XXIII
Octobre déclinant lisse autour du village, le matin, des rets de brumes; et, dès cinq heures, les toitures entrent dans les ombres de la longue nuit. Souvent, il pleut, ou de hurlantes ventées tordent les arbres, ébranlent les volets contre les murailles. L'automne suspend au-dessus
les âmes une menace mystérieuse, à croire '{ue tout va finir avec l'année. Déjà, l'on vit davantage chez soi, on s'y calfeutre. Les nouvelles de la guerre surprennent les cerveaux paresseux, ainsi que quelque courant d'air, un cou tiède.
De nouveau, Marie Fauchon n'existe plus pour le fds Ponnier. S'il se la rappelle, il nourrit de l'humeur contre l'amour et la beauté dont elle le tente. Il la hait, d'avoir causé, par sa traîtrise, l'invalidité qui le met au rang des Lialopins et des vieillards, lorsque la France
ippelle au drapeau tous les hommes. S'il a perdu un œil, l'autre a double clairvoyance, jurerait-il ; et il suffit d'un œil, pour viser.
En outre, sain, robuste, il se sent la force de deux gaillards vi;iOureux, une souph^sse d'ado-
lescent, un courage prêt à risquer l'impossible.
Il envie, d'un élan farouche, Louis Hogard (( tombé glorieusement, face à l'ennemi, ayant déjà dépassé son devoir, et proposé pour le grade de caporal ». Ces mots du capitaine le désolent, trop lourds à son souvenir.
Ils ont créé une atmosphère d'héroïsme à Gloire-Saint-Blaise. Le père Chouette oublie quelquefois ses propres faits guerriers, pour bégayer l'éloge du défunt. Le fils Ponnier voudrait répondre que, sans son malheur, il fût entré en campagne avec les galons de laine, et qu'il aurait bientôt gagné les baguettes d'or. 11 se tait, par bon sens, et sous l'empire d'un orgueil que blesserait sa propre justification. Il se cache si bien, dans la ferme, que sa mère ignore où il peut être. Il choisit, pour des promenades qui le harassent, les chemins détournés où personne ne puisse le rencontrer.
Cependant, les racontars les plus capables de l'aigrir sont toujours ceux qui l'atteignent. 11 a eu connaissance, par exemple, d'une lettre où l'instituteur, blessé dans un combat nocturne, à l'arme blanche, en Woëvre, aspire à la prompte guérison de son épaule déchiquetée par un projectile à bout portant, pour « rentrer dans la danse » et « verser, s'il le faut, son sang jusqu'à la dernière goutte, au service de la patrie sauvée des hordes germaniques et
remise, par la victoire, à la tête de l'Europe libre »
Gomme si ce n'était assez d'un mort, et de ce blessé qui se flatte, aussi, de recevoir les soins de très grandes dames, dans « un des plus magnifiques hôtels du monde, aux Champs- Elysées » — le fils Ponnier doit encore de ressentir davantage la honte de son inaction et de sa sécurité, à ce que son père s'ankylose de rhumatismes, à la bifurcation du chemin de fer, où l'humidité le transit sous la tente ou posé en sentinelle. Et le bruit a couru, d'un malheureux de quarante-huit ans, réserviste de la territoriale, décédé à l'hôpital du chef-lieu, d'une pleurésie gagnée, en vêtements de toile, sur un pont et dans la barque dévolue à la surveillance fluviale.
Chacun participe au sacrifice commun, et le fils Ponnier en est exclu. Les apports de l'existence quotidienne le blessent assez, dans celte condition de paria, pour qu'il ne se représente plus ses camarades de chambrée, au feu. Les noms, les singularités de traits ou de caractère, échappent à sa mémoire. Il a perdu l'habitude d'interroger, quant à son régiment, M. Notrepain qui emprunte aux journaux de Paris ses vues d'ensemble et de détail sur la guerre.
Il voudrait qu'un charme l'endormit, jusqu'au retour de la paix. C'est là ce qu'il trouve, pour
une journée, dans la fatigue assommante de ces marches à travers les labours, les bois, sans boire ni manger, sous les averses ou dans la tempête, saoul de solitude, enivré de fuir toute parole, l'oreille et l'œil avides du moindre son, du moindre mouvement, qui le détournent de songer à soi par rapport à la furieuse aventure où tous les Français virils sont engagés.
Et voilà qu'une de ces courses dont il serait hé'ureux de ne pas revenir, place devant lui, tout à coup, la Roubuque. C!est une orde femme à chair molle, d'où la jeunesse s'en est allée, par cinq couches en cinq ans, qui lui ont laissé deux jumeaux râblés et une fillette, issue la première de ses larges flancs. Son homme à l'armée, elle vit du secours municipal, mieux que^ durant la paix, quoiqu'elle geigne à toutes les portes.
« Tu me donnerais bien un coup de main, pour me charger de ça, fils Ponnier?' »
Elle montre un énorme fagot de bois mort qu'elle a fait.
« Volontiers, la Roubuque. »
Mais, la gaillarde l'arrête, qui se penchait vers le fardeau :
« Y a point presse.... Ah! laisse-moi souffler.... Déjà qu'il m'a fallu rassembler ce tas, c'est point de l'emporter tout de go qui me remettra les reins!... Jésus, Marie! qu'on a de chien à vivre ! »
CHACUN SON DEVOIR. 2ô3
Du poignet au coude, de chaque bras, elle s'essuie le nez et les lèvres, attendant un mot du garçon.
« Le coin est heureux pour ramasser le bois ; seulement, faut y venir et s'en retourner! » remarque-t-elle.
Un gros rire sensuel la secoue, devant la gêne du fils Ponnier.
« Te souviens-tu qu'on venait par là nous amuser, dans le temps que la chemise te sortait des culottes etqueje paraissais une grande, luprés de toi ?
— C'est pourtant vrai !
— Y avait ce pauvre fils Gaulct... qu'on a porté en terre, depuis!... Et le fils Meunier, donc... qui a bien tenu ce qu'il promettait de mauvais... en ne revenant plus de la ville, après son congé, retrouver sa fcmme.^..
— Il doit être parti, à présent, comme les '•aiiiarades.
— r/ost pas ça qui console la Martine Gerij'ii<.... Elle continue de jaunir, d'avoir été laissée..,. Et tu verras que son vaurien d'homme... autant que le mien d'abord!... se letirerade la guerre sans un ennui.... Y a que les bons pour pâtir.... La vie ne change point, quoi!
— Tu as des nouvelles de Koubuque?
— Où que j'irais les prendre?... Il saurait
écrire, il ne se donnerait le tracas d'une lettre, pour sûr!... Ah! je vis bien tranquille de lui : on ne perd jamais un écu de plomb !
— Tu manques donc d'amitié pour lui ?
— Gomment garder son amitié à un homme qui boit plus qu'il ne gagne?... Avec mes trois marmailleux... et que j'en pourrais avoir deux fois ce qu'ils sont!... m'aurait fallu un bon sujet de ta façon, vois-tu!... Je peux te le dire, vu que je suis plus vieille que toi.... Grand Dieu! tu n'as qu^ faire de rougir pour tant peu!... Allons... aide-moi à me charger le dos... mon préféré d'autrefois ! )>
Sans ce dernier trait, le fils Ponnier se fût chargé du fagot. Ployée sous les branches, elle vire pour ajouter, en guise de merci :
« G'est pure vérité, que je te préférais.... » Lui, revoit toute son enfance, ses jeux, ici, sous ces arbres, Meunier, Gaulet, la Martine Gerbois, que la Roubuque a nommés, — et Marie Fauchon, leur cadette à tous. On ne l'y avait emmenée qu'une seule fois. Elle avait pleuré, tout le long du retour, les jambes trop courtes pour suivre la troupe méchamment amusée par son désespoir de gamine. Il était resté en arriére, avec elle, réglant son pas sur celui des petits sabots, la consolant, la portant, un bout de chemin, peut-être moins pour la soulager que pour lui paraître plus fort et plus grand.
i\r voyage, au loin des années, le ramène brusquement à l'actualité. La Roubuque disparaît, là-bas, à la patte-d'oie, dans le sentier pierreux dont l'hiver fera un torrent. Marie Fauchon esl veuve. Elle sera mère, bientôt. Si 'lie eût été bonne pour lui, il ne serait pas ce " propre à rien » qui s'ennuie, que sa force inutile a«?cable, ce borgne, condamné au repos, lorsque la patrie exige de tous ses fils le plus dur, le plus grand, le plus beau travail solidaire!
Il y a quelques jours, causant avec Ghantorne, à la halte, il a vu passer un train de prisonniers allemands. Ses muscles se sont roidis et -es dents grinçaient, à l'aspect des casquettes sans visière. L'homme d'équipe observait, cependant, la pauvreté, la fatigue des visages, la tristesse des regards, et que c'étaient de « malheureux bougres bien à plaindre : des hommes, après tout! » Le fils Ponnier résistait mal à l'atlendrissement, lorsque la vue d'officiers, la face hautaine et cruelle aux vitres d'un wagon de première classe, le rendit à sa froide fureur :
" Tu vas pas plaindre ça, pourtant! » s'ètaitil fcrié.
Ghantorne avait expliqué qu'il bornait sa commisération à la troupe. Il se justifiait, montrant, au passage ralenti du train, les plus jeunes, imberbes, les plus vieux, la barbe
grise, pareils à nos conscrits et à nos territoriaux, l'air pas plus sauvage. Encore une fois, il eût convaincu le fils Ponnier, lorsque, le convoi s'étant arrêté un peu au delà de l'abri de la station, un capitaine, ses larges épaules hors de la portière, avait commandé, agitant une bouteille de Champagne vide :
(( Eh! l'homme!... Donner de l'eau pour boire! »
L'employé serait accouru. Le paysan l'avait retenu par un poignet, protestant :
ce Tu vas pas obéir à un ordre de Prussien, quand même ! »
Il avait expliqué son geste, à l'ennemi :
« En France, on demande poliment... ou bien, on se tape ! »
Un terrible juron guttural avait retenti. La bouteille s'était écrasée, en miettes, sur le bord du quai bref et sur le ballast, aux pieds de Ghantorne.
« Le train ne serait pas reparti, tu m'aurais vu l'arranger, ce cochon ! » avait déclaré le fils Ponnier, blême de colère.
Seul, traversant ce bois, piétinant une pourriture humide, il éprouve le môme courroux épouvantable, à se rappeler la servilité de Ghantorne et l'arrogance de l'otficier. G'estune figure qu'il n'oubliera jamais. Qu'il aurait pris plaisir à la marquer de ses poings ! Ces traits
'bouffis d'autorité, il les étend à tous les soldats de Guillaume. Avec quelle joie, il prendrait la place d'un vaurien comme Roubuque, dans le rang, et, ensuite, ses obligations de famille, la compagnie de sa femme lourde et sale, sa misère îiu foyer le plus pouacre de la commune, qu'il les accepterait d'un cœur hardi, pour la satisfaction de taper dans le tas, à la baïonnette, de la crosse, de vider son magasin à répétition, de le recharger, de sentir cette odeur de la poudre qui le grisait déjà si fort, aux manœuvres, que, lancé à l'assaut d'une batterie des manchons blancs, sourd î l'ordre du clairon, ir aurait continué, jusqu'à ce qu'il eût ouvert un chemin à son arme dans la poitrine des artilleurs!
Son exaltation dure encore, quand il arrive à la ferme, boueux, en sueur, les canines mordant à sa pipe qui, pesant sur sa lèvre, lui fait une bouche rogue.
« Cré nom, que t'es rouge, mon garçon!... Quelle figure tu m'apportes ! »
Il pense que, la tête sur le billot, il ne saurait dire, afin de la sauver de la hache, quels chemins il a suivis pour rentrer, ni s'il y a vu des gens. Sa mère l'étonné, par une apparence finaude et doucereuse qui rompt avec son e.xpression habituelle.
« Ton père va mieux, tu sais!...
258 CHACUiN SON DEVOIR.
— Ah!
— Je le suis été voir.... J'ai profité de la carriole à Boutin Jules qui montait par là et m'a reprise à son retour.... Faut dire qu'il se plaint que tu le négliges....
— 11 me fait guère défaut, lai !
— Lui... passe encore!... Mais y en a d'autres... à se plaindre que tu les délaisses.... »
Elle le caresse, des yeux, afin de ne le fâcher et qu'il ne bronche. Elle a peur d'insister et elle s'irrite de ce qu'il montre un tel défaut de curiosité.
« Quels autres ? » fait-il, après un temps.
A son tour, elle prolonge une pause, avant de répondre :
(( C'est que je m'en suis revenue avec Marie Fauchon.... Elle m'a tout dit....
— Tout quoi?
— Tu voudrais encore te cacher de moi, quand elle m'a tout dit!
— Si elle a parlé, c'est pour mentir.
— Vous ne vous êtes point remis d'accord?...
— Un moment, j'ai faibli, c'est possible.... J'ai eu tort.... Si elle t'a tout conté, elle t'a dit que je lui ai défendu d'en parler, alors ?
— Là-dessus, mon gars....
— En ce cas. . . puisque tu es tant portée pour l'aire les commissions du nxonde... tu pourras.
iiitTc, apprendre à Marie Fauchon, de ma part, qu'y a plus rien de fait entre moi et elle.
— Hélas, mon Dieu!
— Elle m'a encore trahi en te causant de nos affaires... comme elle m'avait trahi une première fois....
— Tu ne peux pas... parce qu'elle a confié à ta mère... son chagrin de ne plus te voir. ..,
— Elle devait respecter une défense qui vient de moi.... Et puis, je veux plus d'elle!... Et puis, je ne me sens de taille à remplacer son défunt.... Un héros, à ce qu'ils disent tous!... Quand, moi, je suis le borgne du pays !...
— Elle t'aime si fort!
— N'empêche que je manquerais toujours d'un œil pour la surveiller!... Non pas!... Tu peux lui dire ra : il va en revenir assez de la guerre, quand ce sera la paix, pour qu'elle trouve mieux que moi pour l'épouser....
— Oui donc que t'as pu voir en route, pour me revenir pareil, mon pauvre enfant?
— Mes pensées, mère!... toujours les mômes... qui me font courir lieue sur lieue, sans que je les quitte. . . et qui me causent bien grand mal!... »
Il se laisse prendre la tète et la bercer, triste infiniment, très douloureux, plein d'un âpre goût de la mort qu'il ne saurait définir. Les ,rv>u fj,> nourrice, maternels, de la pauvre
260 CHACUiN SON DEVOIR.
femme, exaspèrent en lui celte vocation du néant. Peu à peu, la mère apaise, de son murmure, sa propre alarme, au lieu du chagrin qu'elle voudrait endormir, derrière ce front brûlant à sa joue et dans ce cœur d'homme qui bat à si rudes heurts irréguliers. Les entrailles qui le conçurent, perçoivent chaque choc, comme un appel au secours. Ils n'ont, à eux deux, qu'une seule vie inséparable, sous l'influence du désespoir. La mère presse un peu plus ses paumes sur les tempes en fièvre, pour témoigner qu'elle ne se tait point par manque d'amour.
