'argent public qui va la danser!... Un argent sorti de nos poches !
— Pour aller dans celles de Jaussebet.... Du moins, en partie....
— Vous faites encore bien d'ajouter ça, monsieur le maire!
— Rien ne m'empêchera de trouver bizarre,
maintenant qu'ils ont la loi de trois ans... qu'on a ou raison de voter, d'ailleurs ! . . . qu'ils viennent demander du service à. un homme de l'âge de M. Jaussebet.
— Ah! M. Notrepain, le ministre de la Guerre ne peut cependant pas s'inspirer des convenances de chacun!...
— Mon cher maire....
— Excusez-moi, cher M. Notrepain, de m'emporter un peu.... Vous apportez parmi nous l'autorité d'un homme qui vit habituellement dans notre capitale.... On pencherait à vous croire plus que tout autre.... Vous abondez dans la critique partiale et trop facile des actes publics.... Toute notre commune est bouleversée, parce qu'un habitant a reçu un ordre de route. . . . Il faut bien se dire que l'armée... c'est l'armée, que diable ! ... Et si la guerre menaçait, pourtant ?
— La guerre?... Ah! permettez-moi de rire, monsieur le maire! »
L'instituteur et le curé s'accordent pour soutenir M. Notrepain. Le maire reprend :
« Je ne dis pas que ce soit la guerre, forcément, parce qu'on rappelle un homme, par exception.... On oublie trop, voyez-vous, le droit de réquisition de l'État sur tout citoyen valide et mobilisable.... C'est un droit irrécusable, quoiqu'on ne l'exerce pas souvent.... Une menace de guerre le justifierait....
— Ce serait la mobilisation, en ce cas... et tous les Français seraient appelés....
— Pas uniquement Jaussebet !
— Et s'il y a de l'ouvrage en retard chez moi, monsieur le maire, c'est-il votre ministre de la Guerre qui viendra le finir? »
Cette boutade du maréchal-ferrant achève la défaite du magistrat qui se retire, sur un sage avis :
(c Vous êtes trop bon Français et trop sûr républicain, Jaussebet, pour ne pas vous rendre à l'invite que vous avez reçue....
— Bien sûr que je m'y rendrai.... Mais je rouspéterai là-bas, comme je fais ici.... »
Montrant, au delà du maire qui s'éloigne, une invisible personnification de ceux qu'il accuse, il s'écrie :
« Nous aura-t-on assez embêtés, avec cette guerre qui n'arrive jamais!... Et c'est pour ce printemps!... Et c'est pour l'an prochain!... On n'a eu cesse d'entendre ce même refrain, depuis plus de quarante ans que j'ai usé ma première culotte!... Fichtre! que je ne voudrais point de la guerre, mais que je voudrais bien ne plus la voir mettre à toutes les sauces!... Le boniment a trop servi pour qu'on n'en change pas, à la fin!... La meilleure messe n'est pas la plus longue, n'est-ce pas, monsieur le curé?
— Toutes les messes sont agréables au bon
Dieu : il n'en est de meilleures ni de moins efficaces.
— En attendant, alors, je vais voir à me préparer un petit baluchon.... Bien votre serviteur, monsieur le curé et la compagnie... ».
La retraite du héros de l'après-midi disperse l'assistance. Les Ponnier obliquent vers la menuiserie. Jarriot cadet tient la parole, en tribun qui ne la cédera plus.
« On pourrait remonter chez nous?
— Oui.... Si tu veux, père... » accepte le fils.
Il s'est assombri et va, tête basse. Son cerveau calcule sans méthode ni base, aussi n'obtient-il aucun résultat appréciable. A l'idée de la guerre, s'est associée celle de sa privation d'un œil. Le lien entre elles, il ne le saisit et ne le recherche. 11 est très absorbé et très triste.
« Tu vois, garçon, qu'il était vrai, le rapport de la Martine Gerbois. . . . Eh ! rêvasseur, on te parle !
— Ah! oui... la Martine n'avait point fait de menterie.... »
Après quelques pas, c'est lui qui interroge : « Sur ce qu'on disait, de la guerre, qu'est-ce que tu en penses, toi ?
— Ohî... je pense que... je ne pense rien.... Y aura la guerre ou elle n'éclatera pas.... Retiens ra aussi, mon fils : moins on pense, mieux ça vaut.... Une guerre, ça serait une catastrophe.... J'en sais pas plus long....
— G'est-il des heures pour rentrer ! » s'écrie la mère.
Elle fait mine de morigéner par bousculade son mari et son garçon :
(( Pour un peu, vous me faisiez manquer ma soupe aux choux!... J'y ai mis tout ce qu'il fallait....
— Figure-toi... débute le mari.
— Non! viens manger.... On aura tout le le temps après, pour causer ! »
A table, le fils, qui n'a prononcé une syllabe, demande soudain au père :
« Y aurait la guerre, tu ne pars plus ?
— Je sais point, à te dire vrai.... J'ai mes papiers en règle.... C'est là-haut, dans la commode.... Si tu y montais voir?
— Non ! . . . Avant tout, à la soupe ! ... » proteste la mère.
Le malheureux souffre, autant que si ses blessures s'étaient rouvertes. Il redoute la guerre, à cause de son infirmité qui le confinerait au pays avec les femmes, la marmaille et les vieillards. •
Et, parce qu'il entrevoit un sens aux paroles de son colonel, reprises ensuite par son capitaine, — le fils Ponnier sent la honte lui venir, avec la peur.
Au village, il n'est que les oisifs rentes, pour -avoir les nouvelles des nations.
Gloire-Saint-Blaise a appris que d'autres ma-
iH'chaux-ferrants, les bourreliers, les charrons,
lu département et des limitrophes, ont été
ppelés aux forges ou ateliers régimentaires,
lout comme Jaussebet. Cela a contenté l'opi-
lion: elle a soif d'égalité et admet vite une
ervitude générale.
Seul, M. Notrepain, — instruit par les plus
raves journaux de Paris auxquels il s'abonne
1 été pour paraître les lire, — aurait pu discerner
• luelque rapport entre la mobilisation indivi-
liielle d'ouvriers nécessaires à la cavalerie ou
IX équipages, et l'épineuse controverse enga-
'•e par les ambassades en Europe, autour de
1 querelle austro-serbe.
M. Notrepain hante, en pensée, des sphères
rop supérieures, pour imaginer qu'on y puisse
ramer un avenir capable d'influer, d'abord, sur
le destin de modestes ruraux.
11 discute volontiers, avec le maire, les droits «ie la Serbie, les prétentions de l'Autriche, le
jeu des alliances contre l'équilibre politique. Le magistrat opine, avec la hâte due à un bienfaiteur des caisses municipales. De même, opine le curé, car M. Notrepain est large envers l'église. A l'occasion, il convie l'instituteur à l'approuver. Et cette entente des trois autorités villageoises pour admirer sa raison, suffit à nourrir son optimisme de citadin bourgeois, promu seigneur aux champs.
Le maire et le curé s'attardent chez lui. Il vient de les traiter finement à table. Le cigare, le café, la très vieille eau-de-vie, après une chère avantageuse, lui donnent le goût de luire. Il campe un Guillaume II plus grand que nature, et il évoque la Russie énorme, surpeuplée de hordes guerrières. Les reliefs de l'Europe s'affaissent à sa voix. Elle hausse les vallées en cimes. La paix lui semble inviolable, comme son propre coffre-fort; — et il le prouve, en économiste spontané, en historien subit, en philanthrope pourvu à souhait. Ses invités rivalisent de zèle à ne l'interrompre que pour lui marquer la sagesse de ses avis. Sa femme sommeille avec tenue.
« Tout le monde veut la paix!... La guerre est la dernière aventure où se jetteraient les gouvernements!... Certes, je ne suis pas de ces pacifistes irréductibles pour qui le canon ne peut plus prendre la parole, au xx^ siècle....
i France ne se laissera jamais marcher sur le ied... pas plus que moi, d'ailleurs! Et Dieu lit combien je suis patient !... Car la patience -l le courage des forts.... Qu'est-ce que c'est, imon?
— Monsieur, c'est le. garde champêtre qui voudrait parler à M. le Maire.
— Qu'il entre, ce bon Brévoux!
— Mais non!... je vous en prie!... Qu'il aille m'attendre chez moi !
— M. le Maire, c'est que le garde champêtre dit qu'il y a urgence.
— Qu'il vienne, Simon!... Et mettez un erre pour lui!... Ah! le voici!...
— Je vais....
— Voulez-vous bien fumer votre cigare, (-(US ! . . . Entrez, Brévoux. ... Ah ! quelle figure ! . . .
est pas le feu?... Un peu de fine, pour vous •monter?
— Sans refus, monsieur Notrepain !,..
— Et que me veux-tu de si pressé, Brévoux?
— Monsieur le Maire, je vous apporte une it'péche de la Préfecture.
— Donne!... Et c'est tout?
— Y a, en plus, que les gendarmes ont .^mis des feuilles... à Ghantorne, à Ponnier le (jre, à Fauchon, à....
— Avale d'un trait ton verre, que M. Notre- [)ain a bien voulu te verser... décroche ton
tambour, Brévoux... et va m'attendre à la mairie... » commande le maire.
Il a, soudain, une autorité émouvante à force d'être simple. Le télégramme officiel aux doigts, il indique, d'un regard, la porte, au garde champêtre.
« Que je décroche mon tambour... et vous attendre à la mairie ?
— C'est bien ça, Brévoux.
— M. Notrepain, je vous ai grand remerciement pour votre politesse.... Si j'ai bu un peu sur le pouce, j'ai eu le temps d'y prendre mon agrément... et on peut dire....
— M. le Maire a à nous parler, Brévoux.... A la prochaine fois, mon ami î
— Bien honoré... sans omettre Mme Notrepain.... »
Les yeux convergent sur le papier jaune ef quêtent une explication.
Le maire annonce, gravement :
(c Ceci est l'ordre de mobilisation générale.. .. Ah ! ça m'a porté un coup....
— Mais, si on mobilise ! . . .
— C'est que nous avons la guerre, M. h: curé!... La guerre, M. Notrepain! Vous n'y croyiez pas, à l'instant!... Vous permettez que je vous quitte?... Et madame voudra bien m'excuser?... Le devoir....
— Comment donc, M. le Maire !
— Je VOUS emmène, M. le Curé ?
— Si vous avez besoin de moi ?
— J'ai besoin de vos cloches : à toute volée, vous pensez!... Faut m'appeler tous nos gens!
— Ah ! c'est vrai....
— La mobilisation n'est pas, forcément, la guerre?
— Forcément? Non, M. Notrepain ! Mais, cette fois-ci, c'est bien la guerre, allez!... Voilà pour dater le bon déjeuner que nous venons de prendre chez vous : samedi, premier d'Août 1914.... Votre serviteur!... et à Madame!... Vous dérangez pas pour moi, surtout!... Vous venez, M. le Curé?
— Je viens.... Mes .respects bien soumis, madame.... Au revoir, M. Notrepain.... Je vous >uis, M. le Maire.... »
Congestionné, l'hôte interpelle aussitôt sa femme :
(c Qu'est-ce que je disais?... On joue trop avec le feu, et c'est l'incendie !... Ça ne pouvait pas durer, ces balançoires!... »
El c'est un beau discours de prophète après coup.
Le tocsin jette, hors du clocher, les hirondelles. En même temps qu'ils entendent l'appel • l'alarme, les hommes, aux champs, interrogent ' n vol de botes éperdues qui tournoient. Elles
n'arrivent pas à former en compagnie leur troupe dispersée dans l'espace battu d'ondes furieuses par les cloches. Ce désordre des oiseaux croisant les cieux, ajoute à l'angoisse des cœurs étreints. L'épouvante bat les crânes, à chaque coup des battants contre le bronze. Les sabots piétinent, pour interrompre le contact avec un sol qui vibre. Il semble, à cette voix de colère sous l'azur impassible, que l'avenir apparaisse. Au lieu du travail menu de chaque seconde qui en dévoile un peu, le futur montre sa masse impénétrable, depuis que les cloches hurlent, de toutes parts.
Celle de Gloire-Saint-Blaise tonne; celle de Pochères-la-Yiette gronde ; celle de Juhautle-Petit hèle, au nord; celle de Pré-du-Tertre, au lointain, arrive en force sur l'aile d'un vent d'Est; et de l'Ouest, du Sud, des fonds, des collines, toutes les cloches répondent, dans un formidable unisson, — au père Ponnier qui vient de demander à son fils :
« Par où' que ça peut donc brûler? )>
Tous deux, ils achèvent de se redresser. La vache qu'ils examinaient pour une apparence coiUrariante, ils s'en désintéressent; — et, pourtant, ils discutaient sur le besoin de la montrer au vétérinaire.
« Tu ne vois rien, petit?
— Rien, père.... Mais, j'ai qu'un œil, pour y voir....
— Pour un feu, ça ne sonnerait que chez nous.
— On entend jusqu'à celle de Grandille, je crois bien?
— Ça se pourrait encore !
— Tu as déjà entendu sonner pareillement, de tous côtés, un samedi?
— On n'est point veille de fête?
— Eh! non....
— Et puis, c'est le tocsin, puisque je croyais au feu !
— En ce cas, père, qu'est-ce qu'on fait, nous?
— L'incendie, en plus, serait point partout d'une fois!... On fait... euh!... on fait qu'on va voir, pardi!... Ah! si elles ont levé le nez de dessus leur linge, les laveuses!... Les voilà bien, à se trousser pour courir.... Ah! elles feraient point mieux un jour de foire ! On va toujours descendre....
— Et la vache?
— On remontera la.tâter, quand on saura la retourne de ce qui se passe.... »
En chemin, le père ajoute :
H Faudrait notre curé tourné fou, pour sonner autant sans motif!... La sourde femme àJarriotcadet, elle pourrait entendre, tellement qno ^"' ^^^'ine fort!.... Cro bon ^nun^ on n'a
point fait autant de manières pour nous marier, moi et ta mère... ni à ton baptême, quoique j'y aie mis de quoi te faire bel honneur.... »
Le père Chouette débouche de sa cabane, comme ils passent.
« Hé, les Ponnier père et gars, faisons la route en société?
— C'est qu'on se presse!
— Je veux pas languir non plus !
— Ton idée, sur ces diablesses de cloches?
— Ma pauvre femme, avant que d'être en démence, disait qu'il faut avoir d'idées que sur ce qu'on sait.... J'en varie pas, pour lui obéir de loin.
— Ça vaut mieux que de prés !
— Peut-être bien; mais, ça console, de se dire qu'on plairait à celle-là qui vous est séparée après qu'on lui a été uni.... Je ne ris plus de ma femme, à cette heure.
— On a une vache mal en point....
— A-t-elle son nez chaud?
— Non.... Ton avis, le fils?
— Non. Elle l'a même bien humide.
— En ce cas... mais, moi, je cause en homme de mon temps, je vous avertis....
— Un temps qui bâtissait ses corps pour durer!...
— Durer n'est point le bonheur ni toujours un avantage.
— Alors, ma vache, père Chouette?
— Si le nez lui suinte en clair, crains pas pour elle.... Oh! mais, voyez-moi ce monde! Et qu'est-ce qu'ils ont, à se mouvoir? .
— On veut connaître le pourquoi de ces cloches.... Et ça se comprend!
— Témoin, nous autres!... Alors, ^e fils, on ne cause toujours guère?
— Le moins possible, père Chouette, pour éviter de nuire... à soi comme au prochain.
— C'est bien dit!... Si il parle sans grosse dépense, il cause avec bonne aise, ton garçon, Ponnier.
— Il tient ça de l'époque qu'il en était encore à téter, autant dire.... La vie est facile avec lui....
— Il est réputé bon garçon, sans lui retrancher qu'il est fin.
— Reluque-moi, ce qu'ils se pressent!
— C'est les Hogard... les cousins à Louis... avec leurs tâcherons....
— Pourquoi qu'ils prennent des Belges?
— Tiens! c'est de l'ouvrier courageux et qui sait moissonner.... Le service à trois ans nous retire de bons bras.... On en cherche qui vous donnent profit....
— Père!... Vois-tu point Brevoux avec son tambour?
— Si, ma foi!
— Encore un que je ne ferais mon héritier, si j'avais du bien à laisser!... Croirait-on qu'il me tient pour braconnier? »
Le père Chouette entame un procès partial du garde champêtre. Le tils Ponnier court de l'avant, attiré par une foule, sur la place, qui fait dire à Ponnier père :
(( On se croirait revenu à nommer notre député.... )>
La nouvelle assaille le fils Ponnier, par dix bouches : la mobilisation générale est décrétée.
Chaque hameau envoie ses habitants. Ceux des Frées arrivent.
<( On a porté une feuille à ton père ! crie quelqu'un, à Ponnier.
— Une feuille de quoi?
— Pour qu'il rejoigne!... Le père Fauchon a reçu la sienne aussi!... On prend les vieux pour la guerre.... )>
Ponnier lui tourne le dos, en bourru. Un pas le jette au bord d'un groupe où Jarriot cadet pérore. Plus loin, c'en est un autre, aux écoutes : M. Notrepain vante les capacités du généralissime Joffre et esquisse un plan de campagne. Ailleurs, le curé, au milieu dé femmes dont plusieurs en larmes, annonce qu'il va reprendre le fusil. L'instituteur montre l'ordre de route inscrit sur son livret matricule protégé d'une
belle couverture bleue. Il parle du bras paralysé de l'empereur allemand, de l'Autriche anéantie à Wagram. Incidemment, il cite la date, après l'avoir demandée à un gamin qui n'a pas su répondre.