Au bout de quelques minutes, le fils Ponnier se dégage, doucement. Le cerveau vide, il demande, par besoin de parler :
« Vas-tu servir la soupe, mère? »
Et la femme de répondre, toute tendresse, comrfe s'il n'eût échappé à sa protection, par la puissance du temps :
(c Oui, mon tout petit... mon tout petit, rien qu'à moi!... »
Gomme naguère il avait fauché, le fils Ponnier s'était mis aux semailles, avec l'orgueil de son effort pour tous, sans salaire ni remerciement, son lal3eur dédié à la patrie.
Quand il fouillait la poche au grain, pour en extraire la poignée à répandre, le grain lui semblait vivre, connaître l'immense bienfait à jaillir de son retour à la terre, prévoir la gratitude unanime de ceux qui la défendaient. Pour leur soutien, il avait hâte de germer, de croître, de se multiplier dans l'épi, de mûrir, de choir sous la faux, de sécher en meule, d'être battu, ^anné, moulu en farine blanche, d'être le pain nourricier, le pain auguste et pur, auxiliaire de la victoire, et qui, la paix obtenue, referait un beau sang rouge à la France saignée, contuse, mais libre et fiére à pied-d'œuvre, le regard haut sur son avenir plus vaste, à l'avant-garde df'S nations!
Hncore, le borgne a fait son devoir et au delà. S'il lui prend d'aller fumer sa pipe sur la colline couronnée des six peupliers que ses yeux de marmot pouvaient croire les supports du ciel
sur le village, où que voie son œil unique : dans la vallée, en plaine, aux flancs du mamelon, toute la belle terre noire ne verdira que grâce à sa formidable volonté de semeur !
Il a commencé par le champ des pauvres. Il a lancé le grain plus lourd aux domaines du riche. Jean Hogard est venu le voir au travail, sur ses biens, les mieux exposés et d'un seul tenant. Et le vieux, de satisfaction, a redressé l'échiné, pour la première fois depuis son deuil.
Enfin, le gars a terminé par les arpents des siens. Il a eu tout juste la force d'aboutir.
Dans la courbature de ses muscles, il a recouvré la paix de sa conscience d'où s'élève une large tendresse vers autrui. Marie Fauchon, qu'il avait durement rabrouée parce qu'elle avait divulgué leurs nouvelles accordailles, il n'a pu la maintenir à l'écart. Elle l'a bientôt reconquis, non seulement par sa douce adoration. Il éprouvait avec enthousiasme la certitude d'avoir mérité un rayon du bonheur qu'il croyait avoir préparé pour les foules, en semant le blé des soldats.
Marie aime à se taire, auprès de son promis. Ils ont des lieux de rencontre où la curiosité ne les décèle' point. C'est chaque soir, après le souper. La nuit leur paraît les bénir. Ils se blottissent en elle, frileusement, chastes de
ponsée et do chair, heureux d'être engagés l'un .1 l'autre, sans surprise hostile désormais possible.
Leur apaisement étendu à tout Gloire-Saint- Blaise et aux communes des environs, ils se refusent aux échos des batailles. Les armées s'accrochent, se fuient, se \errent, canonnent ; elles minent le sol; elles se surveillent par la <*avalerie et les avions, se tâtent dans les escarmouches; elles préparent la destruction et la consomment. Eux, ils sont un couple tranquille, qui attend avec foi sa récompense.
Le fils Ponnier ne l'évoque même pas eu paroles. Il y songe, dans une joie grave qui l'invite au silence. Marie Fauchon lui apportera du plaisir et des devoirs. 11 a dépouillé toute jalousie. L'enfant de Louis Hogard sera son enfant, de même le grain des autres était son grain, tandis que son geste égal le répartissait, à la volée.
Les morts pour la patrie ne deviendront tout à fait dos morts qu'à la disparition du dernier témoin qui ait connu le plus obscur de leurs immobiles phalanges; — et, alors, ils renaîtront dans l'Histoire.
« Tu sais bien... on le gardera avec nous, ton petit... », murnmre le fils Ponnier.
La femme, ravie, n'en croit ses oreilles. I) insiste, tellement sa générosité le flatte :
« On relèvera... comme un à nous deux... avec les autres qu'on pourra avoir ensemble, plus tard.... »
Elle entre dans une extase surhumaine. Un lait de blancheur coule en elle. Noyée de calme, elle s'imagine que l'enfant qu'elle porte partage son bonheur étonné et sans bornes. Elle jouit d'une béatitude où la maternité s'exalte et où d'idéales prémices annoncent l'amour fihal.
« Je ferai jamais de différence entre celui-là et ses cadets », ajoute le garçon.
Il ôte sa pipe de ses dents, pour conclure net :
« Je suis pour la justice. »
C'est la seule phrase que la future mère n'ait pas comprise entièrement et qui, par le ton, exige une réponse :
(( Je ferai toujours comme tu voudras », dit Marie Fauchon, avec ferveur.
Ils sentent, tous les deux, que le maire ni le prêtre ne les assujettiront à une promesse plus solennelle. Ils la savourent, jusque dans l'avenir très lointain qui les ralentira, affaiblis, pareils à ces arbres où quelque fort système de branches desséchées maintient un squelette noir à côté du verdoyant feuillage.
S'ils ont eu jamais leurs deux cœurs fondus en un seul, c'est sous l'influence de ces paroles tombées du fils Ponnier parce qu'elles étaient
mûros en lui, et de cet acquiescement définitif do Mario Fauchon à tout co qu'il voudra d'elle. Ils réalisent leur union parfaite, côte à côte, dans cette nuit qui les épouse et protège leur isolement. Ils ne pensent pas à un baiser, et leurs mains entrelacées se détachent. Moites un peu, elles acceptent la fraîcheur nocturne avec un agrément très fin. Ils sont trop heureux, pour avoir rien à se dire. C'est l'heure de rentrer, Marie Fauchon est conduite par quelque guide si mystérieux que l'idée lui traverse l'esprit, de l'étoile montrant aux rois mages la route vers Bethléem. Elle regarde le ciel criblé d'astres. Ses yeux reviennent à la terre sans désillusion : son ombre et celle du fils Ponnier se marient, sur le sol velouté par le clair de lune.
Quand ils arrivent, leurs deux ombres longues qui grimpent à la porte, ont l'air de la pousser. Marie Fauchon a un sourire de fillette contente. Ses lèvres sous les lèvres de son fiancé, prise dans un embrassement fort, de tout son être monte à lui, sans un mot ni un soupir, la reconnaissance éperdue de sa maternité, pour la place qu'il a promise à l'enfant d'un autre, au foyer où elle obéira.
Et lui, de retour à la ferme, sa mère étant à tricoter, il l'a bousculée d'un bonsoir joyeux, disant après, tout d'un souffle :
« Si ça vous convient, au père, à toi et aux
Fauchon, on se mariera avec la Marie, dès ses relevailles! »
Elle en demeure éberluée, les doigts accrochés à la laine, une des grandes aiguilles glissant des mailles.
« Quoi donc, mère!... Yas-tu pas en revenir?
— Bâille-m'en le temps, aussi!... L'as-tu dit à Marie Fauchon?
— Je crois bien que non.... Mais ce n'est de sa part que ça clocherait, il me semble!
— Là-dessus, je dis plutôt comme toi.... Toutefois, mon garçon, pourquoi que vous n'en avez point causé ensemble?....
— Par la bonne raison que ça m'est venu après l'avoir quittée, devant sa porte, en m'en revenant....
— C'est ton père qui va être content!... Et Fauchon aussi!...
— Et toi, mère?
— Je reste saisie, moi.... T'es un garçon à vous surprendre toujours.... J'ai crainte d'être trop vite contente.... Si tu allais encore te dédire?
— Qu'est-ce que tu vas chercher toujours plus loin que le but!
— Dame, mon petit, tu t'étais déjà remis avec la fille, et ça a cassé....
— J'en avais-t-il soufflé mot à quiconque?
— Pour ca : non.
CHACUN SON DEVOIR. .i67
A ce soir, je t'en parle-t-il?
— l>iii.
— Et de mon seul gré? sans que personne me pousse?
— En effet, mon garçon.
— Par conséquent, mère, tu dois trouver que les circonstances ne sont plus pareilles.
— Je demande qu'à te croire, puisque je vois t(»ii soulagement dans ce mariage... qu'il va te remettre à vivre comme tout le monde.... C'est qu'elle t'aime bien, la Marie Fauctionî
— Elle est bien plaisante, comme elle est.
— Et, de son coté, ils ont plus de biens que du nôtre....
— J'en gagnerai, pour les mettre d'équilibre.... Mes bras vaudront plus d'une belle pièce de terre, jusqu'à ce qu'ils soient usés!
— Ma foi, tu causes mieux que le curé, (juand ça te prend!... Viens que je te bise un coup, pour cette bonne chose d'entendue.... »
Leur étreinte nouée, puis relâchée, la mère et le fils se contemplent, satisfaits.
« C'est que c'est pour ton père que je tricote^ sais-tu bien!... Il attend après des chaussettes, le cher homme.... Ah! il me manque une aiguille.... Elle aura coulé quelque part : regarde voir un peu.
— La voilà, mère.
— Merci.... Je voudrais finir ce pied-là....
L'autre est prêt, de dimanche soir.... Ta pourrais demain porter la paire au poste .... En même temps, tu mettrais au courant ton père et Fauchon....
— Tu te méfies encore de moi?
— Eh! que tu es nigaud!... Je dis : demain, rapport aux chaussettes et que Ponnier pourrait s'enrhumer à les attendre.... Pour la nouvelle, tu aurais mauvais cœurà la cacher d'un jour à ces hommes qu'elle réjouira bien.... Ils n'ont déjà pas tant d'occasions de se gaudir, devant leurs rails et leur pont, le jour et la nuit, sans changement d'un congé... d'un seul pauvre jour de congé, depuis la mobilisation!
— Allons, j'irai demain, mère.
— Et tu leur porteras deux bonnes bouteilles.... Une qui sera toi, supposément, et l'autre, ta belle Marie.... Ils auront le plaisir de vous marier dans leur gosier, eux et leurs camarades.. . . Ça portera bonheur à tout le monde ! . . . Et maintenant, gagne-moi ton lit, mon garçon. Cœur content ne remplace point le dormir.'
— Et toi, mère?
— Je tarderai peu.... Seulement, je vais avancer ma chaussette... et puis, je suis trop remplie d'aise pour toi : je chasserais le sommeil, en pensant à tout ça.... Je vas le ruminer là, quitte à brouiller ma laine... "
CHACUN SON DEVOIH. '269
Très de sortir, son fils l'enleiid exprimer loul liaut sa quiétude :
i< Jf serai bien heureuse d'avoir une bru. »
Faisant sa ronde par la ferme, en maître sérieux qui ne reposerait sans avoir constaté l'ordre partout, le fils Ponnier découvre une raison suprême à son propre bonheur, dans la joie que les autres y glaneront.
Le souffle chaud de l'étable lui caresse k face, dés l'entrée. L'haleine puissante et lourde des vaches s'enfle et décroît. Il écoute en pleine confiance. La belle bête à ses pieds couchée, il lui souvient que le père et lui craignaient pour elle, l'examinaient, la palpaient, projetant de la conduire au vétérinaire. Le tocsin avait sonné à toutes les paroisses, subitement. Ils étaient descendus du pré sur la place. Brévoux lisait le décret de mobilisation. Le lendemain, Ponnier et ceux de son âge étaient postés où ils sont encore.
Dans l'énorme agitation préludant à la guerre, on avait oublié la vache. Elle a guéri toute seule. Le fils Ponnier se promet de dire cela, demain, aux réservistes territoriaux. A l'idée de les amuser par le récit de la cure merveilleuse, il se prend à sourire.
Et tout simplement, il pense, par analogie, que sa Marie Fauchon, au lieu d'être à un autre
pour toute l'existence, lui est rendue sans qu'il ait eu à agir, meilleure peut-être et plus aimante. 11 médite là-dessus. Rien ne cloche dans la ferme. Quand il s'allonge entre les draps de son lit, il s'est assez bercé de l'illusion que les choses s'arrangent d'elles-mêmes, pour que le sommeil commence aussitôt son siège progressif, l'étourdisse, et, sur ses ailes grises au battement mesuré, l'emporte à l'avenir.
Lf fils Ponniera pris en tremblant, cette lettre que le facteur lui a tendue.
Sa mère brûle de curiosité, incapable de tenir en plac?, à voir le garçon considérer l'enveloppe, la retourner, au lieu de l'ouvrir.
Les ongles aux cheveux, il interroge, à mivoix :
« De qui ça peut bien me venir? »
La Ponnier finit par lui répoadre, avec hu-
(( uuvre-la, tu verras bien! »
11 hésite, questionnant toujours cette écriture inconnue, de son œil appliqué qui s'en détourne pour se fixer sur un coin du sol ou du ciel, trahissant l'efi'ort de son cerveau.
La femme s'écrie, à bout de patience, moitié figue et raisin :
«' Il n'en sortira crapaud ni souris!... Tu t(^ tourmentes la tête à vouloir deviner, quand ta saurais déjà celui qui t'écrit, si tu voulais! »
Souriant et craintif, saisi d'une appréhension vague dont il a un peu honte, il déchire un bord de l'e"veloppe, s'excusant :
« Ça m'aurait plu, de trouver d'avance celui qui a pensé à m'écrire.... »
La mère arracherait le papier, de ces doigts lents à accomplir la facile besogne trop délicate pour eux. Enfin, la lettre apparaît.
(( Il n'a pas eu peur de t'en mettre, ton
ami
Il va trois feuilles. Le fils Ponnier n'a jamais vu tant d'écriture à la fois. Un respect domine son envie de connaître le signataire. Gela excite l'impatience de la femme. II parcourt les quatre pa^es, ouvre lentement la seconde feuille, avant d'arriver au nom, sur la dernière.
a Ah! c'en est un de mon ancien régiment : Louis Edme.... Je t'en ai causé, des fois.... Celui qu'on appelait : le chemineau, tu sais bien?
— Oui, oui.... Un pas grand'chose, quoi!
— J'ai jamais dis ça, mère.... Qu'il ait pensé à m'écrire, c'est pas d'un mauvais cœur, en tout cas.
— Non, pour sûr.... Mais, ces gens qui n'ont pays ni toit, ils valent .qu'on s'en méfie plutôt....
— N'empêche... après mon malheur, quand je m'en suis revenu à la compagnie pour me faire désarmer... de tous les bon'hommes, y a encore eu que lui à me bien parler.... On avait de l'estime l'un pour l'autre.... »
i.llACUN SON DEVOIR. '275
Elle le voit parti pour ses rêveries qu'elle ivdoute.
« Viens l'asseoir dans la salle.... Tu vas me lire ça tout haut.... »
Il suit sa mère, amusé de lui sentir coMo, lîè- \ re de savoir, qu'il voudrait partagei'.
« Tu boirais bien un coup de cidre, pour le piépgj-er la voix?
— Non... pas la peine....
— Ah ! l'auras-tu regardé, ce papier, Dieu de Dieu I ))
S'installant pour lire, à califourchon sur le banc, un coude au bord de la grande table lisse, il exprime sa surprise admirative :
'•Je l'aurais jamais cru savant assez pour • '(•rire aussi long, d'une seule fois! »
La Ponnier tricote déjà, allant à sa chaise habituelle :
u ]n t\'M-nni.., lu <;ii<.... Tujx'iix ('ommeu-
— Voilà.... Faudra pas m'arrêter, parce? que, sur la lecture, j'ai jamais été bien fort.... Et récrit, c'est encore plus malaisé à s'y reconnaître que sur le journal....
— C'est toi qui t'arrêtes d'avance!... \'-d 'Innc !.,.
— Il me met : Mon vieux Ponnier.... C'est vrai, qu'on avait bien de l'amitié ensemble.... On était voisins do lit . T." ■'"' étaitjcontre le
bas-flanc... Le mien, tout le premier auprès.... Tu as raison, mère : un léger coup de cidre me préparerait bien le gosier : il se serre, l'animal î
— Surtout, te bouillonne pas le sang, mon petit.... »
Les lèvres près du bol, le fils Ponnier souhaite :
« A la tienne, mère... et à ce brave Edme qui a pensé à m'écrire !
— Oui, à sa bonne santé, à ce pauvre garçon!
— Alors, voilà ce qu'il me met....
Mon vieux Ponnier,
Ça fait bien des jours et des semaines que je me dis que ça serait trop bête de passer l'arme à gauche, comme tant de camarades, sans avoir une seule fois causé un peu de tout ça, avec quelqu'un que f estime, fai pensé à toi tout naturellement, n'ayant personne de proche et parce que je t'ai vu dans le malheur, dans le moment que tu as eu ta réforme. Si tu savais la quantité qu'ils sont à avoir quitté le régiment, depuis toi, pour trouver la mort au bout de leur chemin ! Y a des blessés et des prisonniers, faut te dire; mais, en tout, au joicr d^ aujourd'hui, on reste sept, de ceux qui étaient du départ, avec les réservistes qu'on avait reçus pour entrer en campagne. Si notre capitaine
est toujours là, c est pas faute à lui de s*être mis on avant plus quà son tour; et s'il a passé lieutenant-colonel et commande le régiment depuis un bon bout de temps, tu peux te dire qu'il ne l'a pas volé. On a commencé par aller dans la Belgique. Cest là que notre colonel a rendu ses galons à la mort. On a connu ce que c'était qu'un chef y à le voir prendre notre tête pour charger. Quand il est tombée on était plusieurs à se disputer sous la mitraille pour le sortir de là. La colère qu'il soit mort nous a jetés sur les Boches, fallait voir, et je peux te dire que j'étais des hommes qui ont démoli leurs artilleurs sur les canons. On napas été beaucoup à revenir de cette affaire. AprèSy on nous a fait pivoter^ avancer ^ retourner où, qu'on venait d'en partir, traverser des trois, quatre fois, le même patelin. On n'y comprenait plus goutte. Moi qui aime pour plancher les routes et leur ciel pour doit, j'en avais une indigestion. Je me serais plutôt carré dans une cabane à cochons, si j'avais eu à choisir, pour ne plus voir ces champs de betteraves qui n'en finissaient pas et tous les pays sans âme qui vive. En fin de compte, on ne faisait que de reculer; et ça nous embêtait, à cause que c'est le contraire de notre tempérament. On a vu, quand ça a été la bataille de la Marne, que c'était une combine à Joffrepour les avoir. Tu parles, alors, si on s'en est donné de bon comr! Il va sans dire que ça bardait pour /luus,
mais on leur faisait autrement de dégâts, f avais tant de fois bu le vent de ces coins-là^ que j'ai pu rendre des services de guide et dans des patrouilles . La garde prussienne à un moment a été poussée sur des terrains pourris^ collant comme une glu, et 710S lebels, avec les fameux 75 que tu as dû en entendre parler , massacraient là-dedans, que f en étais presque écœuré. On est revenu sur une petite rivière qui s appelle le Grand Morin, où f avais fait une belle pêche^ un jour, l'année d'avant mon tirage au sort. C'est à cet endroit que ça a été le plus dur de tout. Domonges a trouvé la mort à côté de moi. Tu te le rappelles bien : c'est celui qui avait si tant de taches de son sur la figure, que je l'appelais l'homme en or, pour rigoler. Le petit riche de la chambrée, Jincourt, ce type à manières qui se vantait toujours qu'il avait des autos, qui ne pouvait avaler que du pain de fantaisie et fumer que ce tabac jaune qui donne mal à la tête, il est mort aussi ce jour-là. Le pauvre Majauret a reçu un morceau d'obus qui lui a fait avaler sonclairon jusqu'au tiers. Je l'ai pas vu; mais Charillonm'a juré qu'il avait vu le clairon aplati sur la bouche à Majauret et que sa main qui le tenait et toute sa figure n'étaient qu'une bouillie rouge. Il a fait quelques pas dans cet état avant de s'étaler sur le ventre pour plus bouger. Charillon a passé sergent et il est probable qu'il sera bientôt sous-li eut enani . Le double, le fourrier, les officiers, l'adjudant^
chef^ les sous-offs de réserve, tous les honhommes de la T : morts ou blessés, mon pauvre vieux ! On n'est plus, de ceux de ton temps, que moi, avec le capitaine et Charillon. Aussi, on est hif-kif trois doigts d'une même main, au milieu des bleus, des réservistes et jusqu'à des territoriaux que le dépôt a envoyéspour refaire le régiment. Tu peux avoir une idée que la guerre mange des hommes! Encore, les Boches perdent trois fois plus de monde ; et, nous, on est sûr de la victoire, pour nous soutenir. Il faut vraiment ça, surtout depuis quon ne sort plus des tranchées. Des fois, quand il lansquine principalement et quon n arrive plus à se sécher le poil, le cafard me prend de me trotter, rien que pour changer de paijsage. Charillon me sauve la mise, en me donnant une mission. J'ai été fait cabot. Ça me retient aussi de faire des blagues. J'aurais jamais cru que je tiendrais autant à des galons. On a aussi les prisonniers pour nous distraire et un vieux type de quarantecinq ans, engagé pour la campagne. H a des trucs et des boniments à faire tordre la mort. Il soutient que dans le civil il vend des cornichons et de la mélasse. Je ne peux pas le croire, quoique ça pourrait être la vérité. Quatid tQ))ibe la grosse ferraille et quon se croirait dans un enfer ^ avec le potin des explosions, les bras, les têtes emportés^ les cris de ceux qui viennent d'écoper, j'ai vu mon type pousser des rigolades que personne Jie
pouvait entendre ^ comme tupenses bien. N'empêche qu'il y a des moments qu on deviendrait fou. C'est arrivé pas plus tard que voilà deux jours à un réserviste qii il paraît qui est curé. Il s était mis d dire desjjrières tout haut. Comme il nous agaçait^ vu que c était celles des agonisants et quon savait assez qu'on pouvait toucher son billet pour le grand voyage plutôt que le gros lot d\in million., on Va obligé à se taire. Il est d'abord resté sans plus bouger qiiun clou dans un mur ; et puis, il s'est mis à répéter des « c'est ma faute, c'est ma très grande faute ))^ en se tapant sur l'estomac. Les yeux lui sortaient, et il hurlait ça, en trépignant et en tournant. Il a fallu Vattacher pour le porter à l'ambulance. Alors, il a changé pour crier : « Gomorrhe ! » d'une voix qui vous grattait la gorge, rien qu'à l'écouler. Il ne savait plus que ce mot-là. Il a fallu se mettre à six hommes pour le conduire, tellement qu'il se démenait. L'aide-major a dit devant moi que c'était le vingtième délire furieux qu'il voyait depuis une quinzaine que les pluies et le froid ont commencé. Pour se remettre de ces secousses, on se dit qu'il faudra venger tous ces malheurs et qu'il y aura du bon quand, on sera entré en Allemagne. Je m'en promets, mon vieux Ponnier, si je suis toujours de la danse. On en aura trop vu et trop enduré, car il n'y a pas de toiirs de traîtres et de sauvage^ que ne font les Boches, pour regarder à
se payer sur la bête dès quon arrivera chez eux. On se dédommagera de tout, en gros et en détail, et je prendrai ma larye part, f espère que la présente te fera plaisir et te trouvera en bonne santé, peut-être marié et tranquille à présent. Tu ne Vaurais pas volé ! Un bout de lettre de toi pour me le faire savoir me serait bien agréable, si tu as le temps. Moi, je t'écrirai encore, parce que ça me distraira dans nos repos qu'on a tous les cinq, six jours. En tout cas, quand ce serala classe, sérieusement, après ce coup de torchon terrible qui représente déjà quelques centimètres de rabiot pour les gars qui ont eu la veine d'échapper au massacre, je demanderai ma feuille de route pour chez toi. Tu pourras sans doute m' aider à m'y embaucher. Si c est pas possible, au moins je t'aurai vu, on se sera serré la main. En supposant que je devrais reprendre les roules dont j'ai ma claque, je pourrai penser à toi en croyant que je laisse derrière moi quelqu'un qui se demande avec un peic d'amitié si je ne suis pas trop malheureux. Je te remets mon adresse militaire que j'ai mise au commencement, de sorte qu'il ny ait })as d'erreur si tu veux bien me répondre.
Bien des fois, 1(3 lecteur s'est arrêté : poiu déchiffrer un mot, parce que l'émotion l'étrari irlait ou afin de boire une gorgée de cidre.
La guerre est en lui, horrible, impitoyable.
Elle a le visage de ces jeunes hommes dont il a partagé l'existence, et qui ne sont plus. Le colonel lui apparaît, supérieur encore au grade qui en faisait le maître absolu de la garnison. 11 est mort, sans différence entre lui et un simple soldat. Cette égalité brutale s'oppose, dans le fîlsPonnier, à l'empreinte indélébile de la hiérarchie militaire. Le nombre des présents de l'armée active, — 7, y compris l'ancien capitaine de la 2% Charillon et Louis Edme, — évoque pour le fils Ponnier, les matins d'école de bataillon, sur le champ de manœuvres, la revue finale, le défilé interminable, par colonnes à distance entière, aux accents de la musique dont les cuivres accaparent tout le soleil, devant l'état-major, le drapeau déployé au miheu de sa garde, le colonel droit sur son cheval bai.
Cette puissance, cet éclat, réduits à rien! Un tel anéantissement semble au soldat réformé une catastrophe impossible. Les quatre bataillons, la section hors rang, cette multitude dense, épaissie encore, doublée, par l'incorporation des réservistes, qu'elle ait fondu, que, de la compagnie, il reste sept hommes seulement, sept, pas même une escouade, pas même une rangée des présents au pied des lits pour l'appel du soir, dans la chambrée, pas môme l'effectif de la corvée qu'on réunissait pour aller recevoir le pain à la maniitention !
Et voilà que des noms, des traits physiques, des épisodes, surgissent à la mémoire du lils Ponnier.
Mort, le lieutenant de Tarée, mince, le plus u chic », menaçant de punir et ne sévissant jamais?
Mort, Surjoint, le maître d'armes, hon enfant, la face et le ventre épanouis, qu'on rencontrait >urtout, les dimanches, au concert du mail, avec sa femme dodue et ses deux fillettes?
Morts, Canisse, le tambour-major, Youillot, le cuisinier en pied de la T, Mantella, venu d'une école d'enfants de troupe, engagé pour cinq ans, filleul du chef de bataillon, sous-offi- •ier avant d'avoir un poil de moustache?
Un, dont il a oublié le nom^ qu'il revoit nettement, qui, chaque matin, allait barbifier le ' olonel et le « passait à la tondeuse » toutes les quinzaines, — mort aussi?
Et le capitaine Gléchamp, si fier de son irabe pommelé, très fougueux, mort également?
Taintard, le héros du la 2 , cviiaiii iuii> lus •niiuis du métier, toujours fautif, jamais puni, vain de sa chambre en ville où de belles dames irrivaient, de Paris ou du Mans, exprès pour le iistraire, — mort?
Ponnier ne se représente ni les blessés guérissant, ni les prisonniers en Allemagne. Il ne
s'imagine que des morts : un amoncellement, une montagne de cadavres, les têtes rouges de sang comme celle de Majauret, le clairon. Yoilà ce qu'est devenu « son » régiment, sauf luimême et sept hommes, dont Edme, le trimardeur, le nomade aux prunelles couleur de poussière, Gharillon et le capitaine.
Il regarde, comme si l'attraction d'un gouffre de feu et d'horreur immobilisait son œil unique, démesurément agrandi.
« Il avait bien besoin de t'écrire, celui-là! » déplore la mère.
Elle ne peut se défendre de murmurer :
« Quand même... si tu aurais resté soldat à ton régiment,., hein? »
Le silence, l'hébétude de son fils la bouleversent :
« Allons... mouve-toi, mon petiot... », faitelle.
Elle le secoue, affectueusement, pour tromper sa propre peur. Et elle supplie :
(( Je t'en prie, mon petit gars... ».
Il soupire, fixant sur elle son œil chargé de désespoir et de pensée :
« Sept, sur tout un grand régiment... sept qui restent!... Ça va-t-il jeter de la misère par le monde, cette guerre tout d'un coup éclatée! »
Elle le caresse, en silence, attendant. Il met
CHACUN SON DEVOm. 285
la lettre dans l'enveloppe et pose le tout sur la table. Puis, soudain, décidé :
« Je vas monter chez Marie Fauclion... pour me changer le cœur... après cette lettre...
— C'est ça, mon mignot : tu feras bien... ».
XXYI
Gloire-Saint-Blaise s'est éveillé sous la neige. Elle fait paraître les cieux gris. Une franche lumière monte du sol, des chaumes et des tuiles. Elle rayonne de la rue, à l'assaut des façades. Son essor des toitures illumine l'espace où, verticales, fines et bleues, les fumées des âtres se déroulent.
La Ponnier a beau dire que ses douleurs lui annonçaient depuis l'avant- veille un changement de temps ; elle partage la surprise de son fils. Ce dernier, son café bu, est aussitôt parti par les chemins.