Les poings aux hanches, la femme Jaussebel proclame qu'elle est délivrée d'un poids :
u Ils pouvaient pas rappeler rien que mon homme, aussi! »
Et Brévoux bat de sa caisse, avec la vigueur du « tapin » faraud qu'il était en 1873. Sur un roulement magistral qu'il coupe net, il lit le décret officiel et le commentaire relatif aux soldats en congé, aux malades, aux insoumis, au remboursement des chaussures neuves.
L'âme du fils Ponnier est celle d'un troupier attentif à la « décision » du chef de corps, une veille de départ pour le camp ou les grandes manœuvres. Machinalement, il a joint les talons, tendu ses jarrets, redressé la tête. Il oublie son invalidité. La lecture achevée, sur ces mots magiques : « la Patrie est en danger », — il entraîne l'unanime voix de la commune assemblée, par son cri ardent :
« Vive la France ! »
Quelqu'un lui tire sa manche de chemise. C'est sa mérr. Une autre vieille qui est là, constate :
« Tu as encore de la chance, la Ponnier : on ne te prendra point ton garçon. ))
Un homme qui eut proféré cela, Ponnier l'aurait massacré, de ses poings.
Faute de pouvoir s'en prendre à une femme, et d'un /tel âge, il se sauve, enrageant de s'être éborgné, furieux contre l'opprobre qui l'envahit, — pour fuir il ne sait quoi, tandis que la clairvoyance de son ancien colonel et de son capitaine lui apparaît et décuple son remords :
« En ce moment moins que jamais, il n'est permis de diminuer d'un seul homme l'efffectif. >>
Le capitaine, lui parlant, avait ajouté :
<( Vous me comprendrez peut-être plus tôt que je ne le crois moi-même.... »
Et Ponnier n'entend ni son père, ni sa mère qui le rappellent. Dans sa course, il n'a pas aperçu Marie Fauchon et Louis Hogard qu'il a croisés : il aspire à la solitude, ati silence, aux ténèbres, poussé par la douleur de ressentir ensemble, et son infirmité, et sa pleine robustesse de soldat d'hier.
xiir
A Tecole, on lui avait parlé de la patrie. Il écoutait, préoccupé d'une bonne tenue et, plus tard, avec l'ambition dé mériter son certificat d'études. L'oreille du fils Ponnier, distraite de l'enchaînement de l'Histoire, a retenu quelques noms de peuples guerriers, de rois, de batailles heureuses, de défaites et de héros. Son intelliîience n'a jamais absorbé la vaste signification de Bouvines, Jeanne d'Arc, Louis XI, Yalmy, Hoche, léna.
Rien n'a combattu l'obscure timidité de son cerveau, à admettre, — au delà de Gloire-SaintlUaise, du canton, de l'arrondissement, du département, de la province, — que d'autres terres, d'autres gens qu'il ne verrait sans doute jamais, les montagnes, les lieux battus des mers, constituassent la France, une et indivisible.
Il lui manquait la notion de ce tout dont sa personne, ses parents, son village natal, ne sont qu'une parcelle intégrante, ainsi l'atome de farine est au grain complet, le grain à l'épi, l'épi au champ, et le champ, par rapport à l'étendue qui donne la moisson de l'année.
Au régiment, on lui a expliqué la patrie par le drapeau frangé d'or, où quatre noms de victoires inscrivent l'exemple des aînés. Il lui est resté l'impression d'arguments d'obéissance. La nécessité de la discipline lui était apparue, dés qu'on lui avait remis son équipement et ses armes, dans la certitude qu'il ne saurait les utiliser, de soi-même. A la corvée comme à l'exercice, il s'était soumis, bon entre les meilleurs, attentif aux ordres. Mais toute sa faculté d'enthousiasme, d'amour, son imagination, ses pauses dans un rêve, dépendaient de Marie Fauchon. Soldat sans reproche à la chambrée ou sur le front du régiment rassemblé pour une prise d'armes, il était, partout, intérieurement, un fiancé qui décompte les jours de séparation et n'a d'idéal pour se soutenir, que la mémoire d'une belle fille sage promise à lui.
Que son père, et Gaulet, et Fauchon, soient partis, dès le premier jour de la mobilisation, et, depuis, en képi et vêtements de toile, armés, gardent une bifurcation du chemin de fer, à dix kilomètres de Gloire-Saint-Blaise ; — que la commune ait versé à l'armée tous les valides de sa jeunesse et de sa maturité masculines : le curé, les quatre cousins Hogard, l'instituteur, trente autres; — que les femmes, inquiètes, bornent leurs bavardages à évoquer les absents ou haïr le Kaiser, fauteur de la guerre; — que,
ous les tilleuls de la place, la commission de ['emonte ait inspecté la cavalerie des environs et acheté les meilleures bêtes, sans que le plus âpre propriétaire ait récriminé ; — que des convois militaires se soient succédé, à si ourt intervalle, jour et nuit, sous la sauvegarde de Ghantorne dont tout l'être a changé iepuis qu'il ceint le brassard du mobilisé, et iu'ils emportent, armes et bagages, le même îlot humain chantant la Marseillaise-, — que l'artillerie ait roulé, sur la grand'route, au bas de la côte, dans un tohu-bohu barbare et magnifique; — qu'ensuite, ç'aient été les cuirassiers, les hussards, les dragons, et des chasseurs, en file interminable, vers le nord-est; — par ces images de l'égalité dans l'effort, de la collaboration unanime, parle spectacle des enfants abanionnés aux femmes et de l'angoisse commenante chez celles-ci, — la France est devenue lue réalité grandiose, à l'œil de Ponnier! Au lieu d'un mot que prononçaient le maître l, plus tard, l'officier ou le sergent, la patrie >t née, au cœur de Ponnier, puissante et grave, '•3 ce retentissant charroi de troupes, d'équi- 'iges, de matériel martial, de trains si nombreux que les rails ne refroidissaient plus! Et • ' furent les passages de bétail, ensuite. Et iisuite, après ces heures de tuniulte, de piétilement des chevaux, de cahots des roues, de
chansons des soldats, Ponnier écoute encore la patrie, dans le silence lourd et plein qui régne. Il la découvre, tangible et permanente, où il ne la soupçonnait point.
Un jour, sa mère a voulu apaiser la fureur qui le faisait appuyer, de sa paume droite, sur son orbite vide ; et elle lui a dit, doucement :
« Tu pouvais pas savoir qu'y aurait la guerre.... Y a pas de ta faute dans ton malheur....
— Si on voulait me prendre, je saurais encore bien me servir d'un fusil ! »
11 a pressenti quelle inspiratrice leur soufflait ces mots, à l'un et l'autre. Et c'est la patrie, la patrie encore qui l'a réveillé du désespoir amollissant, et lui a conseillé de faucher les moissons mûres, pour les cultivateurs devenus soldats.
Les champs, soudain, n'étaient plus la propriété de celui-ci ou de celui-là. Ils produisaient le froment pour le pain anonyme, ils devaient leur moisson prête aux moulins. A lui, revenait le devoir de faucher, de gerber, de monter les meules, d'engranger, de battre, pour les absents, puisque l'armée, qui repoussait d'elle un borgne, les avait pris tous, de vingt à quarante-sept ans !
Et les femmes, les vieux, la marmaille, voient cette chose épique dont ils ne soupçonnent point la grandeur : le fils Ponnier
fauche le froment de tous, il fauche, de l'aube Il crépuscule, par les matins, les midis, les ■)irs tombant, pareil à quelque dieu salutaire, ipable d'abattre à deux bras la besogne de dix iivriers, refusant la paye, le moindre merci, — farouche, quand la nuit lui ôte la faux des mains !
D'une réplique nette comme la section des j>is, il a tranché les recommandations maternelles afin qu'il ménage ses forces :
« Faut bien que je prouve que je suis un homme! »
Taciturne avant le souper, il se tait à table, ur les coudes, la bouche vers sa large écuelle Il bois. Souvent, il clôt son œil unique, pour • ' recueillir. Et tout l'énorme travail de son 'Tveau, quand il n'y tient plus, il le traduit ar cette phrase qu'il prolonge d'un geste de *'S poings levés ensemble :
« (Ja doit-il chauffer, là-bas! »
La vaste tâche accomplie n'abat point, sous l:i fatigue, sa préoccupation du destin national. 1 se rappelle les grandes manœuvres d'armées, l'ar le souvenir des détails, il cherche à se rendre compte de- ce qui se passe, au feu. Sa lesponsabilité de sentinelle l'effrayait. 11 avait oujours peur de mal voir. Et maintenant, ionc, que lui manque un œil!...
A la chambré»', il y avait des chicanes, pour
1^0 CHACUN SOiN DEVOIR.
11110 fiole à tripoli disparue et reconquise au hasard, une « boule de son » entamée par un camarade, ou un paquetage que déséquilibre un voisin négligent. Déjà, aux manœuvres, les intérêts plus fondus, l'escouade, renforcée des réservistes, absorbait mieux l'homme dans la vie collective. La section devenait un membre; la compagnie, un être. On sentait les bataillons soudés dans le régiment, la brigade incorporée à la division, et celle-ci au sein de l'armée. On était le « parti rouge » contre le « parti bleu », chacun attaché à sa couleur et travaillant à lui valoir l'avantage. On maudissait la sonnerie qui arrêtait l'élan d'une charge à la baïonnette contre les artilleurs. Ce qui exaltait alors Ponnier, accroissait sa vigoureuse résistance, l'égayait jusqu'à lui délier la langue, tonifiait l'atmosphère' d'une électricité grisante, — c'était, il n'en doute plus, la Patrie!
La patrie, c'est Majauret qui embouche son clairon; c'est le capitaine, son sabre levé pour commander le ralliement de ses- tirailleurs: c'est Gharillon, caporal; c'est celui qu'on appelait « le chemineau », Louis Edme, assoiffé d'espace, rude et compatissant, qui tire juste, pour défendre la liberté des routes où, après la guerre, il circulera, sa vieille musette au flanc, ses prunelles couleur de poussière amusées par une forme de nuage, une silhouette de
CHACUN SON DEVOIR. i:.7
hameau ou la chute en spirale d'une feuille de peuplier!
Ils se battent et, lui, il demeure « dans ses foyers ». Ah! qu'il fauche, à s'épuiser, sauve le blé de tous, et quand il assurerait à toute la Franco, à lui seul, toute la moisson de froment, sa tâche serait encore petite, d'avoir été sans péril! Maintenant, la patrie le possède, et elle lui est, trop tard, révélée. Il souffre de ne point la servir, sa poitrine offerte aux balles.
Une Marie Fauchon n'a rien été, auprès de la passion qu'il a au cœur.
Les récits de guerre du père Chéchia, il les a entendus trop tôt. Si le conteur les rêve encore, dans son coin, et qu'ils filtrent, par le bois It'iivr de son cercueil de pauvre, Ponnier accepterait de mourir, pour les entendre!
Nul, à Gloire-Saint-Blaise, ne lui paraît dépasser le père Chouette qui fut le voltigeur Touvain, combattant en Lorraine et sur la Loire, sous Abel Douay et sous Chanzy.
A peine s'il va lire les nouvelles affichées à la mairie ou s'il prête attention aux bruits que lui rapporte sa mère. Il est revenu, malade du dégoût de son inutilité à la défense, d'une visite à son père qui couche sous la tente, dans un pré, auprès de la bifurcation des lignes ferrées qu'il garde avec Gaulet, Fauchon, deux autres réservistes de la territoriale et un sergent.
a Ton père et moi, on a fait la paix... sur ce que Louis Hogard est devenu mon gendre au lieu de toi.... On pouvait guère se garder rancune, soldats qu'on est ensemble.... Gomme je lui ai dit : « Y a d'ennemis que les Prussiens, « dans ce moment.... » Yeux-tu qu'on se serre la main aussi, toi et moi, mon garçon? »
Le fils Ponnier a tendu la main à Fauchon, sans éprouver le moindre sursaut de sa juste inimitié, convaincu par l'argument péremptoire :
« Y a d'ennemis que les Prussiens, dans ce moment. »
Seule, la patrie, — en se montrant à lui, vivante, menacée, tous les Français en armes à son secours, — pouvait guérir l'incurable blessure faite à son cœur, pour quoi il a cru tuer et finir par le suicide.
Aussi, rencontrant Marie Fauchon, un beau soir de fin d'août, c'est dans la plus pure simplicité de son âme, qu'il l'a évincée, quand elle venait à lui, très humble, très douce, conduite par un insatiable repentir et peut-être l'amour :
(( Je peux plus penser qu'à la France, ma pauvre Marie, à présent! »
Privée de son pasteur, l'église ne désemplit, du matin au soir. Elle est close, que des femmes prient encore, prosternées sur la marche du portail, le menton sur leurs doigts croisés par la ferveur. L'éloquence de Jarriot cadet assemble devant sa menuiserie ce qui reste d'hommes à Gloire-Saint-Blaise. Ils disputent à propos des nouvelles transmises par la sous-préfecture et affichées à la mairie. Ils commentent les dépêches insérées dans le journal du chef-lieu.
M. Notrepain cultive son importance accrue par un don de cent francs à la caisse municipale de secours. Il se targue de raisonner mieux que le maire en personne. Il approuve le gouvernement dès qu'on le critique, pour en décrier les actes dont l'opinion admet la justesse. Au moyen d'une carte d'Europe qu'il s'est fait expédier de Paria, il calcule des rayons stratégiques, il étaie son savoir, il recommande une route aux Russes vers Berlin, il démembre l'Autriche, cite les trois grands centres de la Pologne ressuscitée, étend la
16(1 CHACUN SON DEVOIIl.
Belgique et la France jusqu'au Rhin, croit obtenir, par le respect de sa parole, l'attention que lui prêtent les ruraux, dans l'espoir qu'il renouvelle sa largesse envers la commune.
Cependant, la guerre n'a la puissante horreur de sa réalité pour aucun de ces êtres. Ils ne découvrent point le vrai, dans le fatras où se déforment les souvenirs du père Chouette qui fut le voltigeur Touvain, sous Abel Douay en 1870 et sous Ghanzy, en 1871. A vivre dans une pauvre cabane et rappeler toujours, quoi qu'il dise, sa femme folle, hospitalisée à l'asile départemental, le narrateur inspire une faible créance.
Il a beau évoquer les batailles autour du Mans où il a vu des zouaves pontificaux, morts, un genou à terre, dans la position du tireur, étayés l'un sur l'autre; il a beau décrire les cadavres énormes des chevaux gonflés comme des tonnes, son auditoire l'écoute à peine.
Ses visions de soldat lui demeurent personnelles, quand il croit les projeter et, par elles, ranime l'unique lueur d'héroïsme qui ait illuminé ses jours en leur jeunesse. Ce qui subsiste, pour les autres, c'est qu'il s'enivre d'eau-de-vie, c'est sa pauvreté d'argent, son radotage, la misère de son corps voûté en serpe, cassé, usé, fourbu, et l'apostrophe dont il salue invariablement Jariot cadet, qui fabrique les cercueils pour ceux du village :
« G'est-il demain que tu vas me prendre mesure pour ma chemise de sapin, vieux bandit! »
Par la mère Ponnier et la Fauchon qui, tour à tour, vont porter des vivres à leurs maris, à la bifurcation des voies ferrées, Gloire- Saint-Biaise est en liaison avec l'armée.
On adopte aisément le tableau de sécurité, de bonne humeur, que les femmes dépeignent. On étend à tout le territoire français la quiétude d'un poste de réservistes de l'arrière-ban. Cette image prévaut toujours, quoi que l'on apprenne sur la gigantesque défense de la Belgique, les villes anéanties, les hécatombes, les combats, depuis Anvers jusqu'à Belfort et l'Alsace. L'énormité des efTectifs en action fait incrédules les esprits enclins à compter par nombres courts. On douterait des prises maritimes, si l'on ne s'amusait à découvrir, par elles, l'étendue émouvante des mers, la mobilité invraisemblable des navires. On retient des noms de ports et de bateaux, grâce à l'insistance verbale de M. Notrepain. Il nomme aussi les Serbes, les Hongrois, le kronprinz allemand, l'Albanie, les Cosaques, le roi Albert P", le tzar, François-Joseph qu'il appelle chaque fois : (( sinistre vautour chauve ».
De la sorte, à son insu, il convie ces ruraux, par hi propre confusion de leurs idées, à une
notion du désordre universel produit par la guerre.
Taciturne, le fils Ponnier vit à l'écart de ses concitoyens. Il s'isole de sa mère aussi bien que d'eux, depuis que lui manque le dérivatif du labeur. Parfois, il rompt sa farouche retraite, pour se renseigner auprès du maire * ou de M. Notrepain :
« Savez-vous pas où qu'est mon régiment?» demande-t-il.
Naturellement, ils ne peuvent l'éclairer. Il les quitte, plus sombre. Jusqu'à ce que, des jours après, la hantise le pousse sur la place et lui souffle la même question, il vit, replié sur soi, inquiet de son régiment où il voit sa place dans l'escouade, parmi ses voisins d'hier.
Le sort de la campagne, pour lui, c'est le sort de ceux-ci qu'il connaît. Il les a vus équipés à neuf, les cartouchières garnies, le sac plein, à une alerte nocturne de mobilisation. Louis Edme, le chemineau, avait pour la première fois, accueilli de bon cœur la manœuvre. Dans le wagon où elle s'achevait par l'exercice d'embarquement, il avait crié presque joyeux :
« Ah ! Ponnier, quand ça sera pour le grand coup de torchon, je défends que personne y aille d'un meilleur cœur que moi ! »
Lui, il s'était aussitôt représenté qu'il devrait partir sans avoir revu sa Marie Fauchon. Et
voilà qu'aujourd'hui, elle lui est odieuse. C'est « le grand coup de torchon », et il « n'en est pas », et il est un borgne, — un infirme, dont toute la sève, toute la force sont inutiles, parce qu'il n'a qu'un œil! Qu'il a la tentation, souvent, de le crever, pour en finir, épuiser la fureur de cette honte qui l'étouffé !
Le maire l'est venu féliciter à domicile, au nom du sous-préfet, d'avoir moissonné pour tous les mobilisés de la commune, sans accepter de salaire, même des maisons riches. Le soir de ( ette démarche, plus que jamais, il a ressenti la douleur de son exil au foyer, quand le foyer commun à tous les Français valides est le sol menacé !
Il lui faut se représenter les idées par des choses. Soldat, il espérait tout le bonheur, il y associait les siens, Gloire-Saint-Blaise, une existence heureuse conduite par le rythme des saisons dans l'année, parce que le visage souvenu de Marie Fauchon lui souriait. Maintenant, le sol de la patrie, c'est la route que foule son ancien régiment, le hameau où loge sa compagnie, l'étable, la grange ou la bergerie dévolue à sa section par le cantonnement. Et il la dénombre, doublée par les réservistes, comme aux périodes de manœuvres. Il s'imagine le clairon Majauret, Charillon, le scribe, promu caporal, Duncor, un engagé volontaire, et ce
petit blond qui se nourrissait à la cantine, fumait des cigarettes anglaises, portait la raie au milieu et les cheveux très aplatis, souffrait toujours de migraines pour « couper aux marches », se vantait de savoir conduire son « auto en vrai coureur ».
Ponnier les voit semblables à ce qu'ils étaient. Parmi eux, il serait le même. Il ne songe que plusieurs ont pu mourir ou pourraient, un jour, manquer à l'appel. Au contraire, il se figure nettement le tir efficace des fusils et des mitrailleuses, un adversaire partout décimé, l'assaut final à la baïonnette pour déloger une batterie, le capitaine,- satisfait, qui appelle ses hommes (( mes enfants », du ton d'un père, véritablement.
L'instituteur a écrit au maire une lettre appliquée, conçue dans le dessein d'élever les cœurs. La seule ligne qui ait secoué l'entendement, en est une qui révèle un « grand massacre de chevaux ».
« Mon grand gris est peut-être bien dans le tas, crevé, ses quatre fers en l'air! » a pensé tout haut un fermier cossu.
Une carte postale du curé à sa servante préconisait l'union dans la prière, pour l'âme des morts au champ d'honneur et la victoire finale des armées françaises. Pendant les premiers jours, quelques hommes s'étaient joints aux
femmes, dans l'église et sur son seuil ; maintenant, ils préfèrent aux oraisons, les palabres autour de Jarriot cadet.
Personne, à Gloire-Saint-Blaise, n'a encore la moindre impression du carnage que la guerre étend sur chaque point du front de bataille déroulé des Vosges aux Flandres, et qui menace des millions d'existences.
Par Chantorne, quand il revient de la halte où son devoir le fixe trente heures consécutives quelquefois, on sait les convois de prisonniers et de blesses dont il assure le transit. Il dit l'abattement des premiers, l'air misérable et traqué des hommes, la morgue indéfectible des officiers. Des nôtres, il n'aperçoit que les moins affligés, debout dans les couloirs des wagons, et qui l'apostrophent gaiement au passage.
(( On va guérir vite, pour y retourner! » < l'est, avec des variantes, le vœu de quelquesuns. D'autres annoncent joyeusement :
« On va faire un peu la pause ! »
Le village ignore les charniers qui couvrent la terre et emplissent les fleuves. Le village ne sait rien, de la mort sournoise qui surprend la s«;ntinelle ou la vedette; rien, du péril immanent, ni de la chair, qui est toute la France, partout en action pour la défendre, là maintenir, la ressusciter dans l'apothéose des libertés qu'elle a apprises au monde.
Chaque famille, assurément, pense aux siens qui l'ont quittée pour servir. Le souci accentue les rides au visage des vieux; et les femmes pleurent plus souvent. Une secrète confiance persiste, néanmoins, parce que l'aspect des champs sous le ciel n'a pas varié, et à cause •de la mise en commun de toutes les idées, à propos du peu que l'on apprenne, par les bulletins officiels de la mairie.
Le fils Ponnier, taciturne, reclus volontaire, est le seul que secoue le délire magnifique de la nation en armes. Il ne trouble soudain les conciliabules, supplié par sa mère de « chercher de la distraction », que pour demander, tenace, où est son régiment, et revenir se terrer, tel une bête blessée qui ne rapporterait au gîte que la faim, le harassement et l'angoisse.
A la nouvelle, cependant, que le poste où veille son père, a abattu dans un pré, après sommations, un capitaine bavarois qui s'évadait d'un train de captifs, — il est arrivé, le premier du village, devant le cadavre, pour avoir franchi les dix kilomètres de distance, à peu près à la course. Et là, son inutilité lui est apparue, épouvantablement, si honteuse, qui les pleurs lui ont jailli de l'œil.
« Quoi! le fils Ponnier, tu ne vas point gâcher des larmes, pour un de ces cochons qu'on n'aura plus à nourrir ! » lui a reproché Gaulet,
celui des Frées, un des compagnons de garde de son père.
Il lui a répondu par un haussement d'épaules ri il s'en est allé, les doigts accrochés à ses cheveux sur le front, forçant, de sa paume droite, son orbite vide, pour y avoir mal, y raviver l'atroce douleur qui le faisait hurler à l'hôpital, se punir d'être un borgne, « propre à rien », au lieu qu'il aurait pu, sac au dos, le fusil chargé, partager l'œuvre de son escouade, — de toutes ses forces, décuplées en lui par une sainte fureur.
Aussitôt le départ de son homme pour l'armée, Marie Fauchon est revenue habiter chez sa mère. Les Hogard ont admis cela, d'autant mieux qu'ils y gagnaient de ne point nourrir une femme inactive et versatile à cause de sa grossesse.
Elle a repris sa chambre, à la ferme. Un jour sur deux, c'est elle qui va passer un « bout de temps » avec le père, au poste des réservistes de la territoriale, à la bifurcation du chemin de fer.
Quoi qu'on lui dise, quoi qu'elle fasse ou voie, sa pensée examine le travail de la maternité dans son corps ; et son cœur est plein du fils Ponnier.
« As-tu des bonnes nouvelles de Louis? » s'informe son père.
Il lui faut une application pour répondre. Les mots jailhssent, spontanés, si Ponnier, le père, s'informe de son garçon. Elle a dit, l'admiration allumant ses yeuxj comme il fauchait, à beaux bras, pour tout le monde.
Maintenant, elle a honte, de n'avoir rien à
apprendre aux soldats, qui le concerne. Elle ne le rencontre plus. On ne l'aperçoit guère.
Quand il y avait sa silhouette ployée de faucheur, toute seule et magnifique contre les millions d'épis dont il entamait l'armée d'or, Marie éprouvait une ivresse à le contempler.
Elle oubliait sa funeste déloyauté envers lui. Elle oubliait sa maternité venue d'un autre. Elle oubliait son mariage , et Louis Hogard, et qu'il était exposé à la mort. Elle oubliait la guerre, le dépeuplement du village, saisie d'une ardeur qui la transportait.
Emportée au large de tout, rien qu'à voir l'ouvrier solitaire balancer devant lui la grande lame courbe et poursuivre sa marche à reculons, à mesure qu'il couchait en jonchée le froment debout, — elle se donnait à lui, émerveillée!
Si l'homme disparaissait du champ, elle découvrait la même ombre du soir sur la terre oppressée, ensemble, et sur son âme. Elle n'espérait plus rien d'heureux. Elle pleurait, pleurait, longtemps. Le remords d'avoir trahi le fils Ponnier lui revenait, avec la détestation de l'homme qui était devenu son mari, et de ses parents qui l'avaient mal conseillée. Une fois, elle avait même accusé son enfant à naître, chaque jour plus sensible en elle. Et elle avait eu peur de sa parole mauvaise, suppliant Dieu de la lui pardonner.
Souvent, elle cédait aux larmes, sans une pensée. Anéantie, elle allait blottir sa tristesse dans la chambre où elle a grandi, où elle ne veut que la solitude endormante, pour y adorer son trop beau rêve en allé avec les dernières flammes du crépuscule et avec le faucheur si grand contre l'horizon rouge, lorsqu'il se redressait pour aiguiser sa faux.
Sa mère, l'impérieuse femme, sujette absolue de ce qu'elle juge le devoir, pour soi comme pour autrui, — sa mère ne peut plus rien sur Marie Fauchon . Celle-ci, inconsciemment, imite le fils Ponnier. Elle en a la taciturnité, le regard secret, le continuel reploiement de l'âme.
Tout ce qu'elle souffre de trouver en lui, elle l'adapte à sa nature, pour se soustraire à l'influence et à la divination. Personne ne doit découvrir sa pensée ni la diriger. Farouche, elle pèse qu'elle a trop obéi et que viennent de là son malheur et le pire malheur de l'homme qu'elle aime au-dessus de tous les êtres.
Quand il l'a devancée sur le chemin, après l'échange de quelques mots, avant la guerre, elle ne l'a point condamné.
Elle s'est accusée intérieurement, elle a envie môme d'être encore moins heureuse en ménage, pour la punition de sa mauvaise foi qui a produit l'épouvantable désespoir d'où le garçon
CHACUN SON DEVOIR. Hl
ne s'est relevé, que la face déchirée, avec un œil en moins.
Plus tard, après la déclaration de guerre, lorsqu'ils se sont rencontrés encore et qu'il a refusé tout commerce avec elle, — disant qu'il ne pouvait plus penser qu'à la France, à présent, — elle n'a protesté ni insisté. Elle s'est soumise, attendant de mieux comprendre ce qu'il a voulu dire par là.
Désormais, il n'y a chez elle ni calcul, ni espoir précis ou vague. Elle existe dans la seule mesure où son amour la blesse ou la flatte. Les bizarreries d'humeur causées par sa grossesse, ses inquiétudes nerveuses, ses alanguissements torpides ou ses enthousiasmes soudains, ne la détournent jamais du fils Ponnier. Elle ne le voit pastel qu'il est, défiguré, borgne, la bouche oblique, avec cette terrible cicatrice lui creusant la pommette, et l'orbite vidée. Elle le voit très beau, sans une tare, dans la splendeur de sa force. Il a le visage et la physionomie du maître qu'elle attend de la destinée.
Cette dépendance de Marie vaut la soumission de la plante saine à la lumière. Le fils Ponnier l'attire, donne à son cœur toute la vie, comme le soleil mûrit la grappe gonflée à sa chaleur. Qu'elle serait maternelle déjà, si le fruit qui est en elle provenait de cet homme ! Elle abomine tantôt l'existence eu quoi se
dédouble la sienne; tantôt, elle lui voue un amour frénétique.
Le fils Ponnier règle cette aversion ou cet élan fort de l'instinct, soit que la femme ait aperçu le garçon, qu'elle en ait rencontré la mère seulement, ou qu'une journée s'achève sans avoir donné la moindre de ces joies à Marie Fauchon.
Ses doigts mal habitués à l'aiguille, elle coud pour la layette de l'enfant. Son zèle est tributaire de sa méditation et, par suite, du fils Ponnier.
Pas une seconde, elle n'a réfléchi que, lui fùtelle encore promise, il serait à la guerre et qu'elle tremblerait pour lui. Le village est si paisible : elle n'entend que les vœux de son cœur. Certes, elle assiste aux commérages sur les événements. Ils ne l'émeuvent jamais. Si, à cause de son ventre, elle ne va plus, là-bas, au poste où son père est soldat, elle quête, de la porte, le retour de sa mère, et elle manifeste un appétit de savoir. Mais, que celle-ci nomme seulement Ponnier, soudain, la fille ne songe plus qu'au fils. La nouvelle la plus grave ne la distrairait pas de le rejoindre par la pensée : une pensée dont l'exclusive précision est une bienfaisance qui écarte tout ce qui n'est cet homme.
<( On perd sa salive à te causer, Marie, pour ce que tu vous as l'air d'écouter ! ... Ah ! c'est un
plaisir qu'une fille comme toi ! » peut remarquer sa mère.
Elle accepte le reproche, d'un sourire si doux, inspiré par un si absolu détachement, que la Fauchon a pu s'en offenser jusqu'à la colère :
« Grande niaise, va!... Tu vous fais une bouche d'idiote... avec des regards perdus de vraie innocente.... »
L'insensibilité de Marie déchaîne la Fauchon :
c( Tu ne serais point grosse, que je te secouerais, pour t'apprendre un peu!... C'est vrai, quand on est là, tout le monde, à se tourmenter... il n'y a que toi à ne questionner ni répondre!... Je t'aurais seulement vue t'inquiéter, rapport à ton mari !... Pas une pauvre fois, tu n'as seulement parlé de lui !.. . »
Ces récriminations n'atteignent Marie qu'en lui révélant qu'elle ne s'est jamais préoccupée de Louis Hogard, depuis qu'il est soldat.
Elle a pu le haïr. Elle a pu connaître une opiniâtre et sourde tentation de se venger, sur lui-même, d'avoir suivi les conseils pernicieux qui l'ont amenée à l'accepter pour son mari. Aujourd'hui, sans rancune envers lui, elle ne lui accorde aucun rôle auprès d'elle, quant à l'avenir.
11 a fallu cette diatribe de sa mère, pour lui apprendre la signification de son indifférence. Et celle-ci, comme tout ce qu'elle ressent, a
17i CHACUN SON DEVOIR.
nourri l'ardeur dont le fils Ponnier est en elle le foyer.
Cependant, la Fauchon plisse son front étroit de têtue dominatrice. Elle veut qu'on l'écoute, quand elle parle. En ce moment, elle s'époumonne. Sa fille, adossée à l'arceau du puits, tricote, très calme, une brassière de laine blanche.
« Répondras-tu, mâtine de race!... Me dirastu enfin quelque chose, à ce que je te corne aux oreilles sans que tu en prêtes l'une seulement!... A quoi faut-il que tu penses, tout le long des jours, à n'écouter à qui te cause, et te taire, des heures de rang!... Aussi vrai que mon mal à te mettre au monde, qu'est-ce que tu peux ruminer dans ta sotte tête fermée?... Tu as beau être femme, la mère demeure la mère, avec son droit d'être obéie !... Je veux que tu me dises ce qui te passe en cervelle, qui te rend si bouchée que je ne peux rien te tirer ! . . . C'est pas d'être grosse, qui fait une femme ce que tu es devant moi !.. . Je veux savoir!... Et je saurai, entends-tu bien !
— J'ai rien à te dire, mère.
— D'abord, laisse-moi ce tricot, quand je te parle !
— Puisque j'ai rien à te dire, enfin!
— Faut que je me tourmente de ton homme... pour toi, ainsi !
CHACUN SON DEVOIR. l^.*)
— V a pas à se tourmenter de lui.
— Comme tu vous dis naî... De quel front !.. . Faut-il que tu n'aies point de cœur !
— Ah! si, que j'en ai!
— Menteuse!... Oui, grande menteuse, à te vanter d'un cœur!... Une femme qui a son homme à la' guerre, et...
— Va pas que lui.
— Quoi?... Pas que lui!... Quand il s'en tue et s'en tue!... Tu vous dis là, toute calme et repose... à vous froidir lo sang!... tu vous dis : y a pas que lui !
— Si je ne l'aime pas, mère, n'y a rien de ma faute.
— Eh I oui, tu -me la chantes belle!... Et t'as pas d'honte î
— Tu le savais, que je l'aimais pas, avant.... Depuis qu'on nous a mariés, j'ai pu le détester.... A présent, comme il est loin de moi, il m'est égal.... Que me faut-il faire?... Ah! mère, on ne se change point î... Vaudrait mieux me laisser tranquille.
— Te laisser?... Au contraire, tu vas me dire à qui que tu penses!... D'abord, quitte-moi ce tricot, que tu reprends pour me narguer.
— C'était bien la peine de le jeter au sol... pour me le tout salir!
— Et mon sabot dessus, tiens!... Je serai encore maîtresse de toi, peut-être!
— Je ne vais contre.... Je ne demande que ma paix....
— Je veux savoir ce que tu mijotes, sous ton fieffé bonnet !
— Mère... mère....
— Bon Dieu!... Ali! je vois, tout d'un coup!... Quand je t'ai couverte d'avoir fauté... et bien mariée... d'une façon que tu auras à te revenir les meilleures terres d'ici , . . avec la considération de joindre par toi deux bonnes familles sans un reproche... tu penserais encore... (non ! mais, regarde-moi en plein !...) tu penserais... alors!... à ce sans-le-sou... qui nous est revenu borgne....
— Ah! mère... tais-toi!... Je n'ai parlé de lui ni d'aucun!...
— C'est donc vrai!... Ce fils Ponnier, à présent fait de figure comme un Judas!... Un crève-œil !...
— Te faut-il que je me fiche au puits, pour avoir ma paix?
— Marie!... Marie!... T'es pas folle?... Quoi !... Tu Epurais?...
— Je tiens si peu à vivre.... Si je ne devais plus être tranquille....
— Lâche ce fer du puits !... Lâche-le, ma petite fille!... J'aurais pas dû m'emporter.... Donne ton autre main aussi.... Donne-la.... Et tiens, voilà que je te ramasse ton beau petit
IricoL... 11 n'est point gâté.... Viens-t'en dans la maison... avec moi....