Ils craquent à ses sabots. C'est la bonne neige serrée, qui résiste. Il en aime l'impression de force. Elle communique à l'air une rudesse saine. Le garçon respire plus à fond que de coutume, dans une sorte d'ivresse; et il développe toute sa taille, bandé sur ses plantes, le torse épanoui, haut le chef. Les oreilles lui brûlent, de froid. Son haleine, échappée en brouillards, accroche des gouttelettes à sa moustache. Un pas de conquérant le mène vite au sommet du coleau.
De là, son œil embrasse une immensité blanche, d'où saillent, droits, plus noirs à cause de leur mince parure de flocons, les six peupliers. A peine s*il les a vus. Ce qui le transporte d'une allégresse intense et l'immobilise, c'est la certitude d'avoir bien travaillé, et à l'heure opportune. Sous cette couche protectrice, parallèle aux ondulations des surfaces, il devine la terre et sa .chaleur retenue pour le le grain. Les haies dépouillées et sombres dessinent un cadastre net. Il le lit, mentale-, ment. Ce champ, à gauche, l'un des moindres, en contre-bas, dont il n'aperçoit qu'un angle, c'est son patrimoine et le dernier où il ait semé.
Il ne songe point à sa race agricole, laborieuse à travers les siècles et pour autrui, aboutissant au bisaïeul. Celui-ci en avait hérité la ténacité. Alors, il a pu prendre pied de possesseur, le premier des Ponniers, en ce lieu, afin de léguer à sa Qescendance un embryon à accroîtiv
Lui, le borgne et l'invalide, il songe, que, partout, où que son œil se flatte à celte bello neige lumineuse et reposée, — dessous, la terre ju'il avait d'abord labourée, a reçu, de son bon vouloir, le froment.
Elle est déjà tiède, à l'abri de cette gelée qui le blesse d'aiguilles au visage. La germination
commence, dans chaque grain. Chaque herbe qui lèvera, chaque tige verte pareille à un glaive, chaque épi, semblable à la masse d'un sceptre, que l'été fera d'or et qui centuplera la semence, et les meules grandies par les rouges crépuscules dé septembre, et les sacs lourds d'un blé riche, portés aux minoteries, et la farine où reparait l'ineffable blancheur de la neige, — tout l'avenir de ces cultures, au long de l'année, procède de sa généreuse tâche, de laboureur et de semeur volontaire.
L'humus à peine rabattu sur la semence, celle-ci à peine vivifiée au durable contact du sillon ouvert au jour", après le contact rapide de la main qui l'a saisie pour la répandre, — la neige est descendue, comme une blanche approbation, sur la besogne de l'homme.
Le lils Ponnier peut contempler à la ronde : l'horizon cerne l'aire de son travail. Reviennent les soldats, ils sauront que le champ privé d'eux n'a point cliômé! S'ils l'ont sacrifié à un devoir plus large, quelqu'un les a remplacés, seul pour eux tous et à cœur joie, et qui fauchera de nouveau, gerbera, montera les meules, engrangera, battra, vannera, ensachera, s'ils ne sont revenus encore pour ces œuvres pacifiques, harassantes et nobles.
C'est une telle fête en lui, que le père Chouette le complimente sur son heureuse
mille. Pour toute réponse, il lui montre la -[)lendeur champêtre.
« Hé!... ça serait encore tout sucre... qu'on n'aurait qu'à le ramasser! )>
A la plaisanterie du vieux, il oppose une urave et sentencieuse remarque :
« C'est bon pour le grain, père Chouette. »
Le contentement, on dirait, lui pousse les reins. Il échange un bonjour sonore avec ''hantorne qui se bat les flancs et tape des -(miellés, sur le quai de la station.
(( Vivement, qu'ils m'envoyent le train de -upplément qu'est annoncé, pour que j'aille me hauffer!
— Un fier temps pour le grain! » répond le fils Ponnier.
Il va, au pas accélère qu'on n'oublie jamais, i « la cadence des chasseurs » comme disait, ivec une pointe de mélancolie, un commanlant venu de cette arme, qu'il se rappelle, dans :a matinée pure.
Et, sur la route, il se prend à entonner la lianson de marche qui lui plaisait le plus, à < ause que, pour lui, elle évoquait Marie Fauchon, par une afïinité mystérieuse :
Au bord d'une fontaine, Digue-don, ma don-don, Je me suis reposé, Digue-don, ma dondaine...
La pensée remplie d'elle et le cœur battant, il s'exalte à la candeur du serein paysage. Le calme des choses blanches lui inspire, sans l'attrister, un retour vers les morts dont la neige parfait l'ensevelissement. Il lui semble que Louis Hogard doit savoir les biens paternels servis par un bon ouvrier et qu'il en doit mieux dormir son dernier sommeil. Et il se représente Edme, son camarade, à qui il a écrit, se glorifiant d'avoir besogné sur toutes les terres également. Magnifique, il a envoyé un mandat-poste de deux écus, au trimardeur. Il en suppute la gratitude attendrie, exubérante, qui proclamera son nom dans la tranchée ou au cantonnement, qui le rappellera à Charillon, qui le portera peut-être jusqu'au capitaine promu lieutenant-colonel et qui commande le régiment glorieux, décimé, reconstitué par l'apport intarissable du dépôt.
Quand il arrive au poste de la garde des voies et communications, son père achève une faction à l'aiguillage :
« Sacré fils Ponnier, tu vas bien l'attendre un petit quart d'heure parmi nous!
— Nous apportes-tu un peu de chaleur qui nous remette de la nuit?
— Heureusement que la soupe est quelquefois bonne!
— Notre pont et nos rails n'ont point bougé
de place, depuis ta dernière visite : tu peux voir à ça que nous savons encore notre service de soldats! »
Ils l'assaillent d'une bonne humeur qui se force. Il serre les mains à la ronde, en souriant. Un à un, ils évoquent pour lui sa commune même, les hameaux, l'arrondissement, le canton. Il y en a de Juhaut-le-Petit, de Pré-du- Tertre, de Grandille. Celui-là, qui joue un peu au délicat, guindant sa langue et son maintien, c'est le jardinier-chef du château de Suranges. S'il prononce : « mes serres » ou « mes espaliers », il impose momentanément à ses camarades; mais il perd tout prestige dès qu'il croit emprunter un lustre définitif à nommer son maître : « monsieur le marquis ». Le fils Ponnier ne peut guère lui apprendre, quant à la marche des Cosaques sur Berlin. En revanche, Fauchon recueille force détails, à propos de ses champs :
« Partout, c'est de la bonne terre, simi que votre mieux exposée est celle qui touche à l'indivis des Jarriot et s'en remonte sur les Frées. . . . On a jeté le grain comme il fallait de toutes parts, et la neigée de cette nuit (^<^ b'<"! v^thi.' à son heure sur de bon travail !
Le fils Ponnier ne parle pas pour quêter les r.ompliments. Il refuse celui qu'entamait \o père de sa Marie. D'un geste large, il désigne
la terre, blanche à perte de vue. Cette splendeur, au-dessus de quoi le ciel semble terne, il en est pénétré et il a besoin de la glorifier. Ses mots demeurent des mots familiers aux oreilles qui l'écoutent. Elles s'étonnent, seulement, un peu, à l'accent passionné du garçon. Pour avoir surpris un échange d'œillades finaudes, il rentre dans son coutumier silence.
Alors, on parle autour de lui. On s'inquiète de Gaulet dont on avait tiré au sort le tour de garde, afin qu'il pût « aller voir à ses collets » tendus, la veille, aux endroits propices selon lui.
« Quand on parle du loup, la queue en paraît! »
En effet, le manquant débouche d'un boqueteau que les yeux fouillent à distance.
« Il ne rapporte rien!
— Et je prétends que si!
— II irait point brandir du gibier comme un drapeau qu'il rapporterait de l'ennemi !
— L'autre fois, qu'il avait du lapin, s'est-il fauté de l'agiter en venant?
— Tout ce qu'il ramène, c'est la fatigue du chemin, dans ses mollets!
— On parie un litre?
— Qu'il aune bête en poche?... Oui!
— Et moi, qu'il nous rapporte son dépit d'une bredouille!
— Tope-îà, pour un litre?
— Oui.... Et cochon qui s'en dédit! »
Cependant, le fils Ponnier demande si l'heure
n'est point d'aller relever son père.
.( C'est vrai, le sécot qu'on oubliait! » Un homme s'en va, aussitôt, sans armes, dans la direction de la sentinelle. Fauchon le montrant, explique au borgne :
« On fait ça en fantaisie, tu comprends.... Avec la consigne à son suivant, ton père lui passera aussi le flingot, la baïonnette, le ceinturon et la cartouchière... ».
Dès qu'il est à portée de voix. Gaule t, hudif par les parieurs, répond :
" C'est pas tous les jours dimanche! » Arrivant au groupe, il entame un chapelet de mauvaises raisons propres à dégager sou amour-propre de chasseur. Il termine :
u Et puis, le lapin commence trop à me connaître! »
Il secoue rudement la main du fils Ponnier, le montrant à la ronde :
(( C'est ce gaillard-là qui devrait nous en rapporter, du lapin! »
Cependant, le factionnaire relevé s'annonce de loin, à grands gestes. On finit par distinguer un lièvre qu'il tend à bout de bras.
« Pour le coup, voilà Gaulet bien enfoncé! » s'exclame quelqu'un.
Le tapage que mènent ces hommes mûrs, leurs rires, leurs grosses plaisanteries, choquent le fils Ponnier quoiqu'il s'en amuse. Fauchon jette abondamment les mots crus et la gravelure.
« G'est-il un lièvre de vrai, ça, mon garçon! )) fait Ponnier, le père.
En guise de bienvenue, il lance la bête à son fils.
« 11 pèse bien ses six livres! » dèclare-t-il.
On en convient. Il raconte. L'animal allait lui passer entre les jambes, levé on ne sait d'où ni pourquoi :
« J'ai eu la veine de lui prendre une patte du derrière sous mon pied.... Bien vrai, que j'y pensais pas!... On aura de quoi faire, Gaulet, avec la relevée de tes collets!
— Eh! ce feignant-là n'a pris que la peine de s'en revenir!
— Non?... C'est vrai ça, Gaulet? »
Chacun renchérit sur . la farce de l'autre,
et Ponnier, l'ancien, triomphe comme d'une prouesse de guerre. Enfin, il s'informe de sa femme et de la maison :
(( Ça va, chez nous, mon gars? »
Cordial, il approuve les nouvelles. Ce n'est,
toutefois, qu'un détour : il se reprend vite à
vanter son lièvre, pour entretenir les saillies
contre Gaulet. Le fils Ponnier écourte sa visite.
Il a le sentiment d'être un étranger au milieu de ces hommes, de n'en comprendre la gaieté, ni la puérile humeur.
Il a déjà fait quelques pas, s'en allant, qu'il reconnaît la voix de son père :
« Celui qui est de fricot, qu'il so mette à l'ouvrage !... Il va nous faire un bon ragoût de mon lièvre, avec des patates!... A la guerre comme à la guerre ! »
Le dernier trait secoue le fils Ponnier. Il ne lui faut pas moins que l'étendue de la neige, le silence et la sohtude du chemin blanc, pour oublier qu'il y a la guerre et que, tout à l'heure, en la nommant par plaisanterie, son père lui a rappelé tous ceux qu'elle tue, de seconde en seconde, depuis des mois et des mois.
Autour de Jarriot cadet, le village s'était fort gaussé de M. Notrepain qui venait de rallier Paris, à l'imitation du gouvernement. On gardait rigueur au petit bourgeois gras, de prodiguer les discours plus que son argent. En effet, sa faconde pompeuse avait grandi, dans les derniers temps, à mesure qu'il restreignait ses dons à la municipalité et à l'église. Le menuisier, entre deux plaisanteries, avait satisfait l'opinion publique par cette parole profonde :
« Nous voilà mieux en'lre nous, à présent qu'il n'y a plus d'étranger à Gloire-Saint-Blaise. »
Le maire lui-même, en dépit de sa circonspection, avait approuvé ce dire, d'une paraphrase péjorative qui étonnait de sa part et accrut sa popularité.
Cependant, la levée des conscrits de la^ classe 1915, la certitude que leurs aînés immédiats ne tarderaient plus à voir le feu s'ils n'y étaient déjà, la formation de la classe 1916, enjointe par les circulaires préfectorales, rendirent les esprits à l'inquiétude : la guerre, une fois encore, atteignait la population.
Le fils Ponnier avait vu, en jaloux, les jeunes ^ens enrubannés de cocardes se rendre au conseil de révision. Plus tard, à leur mise en route, après une harangue patriotique du maire saluant ceux qui servaient, et Louis Hogard, « mort au champ d'honneur », — le borgne otait retombé dans ses humeurs sombres.
Marie Fauchon l'en tirait à peine et seulement pour des échappées. Elle devenait très .iirosse. Au lieu du masque de lassitude qui afflige certaines femmes, elle montrait un visage reposé, clair, d'une expression plus jeune, d'être continuellement heureuse ; et son moral bénéficiait d'une pareille renaissance. Elle croyait avoir guéri son fiancé de toute tristesse, leurrée au timbre de son propre rire. Il sonnait facilement, toujours frais, par la grâce de l'éveil maternel qui enchante d'optimisme les grossesses faciles.
Auprès de sa mère et de la Ponnier, même auprès de ses beaux-parents abîmés dans leur deuil, elle trouvait le soutien de l'affection. Les trois femmes travaillaient à la layette. Marie les guidait, allant d'une ferme à l'autre répandre la critique ou l'approbation, active à tricoter en marche, malgré la froidure, les mains rouges, la pelote de laine à l'aissell^ ou dans la poche de son tablier, semblable à quelipie boule formée de la neige lu plus pure.
296 CHACUN SON IDEVOIR.
Elle glorifiait sa délivrance comme un événement qui eût promis d'inaugurer une ère meilleure du globe. Elle prévoyait une brève durée à ses couches. Dès ses relevailles, on célébrerait son nouveau mariage.
Pas une fois, le fils Ponnier n'avait accueilli ce projet d'un franc oui. 11 n'avait non plus opposé aucune objection nette. La santé tenait lieu à Marie de connivence avec ses désirs. Si elle se montrait moins qu'elle ne l'eût désiré en compagnie de son fiancé, elle l'éblouissait de sa joie pour qu'il ne lui reprochât pas d'être allée à sa rencontre, au contraire de la discrétion convenue entre eux. Cependant, il ne manquait de lui dire, presque trop bas, en homme qui se consulte :
« On ne tient pas l'avenir à pleine" poigne, Marie. »
Elle n'entendait que sa généreuse confiance. Celle-ci illuminait chacun de ses propos, ou sa bouche, quand ses lèvres se reposaient. Quelquefois, le fils Ponnier se sentait un visage dur de méchanceté, à côté de Marie. Il le corrigeail par une expression avenante, avant de prononcer un mot pour se justifier. La femme n'avait pas aperçu la rigueur des traits. Elle acceptait le compliment sans en rechercher le mobile.