— Mère... ne faut plus me parler de Louis, ni de l'autre, dorénavant....
— ^'on, ma fille.... Non.... Tu as ma promesse.... Je te disputerai plus, va!...
— Faut pas me faire sentir, trop, comme je suis malheureuse....
— Tu l'es donc beaucoup, mamignote?
— Plus, ma mère, que je ne saurais le dire au bon Dieu en me confessant.... »
Silencieuse, blême, sa fille ramenée, à petits pas et soutenue, dans la salle commune de la ferme, la,Fauchon ne se lasse de contempler ce visage indéchiffrable où un sourire se forme, sr dissout, reparaît, dans un éclair, — et qu'elle a vu, tout à l'heure, penché sur le vide du puits, à la rencontre du rond sinistre de l'eau immobile, au bas de la longue cheminée barbue de mousse noire^
Pour prendre son bivouac de nuit, après une action vive de douze heures, la compagnie, harassée, se retire en silence. Elle a vaincu. Dans les têtes, le canon tonne encore, la mitrailleuse cliquette, la fusillade crépite, l'obus siffle, mugit, éclate, le moteur des aéroplanes ronfle. La symphonie brutale du combat se prolonge, avec ces phrases soudaines et courtes du clairon, des trompettes, qui piquent de rouge son airain, comme les coquelicots la nappe jaune des blés.
« Eh! sais-tu où qu'on va?
— On le verra toujours bien. »
Un troisième place son mot pour rassurer le curieux et le résigné :
« Y a du bon, du moment qu'on a notre capitaine. »
Enfin, ils voient croître, au bout de la route, en avant, à mesure de leur marche, le clocher annonciateur d'un village. Le coq de zinc se profile sur une trouée livide dans le ciel nuageux, plombé, assailH du soir. La toiture d'ardoises paraît pousser, de la terre. Les
hommes regardent, graves. Ils tiennent chaque côté du chemin, en file indienne. Les sacs pèsent aux épaules et obHgent à tendre le cou. Un caporal à lunettes grignote du chocolat. Au déboucher d'une sente, une patrouille de flancgarde, remplacée, attend pour suivre en queue de colonne. Son chef déclare, saluant : « Rien de nouveau, mon capitaine. »
L'officier avance, stationne, recule, le long de sa troupe. Il distribue le soutien de mots appropriés à chaque tempérament.
« Allons, Hogard, relève-moi un peu ce menton !
— Oui, mon capitaine.
— On a fait de bonne besogne aujourd'hui : nous avons le droit d'aller le front haut... toi, tout le premier... car je t'ai vu bien faire!...
— C'est qu'on commence à sentir les lieues à ses semelles, mon capitaine.
— Tu ne vois donc pas qu'on arrive au gîte!
— Ça serait donc à ce village?...
— Bien sûr!... et je te promets une bonne nuit qui te refera des jambes neuves pour demain! »
Louis Hogard supporte mieux la fatigue, parce que le capitaine lui a parlé. Il remonte son sac, d'un coup de reins; et il assure la bretelle de son fusil en passant, dessous le cuir, son pouce qui revient tout le long d'elle, jusqu'à la boucle
d'attache de la crosse. Il va, plus droit, la face soustraite à l'attraction du sol, de la force aux jarrets pour conclure sa tâche d'aujourd'hui.
On aperçoit, maintenant, le vaisseau même de l'église.
(( Mince, si elle a pris quelque chose, la pauvre vieille! » s'exclame une voix.
En effet, un angle écorné par quelque boulet, l'édifice porte une blessure béante. Avec la vue des premières maisons basses, une odeur d'incendie surprend.
Un ennemi, en tunique grise, mort, à plat ventre, les bras en croix, tête nue, — une grosse tête à poil fauve, où il y a une croûte de sang, — gît, de biais, sur la route. Par son isolement même, ce cadavre attire et retient le regard de chaque fantassin au passage : ils ont vu, depuis des jours, les tués, par tas, sur les champs, au creux des tranchées, ou, compacts comme un train de bois, descendant le fil de rivières que leur quantité faisait déborder.
A gauche, un chaume fume, écroulé sur les décombres de sa charpente noire de suie, entre les murailles de ce qui était, à midi, une ferme. Louis Hogard n'a d'yeux que pour un abreuvoir cimenté étabh, dans la cour, comme l'abreuvoir dans la ferme de ses parents.
Il y était tombé, tout marmot. On ne l'en a retiré que par miracle. Longtemps, il en a eu
CHACUN SON DEVOIR. i«l
peur. Ensuite, il y a barbotté, amiral d'une flotte construite de coquilles de noix, de boîtes d'allumettes, d'un sabot d'enfant affublé d'une voilure à deux mâts, et que son imagination métamorphosait en cuirassé formidable.
Le dernier soir qu'il ait passé à Gloire-Saint- Blaise, il s'est assis sur la margelle de l'abreuvoir, à côté de sa femme. Elle ne voulait pas le laisser lui prendre les mains. S'il y parvenait, elle les retirait, sournoisement. Il fallait toujours qu'illes recherchât : il avait besoin d'elles dans les sier\nes, faute de pouvoir exprimer son repentir de quelques rudesses, son projet d'être, plus tard, un mari « mieux accommodant », et les vœux de bon accord que lui inspirait l'état où il quittait Marie.
Après, dans leur chambre, elle a pleuré, sans vouloir expliquer son chagrin. En d'autres temps, il se serait fâché. Ce soir d'adieux, il a accepté que Marie se tût. Il s'est plaint, avec douceur, sans insistance, presque satisfait d'une humiliation qui lui permettait de prouver son caractère meilleur.
Le spectacle de la rue déserte, les maisons vides, la nuit tombante qui augmente l'horreur des brèches, détachent Hogard de ses souvenirs.
Un être, assis devant un seuil, une grosse canne entre les genoux, les pieds entourés de
linges, le menton sur la poitrine, le torse affaissé dans une blouse où grelottent les bras mous, cette décrépitude, cet abandon, à la base d'une masure intacte parmi l'écroulement des pierres, les poutres calcinées, les meubles en morceaux, — voilà le reste d'une population! « Eh! bien, mon brave homme?
— Vous voyez bien que nous sommes des Français?
— Avez-vous faim?
— Nous les avons chassés, les Prussiens.... Vous ne les reverrez plus.... Faut pas avoir peur.... »
La tête qui branle, de gauche à droite, de droite à gauche, a l'air de nier. Le regard larmoie, éteint, entre les paupières chassieuses, sanguinolentes. Immobile, il appelle, de la terreur qui le fige, au sol où l'exode a précédé l'invasion, où le crépuscule a couché des ombres inconnues, où le soir les a effacées, pour étendre sur le désastre une nuit calme, pareille aux plus sereines de tous les étés.
« Il doit bien avoir quatre-vingts ans », fait un lieutenant, au capitaine qui n'ose plus poursuivre son enquête affectueuse.
Étranger à ce qui n'est la réalité implacable
abattue en quelques heures sur sa mémoire pour y détruire, comme une lave, les apports d'une longue vie, ce vieillard rappelle à chaque soldat, rural ou citadin, la famille figurée par l'aïeul. Il découragerait le courage, parla survivance de sa fragilité au milieu des ruines. Le mouvement continuel de son crâne, tout son corps qui tremblote, l'hébétude terrifiée de son visage, suggèrent moins la notion d'une victime r[ue le faible hoquet où se reprend, tout à coup, son souffle sifflant.
« Mon capitaine, votre logement est....
— Oh! fourrier, je coucherai sur la paille, avec mes hommes.
— C'est que, de paille....
— Les Boches n'ont pas mangé la terre battue des granges, au moins?
— Non, mon capitaine.... J'ai trouvé quatre lieux couverts... à peu prés....
— Parfait.... Mon cher lieutenant, si vous voulez profiter d'un lit?
— Mon capitaine, je dormirai, comme vous, avec mes hommes.
— Eh, fourrier!... Avez-vous pu tirer un mot de ce pauvre vieux ?
— Pas un, mon capitaine!... Il est tel qu'à notre arrivée : il n'a remué d'un cheveu, autant dire.
— L'adjudant veillera à l'établissement du
poste et à la pose des sentinelles.... Adjudant!
— Présent, mon capitaine.
— Ah! pardon, mon ami, je ne vous voyais pas..,. Les chefs de section, faites à vos hommes les recommandations que je vous ai dites... Et qu'on se dépêche de dormir!... Le général aura besoin de vos jambes, demain.... Bonsoir, ma brave 7*"!... »
Le capitaine retient le lieutenant :
« Alors, vous avez vu tomber M. Bonnèvre?... Et vous êtes sûr?
— Une balle en plein front !
— Le charmant garçon que c'était!
— 11 n'aura pas porté longtemps son deuxième galon....
— Un jour!... Mais, mon cher, vous êtes sûr?...
— Mon capitaine, quand vous m'avez fait replier... vers seize heures... à notre prise d'élan pour la charge....
— Ah! oui....
— Je suis tepassé à l'endroit où il était tombé.... Il n'avait pas bougé.... Gerbier... l'étudiant, mon capitaine....
— Oui, Gerbier, parbleu !
— Gerbier est allé jusqu'à lui.... Il l'a touché.... Il était roide et froid....
— L'armée a perdu un bon officier... nous, quel délicieux camarade !... Allons dormir, mon
CHACUN ?0N DEVOIR. i85
lîni.... 11 a fini sa tâche : nous, nous avons ■ncore du travail sur la planche!
— Sous vos ordres, mon capitaine, on est fier....
— Chut!... Nous sommes tous fiers les uns des autres... nous le sommes à hon droit.... Kl, voyez-vous, c'est ça : la Franco ! . . . Là-dessus, bonne nuit, mon ami.
— Bonne nuit, mon capitaine. »
Le poste occupe la dernière maison du village. Hogard sera du troisième tour de pose seulement. Il n'en est pas fâché. La perspective d'un bon somme préalable à sa première faction et d'un bon somme qui la suivra, lui est agréable.
Vu moment d'entrer, — l'épaule droite soulevée pour décrocher la courroie de son sac, tandis que celui-ci lui glisse le long du bras gauche, — le bonheur qu'il éprouve, de son dos allégé, est contrarié, par la vue d'un cheval mort, sur la route, à vingt mètres en avant.
« Eh, Hogard!... ça doit être la bique au type qu'on a vu aplati à l'entrée du patelin?
— C'est bien possible.
— Tu comprends : une balle dégringole le < anasson... mon Boche arrive à s'en dépêtrer, prend sa course... un pruneau le couche à l'autre bout de la rue, quand il pensait peut-être à se garer par un crochet. . . .
— Je dis pas non.
— Manquerait plus que ça.... Mais tu ne viendras donc pas une fois à Paris pour te dégrossir, sacré outil!
— Sitôt la guerre fînite, et si tu me payes mon chemin de fer....
— Pas mal jeté, mon fils!... Tu. as de la réponse!... Si les Prussiens me tuent pas, je ferai de toi un gars à la coule pour la fin de la campagne.... Que ça nous empêche pas, en attendant, d'aller pioncer vite et dur, rapport à mettre dans le mille à chaque coup, demain!... Moi qu'est pas marié, tu sais, ça me gêne pas de coucher en garçon... »
Il ignore, le Parisien facétieux, quels regrets sa plaisanterie suscite chez Hogard. La fatigue les apaise. A quatre heures de là, il faut secouer et tirailler le dormeur, pour l'extraire du sommeil. Il agit d'abord en somnambule. L'air nocturne le ravive sans lui dégourdir le cerveau. Il tient son fusil correctement et marche droit, par habitude. A la première halte pour poser une sentinelle, la visière de son képi donne dans le sac de son chef de file, et Hogard trébuche. Quand vient son tour de pose en factipn, le caporal doit lui répéter la consigne, après l'homme qu'il remplace ; la lui faire énoncer ensuite ; par deux fois, l'avertir d'ouvrir l'œil, de tendre l'oreille ; — et il accentue ses prescriptions :
« S'agit de plus dormir, quoi!... Faut-il te pincer le bras, pour que ça aille?
— Pas besoin, caporal.
— Et puis, tu as Dubois, le Parisien, qui n'est pas à vingt mètres de toi, en cas que ça n*irait pas.
— Ça ira bien, caporal.
— Alors, qu'est-ce que t'attends?... la croix et la bannière?... pour charger ton fusil!
— Voilà.... J'y mets sa cartouche....
— Eh! pas de mon côté, quoi!... Un type comme ça, il vous tuerait son caporal et se laisserait cueillir son flingot pareil qu'une prune à la branche!... Tu ne vas pas redormir tout debout?
— Mais non, caporal.... Et ça voudrait me prendre, que je me mettrais à faire les cent pas....
— Puisque, justement, on vient de te dire 4ue tu dois prendre racine autant que possible!... Plus que tu te déplaces, plus que tu te lais voir, gros malin!
— Alors, je bougerai pas d'une semelle.... \h! vous pouvez avoir confiance, caporal....
— Je demande que ça, cré nom! »
La silhouette do Dubois rassure Louis Hogard. Il a les deux index sur l'embouchure de <on fusil, la lame verticale devant ses yeux. Toute l'arme, d'aplomb sur la crosse, lui sert
188 CHACUN SON DEVOm.
d'appui. Il a le dessein absolu de voir, d'entendre, l'égal du meilleur soldat, de ce Parisien, en tout cas, « pas plus malin que personne », pour si « débrouillard » qu'on le prétende.
Et les mille bruits secrets de la niait au clair de lune l'assaillent à la fois.
XYII
Le voisinage du Parisien alimente une émulation, chez Louis Hogard. Bientôt, elle s'émousse. Il sent qu'il céderait vite au sommeil. Pour lutter, il oppose à la tentation sa responsabilité de factionnaire.
La paix nocturne, l'horizon rapproché, le pressent de toutes parts. Inexplicables souvent, des formes attirent sa curiosité et la changent en angoisse. Il y a des sons furtifs, secs ou qui vibrent. On les dirait peureux, troubles, émanés de la dissimulation même. L'homme est transi. Ils traversent son équipement, sa capote, sa chemise. Ils lui pénétrent les moelles, ils l'inondent du froid de l'épouvante.
Pourtant, il s'est battu en brave, chaque fois que la T a donné. La mitraille a plu autour de lui, sans qu'il bronche. Plus puissante que; le feu, la fatigue le décourage. Elle lui clorait les paupières, par surprise. Elle lui courbature l'échiné, les reins. Il frissonne, pour un bruit, un mouvement imaginaires. Lui qui distingue l'essence des arbres de sa région, à la chanson du feuillage, il ne reconnaît pas un frôlement
de branche et tout l'inquiète. Sur le qui-vive, de l'œil, de l'ouïe, aux écoutes, aux aguets, il voit, il entend, halluciné, des formes, des murmures.
La corne fine de la lune verse une clarté métallique d'hiver. Des étoiles filent et tombent, dans l'espace délivré des nuages. Les astres clignotent ou luisent. L'écharpe de la voie lactée partage, nette, le bleu noir où veillent leurs lumières précises.
Son fusil pour soutien, une joue plissée par ses doigts entre-croisés qui la supportent et entourent la poignée de la baïonnette, Hogard se demande si une telle nuit serait propice aux cultures de chez lui. Il voudrait savoir si l'on y a moissonné. Ensuite, l'état du bétail le préoccupe. Il secoue la tête, parce que la vie agricole est loin du présent.
Tout à coup, il lui souvient d'une face terrifiée, sous le casque pointu à manchon de toile verdâtre. La fortune de la charge lui a livré cet homme dont il a fait un mort. D'autres, il les a atteints sans avoir aperçu leur visage. Il allait lancer sa baïonnette contre un officier très jeune, mince, pâle, à col très haut. Il l'a vu s'abattre de côté, la garde d'un sabre arrêtée contre sa tunique, au niveau de l'estomac. Et il a vu une manche au galon d'adjudant se retirer, entraînant la lame rougie. Dubois, le
Parisien, attaquait de la pointe et de la crosse. Il s'annonçait à l'adversaire par l'invective et il jurait d'en distribuer pour « tous les grades ».
Une minute vient, dans la mêlée, où n'existent que l'arme dont on œuvre et celle de l'ennemi individuel. On serre les mâchoires à s'en casser les dents. Le carnage saoule plus vite que les plus forts vins. Qu'il cesse, on s'étonne de l'ivresse d'où l'on s'éveille. L'éreintement qui se révèle en choc de massue, coïncide avec les râles, l'appel, la plainte. Ils semblent transpirer d'une terre excédée de soutenir le meurtre et de boire le sang.
Louis Hogard sourit, de se dire qu'il est « encore revenu de celle-là ». Il se rappelle qu'on lui a demandé, au dépôt du régiment, iprés la revue en tenue de campagne, dans la • our de la caserne :
(( Qui faudra-t-il prévenir, en cas d'accident? »
La question l'avait ému jusqu'à l'affre. D'emblée, il a nommé son père : « Jean Hogard, l'aîné, cultivateur ». Quand il a eu prononcé les trois mots : Gloire-Saint-Blaise, pour l'adresse qu'on lui réclamait, il a songé qu'il aurait dû indiquer sa femme. Alors, il a attribué son choix irréfléchi au désir d'épargner à cette dernière le heurt d'une mauvaise nouvelle, dans son état de grossesse.
iOS CHACUN SON DEVOIR.