Néanmoins, elle eut peur, pour n'avoir, une
semaine, vu son galant, du mardi au vendredi. Encore, ce jour-ci allait-il s'écouler, le soleil déjà prés de disparaître, tandis que la Ponnier avouait un assombrissement de son garçon. Il était parti elle ne savait où, la soupe de midi mangée, fumant sa pipe, les doigts affairés à cette ceinture qu'il ne « finissait de finir » et qui « lui enrageait les mains », comme il s'en plaignait. « Par où qu'il s'est dirigé?
— Par chez le père Chouette, ma fillr.... Mais, les chemins tournent, sans compter les traverses.... Si c'est que tu voudrais le chercher, ton mieux faisant pourrait bien être de l'attendre avec moi.... Ça serait aussi sûr pour le voir, que de courir après.
— Je saurai toujours peu m "éloigner et m'en l'c venir par chez nous, m a' me Ponnier.
— A ton aise, en ce cas.... Alors à tantôt, de toute voie !
— Assurément. »
Sortie, elle était revenue afin de déposer son ouvrage de tricot, la lumière trop faible pour lui permettre d'y travailler longtemps.
(( Ça m'obligera toujours à repasser par ici, avant de remonter chez nous ! » avait-elle cric à la Ponnier.
Lestée d'un bon souhait où elle vit un augure propice, elle se trouva, aussitôt dehors, embarrassée de ses mains vides. Elle les croisa sur le
sommet de son ventre. Elle allait, avec des oscillations régulières de cane, attentive aux trop gros cailloux qui l'eussent entraînée à buter. L'insouciance lui était revenue. L'air, assez rapide, la vivifiait. Le soir voisin portait à la songerie.
« Alors, la Marie, tu promènes donc ton petiot ?
— Gomme vous voyez, père Chouette.
— 11 se cache trop bien encore pour craindre le rhume ! »
Cette gaillardise du bonhomme, toujours entre deux tasses d'eau-de-vie, l'amusa un moment. Le singulier de la chose fut que l'enfant, immobile depuis la veille, se révéla, par une série de heurts violents, comme s'il avait voulu répondre au vieillard. Aux coups, Marie Fauchon battait des paupières. Elle crut reconnaître que c'étaient les talons qui la tapaient ainsi. Émue, elle se figura leur fragilité et toute la fragilité de cette vie naissante. Alors, prise d'une adoration intense, elle murmura quelques diminutifs de son terroir, qu'elle avait entendu mainte nourrice proférer pour réduire une impatience ou une douleur de nouveau-né.
Lorsque l'ambiance réelle la reprit, elle constata qu'elle était sur le lieu même où le fils Ponnier, en uniforme de soldat, et Louis Hogard, près d'en venir aux mains à cause d'elle
<•( séparés par sa précaution, s'étaient tour à tour emportés contre elle, furieux de jalousie.
Elle ne s'étonnait pas de ce que le sort eût nivelé le terrain, de sorte à la satisfaire, décidant entre les rivaux qu'elle avait failli voir se battre, cette nuit-là. Il restait qu'elle allait être mère et que le fils Ponnier était borgne, une joue couturée de cicatrices. La première circonstance ne le rebutait plus et la seconde le soustrayait aux risques de la guerre. Marie se complaisait à déduire de ces faits la loi que tous les événements sont utiles, qu'ils se coordonnent, et cette leçon, qu'il est sot de les juger sur leurs effets immédiats.
Une voix fâchée, gourmandant de la marmaille, la fît lever le regard. Une courbe, en face, fermait le sentier. Marie connaissait cet organe guttural et chaud. Elle cherchait qui pouvait avoir parlé. Des protestations puériles montèrent, quand une autre voix les domina :
« Eh bien ! on répond à la maman, à présent?... Qu'est-ce que c'est, que ces inoiilards à fouetter ou à donner au loup ! »
Sûrement, cette fois, c'était le fils Ponnier qui venait de gronder. Marie Fauchon éprouva un subit malaise. Elle s'en remit, à voir les deux jumeaux de la Roubuque fillr,
sales comme la mère, en guenilles, lous trois les jambes fortes pour avoir marché trop trtt.
Ils s'étaient rangés contre le bord du chemin, le front baissé, leurs paumes à plat sur la terre d'où saillaient les racines des haies. Ces paroles étonnèrent Marie Fauchon :
« Alors, tu peux pas?... Même point ces méchants dix sous, que je te dis?
— Tu sais bien qu'on n'a pas son argent comme ça en poche.... Quoi qu'on en ferait?... Il n'est point question de te refuser... pour une pauvre pièce un franc, dix sous !... »
La fille s'était détachée de ses petits frères, pour aller avertir :
« Maman, c'est la Marie Fauchon qu'on voit! »
Au même instant, la Roubuqueetle fils Ponnier, débouchant de la courbe du chemin, apparaissaient à Marie. Elle appela les enfants avec bonté et cria un cordial bonsoir à la mère.
L'homme travaillait à sa tresse au bouchon, malgré le jour chiche. Il salua Marie Fauchon avec beaucoup de réserve.
« Ma pauvre Roubuque, je t'entendais et j'entendais le fils Ponnier te répondre: le présent devient dur !
— C'est-à-dire qu'on va crever de misère, si ça continue!
— Ah! quand on a son homme à la guerre....
— C'est pas ça. De lui, je m'en moque bien : il est poisson à savoir se retourner, de toute mauvaise manière qu'il se trouverait ! Et il
portait plus d'argent aux cabarets que dans notre ménage, quand encore il voulait bien se mettre à en gagner.... Mais, c'est que le monde est parti.... Mme Notrepain m'était assez donnante.... Chez l'un et l'autre, on m'aidait d'un peu, de ci ou ça.... Depuis ce tantôt que je traîne mes trois gosses commue une misère... pour apitoyer, pardi!., de tout un grand tour ((ue j'ai fait, par les hameaux de plaine... je rapporte juste le chanvre de mon sac!... Pas une croûte, regarde!... Rien!... Ah! si : quatre i cinq châtaignes.... Et encore, ça va être pour les trouver pourries!
— Y a la mairie qui donne, pourtant?
— Vous êtes tous avec votre mairie au bec ! . . . Le fils Ponnier comme toi.... Ça permet aux avares de mieux refuser, voilà tout!... Je dis ça ni pour lui, ni pour toi, Marie, bien sûr!... Ah ! I cause que c'est la guerre, le riche se fait plus chien que le chien, en Mérité!... Et si Roubuque manque à me revenir?
— Tu as de mauvaises nouvelles?
— Du tout, Marie : elle ne sait rien de fâcheux.... Je lui ai fait la pareille i-énexioii qiif toi....
— Et je réponds à Marie Fauchon, comme à toi, que c'est point tuer mon homme, que de prétendre qu'il pourrait mourir à la guerre!... 11 doit yen avoir quelques-uns, faut croire?... Me
voyez-vous toute seule, avec trois enfants à élever?,., sans la place de nos huit pieds sur de la terre à nous ! . . . sans un chaume à nous ! ! . . quoi ! sans le vêtement qu'au moins le bon Dieu donne en plume et en poil, à toutes ses bêtes qu'il aime sûrement plus que nous! !... »
Elle haletait de colère contre Dieu et les hommes. Pour reprendre souffle, elle menaça sa fille, à la faveur d'un délit illusoire :
« Te faut-il une calotte, Félicie, pour t'apprendre à taquiner tes frères? »
Montrant les jumeaux, elle accusa l'excès du destin contre elle :
« M'a fallu encore les avoir deux d'une fois î Je vous demande un peu pourquoi, quand des Notrepain et tant d'autres...? avec le moyen de les nourrir par portées de lapins... n'en ont seulement pas un.... qui leur apprendrait ce que l'enfance coûte aux gueux, avant de leur rapporter le premier sou ! »
Apitoyée soudain, elle distribua les taloches : des taloches molles, pour caresser. Et, quitte d'autres politesses par le bonsoir qu'elle souffla à ses trois petits qui le braillèrent, elle s'en fut, les poussant de son sac vide ou du genou, dérobant la rangée des trois corps enfantins derrière le sien, lourd, gras, avachi, d'où la jeunesse était partie avant l'efflorescence de la vingt-cinquième année.
u Passe toujours chez nous demain, la Roubuque : on te préparera un paquet, ma mère et moi! » lui cria Marie Fauchon.
La Roubuque ne se retourna même pas pour remercier.
On eût dit que le liis Ponnier ne pouvait délier son regard tendu de borgne, du tragi- [ue aspect de l'abandon dans . la pauvreté, ([u'étaient cette femme flasque et sa marmaille eliétive, par le soir advenu où elles s'éloignaient, ainsi que vers le destin sombre promis à leur malchance collective.
XXYIII
Depuis qu'on l'a été chercher, une nuit, en attendant la sage-femme qu'il fallait prendre au bourg, la Roubuque tient assises chez les Fauchon. On l'y avait appelée, à cause de l'expérience qu'elle pouvait tirer de ses couches. Pour Marie, ce n'avait été qu'une alerte. L'enfant était venu, une semaine après, normalement, par les soins de la praticienne qui jura n'avoir jamais mis au monde un aussi fort garçon.
Entre la grand'mère et la Ponnier, c'était à qui le servirait. Elles le disaient un petit roi, dans un regain de leur maternité évanouie avec Page. Elles faisaient innocemment honneur du marmot au fils Ponnier, et elles l'irritaient ainsi : il taisait un grief obscur contre elles, contre le nouveau-né, et envers l'accouchée.
Ayant accepté le risque de déplaire à celle-ci, il évitait de paraître à la ferme. C'était assez qu'on Peut poussé à déclarer l'enfanta la mairie, avec Brévoux, le garde champêtre, qui, de son propre chef, voulut que Pétat-civil enregistrât le futur citoyen sous les noms de Louis, France,
Albert, en l'honneur du défunt père, de la patrie et du roi des Belges.
C'était accorder trop d'importances à un poupon. Au surplus, le fils Ponnier éprouvait, à le voir au sein de Marie Fauchon, une hostilité violente, secrète, qui le portait à détester la nourrice, pour l'air de calme bonheur dont elle était transfigurée, en allaitant.
A mainte reprise, d'un mot hargneux, il a arrêté sa mère qui ne cesse de louer Marie. La Ponnier, tenace, s'obstine vers le but souhaité: guérir par un prompt . mariage les sautes d'humeur qui l'alarment chez son fils.
Récurant une bassinoire en cuivre, tandis qu'il achève l'assemblage de sa ceinture de laine et de crin, elle attaque, par un éloge de sa bru présomptive :
« Tu ne trouvespoint, comme elle est devenue plus belle, par ses relevailles?
— C'est ma ceinture qui va rire belle, nicre!
— Ca vaut-il ma question, ta réponse?... Alil je te demande un peu !
— On peut encore causer d'aulr- • i . ,jii, (!<■ la Marie Fauchon, peut-être?
- ^ i temps pour tout.... Voyons, puisque je te causais d'elle?
— Et puisque j'en veux point causer à présent, moi!.. Je suis bien libre!...
— Ta es libre... dans un sens.... Dans un autre sens, mon garçon, tu es engagé....
— Le plus certain pour aujourd'hui, c'est que je vas aller demander à Jarriot l'aîné, qu'il me monte les cuirs de ma ceinture.... Et j'y pars de ce pas.
— Y a point de feu qui te presse tant!
— Sans que le feu me presse, je languis de la voir me serrer le ventre.... Je serai bien dedans.... et avantagé aussi! »
Il expose la ceinture tendue entre ses deux mains. La mère quitte son ouvrage, pour venir à lui :
« Tu n'as donc point plaisir à parler de Marie?
— Mère, on ne s'entend ni ne s'entendra tous deux, aujourd'hui.... C'est ma belle ceinture qui m'occupe; et toi, c'est la Marie.
— J'aurais voulu te toucher un mot de votre mariage.... Hier encore, elle s'en tourmentait....
— Qu'elle s'occupe donc de son petit!.... D'abord la guerre, c'est-il un temps honnête pour des noces?
— T'avais encore jamais parlé de ça, mon gars.
— Hé! j'en pourrais dire bien plus!.... Autant me taire et courir où j'ai besoin. »
Dehors, il emporte une mauvaise satisfaction, d'avoir ébranlé la quiétude maternelle. Il
voudrait qu'on le vît longer les murs de la ferme des Fauchon et s'abstenir d'en passer le seuil. La mère et la fille sauraient ainsi qu'on ne le mène qu'à sa convenance. Rageusement, il leur reproche de le marier trop vite. Il a même une mauvaise pensée à l'adresse de Louis Hogard, par irritation contre l'enfant posthume que les louanges l'ont fait prendre en grippe.
« Retourne-t'en, fîlsPonnierl T'as passé h bonne porte !
— Tiens, c'est donc toi, la Roubuque?
— Apparemment, que c'est moi.
— Quelle porte, que tu dis, que j'ai passée?
— Celle de ta Marie Fauchon, cette malice !
— J'y allais pas. Je suis dans mon droit chemin.
— C'est, par conséquent, que tu sors de chez elle?
— Pourquoi que j'en sortirais?
— Dame! pour y être entré et avoir ton suffisant de lui avoir fait visite.... »
Elle l'agace, de montrer trop de certitude, comme elle est trop grasse, étalée dans sa jn|>r et son caraco.
« Justement, c'est chez toi que je me rendais! riposle Ponnier.
— Chez moi?... Et pourquoi y faire, s'il te plaît? »
Il n'est pas le moins étonné de sa propre réplique. Parce que la femme interroge toujours, des yeux et de sa bouche bée, il trouve cette pauvre défaite qui l'engage :
« Pour voir... et pour voir tes gosses....
— Et si, après on venait faire des mauvais rapports à Roubuque, pour t'avoir vu chez moi?
— Tu as peut-être bien raison.... Faut pas prêter à dire....
— Eh! qu'on dise si on veut!... Mon homme me connaît pour ce que je suis, et il sait aussi bien, le bon que tu vaux.... Remontons chez moi!
— Mais toi, tu te rendais où?
— Chez la Fauchon.... Ah! elle ni Marie ne mourront de ne me voir que demain!... )>
Le fils Ponnier regrette d'avoir été pris au mot. Que lui importent cette molle commère et ses enfants sales! Cependant, il va auprès d'elle. Plutôt que de risquer qu'elle tache, en la touchant, sa ceinture, il la roule et l'empoche, disant que Jarriot l'aîné la montera de beau cuir, digne de la peine prise à la tresser.
Cependant, il retombe au silence qu'il aime. La femme entame l'inépuisable chapitre de sa misère. C'est de tout repos, pour le fils Ponnier. L'oreille distraite, il bourre une pipe, l'allume, afin d'entendre moins encore les doléances de la Roubuque. Elle instruit le procès de son
CHACUN SON DEVOIR. Wl)
lioiiiiiie : jamais courageux au travail, il l'a
itiguée, de lui imposer cinq maternités, coup
ir coup, et il s'enivrait, et il la battait,
1 lidoyant les petits, épouvantés de ses fureurs.
Le sujet n'est épuisé, qu'ils arrivent devant
la masure :
« Un vrai trou à cochons, pour y loger une
.ainille de chrétiens!... Encore, si Roubuque
faisait son devoir pour nous, on aurait du cœur
tenir ça propre.... Mais à quoi bon!... J'ai
uiivoyé mes petits à mendier, pour tâcher qu'on
ait du sucre pour notre dimanche.... »
Elle attire, par le pied, un banc vers le visiteur :
« Je peux encore t'offrir à l'asseoir! » raille-
t-elle, amére.
Elle dit ce que Gloire-Saint-Blaise sait tout au long : sa famille ruinée par l'inconduite du père, toujours au chef-lieu, en fêtes, plutôt que sur ses champs; ceux-ci, un à un vendus; la mère emportée par le chagrin; le dernier herbage cédé, après les vaches, après la maison et son entour dont, la bâtisse rasée, M. Notrepain avait accru son parc; — enfin, coupablp, surpris dans son vice, à la ville, I* la mort.
' J'ai jamais eu grand'chance.... Au litMi
in brave gars comme toi, m'a fallu tomber
sur un Roubuque, sans sou ni maille, avec sdu
T">il (];u]< la inMiii... [tl"^ 'j'v..: 1.i<.ii cnj.^ qu'un
manche à faux et que tout bon outil à bien faire! »
A force qu'elle poursuit, elle panache ses griefs d'une pensée charitable pour le mâle égoïste, découragé par toute besogne, sauf son plaisir. Une indulgence la gagne, tout de même, parce qu'il fait la guerre. Elle ajoute qu'on ne voit pas la terminaison de cette tuerie, autant qu'elle dure déjà !
Le fils Ponnier, approuve, d'un long soupir; et, hochant la tête :
« Ah! oui.... cette guerre! » murmure-t-il.
Elle cite les plus misérables du canton, ses pareils, qu'elle connaît le mieux à cause de leur infortune, sœur de la sienne. Certains, il en ignorait l'existence. Et elle les nomme, explique leur parentage avec des familles à l'aise et impitoyables.
Gela la ramène à envisager le sort de Marie Fauchon :
« Y en a, que tout leur réussit!... Elle ne perd que l'homme, avec son mari.... Les terres lui demeurent, grâce au garçon qu'elle vient d'avoir.... Elle n'aura peine à trouver un second mariage.... Au lieu que tant d'autres se voient veuves, avec des bouches pour l^ur demander le pain qu'elles ne sauront trouver nulle part!... »
Après un répit, elle conclut :
CHACUN SON DFVOIR. "It
" Rien n'est juste sur la teri'b! »
I.ui, d'un haussement d'épaules, accepte celte coiitlamnation du train dont va le monde.
« Pourtant, j'étais point si triste avant que de f avoir vu, » remarque-t-elle.
Il vide sa pipe, souffle dedans et la bourre d«^ tabuc.
« Roubuque a emporté la même pipe que tu as.... On s'était bien chamaillé ensemble, pour h'S quarante sous de sa dépense....
— Trente-neuf », rectifie le fils Ponnier, comme si l'exactitude du détail importait.
La femme continue :
<( C'est au bourg que lioubuqut^ a\ait acheté la sienne.
— Moi aussi; sur la place du marche.
— Ah î... ça, je sais pas.... »
Tout à coup, elle reprend :
H Et tu crois qu'il n'a pas de chance, ce petit à Marie Fauchon... à venir avec du bien qui attend qu'il ait les dents de le manger ou les bras d'en faire profit!... Mes gosses à moi, qu'est-ce qu'ils auront jamais?... La misère!... Ah ! y en a pour \r pauvre monde, le double iiiM' d'«'w'ii< rlir»/ ]«• Pr»'^i(IpTii (]m 1m F^'*pnb]i-
Aussitùt, piantt'c devant ir garçon, elle -'écrie :
« Et enrôle, ce morveux-Ià, il .sera pas long-
temps sevré de père, puisque tu vas te marier avec la Marie !
— Qui est-ce qui t'a dit ça?
— Moi, sinon quelque autre : on te voit assez tourniquer autour de sa cotte !
— J'y suis-t-il, dans ce moment?
— Assurément non.
— Alors?
— Alors... c'est pas une raison.... Tu y es assez, à la ferme.... Et elles se privent guère d'aller chez toi, la mère et la fille.... Sans compter qu'avant que tu partes pour ton service, on croyait bien que, toi et la Marie....
— On croyait mal, si on croyait quelque chose !... Y avait rien à croire.
— Tu me laisseras bien te dire....
— En tout cas, ce qui était, avant mon congé, c'était une chose; depuis mon retour, tout a changé.... Gomme j'avais mes deux yeux, et que je n'en ai plus qu'un : ça se ressemble pas.
— Que veux-tu... j'aurais parié sur votre mariage, moi!
— Ne parie jamais sur des promis avant le lendemain de leurs noces, si tu ne veux perdre ta mise.
— Le lendemain, on ne trouverait personne pour gager contre!... Ah! moi, je croyais.... Même....
CHACUN SON DEVOIR. "l"
— Qu'est-ce que tu voulais dire et que lu retiens ?
— Si je le Lais, cV'st que ça vaut unciix.
— Et si je voulais le savoir?
— Ah ! le mal serait grand pour personne.... Je pensais... voilà tout... qu'à elles trois : la Marie, sa mère et la tienne, à bout de tant miguonner ce petit... elles auraient fini par te mettre en tête qu'il est de toi.... Oh! je pensais ça sans malice.... »
Le fils Ponnier s'étant levé du banc, — elle déclare :
H Je voudrais pas l'avoir fâché.
— Tu m'as pas fâché.
— Alors, pourquoi t'en aller?
— Parce que.
— Tu parlais de voir int^s nuuch<;s ?
— Ça sera pour une autre fois.... Ils s'envoleront pas !
— Ils valent ceux de plus riches, tu sais, et j'y tiens autant que des riches.... »
Son accent, à la fin, frappe si fort le fils Ponnier que, — s'ôtanl la pipe de la bouche, par respect, en souvenir machinal de la précaution qu'il prenait à l'égard d'un supérieur militain*. — il assure à son tour, modestement :
« Je voulais pas te fâcher, la Roubuquc... Je fais de différences entre les enfant<. «pir pour plaindre ceu.x des plus pauvres....
Elle voudrait le retenir, en gré de l'émotion qui lui est venue, de l'entendre s'excuser :
« Tu es donc tant pressé de t'en retourner?
— Il me tarde de savoir si Jarriot l'aîné va pouvoir monter ma ceinture. »
Si, chez elle, le trouble léger se dissipe bientôt, le fils Ponnier emporte de sa visite un malaise bizarre : de l'inimitié contre Mario Fauchon qui n'est pas à plaindre; de la rancune envers la Roubuque, parce qu'elle est à plaindre, chargée de misère et de famille.
(( Nous n'élirons pas de bureau. Je m'en remets à l'union sacrée, pour la police de notre réunion, n'est-ce pas, mes amis? »
Cent voix approuvent M. Migeais, le députe de la circonscription. Ce début le confirme dans ses aises au milieu de ses électeurs. Il s'assied. D'un geste cordial, il invite à l'imiter, les citoyens qui demeurent debout. Il en interpelle un :
« T'as donc point de place, Panouard ":' »
Le bonhomme, de répondre :
(( On s'en passera encore bien, notre député ! ))
L'atmosphère est favorable à l'orateur. II débute :
(c Mes amis, comme les affiches vous l'onl annoncé, je viens vous entretenir de l'aide que doivent les Français des provinces épargnées de la guerre, aux malheureux fugitifs des territoires envahis.
Sans autre préambule, il afiirmeque la Franc»* n'est plus, aujourd'hui, derrière l'armée protectrice, qu'un seul champ commun à tous les
ÔI6 CHACXTN SON DEVOIR.
Français. L'expression n'est pas sans causer les regards inquiets des propriétaires fonciers sur les gens dépourvus de biens au soleil. Le député rassure les premiers par un filandreux commentaire où chacun trouve son compte d'adoucissement :
« Le dévouement magnifique de nos soldats doit provoquer notre émulation. Sans doute, personne ne parle de supprimer le bornage ni les garanties assurées par le cadastre. Les biens de l'un ne sont point à l'autre; et, de retour, cette vérité reste une vérité. Mais la France est un bien commun à nous tous. Sur toute l'étendue de la patrie, le devoir. s'impose à chacun. Laissez-moi vous le dire : nous ne devons guère différer de nos soldats, tant que la guerre ne nous aura pas ramené la paix par la victoire, et une paix qui durera au moins autant que ce siècle! Gomme ils sont unis contre l'ennemi, dans leur obéissance aux chefs, nous devons nous unir dans la discipline du patriotisme, pour nous entr'aiderles uns les autres, de sorte que les combattants n'aient aucun souci de ceux qu'ils ont laissés en arriére ! Voyons, est-ce que nos soldats, avant de se prêter main-forto, sous la mitraille, se demandent entre eux d'où ils sont? Si c'est de Bretagne ou de Savoie? Ils agissent. D'un bout à l'autre de l'armée, il n'y a plus ceux du Nord, du Centre, de l'Est, ceux
du Midi ou de l'Ouest : il n'y a que des Français! Pareillement, à l'abri du rempart que nous fait leur vaillance, soyons tous des Français sans distinction d'origine et soutenons-nous les uns les autres, pour que nul ne tombe de faiblesse ! Nous ne devons plus connaître les provinces ni les départements : la solidarité est l'expression la plus profondément belle de la patrie! »
Un seul applaudissement répond au désir de l'orateur qui s'était interrompu, sous prétexte de se verser un verre d'eaii, pour prendre la température morale de son auditoire.
La carafe au poing, il se dresse et, en patois, ainsi que par mégarde, il répète son conseil d'cntr'aide. Rusé, prodigue d'un bon sens brut qui le prouve de la mémo extrace paysanne que son public, il convainc les plus réfractaires, les plus dures caboches, et il les ramène à la majorité. Il est acclamé, dans iin enthousiasme unanime qui redouble au moment de faiblir, à cette réflexion d'un bonhomme :
(' Il cause bien, ce Migeais-là! »
Le député se saisit de l'éloge pour montrer l'inanité des paroles, si elles n'entraînent point les actes :
« Bien causai n «-.^L riun, .-^i ra iif l'ail pa> mieux agir! Aujourd'hui n'est pas comme hier, mes amiâ ; et demain tout entier dépend de
notre sentiment du devoir jusqu'à la fin de la guerre. Oui, auparavant, moi, comme vous tous, je ne m'inquiétais de savoir qui mangerait en pain le bon froment que j'avais su produire et bien vendre pour me payer de mon travail. Le blé parti, on ne s'en inquiétait plus, puisqu'on l'avait cédé au meilleur offrant. On pensait au remploi de l'argent que l'on tenait en sac. Il doit en aller autrement, mes amis, par les jours de dureté que la guerre nous impose. Notre chance de ne pas la subir chez nous, nous lie aux malheureux que la bataille arrache, de leurs maisons en flammes qui s'effondrent, de leurs champs défoncés par les obus énormes, de leurs herbages ouverts pour les- tranchées. Nous devons secourir de notre argent et de notre hospitalité, ces Français ruinés, ces Français dépouillés, ces vieillards, ces femmes, cette enfance, sans foyer, errants, abattus par le malheur, tandis que leurs fils, leurs maris, leurs pères en âge de porter les armes, partagent le sort de ceux qui nous ont quittés pour se battre, mais qui savent du moins leur village à l'abri des coups directs de l'invasion ! »
Alors, M. Migeais énumère les morts et les blessés de l'arrondissement. 11 n'oublie aucun hameau. Il nomme avec douleur les pauvres diables tombés pour la France. On croirait qu'il les a tous connus, tous aimés, personnellement.
CHACUN SON DEVOIK. "! •
Les mouchoirs sortent des blouses et des pantalons. On sanglote. Le fils Ponnier, venu à la réunion par Ijassitudo do sa vio iinifoi-mo, frissonne à ces mots :
*( Louis Hogard, de Gloire-Saint-Blaise, est un de nos glorieux morts au champ d'honneur. »
Le parlementaire continue, emphatique et familier tout ensemble. Il demande « la permission de lire la lettre du capitaine de Louis Hogard. » Le fils Ponnier éprouve une amére jalousie. Elle s'apaise à peine, quand le conférencier abandonne le défunt, pour entamer l'éloge de l'instituteur communal blessé, dont une lettre proclame « la vive impatience de retourner à son poste de péril et de gloire ». Epuisée la liste des morts de sa circonscription, le député les groupe et il en associe les familles, dans un hommage pieux et viril, avant de reprendre, en péroraison, le thème initial de son discours : la « solidarité des bonnes gens de France ».
L'homme paraît rassembler ses forces, pour lancer la troupe de re< morts i\ l'attaque suprême des égoibmes
" Notre victoire est à ce pri.\ que, hommes et femmes, tous se tiennent pour liés à la France, comme des soldats. Quand ceux-ci, dans leur humilité glorieuse, n'ont qu'à obéir.
les autres : les non-combattants ! doivent, chacun en particulier, se choisir un devoir envers tous. Si nous crions : Vive la France! mes amis, dans la volonté profonde que la France vive, que chacun qui n'a pas rallié le drapeau, fasse s on devoir, c'est-à-dire : s'impose un service. Oui, mes amis, chacun son devoir, et la France vivra! »
L'orateur termine par un grand cri généreux qui soulève l'assistance.
L'enthousiasme donne soif. Jarriot cadet, Brévoux, quelques autres, qui vont boire, entraînent le fils Ponnier. Très vite, la maussaderie du cabaret lui rend plus hostiles les propos de ses compagnons. Il profite d'une bruyante mêlée des avis dans la vineuse odeur des haleines et la fumée de tabac, pour reprendre tout seul le chemin de Gloire-Saint-Blaise.
Dès les dernières maisons passées, ses sens et son cerveau subissent la pleine nuit. Elle écrase les cultures, entre les haies de bornage qui paraissent accroupies. Les aulnes nus peuplent l'espace, de silhouettes hallucinantes. Des fleurs précoces, surun pommier épanoui en largeur, au tronc court à gros nœuds, suscitent chez le fils Ponnier un sentiment d'espoir et de force. Il s'arrête, à l'aspect de l'arbre tout proche de la route. Eût-il crû à droite,
CHACUN SON bEVOÏH. 324
dans la zone que mure de noir rinfirmité du borgne, l'arbre n'aurait pas opéré chez l'homme cette métamorphose : un bonheur immense et léger le soulève!