Aujourd'hui, il le sent, les plus solides liens de son être aboutissent à son père et à sa mère. Marie Fauchon aurait pu l'aimer davantage. Pourquoi sa gaieté de belle fille saine s'est-elle éteinte, avant les noces? Il s'interroge, avec frénésie. Les traits du fils Ponnier traversent sa mémoire: la face couturée, l'orbite vide, le déséquilibre des pommettes dont la droite, en rehaut, porte un nœud de cicatrices. Le souvenir de Marie Fauchon désirable remplace la vision. Le regret de n'avoir su bien plaire à sa femme emplit le cœur du soldat, à le gonfler, à le menacer de rupture, dans la poitrine oppressée.
« Que c'est donc bête, de se faire tant mal, avec des idées », murmure-t-il.
Pour oublier, il se livre aux bruissements étranges et à la captieuse clarté du clair de lune. Il est une proie que suffirait à fasciner son devoir de sentinelle. Des ombres voyagent à sa vue. Il perçoit des souilles, des nuances si légères du silence, qu'il lui en vient un vertige auditif. L'oreille avide, il quête ; et il appréhende, d'avance, l'incompréhension de ce qu'elle recueillera. Il voudrait que tonnât un formidable orage, au lieu de ces chuchotements.
Un bruit sourd gronde soudain, qui le fait se détourner comme si quelqu'un lui avait touché l'épaule. Il voit, là-bas, Dubois en faction, ce
CHACUN SON DEVOiPt. l'J3
qui le rassure. A eux deux, ils ne laisseront passer personne. L'un abattrait l'ennemi que l'autre aurait pu manquer. Hogard redoute le brusque jet du rayon dur des projecteurs, qui ne réveille en sursaut que pour aveugler, disparaît, épaissit la ténèbre où, bientôt pleuvent les obus. C'est arrivé une iluit. La 7^ a perdu beaucoup d'hommes. Le cas échéant, devrait-il demeurer ici ou se replier sur le poste ? Dans l'incertitude, il fait demi-tour afin de repérer celui-ci. Son dessein lui échappe, au spectacle d'une énorme masse ballonnée, grise, sur la route, en pleine lumière.
A une étincelle fixe, il reconnaît d'abord, après un examen lent, un fer à cheval. Le sabot, la jambe roidie de la bête, le ventre en tonne, débordant la croupe, lui apparaissent après. Le même grondement qu'il avait entendu, il y a quelques minutes, se renouvelle. Gelaprovient du cadavre. Louis Hogard n'a plus peur : il comprend. C'est ce pauvre cheval qu'il avait vu, au moment d'entrer dans le poste. Le corps a doublé de volume, depuis. Les quatre pattes, tendues vers le ciel, paraissent trop courtes. Un point de la robe pommelée luit plus qu'une cuirasse. D'un côté, le sol porte une ombre brève, très noire, avec des angles. De l'autre, il étend une blancheur de craie. Le clair de lune frise la courbe large du ventre mons-
iU4 CHACUN SON DEVOIU.
Irueux. La solitude, autour de cette chair inerte, absorbe dans son horreur l'esprit anxieux du soldat. Il embrasse, d'un coup, les désastres de la guerre. Il évalue l'immense royauté de la mort, à cause de ce cheval crevé.
Il regarde et son âme recule en lui. Elle ne trouve pas d'asile et elle se disperse. Elle découvre des aspects de bataille, une masure, des villages traversés pendant les marches. Quelque part, où plus rien n'était debout, il y avait un beau tournesol lourd de graine, penché sur sa tige, au milieu d'un jardinet.
Insensiblement, à petits pas latéraux, la crosse de son fusil sur un de ses pieds, Louis Hogard est venu à un mètre de l'animal. Cette ligne brune sur une fesse, qu'il ne s'expliquait pas, c'est le vide d'une lanière de viande prélevée sur la bête. La section est droite, ses bords parallèles. Le sang, coagulé en grumeaux bruns, bouche un trou entre les pattes antérieures. Le mors, glissé de la bouche, est souille d'écume rose. La têtière a tourné. Une courroie porte sur l'œil vitreux.
Une profonde pitié étreint le soldat, une pitié inconnue. Elle s'étend, immense, à tout ce que baignent l'air et l'eau. Elle lui révèle la tendresse émerveillée que mérite de produire la concorde universelle de la vie. Il sent celle
vêrilé prodigieuse. Il ne pourrait l'expliquer, faute de mots assez neufs à son usage. Il est initié au rythme magnifique du monde, par une intuition qui satisfait son fruste cerveau. Il voudrait la fin de la guerre, pour être meilleur. Marie Fauchon l'aimera tout à fait, parce qu'il aura beaucoup changé.
Les sons se précipitent, dans le corps du cheval. Ils deviennent un grondement sourd qui roule, s'enfle, travaille, lutte, pousse. La bk'ssure sous le poitrail cède. Le bruit devient celui d'une source qui suinte. Un liquide noirâtre apparaît. L'odeur fade qui charge l'air, chasse Louis Hogard. Il recule vers la place de sa faction, comme il en était venu, à petits pas latéraux, la crosse de son fusil sur son même pied. Sa vue englobe le ventre qui s'affaisse, la tlaque qui s'étend le long du cou, les quatre pattes roides qui semblent croître vers les cieux, dans le clair de lune. Ce n'est plus le cadavre abandonné d'un cheval, la sous-ventriére rompue, la selle décollée du flanc, que voit le soldat. A travers l'unique rue d'un village évacué où la lune ouate les ruines, c'est toute la tragédie de la guerre qui lui apparaît, le lasse, lui conseille la bonté, pour plus tard.
D'un geste, Dubois, le Parisien, exprime qu'il trouve le temps long» Louis Hogard secoue la
tête et balance un bras, pour approuver son camarade. Le sentiment du lendemain lui échappe. Il n'aspire qu'à passer la consigne à son remplaçant. Sans faim, il mord à une croûte dure tirée de sa musette ; et il mâche, lentement, lentement, à dessein de s'occuper, jusqu'à la relève des sentinelles.
Do Belgique, la guerre a envahi le nord et l'est français, de Lille à Épinal. Gloire-Saint- Blaise s'habitue au fléau. On en parle, autour de Jarriot cadet. On remarque aussi que l'été est un des plus beaux des derniers ans.
« Au retour, nos partis soldats trouveront de bon cidre à boire, » dit-on.
En effet, la pomme, abondante, a une chair de qualité. Boutin Jules a acheté trois récoltes sur pied, pour maintenir la réputation de VÉpi qui boit par d'honnête cidre à la cruche et de meilleur à mettre en bouteille, avec du fil de fer au bouchon.
Ces faits heureux conservent leur importance. Ils n'empêchent qu'on aille lire les communiqués ofliciels à la mairie et qu'on ait approuvé les mâles critiques de M. Notrepain, au sujet de l'exode du gouvernement à Bordeaux.
Le bourgeois vante la cavalerie russe, <'ii écuyerde carrière. Il prévoit des mouvements d'armées que les nôtres ni l'ennemi n'exécutent jamais.
Brévoux, loquace à son ordinaire, évoque les
iî>8 CHACUN SON DEVOIR.
hauts exploits de la classe 1873, la sienne, dans les camps pacifiques, à la caserne et au café :
« Fallait nous voir, tous fiers tapins qu'on était, à vous battre de ces tonnerres de roulements, que les vitres en tremblaient, et que les baguettes vous brûlaient les doigts. »
A peine se flattait-il d'avoir été un pareil tambour ou de tellement désirer la revanche sur les Prussiens, avant qu'on l'eût requis de lire le décret de mobilisation générale. Maintenant, il jure sa « peau d'âne » que pas un uhlan ne foulera le territoire de la commune ; et il reproche à sa femme trépassée, de ne lui avoir donné un fils pour servir la France.
Il n'en rabat que ^i le père Chouette, descendu de sa cabane, vient aux nouvelles. Celuici les écoute, la tête farcie de ses souvenirs guerriers, et il s'en va, satisfait, dans sa personne, des troupes de la République, dont il n'a pas appris les derniers labeurs.
On sait que Ponnier père a pris mal aux dents, sous la tente où Gaulet et Fauchon pâtissent de rhumatismes. Les réservistes de la territoriale gardent la bifurcation du chemin de fer, en bonnes gens, trop sûrs que nul ne la menace, pour ne pas regretter tout haut leurs aises perdues.
La Fauchon et la femme Gaulet ont convenu d'aller, à tour de rôle, visiter les vétérans.
Elles ont rapporté que le capitaine de ces braves n'est autre que M. Ernest Baron, le propriétaire lu vaste magasin de nouveautés du chef-lieu. ' .ela a doté de quelque lustre la réserve de la territoriale, pour un moment ; car les lainages, î.'i toile, la draperie, les mobiliers, issus des I omptoirs du Bon Marché Régional^ sont prisés au delà du département.
Soudain, il est apparu à tous les cerveaux
paresseux et confiants du village, que la guerre
implacable n'épargne personne. La mairie a
'té avisée du décès de « Hogard (Louis), mort
au champ d'honneur ».
L'arrivée du maire à la ferme, a cloué les parents sur place. Le père nettoyait l'abreuvoir. La mère plumait une cane qu'on avait ramassée, le matin, égorgée par quelque belette. Ils en 'levisaient, raisonnant sur le lieu où tendre le piège et l'appât le meilleur à y accrocher.
M. Notrepain avait tenu à soutenir le magistrat dans sa pénible mission. En route, ils avaient pesé les termes d'un discours précautionneux et patriotique. Leur mine les a trahis. La femme et l'époux se sont regardés, pour lire l'un dans l'autre.
Elle tient toujours la volaille; mais on voit ses genoux grelotter sous sa jupe et ses mains trembler sur son tablier où frémit le duvet
des plumes. L'homme vient de râteau contre un mur et, d'un mouvement brusque, il déboutonne son col de chemise. Il souffle d'abord, comme s'il avait couru longtemps ou déposait un fardeau trop lourd à son âge.
« Mon pauvre Jean... ma bonne Mathilde... vous devinez, hélas!... «
L'émotion du maire engage M. Notrepain à prendre la parole :
« La patrie... qui a appelé tous ses enfants.... »
Une vénérable pudeur l 'interrompt, à la vue du même geste qu'ont ensemble le père et la mère, pour étancher, d'un poignet, leurs premières larmes. L'homme, d'une saccade de la tète, remercie M. Notrepain — et il demande au maire :
« Tu as donc reçu un papier?
— Oui... mon pauvre ami... le voilà....
— Ah!... c'est ça.... Alors... notre pauvre Louis...? »
Le maire avoue la mort en baissant le menton, frappé au cœur, pour avoir connu tout marmot ce soldat tué à l'ennemi.
« Mon bon Hogard... dites-vous que votre fils... moissonné au champ d'honneur.... »
Un sanglot tragique suspend l'exorde pompeux que balbutiait M. Notrepain.
(< Ma pauvre vieille, on est bien malheureux, pas! » gémit le père.
Il embrasse à pleins bras sa lamentable femme, et il implore :
« Vaudrait mieux vous en aller.... Je vous remercie.... On n'a besoin de personne, elle et moi.... »
Il ajoute, pour le maire, — humble sous la douleur :
« Puisque ta commission est faite... va!... Laisse-nous.... »
Poli envers le châtelain, il. touche au bord >on chapeau de paille :
« Bien honoré de votre dérangement, monteur Notrepain... » fait-il.
Il accompagne ceux qui sortent, d'un regard aveuglé par le souvenir du fils perdu ; et il ferme la porte charretière, afin qu'on l'abandonne à son malheur, avec sa femme.
Face à face, ils n'ont, pour communiquer, que des gestes de leurs bras alourdis et des appels de leurs yeux noyés.
« Rentrons, ma pauvre vieille.... »
Elle se laisse soulever et conduire dans la maison. Des plumes s'envolent de son tablier. La cane est à terre, prés du tabouret.
« Et dire qu'on se voyait du tracas, pour une belette ! »> s'exclame Hogard.
La mère soupire :
« Gomme ça... on le verra plus jamais.... » Ils se taisent. Elle reprend :
« On n'aura point son tombeau et on ne saura rien de sa fm....
— Peut-être... avec du temps....
— Après la guerre?
— Longtemps après!... Et encore, si on apprend quelque chose !
— 11 pourrait nous revenir?... Des fois?...
— Pour qu'ils nous l'aient mis par écrit, faut que ça soit reconnu vrai. »
Le silence les accable. Chacun songe et parle, de temps en temps, suivant son idée.
« Un si beau et fort garçon... Ainsi, on venait de le marier ! . . . Et voilà ! . . .
— On ne travaillait que pour lui laisser plus qu'on n'avait reçu.
— Le plus bon sujet du pays!
— Durera-t-on jusqu'à ce que son petit à venir soit en âge?
— Ni buveur, ni coureur, dérangé en rien... et le mauvais sort nous le prend !
— Ma pauvre femme, va !.. .
— Mon homme, hélas!... Sans le vouloir, il avance notre trou dans la terre, par le sien.
— Il n'aura seulement eu de cercueil, ni de drap, ni une place pour lui tout seul.... On les enterre par tas!... Et lui qui aimait tant notre Gloire-Saint-Blaise !
— L'en voilà loin... de toute façon....
— Je le revois trottant partout, haut de ça !.. . Et à sa communion!... A son tirage aussi !... Et «•et an, qu'il nous était venu faire la moisson, lier de sa culotte rouge qu'il no voulait quitter pour mieux plaire aux filles.... Oui, le voilà dans la terre avec!
— Pourquoi le nôtre, quand ils étaient tant i pouvoir mourir!
— Ah ! la mère, il n'est point le seul ! » Sur ces mots, leur esprit travaille trop pour
[u'ils parlent encore. Puis, le silence paralyse ■n eux la pensée. Elle renaît, après un moment. « Oui, ma pauvre vieille... voilà....
— Si seulement, il n'a pas soufTert!
— On le saura jamais....
— Il aimait tant à vivre!... Ah! notre pauvre Liarsl... Mon pauvre Louisotl... Te rappelles-tu i»ien, tout petit, qu'il voulait qu'on l'appelle Louisot?... Et qu'il était mignon, l'été, à courir • liemise au vent! !
— J'aurais jamais cru qu'il partirait avant
— M moi, bien sur.
— Et, fout de même, c'est comme ça.... Plus ii< Il n'y changera rienî... Et le fds Ponnier, hein?... Il avait voulu mourir, lui! Et il reste, ivec un œil en moins.... Et bon à quoi, dis^.. l'/ost la justice de la terre, çaî... »
Hogard en revient à sa première remarque :
« Oui, dire qu'on se tracassait d'une belette, y a pas une heure ! »
La mère est sortie, pour relever la volaille au tiers plumée qu'elle pose sur le tabouret; et elle rentre.
Son mari, près de la fenêtre, lit, en presbyte, le rapport officiel du décès.
« Ça n'apprend que la mort.... Ils mettent : « au champ d'honneur », comme disait M. Notrepain, ce tantôt!... Ça me console point!.... Nos champs à nous, c'en est-il pas d'honneur, à force qu'on y travaille!... Je les donnerais tous, pour me reprendre à suer sur le bien d'autrui, afin d'y ramener notre Louis avec moi! »
Il se revoit, mettant son fils à la charrue, le conseillant pour creuser droit le sillon, lui montrant à semer de sorte que le grain se répande avec égalité. La mère songe aux trois maladies qu'il a faites. Chacun, ils ont leur part dans le développement du garçon. Que toute sa vie leur paraît courte, parce qu'elle esl achevée ! Ils n'ont l'habitude de réfléchir, ni l'un ni l'autre; ou bien, c'est en agissant. Ils voudraient, par respect humain, s'abstenir de toute besogne. Ils s'entre-guettent, gênés par ce loisir qu'ils s'infligent.
Efie rentre dans la maison. Elle s'agenouille,
levant le crucifix qui porte le buis des Rameaux léjà tout jaune.
Hogard, machinal, a repris son râteau. Soupirant, obligé de s'essuyer les paupières, du poignet, — il racle l'abreuvoir.
Machinale, misérable, en pleurs, cherchant -on souffle, rancunière envers le Dieu qu'elle vient de prier, la mère se rassied sur le tabouret -t elle se reprend à plumer la cane.
Le ciel au-dessus de la cour est limpide. Un •ochet s'essaie à chanter. Les poules gloussent. Une indicible paix est suspendue entre le sol et l'azur.
Des hommes, au loin, par masses, se battent pour la France, à ce moment, et depuis près de ieux mois; et, des mois et des mois encore, ils se battront, sans trêve, sous la pluie, par le soleil, dans les ténèbres, dès l'aube, à midi, ■n plaine, en bois, sur les collines.... Il en meurt, à chaque seconde.... A chaque seconde, il y en a qui tuent, qui ont soif et ne boivent pas, faim et manquent de nourriture....
Ici, la ferme en parure d'automne est calme.
La femme plume une volaille. L'homme nettoie
l'abreuvoir. N'était qu'ils pleurent, ils sont ce
qu'ils étaient hier. Ils pensent à leur fils beau-
!» plus, parce qu'ils savent qu'il est mort.
e la guerre, pour eux, c'est qu'on l'a tué.
Les poules picorent. Une compagnie de per-
dreaux passe, au-dessus de la cour, haut, dans l'espace bleu, candide, où toute la bonté de vivre semble montée, où il y aura des étoiles tout à l'heure. Et l'inexorable destin calcule, décide, étendu sur l'Europe à feu et à sang.
Tout à coup, la mère s'écrie, joignant ses mains élancées vers les cieux :
(( C'est pas possible qu'il y ait un bon Dieu ! »
L'homme, le front bas, suspend sa besogne pour répondre. Il se tait, anéanti par la peur du blasphème qui lui montait aux lèvres.
Et, de nouveau, de son outil empoigné après avoir craché dans ses mains, il racle l'abreuvoir.
Marie Fauchon attend elle ne sait quoi, de la journée très chaude. Entre sa vue et l'herbe brillante, les pommiers noueux, le ciel uni, d'une lourde magnificence bleue, elle ne supporte aucune présence humaine.
Pour avoir distingué, tout à l'heure, Brévoux, le garde champêtre, dont la tête dépassait la haie du fond, elle s'est retirée, d'un saut brusque, au milieu de sa chambre, comme elle eut fui quelque atteinte à sa pudeur. Elle est illée pour mettre le verrou de la porte, qui L'tait déjà poussé.
Sa réclusion est toujours insuffisante. Elle voudrait soustraire à chaque regard sa grossesse qui l'obsède. Elle voudrait se dérober aux iiaroles. Les bruits, rares, la sensation du vaste grenier assaillant de sa touffeur les Miinces cloisons qui délimitent la pièce où elle -e retranche, la lumière même, — tout l'irrite, physiquement.
Elle devine sa mère qui rôde en bas, distraite, par l'inquiétude, du travail de la maison et de la ferme. La Fauchon y vaque, en
rémiettaiit, attirée à la fois vers l'étable, la basse-cour ou l'armoire au linge : son orgueil de ménagère prévoyante. Aussitôt qu'à l'œuvre, ici ou là, elle est détournée par la tentation d'épier, du bas de l'escalier ou de la margelle du puits, ce que « peut bien faire » sa fille enfermée là-haut, farouche, hostile, secrète.
Pour celle-ci, c'est une souffrance intolérable : subir cette sollicitude dont elle ne veut pas, qui la traque, la violente, la suspecte avec une douceur égale, craintive. Dessous, elle sait, en arrêt, ramassée pour reprendre ses droits, l'énergie d'une maîtresse femme passionnée de commandement.
Ce matin, gourmande de respirer à pleins poumons, Marie avait dû pencher son buste hors de la lucarne. Elle se peignait, les coudes hauts, heureuse de la fraîcheur épandue sur sa nuque par sa chevelure grasse. Elle tendait, de ses pores, de ses yeux, de sa bouche entr'ouverte et humide de plaisir, à la rencontre des belles prairies et des pommeraies glorieuses de fruits. Elle vivait, ainsi qu'on l'imagine d'un arbre baigné de l'été, dans l'inconscience absolue de son rôle au monde. Ses mains, à conduire le peigne d'os aux dents rigides ou à lisser les mèches plates, donnaient un rythme à sa perfection charnelle.
Elle goûtait, avec une gourmandise inassouvie 't flattée, le repos de son cœur semblable à la paix sur la campagne, — quand sa mère lui a crié, ruinant d'un coup son bien-être miraculeux :
« T'es pas folle, Marie, à garder tes bras levés, dans ton état!... On dirait que tu le ferais exprès pour avoir un accident.... Tu n'es pas raisonnable, vraiment!... Quand on pense... ».
Les oreilles bouchées de ses paumes, elle a reculé, de ce qu'elle adorait, jusqu'à son lit. Jetant le peigne, elle est revenue à la lucarne et l'a close, d'une poussée d'ouragan.
Comme la voix continuait, — elle s'est frappé le ventre à deux poings, et elle l'a pétri de ses dix doigts, et elle a appuyé dessus, de ses poings, haletante, furieuse, répondant aux reproches devenus une lamentation misérable :
« Tiens!... Tiens!... Et tiens!... Si je suis pas libre de moi!... »
Une peur instinctive, maternelle, l'a désarmée. Honteuse, elle a considéré ses mains mauvaises; et elle les a abandonnées à leur poids entraînant les bras.
Une minute d'atfreuse angoisse, elle a appréhendé si une douleur n'allait trahir l'efTet de s£^ rage contre l'enfant à naître d'elle. Pour
le protéger, elle s'est étendue sur sa couche où le sommeil l'a surprise, — un demi-sommeil, si léger qu'il était une gaze ou une buée autour d'elle, afin de la dissimuler à l'univers ou qu'elle ne le sentît plus agressif, ni, seulement, capable de l'émouvoir.
Couchée encore, elle avait déclaré, d'une émission trop faible pour permettre la moindre objection, qu'elle n'avait pas faim et s'abstiendrait d'assister au repas.
Il lui avait fallu un gros effort et le mobile d'obtenir, de l'air renouvelé, une aide souveraine; alors, elle s'était traînée jusqu'à la lucarne et l'avait ouverte.
Au lieu de l'impression merveilleuse dont elle croyait provoquer la renaissance et dont le souvenir la portait, la chaleur tout épanouie l'avait embrasée et abattue. La nuque moite sur la couverture de laine, elle attendait quelque signe mystique d'espérance, son regard attaché à la nudité du ciel. La monotonie de ce bleu éblouissant l'obligeait à clore les paupières et un immense dégoût la noyait. Elle se reprenait bientôt d'un impérieux désir de voir si quelque tache, un point, n'étaient survenus dans l'espace d'azur, pour en interrompre la nappe vide. La déception poussait Marie à croire qu'un indice apparaîtrait au ciel, qui correspondrait au pressentiment dont elle était hantée. Elle
attendait, avec fièvre, quelque chose d'où lui
vint une grande confiance. L'imprécision même
de son vœu le rendait plus ardent. Elle en était
hallucinée, dans une excitation insurmontable,
ou très abattue soudain. Il lui fallait se lever de
son lit, s'y étendre encore, marcher à travers la
pièce pour se convaincre des réalités.
A cause de ce miroir au cadre en celluloïd
ouleur de myosotis, que le fils Ponnier lui a
icheté à la fête du chef-lieu, à cause de cet
•bjet qui est là, depuis le jour qu'elle l'y a
loué, heureuse du sens qu'elle attribuait au
adeau, — parce qu'elle le touche et surveille
-on image apparue dans la glace, elle appelle,
le toutes ses forces rassemblées, le bonheur. Il
le lui faut, à tout prix. Elle ne s'est jamais vu
es prunelles de feu dans de tels cernes
istres. Elle n'ose aller au bout d'un souhait
uuvage qui supprimerait son mari pour la
libérer. Elle espère vaguement un soutien de
la destinée.
Ce qu'elle combat d'impatience lui rend trop
etite la chambre. Elle en sort, à la façon d'un
Tisonnier qui s'évade. Du spacieux grenier
'il sèchent des paquets d'oignons suspendus
iQx poutres du faîtage, où il y a des ferrailles,
ine huche éventrée, — elle choisit, pour s'y
tendre, le coin le plus sombre. Et de là,
accoudée, le menton sur ses paumes, les pha-
langes pressant ses joues, elle contemple, éperdue, le, ciel implacablement bleu, à travers un œil-de-bœuf. Sa pensée s'enfuit par là, bue par l'azur lumineux, traite d'elle par un silence qui aspire, en quoi elle cherche, exaspérée, un sens à son pressentiment.
Et voilà que le chien tire sur sa chaîne, aboie, avertit. La mère le calme et parle. On entend claquer des sabots. Marie Fauohon est curieuse, mais plus avide de la fièvre qui la couvre de frissons. Elle ne sait quels gens sont venus, traversent la cour, retiennent leurs voix. Une rumeur monte, indistincte. Un pigeon roucoule sur le toit. La femme en déduit un présage funeste ; et elle écoute l'oiseau, avec une ivresse où elle oublie les visiteurs inattendus que sa mère a guidés dans la maison.
Lorsqu'elle arrive à la grand'salle, ressaisie de la soif de savoir qui l'a chassée du grenier, elle tremble à l'aspect de son beau-père, ployé en deux pour reprendre le souffle. 11 finit par s'asseoir sur une des bornes de granit de la la porte charretière. Les mains accrochées ensemble à son gros bâton que termine un nœud, il semble son propre fantôme. Un geste qu'il tente, exprime son impuissance à se redresser.
« Fallait point vous déranger, mon pauvre Jeanl
— Puisque je t'avais dis que je viendrais ici, t'avais qu'à demeurer chez toi! »
Marie Fauchon avait reconnu la voix de sa mère. Elle se demandait qui venait de parler ensuite, quand la Fauchon et le maire passent devant elle. Celui-ci la salue et celle-là, en larmes, lui conseille :
« Va dans la salle... où y a ce bon M. Notre- Itaiii . . . . Avec M. le Maire, on va quérir ce pauvre père Hogard... ».
Elle ajoute :
(( Une peut seulement se mettre debout.... »
Et soudain, crevant en pleurs :
« Ah! Marie... quel grand malheur nous arrive! » s'écrie-t-elle, prenant sa fille à pleins hr,i<.
M. Xotrepain quitte la salle. Croisant les femmes, il s'excuse et annonce qu'il va offrir >on concours à « M. le Maire » pour soutenir « cet infortuné Hogard ».
« Mère, c'est-il que Louis vient d'être blessé?
— Pire, ma pauvre fille.... Ah! bien pire!... - Ça serait donc?...
— Hélas! te voilà veuve... pour mettre au jour un orphelin! »
Les pleurs, les sanglots montent à Marie Fauchon. Ils la vident de tout ce qui, en elle, filait rancune, appétit de mal, fougueux désir. Elle frissonne toute, contre sa mère, de
s'avouer, pour la première fois, combien Louis Hogard l'aimait.
Elle n'a pas à feindre quand le groupe des trois hommes franchit le seuil :
« Ah! notre pauvre Louis, mon pauvre père! » gémit-elle.
Il ne peut que secouer la tête et redire à sa bru ce qu'il répétait au maire et à M. Notrepain :
« Yoilà qu'il est mort à la guerre... oui.... Qui qu'aurait pu croire ça possible?... Le voilà mort à la guerre, pourtant! »
Il adresse les mêmes mots à la Fauchon qui le baise aux joues en pleurant et, avec Marie, le soutient.
Dans la grand'salle, assis, il laisse au sol son bâton tombé entre ses pieds; et il se prend à dire, très pitoyable :
(( On n'aurait jamais cru ça... qu'il devait mourir à la guerre... quand on s'en était venu vous faire sa demande en mariage.... »
Le maire conseille une goutte d'eau-de-vie, pour le (( remonter ». M. Notrepain emprunte à ses lectures une phrase patriotique et personne n'en fait cas. Hogard, qui avait refusé le cordial, vide son verre, d'un trait. Sur quoi, il assure que sa femme mourra de chagrin.
« Marie... tu seras bien bonne, de l'aller voir... » conclut-il.
Tout a une importance, en son esprit. Il raconte :
« Elle plumait une cane.... Je curais notre abreuvoir, de ses saletés.... On ne s'attendait point à la misère de cette nouvelle, bien sur!... »
Cependant qu'ils parlent du mort, de la guerre, de tous ceux qu'elle sacrifie, Marie Fauchon éprouve, à pleurer, un indicible allégement. Elle quitte la pièce et, par une porte postérieure, la maison, afin de ne montrer qu'au ciel, aux arbres, son vrai visage où perce la joie d'être libre.
La pensée du fils Ponnier remplace le mort, envahissante, riche, très bonne. On la dirait issue de la chaleur généreuse versée par l'éther profond sur la gloire verte des prés et des feuilles. Marie Fauchon s'abandonne à ses larmes. Toute amertume s'en va d'elle. La puissance de l'été, lourde de vie, éclatante, la caresse et la pénètre. Simple, cruel et tendre comme la nature, son cœur bat à larges coups. L'amour lui est un soleil qui exalte l'ascension des sèves.
« Pauvre Louis! » soupire-t-elle, sans fourbe.
Seule, surprise d'avoir pressenti le don terrible que vient de lui faire le jour qui va décliner, elle se promet, de toute son âme, au fils Ponnier. Et elle ignore qu'elle ne l'aime tant, que depuis qu'il a souffert par elle.
« Ma soupe serait donc point à ton goûl?
— Si, mère....
— A te voir la manger, on ne croirait que c'est de bon cœur ?
— Ah! c'est du cœur que je peux.... »
La tristesse fait à la mère un visage émouvant. Elle a une attitude étroite, des gestes dosés. Elle voudrait se taire toujours. Quand elle y parvient, ses yeux expriment la douleur latente de son âme.
Accoudé, le fils Ponnier les évite, le front avancé sur son écuelle, la tempe gauche étayée d'un poing.
Ainsi qu'un enfant après la réprimande, il s'efforce de manger, par obéissance. La cuiller cherche, parmi les légumes et le pain, longtemps, avant de rien prendre. Il se sait guetté, plaint, sans cesse ; et il devine sa mère très malheureuse.
« Mère... tu es très bonne, vois-tu... mais tu me tourmentes trop, sans le vouloir.... Et faut pas me tourmenter....
— Oh!... Moi qui n'ai qu'amour pour toi!
CHACUiN SON DEVOIR. 217
— Justement I . . . Je voudrais pas te peiner. . . . Comment te dire ça?...
— Je voudrais tant, mon petit, te sortir de tes idées.'
— Mère, faut me laisser avoir mes idées.... Elles sont ce qu'elles sont — J'y peux rien, ni prM'sonne davantage....
— Si tu te butes et demeures buté, mon .: arçon....
— Le mal est pour moi, mère.
— C'est là, ce que je voudrais changer.... Tantôt encore, j'en causais avec ton père, à sa uarde. . . . Sans compter qu'il est pris de rhume. . . .
— Ah ! oui ? le pauvre homme !
— Ça ne serait encore grand'chose, si il ne ^'affectait de toi.
— Vaudrait mieux pas l'ennuyer de mon humeur.... A quoi ça sert?...
A me soulager, donc !... Je me ronge trop, i te voir du malheur... sans rien oser contre.... bientôt, me faudrait seulement plus souffler... ' rainte que tu en aies de la gêne !... C'est vrai, aussi !... Où que tu t'en vas ?
— Voir au dehors....
— Pour te sauver de mon chagrin ! . . . Dans le temps, tu m'aurais mignottée, au contraire.... La femme a tort de vieillir, môme pour son enfant !
— Dis pas ça, mère!... Je t'aime bien, de
même que toujours.... Je suis mal causant.... Faut point m'obliger à des paroles.... Tout reste en dedans de moi.... Mon œil perdu me bouche d'autant plus, on dirait.... Je suis qu'un malheureux qu'on devrait laisser à son ennui.... Je vais demeurer, pour ne pas te contrarier.... Estu mieux contente?
— Si tu pouvais manger un brin?... En voulant fort, mon petit?...
— On va essayer, tiens!... Pour te faire plaisir.... »
Avec un gros soupir, le fils se rassied. Il retrouve la pose qui le protège, son cou enfoncé, les épaules retroussant le lobe des oreilles. Il \ide la cuiller très pleine, qu'il remplit avant d'avoir avalé. La mère étouffe, de ce qu'elle aurait voulu dire. Elle va et vient.
Il y a encore une grande coulée de soleil, oblique,jaunâtre,surle seuil. Elle raccourcit, de minute en minute. La cour, très propre, silencieuse, déserte, a un air mélancolique et abandonné.
Depuis deux jours que la nouvelle pèse sur le village, la ferme des Ponnier est la seule maison dont les hôtes n'aient pas évoqué, entre eux, Louis Hogard, mort à l'ennemi.
Maintenant, la guerre étreint Gloire-Saint- Blaise comme si le canon y tonnait. Il n'est,
désormais, aucune sécurité dans les cœurs. Les absents les occupent, plus impérieux, de par irie délégation tacite de cette première victime locale sacrifiée à la défense commune. Quelque chose persiste, qui lie fortement les êtres, plus qu'ils ne l'étaient.
Le père Chouette a célébré la France, devant
hez Jarriot cadet, d'une façon qui a maintenu
')i le menuisier. Boutin Jules a déclaré qu'on MO jouerait plu^ aux quilles, A VÉpi qui boit, avant la paix conclue sur notre victoire. Et il
st allé au bourg se fournir de couleurs, pour préparer à sa clientèle des quilles tricolores.
Ceux du pays, qui bataillent au loin, on se ~arde de les juger, sinon pour la louange. Le père Brévoux nomme, avec une égale considération, tel qui braconnait et tel dont les droits
léchasse étaient authentiques. On admet que le maire et M. Notrepain soient soucieux.
Plaisantes jusque là, dans les propos, à cause
le leurs menus griefs contre un service monotone, au froid des nuits, à la chaleur des jours
aniculaires, les vétérans de la territoriale pariicipent de la gloire funèbre de Louis Hogard, parce qu'ils ont un fusil et des cartouches.
Nul ne sait les pensées du fils Ponnier, à propos de son rival trépassé en soldat.
11 boit, faisant signe qu'il lui faudra une se-
conde « bolée )> de cidre, aussitôt, pour que « coule » la lourde soupe mangée presque froide.
« Prends garde à te noyer l'estomac, » recommande la mère, la cruche prête à verser.
Le fils tend son bol :
« Rien qu'à moitié », consent-il, en preuve de soumission.
La rasade lampée, il paraît dispos à la Ponnier, pour subir une offensive de la prévoyance maternelle.
(( Là-bas... à leur poste, sur le chemin de fer... j'ai pas causé seulement qu'à ton père.... Bourre toujours ta pipe : je vas te dire après....
— Vaudrait peut-être mieux pas ?
— Eh ! si !.. . Te voilà ta raison de retour, mon fils.... Causer n'engage personne sur l'heure.... Des fois, aussi, on trouve motif à bien faire, ojl se parlant avec confiance.... ïu peux pas vivre toujours renfermé dans toi, non plus!... C'est pas d'un chrétien.... De la -part d'une t^ête, même, ça étonnerait le monde.... Bouge-toi pas : je vas te quérir le feu pour ta pipe.... Si, si, mignon!... Tiens : allume-la!