A la faveur de cette effloraison prématurée, il désire mystiquement l'essor brusque du renouveau en œuvre partout, caché, qui éclora dans une merveilleuse parure de toute la terre. Il ne saurait traduire par des mots sa joie presque frénétique. Elle assemble les tiges neuves, les bourgeons rouges brillants de poix, les fleurs des pommeraies, et ils sonnent en lui la diane éperdue de la terre féconde sous le ciel plus pur, plus généreux de chaleur, où reviennent les hirondelles !
Chaque épi n'est-il encore qu'une herbe brève, il commence, au milieu de ses semblables, son devoir infime et vaste qui deviendra une part de la moisson mobile sous les brises comme une eau d'or. La pomme qui existe en principe sous la corolle blanche pareille à une trace de neige attardée, elle a son devoir désintéressé dans la nature. Les astres remplissent chacun le leur, assujettis à un ordre, source de force. De la voûte aérienne, profonde et veloutée, qu'ils percent, comparables à des pointes de diamant, ils enseignent au fils Ponnier la gloire collective des armées du travail, où il veut sa place et sa tikhe.
Il se cherchera un devoir difficile, qui lui coûte, le contraigne, l'absorbe, l'affranchisse, enfin, du remords d'avoir failli à la mission du soldat, quand la guerre était si proche.
Maintenant, au son de ses pas, nets par le silence des choses accablées, le conseil lui semble sa propre inspiration. Il ne se rappelle le nom, le visage, l'accent ni les attitudes du député. Il a oublié la halte au cabaret et les avis échangés, entre buveurs, sur l'appel à la solidarité française. C'est de son âme, qu'il croit tenir la consigne généreuse. Il se découvre une abondance de vigueur en réserve, pour l'appliquer toute à son devoir, qu'il lui faut découvrir.
L'envie d'avoir des témoins de sa bonne exaltation lui remémore l'assemblée d'où il revient. Le maire de Gloire-Saint-Blaise y était. On discutera, sur la place, entre l'église et l'école, la possibiHté d'impôts supplémentaires ou de prestations en nature, s'il arrive des fugitifs dans le village. A l'écart, désintéressé des palabres, le fils Ponnier choisira son devoir.
Comme on l'a vu moissonner pour les absents et servir leurs terres, de ses deux bras solides, fortifiés par une vaillance inépuisable, on le verra mieux agir encore. Pas un soldat ne reviendra dans la commune, après s'être
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l)attii, que le fils Poniiier n'ait le droit de lui parler d'égal à égal, pour avoir rempli son rôle lans la résistance de toute la France aux agresseurs. — un rôle volontaire, ing^'at, lourd, qui xigera un effort quotidien, sans relâche, — un tel devoir qu'il soit son rachat total d'avoir voulu déserter la vie et d'être devenu ce borgne i qui pèse son invalidité d'homme agile, robuste, sain, au milieu des vieillards, de l'enfance et des femmes, lorsque de plus vieux, de moins souples, de moins forts que lui, tiennent la tranchée ou montent à l'assaut.
« Ben quoi, le fils Ponnier, tu nous as faussé société comme ra? »
Brévoux, puis Jarriot cadet, renchérissent sur le reproche du maire, du haut de sa carriole (ju'il a arrêtée à la vue du piéton :
<( On ne lâche pas les amis !
— Quand ça ne serait que pour notice âge d'anciens, tu aurais dû rester avec nous ! »
Il répond par une plaisanterie; mais, quand le maire l'invite à monter en voiture, quand Ic^ menuisier et le garde champêtre le pressent de les joindre, il refuse, brutal, animé d'un mépris soudain pour le premier, soufflé d'anibi-. lions politiques, et à l'égard des deux hommes intéressés à les soutenir.
Des claquements de fouet, dv> éclats de rire irrivent au fils Ponnier, dans la course de l'air
frais. La charrette diminue à vue d'œil, sur la route éclairée de lune. Quelques minutes à peine, et il n'entend plus que la chanson des grelots du harnais et les fers tintant au sol.
De nouveau, la paix des choses le caresse. La terre le réconforte. Il ne pense plus à rien. Il marche sans un souvenir, comme l'on peut supposer que l'arbre vit, toutes les secondes d'un siècle oubliées aussi vite qu'elles s'écoulent.
Le village est dans le creux, là-bas, derrière la montée de la route. Celle-ci parait aboutir aux étoiles. Une telle ascension devient possible aux sens du jeune homme, si mystérieuse et puissante se révèle à lui la nature. La gravité nocturne fait croire à une méditation de la pierre, de l'eau et des plantes. Le fils Ponnier va son chemin qui monte," aussi facilement qu'une rivière descend son lit.
Lorsqu'il est parvenu au sommet de la côte, il ne s'aperçoit pas du recul magnifique des astres, à cause de Gloire-Saint-Blaise endormi autour de l'église trapue. Le clocher pyramidal d'où s'élance la flèche au coq qui accroche un rayon lunaire, le pauvre clocher d'ardoises, dont l'ombre tourne sur des tombes, c'est un point de ralliement des âmes dispersées par le destin. Celle de Louis Hogard, tué au combat par les Allemands de 1914, et celle de Tarrin, le père Chéchia, le vieux spahi, mort douce-
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inriu sur sa bonne couette et qui narrait ses exploits d'Afrique, elles hantent l'atmosphère villageoise, avec les âmes des aïeules ensevelies, l'âme des filles et des femmes qui reposent sous les toits, l'âme des gars partis à l'armée, et l'âme des vieux, comme Ponnier père ou le père Fauchon, qui gardent la voie ferrée.
La masse du village se détaille, à mesure que le marcheur avance. Il ne voit plus que la cime (les six peupliers dont le groupe inspirait des terreurs à son imagination d'enfant; mais il distingue la chaumine de Jarriot l'aîné, la maison des Oudard, celle du vieux mari de la « dernière fille à Jaussebet », cette rousse promise au fils Topier et qui le regrette, tout riche que le mariage avec un vieux l'ait ac- •omplie.
Le fils Ponnier passe devant L'Epi ([ui boit )ii il a si fréquemment gagné les parties de luilles, quand il possédait ses deux yeux. Il ouait avec le pauvre Gaulet, des Frées, qu'un haud et froid a emporté, en trois jours.
A ce souvenir d'une disparition brusque d'un ire en pleine jeunesse, ^sain et très vigou- I eux, il emprunte cette candide vérité :
« Y avait point besoin de la euerro, pour en oir mourir avant l'âge.
En longeant l'aubépine qui cioi i;i icrme des
Fauchon, il n'a pas une pensée à l'adresse de
Marie.
Au retour, sa mère l'accueille, étonnée :
<c Tu as donc voulu t'en revenir à pied, que
les autres sont rentrés sans toi ?
— Oui. 11 faisait si belle nuit ! J'aurais su que tu m'attendais....
— J'avais à coudre, de toute façon. »
Elle scrute des yeux, si le moment est favorable à un entretien.
« C'était bien bon de marcher; et à"* présent je me sens tout rendu. Je vas causer avec mon lit. On ne sera pas longtemps à s'entendre!
— Et notre député, vous a-t-il conté du neuf sur la guerre ? Sait-il quand elle se finira ?
— Il est trop finaud pour faire le prophète là-dessus. Seulement, il a causé qu'il nous faudra payer pour ceux des départements envahis.
— Ah! payer toujours.... Et avec quoi?... Ton père va encore se manger les sangs, si faut que les impôts grandissent.
— Ni lui ni moi sommes à la guerre ; c'est bien le moins qu'on paie de notre argent, puisqu'on nous demande pas notre peau.
— Je dis pas non. Seulement, pour donner de l'argent, faudrait en avoir, mon garçon.
— Naturellerfient, mère.
— Oh! tu prends vite ton parti de nouvelles contributions, toi....
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— On va se dire bonsoir, au lieu de nous mettre à discuter sur la politique.... »
Après l'échange du baiser de bonne Huit, tjuittanl la salle où sa mère achève de coudre une guimpe pour le nouveau-né de Marie Fauchon, le fils Ponnier proclame, en guise d'adieu jusqu'au lendemain, le mot d'ordre national que vient de lui donner, au hasard d'une improvisation, le député de Gloire-Saint-Blaise :
(c Chacun son devoir! »
Fauchon et Ponnier père viennent d'être libérés.
« On a mis le temps à s'apercevoir que le chemin de fer se garderait bien tout seul », raillent-ils.
Ils constatent avec bonne humeur :
« La guerre est flnite pour nous autres ! »
Le second tousse, le premier subit une recrudescence de ses rhumatismes, pour avoir vécu plus d'un semestre sous la tente. Ils ne tirent quelque vanité, de leur tardif retour à la vie militaire, que pour parler des trains montants chargés de recrues africaines, ou s'ils évoquent les convois de prisonniers ennemis, roulant sur la voie descendante.
Ils ont appris les différences ethniques entre Bavarois et Prussiens, à M. Notrepain, qui est arrivé de Paris avec un gros bagage de science en volumes et un supplément exceptionnel de préjugés bourgeois, le jour même du retour des hirondelles à Gloire-Saint-Blaise.
Le solennel bonhomme déclare que toutes ses prévisions pour l'automne et l'hiver se sont
réalisées. Ce ne serait rien, s'il ne les rappelait et, sur leur copieuse critique, ne fondait de nouvelles prophéties raisonnées, quant à la stricte abstention de l'Italie, par exemple. Il n'hésite pas à annoncer l'alliance des Bulgares et des Grecs contre les Turcs. Sa foi des premiers jours dans une campagne foudroyante, est devenue la certitude d'une guerre de plusieurs années. Et il accepte généreusement, avec un certain Ivrisme, tous les sacrifices d 'autrui :
« Nous grignoterons l'immense armée allemande, son organisation formidable.... Gela exige du temps et de bonnes dents... » déclaret-il ; et son sourire met au clair le riche émail de son râtelier.
A cause du don de bienvenue qu'il a partagé entre la mairie et l'église, on lui prête patience, sauf le père Chouette. Celui-ci s'enivre maintenant presque chaque jour. S'il s'est abstenu d'eau-de-vie, par aventure, l'air et le soleil suffisent à le griser. Sobre, ou l'estomac brûlé d'alcool, il hurle aux buissons, aux toits, aux nuées, ses hautes prouesses guerrières :
« Quand j'étais le voltigeur Touvain... c'està-dire : pas ce père Chouette qui tient tout mal debout.... »
La vue de M. Notrepain « qu'on écoute, sans
qu'il ait seulement vu une bataille », exaspère l'ancien soldat de Ghanzy.
« D'abord, ce Parisien n'a qu'à rester dans son Paris! » proteste-t-il.
Le châtelain affronte l'orage verbal avec prudence. Il ne parle, et à mi-voix, que pour déplorer la ruine du pauvre homme par l'alcoolisme qui le mènera bientôt à l'asile où sa femme est enfermée parmi les folles.
Parfois, le fils Ponnier guide et soutient l'intempérant jusqu'à sa cabane. Il sait, par des confidences entrecoupées de hoquets et de pleurs, la détresse de la solitude imposée au père Chouette par un sort inique et dur.
Si le malheureux avait pu vieillir, dans son ménage, auprès de la bonne compagne de ses meilleures années, jamais il n'eût compromis sa raison à trop boire. Il faut le soustraire à la moquerie des galopins du village, quand sa verbeuse ébriété les ameute. Malgré tout, le poing brandi contre « le Pruscot », sa bouche édentée proférant l'invective ou annonçant la victoire finale, le cou allongé, sa tête chauve haussée dans un effort douloureux pour redresser, on dirait, son échine en arc, il n'est pas sans grandeur, — usé, la peau sur les os, tordu comme une racine, — quand il voue à la mort « les cochons à Bismarck », les « casques pointus à Guillaume », les vieilles enseignes de sa
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vieille haine appliquées aux fils abjects des abjectes brutes qu'il a combattues en 1870.
Celui-là, du moins, qui a brûlé des cartouches, respiré l'incendie et le charnier dans la bataille, il évoque la guerre avec les violentes couleurs que lui suppose le fils Ponnier. Saoul comme à jeun, il la montre impitoyable, terrible, mêlant la douleur à la mort, et qui l'ait les hommes grands à la mesure de ses désastres.
« Je veux bien croire que ça se passe comme ça aujourd'hui, » dit-il, à une lettre dont le fils Ponnier lui a lu des passages.
Elle est de Louis Edme, le chemineau au regard gris qui semble chargé de la poussière de toutes les routes. Elle a ravivé les hontes et les rancœurs du borgne. D'un gars rétif, pareil au vent pour les caprices de sa conduite, vrai cabochard, le plus indiscipliné des soldats, la guerre a fait un caporal, puis un sergent. Il en donne la nouvelle, simplement, parce que cela est, pas pour se vanter.
« Et si je dois en revenir, je veux rapporter la médaille militaire. »
Que Louis Edme ait écrit ces mots, il faut qu'ils expriment un engagement pris envers lui-même, dans quelque circonstance telle qu'il le tiendra, coûte que coûte ! Et le fils Ponnier, la rage au cœur, suppute les grades, la gloire
qu'il aurait conquis, sans sa disgrâce d'avoir connu Marie Fauchon. Elle porte la lourde responsabilité de tout ce qui pèse sur le garçon et lui charge l'âme d'amertume.
« Sans cette Marie, je commanderais à Louis Edme qui vient de passer sergent.
— Tu serais peut-être mort... comme voilà Louis Hogard... ou avec une cuisse coupée, comme François Hogard, le cousin....
— Mon œil en moins, ça compte donc pour rien, père?
— 11 t'a peut-être bien sauvé la vie, que je te dis.
— Il m'a surtout empêché de partir avec les autres, de faire mon devoir avec eux. )>
Les discussions avec le père ou la mère n'aboutissent qu'à l'irriter. Il s'en va, pour ne pas faillir au respect qu'il leur doit, et sa fureur éclate contre le premier venu, surtout si c'est M.Notrepainqu'il surprend àpérorer en plein air.
Plus d'une fois, le Parisien a subi la rude attaque de l'invalide :
« Les mots ronflants ne vous coûtent guère et ils prouvent encore moins.... Vous feriez mieux de donner cent sous, de temps en temps, à une pauvresse comme la Roubuque, au lieu de vous plaindre d'être trop vieux pour servir dans les tranchées.... On peut servir partout, si on le veut vraiment! »
En présence du maire, il a coupé court à une protestation de M. Notrepain :
« Vos boniments finiraient par faire pleuvoir, tenez!... A'ous récitez ce qu'on met sur vos journaux de Paris, pour bourrer le crâne au pauvre monde.... »
A peine si les vieux et les femmes, qui l'entourent là, le reconnaissent dans ce parleur énergique, abondant, écouté, que, tout à coup, ils le voient partir, sur un blasphème. Il a traduit, par des expressions humbles, le devoir épique des hommes qui se battent et meurent, dans la boue, le froid, la nuit, la faim, la soif. Quand il s'éloigne, on croirait que son dos large de gaillard construit en force, assume le faix de toutes les souffrances qu'il a évoquées. Et, des jours, des jours durant, il ne parle plus à personne, sinon pour dire à ceux qu'il a pu rudoyer en paroles, que, du moment qu'on n'a pas été au feu, on devrait « avoir le bon esprit de se taire ».