— Merci bien, mère.
— J'ai donc causé aussi, àFauchon.... Laissemoi te dire, voyons!... Tu te boules en hérisson, sur mon commencement.... Tous, on ne souhaite que ton bien.... Ah ! puisque je te le dis!...
— Mére, il y a des maux sans remède.
— Je mesure mieux que toi ta convenance. . . . Autrement, ça servirait-il, d'être la mère?... Naturellement, avec Fauchon, on a parlé de
on gendre.
— Il peut le regretter : il l'a assez voulu pour sa fille, quittQ à me faire tort!
— Fauchon reconnaît sa faute, en ça.... C'est un homme sans mauvaise fierté.... Qui n'est itoint sensible aux biens, dis-moi?... Il a vu
las d'avantages, pour sa Marie, chez les Howard, que de notre côté....
— Lui fallait s'en aviser plus tôt.... IL nous a laissés nous engager, sa fille et moi.... 11 pouvait nous empêcher....
— Sans discuter là-dessus... j'ai pas seulement causé à Fauchon.... La Fauchon était
•mue, rapport au malheur de Louis... et je
l'en suis retournée avec elle.... Femme à
mmCjla franchise est plus facile.... Ah! la ru-
'C a tourné autour du pot assez longtemps!...
Nhiis, comme on passait les Grandes Pierres, elle
m'a confié que sa Marie ne pense qu'à toi.... Je
t«- le jure pour vérité, mon enfant!... Tu de-
leures bée, sur ma nouvelle ?
— Peut-être que d'être borgne m'empêche de ^•)ir le meilleur côté des choses?... Je ne saurai jamais que la traîtrise de Marie Fauchon, quand j'étais au service.... Je serais mort ix
cause d'elle, bien 'avant qu'elle soit devenue veuve... avant même ses noces !... La voilà enceinte aussi.... Si je n'ai plus de rancune, je suis sans amitié pour elle.... Et je ne pourrai plus en avoir jamais ! . . .
— Ta voix se casse de chagrin, mon pauvre petit, pour me dire ça.
— Si j'ai du chagrin, il m'arrive d'autre part que de Marie Fauchon.... Qu'elle redevienne fille, que mon œil perdu se ressuscite bien voyant... et je consentirai à lui rendre le sentiment qui me l'avait fait rechercher.... Les effets de son offense se voient sur ma figure.... Au dedans, la fille a encore causé plus grand ravage. . . .
— Elle n'a pas voulu qu'il t'arrive tout ce mal : tu le sais bienl... Elle ne pense qu'à toi, je te le répète !... Elle l'a dit à sa mère.... La Fauchon serait venue me trouver ici pour me le rapporter, à défaut de notre rencontre d'aujourd'hui.... Marie laissera son petit avenir, dés la naissance, à ses parents... ou à ceux dv Louis... comme ça serait ta volonté.... C'est un vrai gage qu'elle tient à toi, me semble!
— Moi, je ne tiens plus à elle.
— On dit ça, sur le moment... et puis....
— Je le redirai demain pareil, et de saint Jean en saint Jean, ma mère, sans me renier parole î... Si tu as accepté de sa mère une commission, que sa mère lui porte ma réponse :
'est trop tard... aussi bien que pour me rendre non visage d'auparavant ou qu'elle retourne iille, comme elle me plaisait bien.... Je ne veux les restes de personne, si laid foutu que m'ait changé mon malheureux sort... par la faute à cette gai-ce I
— Voilà que tu t'emportes!... Mon fils, tu ne t'en doutes, va : il te reste gros d'amour au cœur.
— J'endure un grand dépit, d'être un bon à rien, quand y a la guerre!
— Pour mourir, tel ce Louis Hogard, sans une messe ni le chapelet des siens ?...
— Sa mort le monte au-dessus de moi.... Ht tous ceux qui reviendront de la guerre, ils seront au-dessus de moi.... Et je serai le dernier d'ici... le dernier de partout, puisque, partout, les hommes seront partis à se battre !
— Tu es injuste pour toi : tu n'as point refusé le service.
— J'ai déserté, en voulant me faire mourir, lu a dit le colonel.... Mère, tu peux pas bien omprendre ça comme moi,... Ta Marie Faulion, en ce qu'elle esl cause de tout, je n'ai iue détestation à son adresse !
— Si elle venait chercher ta réponse, pour- :int, un soir?
— Mère, elle entrerait par la grande porte.
que je sortirais par la grange.... Ainsi je ferai à l'instant... si tu poursuis de me vanter une famille qui mériterait moins de blâme, de m'avoir tué en une fois.
— Na!... Voyons !... Échauffe-toi pas, mon garçon!... Je ne cherche en tout que ton contentement.... Et ton père aussi!... Ah! bien hors Gloire-Saint-Blaise, il n y a langues que prêtes à faire foi qu'en moissonnant le froment de tous... pour pas un merci que tu aies voulu recevoir des bonnes gens... personne n'aura mieux fait que toi, par ces temps de dureté!... Tu as de l'honneur, mon fils.... J'ai de l'orgueil à te le rappeler, quand tu t'abaisses à plaisir.... G'esMl qu'elle est finie de fumer, ta pipe... ou si elle est seulement éteinte?... »
Le fils Ponnier tape, à petits coups, sa pipe contre le bord du banc. Elle verse un minuscule tas de cendres que sa paume balaie. Il voudrait anéantir ainsi le passé. Borgne, comme il ne voit les choses qu'à sa gauche, il lui faudrait ne jamais se souvenir des événements qui ont précipité ses jours en débâcle. Il bourre de tabac sa pipe refroidie, hochant la tête, l'échiné accablée.
« Où que tu te sauves donc, mère? » demande-t-il, pour avoir entendu une fuite de pas, à sa droite.
Il se retourne, pour y voir. La Ponnier arriva
au milieu de la cour où parviennent Marie Fauchon et sa mère, en noir. Les deux femmes baissent ensenible le visage, aux premiers mots (le leur hôtesse. Le fils Ponnier sort, délibérément droit, la face haute d'un homme sans reproche ; et il gagne la grange.
Il y hésite, une seconde, au pitoyable bruit d'un sanglot. Parce qu'il a peur d'aimer encore Marie Fauchon, il fonce sur la porte, l'ouvre et, l'attirant après soi, se sauve par la sente buissonnière. Le soir l'y accueille. C'est un soir violet, tiède, tout rempli de murmures, surchargé de parfums. Entre le jour défaillant et la nuit adventice, c'est un soir compliqué comme le cœur du pauvre homme.
D'abord, Marie Fauchon n'a rien voulu entendre. Les consolateurs atteignent rarement le vif d'une peine. Ils l'irritent, même s'ils ne hâtent pas trop leur fourniture d'avis ou de conseils. Tour à tour, les deux mères s'obstinent à répéter qu'un garçon n'évite une femme que par l'orgueil de cacher son amour.
Marie n'oubliera jamais le maintien du fils Ponnier pour passer devant elle sans paraître la voir, le pas rapide et sec. A cette seconde, elle a eu de la haine. Aussitôt, ce sentiment s'est humilié. Sa plénitude est devenue celle d'une adoration suppliante, qui révolte Marie, d'éclater aux yeux des deux mères. Elles assurent que l'homme partagera cette passion. Elles empruntent à leurs souvenirs des exemples de pareilles victoires féminines. Leur accord excède Marie Fauchon. Elle aspire, loin de ces bavardes, à pleurer sur une destinée que l'une d'elles au moins a voulue ainsi, par âpreté paysanne. Elles poursuivent, assaillant de gestes et de mots un mutisme, une immobilité, où elles voient des gages de soumission, et qui
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dérobent une âme farouche, volontaire, ramassée sur soi, pour un élan désespéré dont elle suppute la faillite.
a Tu n'as qu'à nous laisser conduire ton intérêt, Marie....
— Eh! que oui, donc!... Ta mère dit bien le vrai.... Le garçon n'est taureau à se laisser saisir aux cornes .... On l'aura mieux de biais .... Il ne tardera de se rendre, une fois surpris.... Tu verras, tu verras, Marie....
— Notre église s'est point bâtie en un jour, non plus!
— Justement!... Sans compter que mon fils L^st glorieux de se montrer son maître....
— Dame! c'est aussi de son âge.
— Et il est chaud du bonnet!... Je dois reconnaître qu'il a passé par de ces tourments qui marquent la meilleure nature.... Gomme le blé tarde à se remettre droit, après une grosse lavasse qui l'a couché, il n'est encore le garçon qu'il 'était.... Cette guerre aussi l'embrouille dans ses idées.... Si je vous disais que le soir, des heures de rang, je suis là, chez moi... et je suis sa mère, enfin!... à n'oser même lui causer!... Me faudra trouver le bon joint, voistu, Marie.... Ah! je saurai le trouver, ou, alors, que le loup me croque !
— En tout, faut attendre le bon moment.
— Oui, ta mère que voilà... et moi... on
l'amènera, ce nigaud, à vouloir être heureux à te rendre heureuse.... Tu n'as point de faute sur la éonscience.... Je suis première à t'en rendre justice, pour vouloir que tu deviennes ma bru.... L'enfant que tu feras sera né de mariage valable.... Pour être rendue à l'homme de ton premier choix, par bon mariage aussi, devant maire et curé... tu n'en auras que plus de considération, auprès des bonnes gens.... »
Elles eussent continué, soutenues par leur importance et très sincères, si la jeune femme n'avait hurlé son besoin de calme et de solitude :
a Pour l'amour de Dieu, ne vous mêlez de nous, l'une ni l'autre!... Qu'on le laisse tranquille aussi bien que moi!... Y aurait eu que nous, on serait loin de gémir comme on fait, chacun de son côté.... Ma mère vous dira que j'ai voulu me jeter au puits de chez nous, tant elle me tourmentait sur mon mari et sur votre fils, m'ame Ponnier!... Elle peut vous assurer que jefais aucun mensonge.... Je recommencerais... et pour aller jusqu'au bout de mourir... si on se mettait de traverse dans ma vie... même par amitié!... Je neveux tenir mon bonheur que de moi... et votre fils, de son bon cœur, sans personne qui le pousse à moi, contre son idée....
— Marie... puisque tu es bien venue, ce
soir... et que tu étais consentante à laisser ma'nie Ponnier parler d'abord à son garçon?
— Mère! mère!... j'ai peu la tète à des disputes.... Je vous accorde raison à toutes les deux, si vous voulez.... Mais voyez la pauvre femme que je suis.... Comme vous auriez pitié d'une gueuse des routes, donnez-moi votre même pitié....
— Tu n'es guère arrangeante, ma fille....
— La contrariez point.... Elle n'aurait qu'à se buter aussi.... Suffit de mon fils pour ça....
— Ah! où que tu cours, Marie?
— Où je n'entendrai que moi, avec mon cœur qui me bat en cloche!... Vous m'excuserez bien, m'ame Ponnier?... C'est point manque de respect pour vous....
— Viens que je t'embrasse quand même....
— Ah! volontiers....
— Mais tu vas chez nous, Marie?
— Où voudrais-tu donc que j'aille!... » ^ Son départ les consterne, tant qu'elle est
sous leurs yeux, lamentable, qui se traîne plus qu'elle ne marche. Bientôt^ elles se répandent en griefs contre la dureté filiale, et Marie recouvre le pouvoir de courir.
(]ent mètres à peine l'ont épuisée. Elle se ploie pour reprendre haleine et elle s'adosse au mur de la grange, afin de ne pas défaillir.
Devant elle, c'est la haie toute proche; car
elle a tourné, dans un sentier. Ses ongles s'attachent aux crevasses du plâtre. Elle regarde la nuit naître du soir, au ciel et entre les branches des ronces. Quelques étoiles seulement approfondissent l'espace. Une ombre rase le sol. Elle semble l'humide souffle de la terre d'où monte une fraîcheur..
Par tous les sens, Marie Fauchon s'offre à la nuit douce qui gagne. L'été s'éloigne, dans le jour en allé. La formation des ténèbres prépare l'automne. Le chemin creux disparaît. La mélancolie des choses obscures endort la détresse de Marie Fauchon. Les parfums végétaux composent un hymne de senteurs qui s'étend, s'élève, double l'ascension d'un silence limpide. Parfois, une branche appelle, à cause du déplacement de quelque oiselet. L'âme prêterait la vie aux pierres, tellement le merveilleux de la nature, partout épars, incite au goût des miracles.
La conversation animée des mères arrive, par bribes, sans que Marie Fauchon se soucie de l'une ni de l'autre. Elle accueille leurs voix, comme les multiples sons de la nuit, tranquillement. Sa douleur diminue peu à peu. Elle voudrait ne bouger jamais plus, vivre là, ne plus réveiller âon cœur. Elle distingue ses mains aux doigts croisés sur son ventre grossi. Elle pardonnerait à Louis Hogard, s'il revenait d'entre les morts. Elle songe à la guerre. Elle
se la représente, naïvement, par le souvenir de troupes joyeuses qu'elle a vues, une fois, vers ses treize ans, cantonner à Gloire-Saint- Blaise. Elle a beau savoir que, par les jours actuels de violence, les soldats meurent, l'image persiste, de leur entrain, de leur jeunesse gaie. Ils tiraient l'eau, de ce môme .puits où elle se serait jetée pour éviter la domination maternelle. Ce rapprochement la ramène à mesurer son abandon et son malheur.
Elle jalouse le sort de son mari : pour lui tout est résolu. Elle le plaint, d'avoir pu attendre la sépulture, oublié contre une haie, longtemps peut-être. Une scène d'autrefois surgit de sa mémoire.
Il y avait un très vieux colporteur qui traversait le canton, de trimestre en trimestre. A chaque retour, il paraissait plus cassé; et sa pacotille d'almanachs, de papier à lettres, de prophéties imprimées, tentait moins les acheteurs. Le dimanche qui suivait une Toussaint, par une claire matinée que Marie Fauchon se rappelle éclatante après une semaine de brumes, des fillettes, dont elle était, avaient reconnu le marchand, à sa longue houppelande marron, et à sa boîte plate, peinte en bleublanc-rouge, enrichie de clous jaunes, à la tète hémisphérique toujours bien astiquée. Il était couché par terre, les jambes en chien de
fusil, la face sous son immense chapeau de feutre. Gomme il n'avait répondu aux quolibets ni aux rires des gamines, elles s'étaient enfuies, l'épouvante à leurs trousses. Le garde champêtre averti ~ c'était déjà Brévoux, — était allé voir « ce qu'il en était ». Ensuite, les gendarmes étaient venus. Bien des mois plus tard, à l'école des filles, on parlait encore du vieux nomade. On baissait la voix pour déplorer sa fin solitaire advenue nul ne savait quand, ni si elle avait été douloureuse. Les plus hardies des écoliéres que son cadavre avait chassées du chemin, n'avaient osé y passer que le printemps revenu, parce que l'enfance a une imagination toute neuve au printemps.
Et voici que les heures les plus tendres de ses fiançailles, émeuvent Marie Fauchon. Avec le fils Ponnier, elle aimait à marcher par des soirées semblables. Il la laissait parler. Elle se taisait bientôt, pour faire comme lui. Elle finissait par sentir les regards dont il la caressait. C'était très bon. Ils allaient, côte à côte et la main dans la main. Il arrivait qu'à la même seconde, chacun éprouvait le besoin de serrer ses doigts aux doigts de l'autre. Le même bonheur immense leur venait de cette pression chaste. Quand il y avait ce dais infini d'étoiles, tel que ce soir, leur commun rêve de s'appartenir y plongeait si avant qu'ils oubhaient la
CHACUN SOxN DEVOIR. 235
terre et les baisers. Qui leur eût annoncé, alors, qu'elle épouserait Louis Hogard, ils lui auraient ri au visage.
Tout à coup, une brise qui se lève anime les feuilles et la ténèbre tressaille. Marie Fauchon écoute, avec une ferveur physique et de son âme. Un brin d'herbe des pacages de Grandille, comparé à l'étendue entière du domaine, l'un des plus vastes de France, est plus que cette femme ne croit être, enveloppée de ce souffle, de ce murmure et de l'obscurité. L'air courant pénétre sa chevelure et lui flatte la peau. Sa vue, son ouïe, accueillent le triple délice de la nuit complète, maintenant, où le chemin creux n'a plus de bords. La sensation exquise est meilleure que nulle autre jamais. Sous cette caresse qui la baigne, Marie Fauchon se reprend à espérer. L'enfant qui remue en elle ajoute de l'humain à l'ambiante mysticité. La future mère attend sa chance meilleure, de cette vie qui va naître de la sienne et commence à s'en séparer.
<c Mon petiot... mon petiot... » soupire-t-elle.
Quelle prière a valu jamais cet appel à l'intercession d'une créature dans sa prime faiblesse, auprès de l'aveugle et farouche destinée qui déchaîne, surveille, propage encore, au loin, la plus grande guerre entre les peuples!
Dans cette brise où le cri maternel a passé, en route pour le silence dont nul ne sait la
leçon profonde jusqu'à son propre évanouissement final, — dans cette brise, arrive soudain, légère, fine, à peine sensible, une odeur de tabac qui brûle.
Marie Fauchon la hume, avec un plaisir dont la tête lui tourne. Elle devine, à tout et à rien, que c'est le fils Ponnier qui fume sa pipe et vient.
Elle entend des pas, — des pas lourds, lents, d'homme pensif, désolé, sans but à sa promenade qu'une apaisante mobilité.... Elle espère, de tout son être, de toute l'âme, ivre de la maternité dont elle vient d'avoir la révélation, — elle espère, elle veut, que ce soit le fils Ponnier, ce passant poussé vers elle, à cette minute qu'elle croit le bonheur possible, pour eux deux.
En effet, c'est le garçon, la tête dans les épaules, ses mains empochées, la pipe à la bouche.
« C'est moi... ta Marie... » fait l'amoureuse, d'une voix qui tremble.
Elle barre la route, dans l'attitude d'une suppliante.
(( Faut-il donc que je m'en retourne faire le grand tour pour rentrer chez moi?
— Pourquoi, dis, que t'as pas voulu me laisser te causer?
— Ah! quand on n'a rien de trop bon à se dire, chaque parole est de trop.
CTHACUN SON DEVOIR. 235
— Me voilà libre de moi, à présent.
— Tu manqueras point à te remarier, Marie . . . . Sans sortir de ta nouvelle famille, ton défunt laisse assez de cousins!
— Pourquoi es-tu méchant pour moi?
— Tu vois bien, qu'il vaut mieux nous evitt'r....
— Je n'ai jamais aimé que toi.
V preuve que tu es grosse d'un autre!
— Uli!... quand tu sais bien....
— Tu ne me prouverais pas que ma bouche ment, tout de même !
— Tu montres un mauvais orgueil, et tu me vois la plus malheureuse de ce qu'on m'a fait faire... pas contre toi seulement... mais contre nous deux.... »
Pour cacher son embarras et son émotion, il vide sa pipe et la met en poche.
« Contre moi et contre toi... » reprend Marie Fauchon.
Elle lui enlace le cou, les mains rejointes sur la nuque puissante.
(( Voyons, Marie.... Voyons....
— Ah ! je t'aime toujours ! ... Je t'aime encore plus!...
— Marie.... Je....
— J'ai jamais voulu que toi!
— Puisque je te redis....
— Tais-toi.... Tu renierais ton cœur, par
fierté... et tu me ferais trop grand mal.... Ah! puisque tu m'aimes aussi, gros bête!... »
Ce baiser qui les engage de nouveau, le plus ardent, le plus enthousiaste, le plus ingénu sans doute que leurs lèvres eussent encore échangé, Marie Fauchon ne Tavait point prémédité et le fils Ponnier ne l'avait pas craint.
Ils sont heureux, sans arrière-pensée, aussi loin du passé que de l'avenir, éblouis par le cadeau d'un présent qu'ils souhaiteraient éternel, s'ils pouvaient autre chose que d'en iouir.
(( Elle ne bouge plus qu'une eau d'étang... ou bien, c'est une torpille... comme cette femme, vous vous rappelez, à une foire du bourg, dans le temps... qu'on lui donnait la main... et que ça vous faisait si drôle, par tout le corps.... »
Ainsi, la Fauchon expliquait les irrégularités d'humeur de sa fdle, à la Ponnier. Celle-ci assurait qu'il y avait du mieux, chez son fils. Il économisait autant les mots, certes, et n'était pas porté à rire, plus qu'autrefois. Néanmoins, il avait des attentions pour elle et des tendresses. Il supportait même qu'elle lui parlât de Marie.
« Je n'abuse point de la permission, faut le dire; mais, je me laisse bien tenter, des fois.... Oui, il se pourrait que l'idée de reprendre le mariage avec votre fille fût déjà moins contraire au garçon.... Tel je le connais, buté dans sa volonté, trop glorieux pour paraître céder, faut que les premières paroles viennent de lui.... On prend l'homme avec la patience. Avec elle, le plus jaloux de nous
mener se rend à nos fins... et il croit encore nous conduire!... J'ai vu ça avec le père, dans notre ménage.... Oh! les débuts, à l'entendre et le voir, il m'aurait commandée sur la couleur de mes cottes aussi bien que la grainée des poules.... A présent, il ne se moucherait point sans mon avis.... Ça sera pareil avec le fils, pourvu de ne le brusquer sur rien.... Il viendra à son heure, me débiter son chapelet... que votre Marie lui plairait plutôt qu'une autre... qu'il vaut autant s'établir jeune.... Me semble l'ouïr parler comme ça... en peu de paroles, à son habitude.... Mais j'aimerais pourtant connaître s'il n'y a quelque manigance entre eux....
— Y en a, n'en doutez point!
— Je le flaire ainsi que vous.... Une preuve de rien du tout me donnerait plus de confiance que dans ma jugeotte.... Ma grand'mére Bonache répondait à maint propos : « je crois que ce (c que je vois, sauf exception pour le bon « Dieu. » Je lui donne raison entière, d'après mon expérience....
— Marie recherche bien votre société, quand vous venez me voir....
— Et elle est douce... même flatteuse, je dirais!... C'est de là que je pars, pour croire à du nouveau, entre elle et mon fils.... Se sontils vus?.., Sont-ils à présent d'accord?
— On saurait, qu'on les aiderait à se découvrir!
— Naturellement.... Votre bout est le meilleur pour ça : une fille se confie plutôt qu'un : arçon.
— Ah! pas la mienne, si vous saviez!... Une plaie, si on la heurte de face, un de ses mauvais jours... oui! une vraie plaie d'Egypte, comme disait l'ancien curé!... )>
Sans cesse, la même conversation entretenait
la curiosité des deux mères, depuis la renontre de leurs enfants.
Le fils Ponnier avait obtenu de Marie Fau-
choD le secret sur leur aventure et la promesse ju'ils s'éviteraient l'un l'autre, pour empê3her
les commérages.
11 jouissait d'un apaisement heureux. 11 en ievenait sociable, presque gai souvent, mêlé ;ux réunions qu'il avait fuies d'abord, devant
1 atelier de Jarriot cadet ou au débit de Boutin
Jules, les dimanches.
Désœuvré, il condamnait moins ses loisirs.
Une ceinture en laine d'épaulettes et en crin,
Pressée à la bobine pendant ses repos de soldat^ 1 avait entrepris de la défaire, pour la recomaencer, selon un mode plus solide qui lui avait 'pugné autrefois par sa lenteur. Ce travail •xcessivement méticuleux et monotone, le iistrayail, au lieu de lui rappeler la caserne, la
guerre et son devoir déserté. Il pouvait songer en toute quiétude à sa Marie Fauchon. Une belle nuit récente la lui avait rendue, si enthousiaste à accroître de repentir son amour ! 11 espérait, comme il avait désespéré, sans borner son élan. 11 avait « mangé son pain noir ». Chacun paie son lot de misère en ce monde. Les jours meilleurs arriveraient pour lui, — et ce ne serait pas trop tôt!
Penché sur la bobine, attentif à nouer les mailles en retirant la laine rouge ou le crin blanc des cinq tètes des épingles tutrices tour à tour, il prolongeait sa tâche, malgré le crépuscule, afin de se prouver que sa vue ne fatiguait pas : la force de son œil perdu, passée dans son œil sain, le rendait capable d'un double service. Il oubliait sa cicatrice à la joue, sa bouche oblique, son orbite vide. Le passé, l'avenir, dépendaient de Marie Fauchon. Elle l'aimait; elle lui avait révélé combien il la chérissait toujours. La fanfare de cette joie suffisait à couvrir, par sa réalité de chaque seconde, les échos du canon, des champs de bataille, de l'héroïsme, de la mort, qui, de loin en loin, parvenaient à Gloire-Saint-Blaise.
M. Notrepain expliquait, d'après ses lectures, la marche des Russes vers l'ouest, la contremarche des nôtres, dans la direction du nord, depuis la bataille de la Marne qui avait sauvé
Paris. Il ne tarissait sur l'héroïsme des Belges; et cela étonnait le paysan, plein du souvenir des tâcherons venus des Flandres, du Hainaut, (lu Brabant, du Limbourg, qui moissonnaient à la faucille, placides, économes, soumis, silencieux, s'accommodant d'être parqués dans les tUables, les granges, entre leurs longues journées de dur travail.
Le maire défendait le gouvernement, lorsque le bourgeois "en villégiature, replet, abrité des coups, raillait les ministres et leurs innombrables satellites réfugiés à Bordeaux pour « y organiser la victoire », selon la forte parole d'un historien.
Le père Chouette frondait le magistrat, le rentier et leur public, en homme qui a fait la guerre, ne se paie point de phrases, la ressuscite, effroyable, et, par la solidarité qu'elle fomente contre l'ennemi, supérieure aux plus généreux mouvements de l'intelligence, puisque leur synthèse n'a pas encore assuré la paix du monde.
L'exaltation réveillait sa mémoire. 11 descendait, de sa cabane, sur la place, quand il avait bien bu de sa vieille eau-de-vie. Alors, tout cassé, fourbu, branlant du chef et de ses membres, il jetait quelque épisode de sa vie martiale à travers les comméraues de ces gens qui n'avaient affronté aucun champ de bataille. Il
se refusait à entendre ce que l'on rapportait, des événements actuels : la guerre, c'était celle de 1870-1871, où il avait accompli sa part. Son regard terne s'allumait de jeunesse, aux noms de Coulmiers, d'Orléans, d'Yvré-l'Évêque. Ses poings secs, jaunes, couverts de taches terreuses, semblaient brandir des trophées, dans sa fureur de balbutier, pour dépeindre des actions foudroyantes. Cette victime d'une existence précaire, accablée sur sa fm par l'abandon : la femme, la compagne des jours, des nuits, la confidente des pensées et des silences vides, mise à l'asile départemental des fous, — ce résidu fragile d'une fortune toujours chiche, avili maintenant d'alcool, devenait un vainqueur au zénith du triomphe !
Il disait les Bavarois culbutés par sa compagnie, la forêt du Mans retentissante de leurs appels d'effroi, un ravin, hérissé de grands châtaigniers, où le sextuple écho multipliait aux oreilles la fusillade, coup par coup, et la charge sonnée par le clairon. Chaque note enlevait nos hommes, déchiquetait le courage de l'adversaire, le leur livrait, de dos, fuyard, son mufle ramené de profil par l'épouvante de mesurer l'avance inéluctable des baïonnettes!
Ayant dit, «prévenant les commentaires de ces inutiles prêts à pérorer pour tout effort, il se crachait dans les mains, les essuyait à sa
blouse et, les leur montrant, il affirmait par un juron qu'elles sauraient encore bien tenir le chassepot; — et il remontait chez lui, vociférant qu'ils étaient une race de propres à rien, des lâches, des bandits, au cœur de la France!
Loin d'eux, haletant, une bave à la bouche, les prunelles flaniboyantes, il les invective encore, comme il parvient à sa cabane, un après-midi. Il s'accroche au chambranle, pour les décrier, à pleins poumons, de vivre sur un sol qu'ils ne défendent pas. Par son âme où la simple grandeur du devoir martial rempli a laissé une lumière, il doit, au lieu des ronces, des arbres et des cailloux de la sente, voir une multitude garée du risque et réunie en parlement, avec ses aises. Il est un accusateur terrible, dans cette solitude. Son échine redressée, le menton sur un de ses bras allongés contre un montant de la porte, les jambes tendues sur ses sabots fermes au seuil, il incarne la grandeur épique d'un prophète.
Le fils Ponnier qui musardait par là, le cerveau farci de ses amours, reçoit chaque mot du vieillard, comme une balle qui les massacre. Il s'approche, pour se rendre compte, par la vue. C'est bien le père Chouette, ce hurleur, et pris de boisson.
Cependant, il dépasse sa stature au milieu des
choses et sa signification parmi les hommes. Quelqu'un inspire ses lèvres et les arme de ce souffle vengeur. Sa voix, pour prononcer : « toute la France! » sombre dans un infini de tendresse, d'où elle s'élance, rauque et brutale, décernant l'injure aux mauvais serviteurs du pays.
Soudain, il se tait, il décroche ses doigts du chambranle, et il se ploie en deux. Tâtonnant avec ses pieds, secoué d'une toux, grelottant de sénihté sous sa blouse, il reprend sa place exacte sur la terre, au regard du fils Ponnier, jusqu'à ce qu'il disparaisse dans sa cabane.
Et celui-là rentre en lui-même, des espaces d'avenir où il vagabondait, depuis quelques semaines, heureux, à la suite de Marie Fauchon. Il entend sa conscience lui reprocher une tentative d'égoïste bonheur, quand tous les hommes de son âge, ses aînés, ses cadets, se battent sans lui.
Louis Hogard lui paraît très grand, d'être tombé pour. la patrie. Que pourrait accomplir sa veuve, qui égalât jamais cette pleine destinée? Que sera-t-il jamais, lui, comparé à ce mort, aux soldats qui reviendront de la campagne, ainsi que le père Chouette est revenu de l'autre guerre?
L'attrait de Marie Fauchon domine soudain ces pensées. 11 se dénie le droit de la faire
CHACUN SON DEVOIR. -liU
souffrir de nouveau, après avoir accepté de nouvelles accordailles. L'amour lui gonfle le cœur. La passion anéantit la récidive de ses scrupules. Ils lui soufflent, finalement, qu'il se mariera avec Marie Fauchon, par pitié pour elle avant tout.
Le besoin de la voir, sur-le-champ, pour effacer l'impression que lui a causée la « comédie » du père Chouette, pousse le fils Ponnier vers le village.
M. Notrepain y énumère les qualités du soldat britannique et ses défauts. Il explique (■('> derniers avec une complaisance en quoi survit, à son insu, un sillage de ses sympathies enthousiastes pour les Boers et leur patriarcal président Kriiger. Il annonce la supériorité des troupes canadiennes, à cause de leur filiation française. On ne les avait pas encore éprouvées contre les Allemands ; mais il les garantit expertes à l'arme blanche, souples, capables de la fine initiative que nos « pioupious d'un sou ont apprises aux Anglais par l'exemple )>. Il ennuie assez son monde, par le ton doctrinal de sa causerie. Les écouteurs le délaissent un à un, pour grossir l'auditoire du menuisier.
Jarriot cadet appelle le fils Ponnier, d'un signe, comme il allait, au hasard, du côté du Parisien ; — et il l'accueille, disant :
« Tu toml'f'^ )>i''n. ni< Ponuici'. toi ([ni faisais
des manœuvres, y a encore une année.... » Invité à trancher, entre l'orateur et Brévoux, le garde champêtre, qui disputaient à propos des prérogatives du généralissime sur les commandants d'armées, le borgne ne donne raison à personne, d'assez méchante humeur, uniquement pour avoir vu Jean Hogard déboucher sur la place.
De loin, le fermier, agitant une lettre, réclame les services de Jarriot :
« Cadet, lis-moi donc ça à nos bonnes gens!
— De bon cœur, mon pauvre Jean.
— C'est un écrit du capitaine de mon défunt garçon... pour me faire savoir que sa mort était bien.... Dame! tu vas leur dire, plutôt, comme c'est mis là.... )>
Une rumeur approbatrice accueille ces mots et on presse le menuisier de lire. Au préalable, il invite son concurrent en ambition tribunitienne :
« Venez donc écouter, monsieur Notrepain.... Vous n'êtes jamais de trop, d'abord... et puis ça vaut mieux que les inventions de vos sacrés journaux de Paris !
— Écoute ça, mon garçon! » conseille le vieil Hogard au fils Ponnier, en lui serrant la main.
Assuré d'une attention respectueuse, Jarriot cadet lit, avec importance :
CHACUN SON DEVOIR. 2i7
Monsieur,
Vous aurez été officiellement informe du décès de votre fils, mort au champ d'honneur. Je me fais un honneur de rendre témoignage au soldat Louis Hogard^ qu'après s'être vaillamment conduit en toutes circonstances, dès V arrivée de ma compagnie sur la ligne de feu, il est tombé glorieusement, face à V ennemi, ayant déjà dépassé son devoir et proposé pour le grade de caporal.
Son capitaine regrette de l'avoir perdu et vous prie, Monsieur, d'agréer les sentiments de sa douloureuse sympathie.
Le lecteur clappe, ainsi que sur un coup de bon cidre; et il restitue la lettre au destinataire. On réclame le nom de l'officier.
« Moulin, que je crois? » dit Hogard.
Le menuisier corrige, le papier en main et Toeil attentif:
« Ça pourrait être Moulin.... Il me semble voir un « de », par devant.... Ce qui ferait que c'en serait un de la noblesse, ce capitaine-là.... w
Il ajoute :
« Tu as de quoi d'être fier, mon pauvre Jean !
— Oui... et ça me porterait à le regretter le double... si je n'avais déjà tout le chagrin qu'un
père peut connaître, de son fils unique mort en pleine ardeur.... » .
Pendant la lecture, le fils Ponnier s'est pris à trembler, de tout son corps. Il regarde Jean Hogard s'en aller, tête basse, etquitire'de sa poche un immense mouchoir à carreaux.
Gêné par les discours que l'on commence à échanger, il s'en va aussi, lentement, le front penché. 11 ne lui souvient plus que le dessein de voir Marie Fauchon l'avait attiré au village. Il ne se représente pas qu'elle a été la femme de ce soldat. 11 pense que son capitaine, à lui, allait le proposer pour caporal ; qu'il serait entré en campagne avec les galons et en aurait gagné de supérieurs, peut-être....
Le chemin, jusqu'à la ferme de ses parents, lui paraît le plus triste. A sa mère, alarmée de lui retrouver l'expression farouche et sombre dont elle le croyait guéri, il répond :
« Ah!... je pense à tous mes copains qui sont à se battre... à moi qui ne fais rien de bon.... Et la vie me pèse, voilà! »