« Moi tout le premier! » conclut-il.
Ils ne soupçonnent, ni les uns ni les autres, quelle épouvantable désolation l'inspire, ou quelle âpre envie de se sacrifier tourne, chez cet homme, à l'idée fixe.
Les mois passant, la campagne s'est soumise à un mode de vivre nouveau. On a fini par ad-
mettre les réfugiés venus de Belgique et des terres françaises opprimées. On considère sans fureur ni curiosité, les prisonniers allemands qui travaillent aux cultures, là où les femmes et les vieux ne suffiraient pas à l'ouvrage. Ces vaincus fournissent chacun l'effort d'un bœuf. Ils sont courbés, en bétail de somme, silencieusement, aux ordres de leurs sous-officiers qui recouvrent àpeu près la morgue professionnelle, sous la garde de réservistes territoriaux incapables de les tenir, continuellement, pour l'ennemi dont il faut se méfier, l'attention toujours en alerte.
Une sorte de torpeur succède à l'émoi et à la griserie violente du début. A peine même si l'arrivée d'un combattant permissionnaire ou l'annonce d'un nouveau deuil causent une agitation publique. C'est autour d'un âtre que l'on se réjouit ou que l'on sanglote. L'habitude est prise, des conséquences de la guerre. Les cœurs ne sont point endurcis, comme on pourrait le déduire de cette insensibihté collective. Ils obéissent à la loi de conservation des êtres, qui est défensive et, par suite, simplifie sans délicatesse l'organisme moral.
Les lettres, les récits verbaux, l'affichage des citations, à la porte de la mairie, la liste des morts, des blessés, des disparus, mise à jour dans le cadre grillagé des publications de l'état-
civil, tout cela entretient chez les individus, à mesure qu'ils sont touchés dans leurs affections personnelles, la terreur du fléau. Toutefois, on compose avec l'épouvante, on s'accoutume à la permanence d'une fatalité qui frappe aveuglément toutes les familles, tous les âges. La vie quotidienne, le retour des nécessités et des travaux avec le déroulement des saisons, accaparent les actes, comme la pensée.
Celle-ci, qui cherchait à comprendre, s'efforçait de baser des prévisions, elle ne tire plus aucun aliment des faits. L'entrée en campagne de l'Italie et des Bulgares, n'a pas eu d'écho à Gloire-Saint-Blaise. On y a beaucoup discuté l'appel du Trésor à la bonne volonté patriotique des possesseurs d'or et les conditions avantageuses des emprunts.
Le fils Ponnier a obtenu de son père qu'il vidât entre les mains du percepteur, tous ses napoléons et ses louis. Et il a pareillement agi sur les Fauchon, par l'intermédiaire de Marie. Elle s'est montrée orgueilleuse de la flamme qu'il mettait à convaincre les uns et les autres, de déterrer les sommes immobilisées par leur avarice. Sans aucun mandat, par la seule puissance d'une conviction profonde et sincère, il i incité de vieilles gens à se départir de leur or.
« Le fils Ponnier se met à bien causer quand ça lui prend, » a-t-on dit, à propos de ses dé-
marches auprès de Boutin Jules, le propriétaire de VÉpi qui boit^ qui s'était sottement targué de conserver assez de « jaunets » pour acheter de la terre aux meilleures conditions, la paix revenue, quand, de savoir les morts et les vivants de la commune, on pourrait choisir, en connaissance de cause, le lot avantageux à prendre.
Le cabaretier a été porter un gros sac à la Banque de France, disant que, de la caisse d'un percepteur à la poche du ministre des Finances, le chemin était trop direct, à son gré.
Pour se dédommager du sacrifice consenti, il a rouvert ses allées de jeux et mis en usage les boules et les quilles tricolores qu'il avait repeintes à neuf, en vue de la victoire.
Il n'a pas négligé, d'ailleurs, pour ajouter aux gages de son civisme, de signaler certains mauvais Français qui détenaient encore de la monnaie précieuse. Dénoncé lui-même de retour, il a accusé violemment le maire, et des femmes, et les Ponnier aussi, de posséder de secrètes réserves.
L'effervescence s'est calmée, après de nouveaux échanges de numéraire contre du papier. Il n'a plus demeuré, de toute cette agitation, que la certitude unanime que, si la terre pouvait trahir les secrets déposés en elle, l'or ne manquerait d'affluer, de tous les coins du
sol, pour coopérer à la Défense Nationale. Par une convention tacite, les délateurs ont fait relâche, — même les anonymes qui écrivent à la craie sur les murailles.
Une rixe entre deux prisonniers, un Saxon et Poméranien, dans la ferme des Gaulet, a tout à coup brutalement rappelé la guerre, à Gloire- Saint-Biaise, parce qu'on y a inhumé le Saxon, éventré par la fourche de son agresseur. Ils en étaient venus aux mains, pour une écuelle de soupe renversée, plus sauvages que des loups, ta cause de l'accident qui devait priver l'un d'eux de sa nourriture d'un soir. On n'avait pas jugé leur goinfrerie abjecte aboutissant à un meurtre. D'avoir vu la victime saigner, d'en avoir ouï le râle et les malédictions emplir l'air, on avait songé, pour les plaindre mieux, dans un sentiment plus fort de la réalité, à tous les Français tombés au feu ou qui peuvent mourir en exil, prisonniers.
Les gendarmes avaient emmené l'assassin.
Emporté sur les épaules de six de ses camarades, dans une bière construite par Jarriot cadet, le Saxon avait été enterré. Sa place, marquée d'une croix à l'inscription gothiqiu», dans un lieu écarté du cimetière, n'a été oubliée des villageoises qu'après avoir été quelque temps fleurie, entretenue d'eau et de prières nimmurées avec une foi fervente,
Et les semaines ont repris leur cours uniforme, n'apportant à Gloire-Saint-Blaise nul événement qui valût l'intérêt ou stimulât les souvenirs.
Le fils Ponnier se révolterait, avec violence, contre une accusation de vivre pour soi, d'une manière facile, dans la quiétude. Si quelqu'un lui montrait un devoir rude, un pénible devoir de chaque instant, qui donnerait un sens de dévouement à sa vie, il accepterait ce devoir dans l'allégresse. Il y a beaucoup pensé sans le découvrir. Les mois ont fait leur œuvre sur lui. De même qu'il s'est accoutumé à ne voir que d'un œil, il a pris son parti d'une longue, longue guerre, de ne lui rien sacrifier, d'accepter que sa mère et son père lui parlent de son mariage avec Marie Fauchon.
« Ça viendra à son heure! » dit-il, quand on lui propose de fixer une date.
Ses parents ni la fille n'insistent plus; car ils lui savent une volonté endormie qu'ils dirigeront à leur guise, pourvu qu'ils évitent de la heurter.
« Bonjour, ma petite Félicie : tu gardes tes petits frères ?
— Oui, m'sieu' Brévoux.
— Et ils sont bien sages?
— Oui, m'sieu' Brévoux.
— C'est qu'il faut de la sagesse de la part de tout un chacun, dans des temps comme ceux d'aujourd'hui.... Mais c'est à ta'mère que j'en ai, à cette heure.... Pourrais-tu me l'aller quérir?
— Faudrait connaître où qu'elle est, m'sieu' Brévoux.... En plus, elle m'a recommandé de garder mes petits frères et de veiller sur la soupe qui se fait.
— Ces grands garçons-là ont besoin d'une fille pour les garder ! »
Au geste large du garde champêtre, les deux jumeaux protestent ensemble qu'ils peuvent se passer de la surveillance de leur aînér
« Et vous- pourriez peut-être me la trouver, vous deux, la maman?...
-^ Si notre mère les surprenait à traîner dehors, elle les claquerait et je pourrais être battue, moi aussi.... »
Brévoux soulève son chapeau, de la même main qui gratte, énergiquement, parmi ses cheveux drus d'ancien roux. Son embarras l'humilie devant ces gamins et cette fille « montée en graine » qui regarde les hommes au front.
« C'est M. le Maire qui m'envoie. Je ne suis point amené par une fantaisie de moi.
— Je ne dis pas non, m'sieu' Brévoux.
— Enfin, sais-tu si ta mère est au pays ou si elle est partie pour la journée?
— Hier, elle a coulé une lessive chez Jean Hogard.... Ce tantôt, elle pourrait bien y être retournée.... Quanta vous dire au juste.... »
Cependant, la Roubuque arrive, toute suante et rouge, maussade, lourde, lasse. Brévoux se découvre, disant :
« Je t'espérais, la Roubuque....
— Vous êtes bien poli, père Brévoux, de quitter votre chapeau pour moi, quand vous m'avez vue plus basse sur terre que mes garçons.... Quel bon vent vous pousse chez nous?
— Je viens'... de la part à M. le Maire....
— Brévoux... si c'est le malheur que vous m'apportez... »
Elle fixe sur lui des yeux effrayés, durs, où l'épouvante croît de seconde en seconde. Le messager contemple le sol de terre battue, entre ses sabots. Il hausse son menton et ne regarde la femme, que le temps d'affirmer, de
Ja tête, aussitôt que la malheureuse a lâché ces mots :
« Mon homme est tué ! »
Le silence est tel, entre eux, si plein de la mort, que la fillette apeurée guide ses frères vers la porte, les conduit au delà du seuil. Elle les rejoint, maternelle déjà, les rassemblant de ses bras éployés comme des ailes.
« Quand on n'a jamais été heureux, n'y a pas de raison pour que ça s'arrête, » gémit la Roubuque.
D'un coin de son tablier étalé sur sa paume grasse en relief, elle essuie sa face où la sueur a refroidi. Et elle se laisse tomber sur le banc, contre la table.
« Que ça ne vous empêche pas de vous asseoir, père Brévoux, » dit-elle.
Il attire un tabouret dépaillé, entre ses jambes; et il s'installe, reprenant:
« La mairie a reçu la nouvelle par la souspréfecture... c'est contrôlé, nécessairement....
— Mourir avant ses trente ans, quand même, c'est pas de chance!... »
Elle voit, en ce moment, un passé inconnu d'autrui, qui était à elle et à Roubuque, et qui fut l'œuvre de leurs deux jeunesses sous l'égide de l'amour. Brévoux cueille dans sa tabatière de corne une prise qu'il aspire bruyamment, par une seule narine.
« Roubuque est tombé en brave soldat, que dit le papier: au champ d'honneur....
— Ah ! c'est mis par écrit sur une feuille?
— Oui.
— Au champ d'honneur, qu'ils appellent ça, alors ?
— Ça veut dire devant l'ennemi.
— Et on ne met pas comment c'est arrivé, sa mo.rt, à mon homme?
— M. le Maire m'a dit de te laisser la feuille, si tu voulais.
— Félicie me la lira. Moi, je ne sais pas assez bien. Mais je la serrerai, pour mes gosses, quand ils auront grandi.... »
Les enfants épient, de loin, leur mère et le garde champêtre. La sœur s'est courbée, pour rapprocher son visage de ceux de ses frères ; et elle murmure des mots qui les effraient, parlant devant soi, le regard vague.
Brévoux s'acquitte de sa mission, plus à l'aise : « Le gouvernement te paiera une pension, comme de juste, toute ta vie durant.... Et tu toucheras encore une somme pour chaque de tes trois enfants, jusqu'à ce qu'ils soient en âge de rapporter à leur tour.... Ça pourrait demander des délais.... Alors, M. le Maire m'envoie te remettre de la part de la commune, quatre billets de cinq francs.... quatre, comme vous êtes une famille de quatre....
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— Vous remercierez bien M. le Maire, pour mes petits et pour moi.
— Ah! je suis aussi' chargé de t'apprendre que Roubuque sera affiché sur la liste, avec Louis Hogard et les autres victimes de la guerre, jusqu'à la paix.... »
Le vieux « tambour en pied » de la classe 1873 se redresse, pour commenter ce dernier avis :
« C'est bien le moins qu'on les mette à l'honneur, ceux qui sont morts pour défendre la France. »
La Roubuque répond par le jaillissement de ses larmes.
« La guerre, c'est la guerre, ma pauvre fille.... Celui qui tombe, en somme, tout est fini pour lui.... »
Il tire de son cœur simple des consolations dont quelques-unes irritent la Roubuque, à rencontre de ce qu'il voudrait. Peu à peu, il ne ménage point les critiques au défunt.
La femme les entend, avec honte, empêchée d'y contredire, parce que Brévoux revient à L^lorifîer l'héroïsme final qui rachète toutes les i.mtes. Elle laisse accuser Roubuque de paresse •t d'intempérance; elle ne nie pas qu'il l'ait rudoyée après boire; elle masque sa face de ses mains, au souvenir des journées de famine que ses petits ont vécues autour d'elle, la dei*nière croule partagée entre eux.
Et Brévoux continue, important:
« Avec ta pension et tes secours, on pourra presque dire que tu seras plus heureuse que du vivant de ton pauvre Roubuque.... Il ne t'aura jamais rapporté autant d'argent que tu en auras, rien qu'avec la peine de l'aller chercher chez le percepteur.... M. le Maire le faisait remarquer à l'instant.... Et ma foi, les deux Jarriot et moi, on disait comme lui.... sans retirer, non plus, que Roubuque est mort pour la France et qu'il sera sur la liste des héros de Gloire-Saint-Blaise, aussi longtemps que durera notre commune. »
Quoi qu'il dise, Brévoux est sincère. C'est moins par vertu que par incapacité de travestir son âme. L'élan de celle-ci le porte à admirer le fantassin tombé au service de la patrie ; mais sa raison condamne Roubuque, avantageux payeur au cabaret, payeur chiche pour sa marmaille et sa femme.
« Je ne vous démentirai point, père Brévoux... » acquiesce-t-elle.
Elle ajoute, grave, la voix chargée de douleur :
« Il n'en reste pas moins vrai que Roubuque était mon homme et le père à mes petits... et qu'on me l'a tué... et que les voilà orphelins de lui, pour tout le temps qu'ils auront à vivre sur cette terre....
— Ah! tout ce qu'on dira ne le fera point revenir! » constate, en philosophe, le garde hampétre.
A peine a-t-il quitté la Roubuque, lui amenant Félicie et les jumeaux, pour que leur enfance l'apaise, un désespoir immense et passionné issaille la veuve, l'empoisonne d'amertume, xalte en elle une fureur de pauvresse dépouillée du peu qu'elle possédait.
Tandis que Brévoux se flatte qu'elle ait accepté son malheur sagement et qu'on l'en roie sur parole, la Roubuque éprouve un hagrin sans bornes. Rien ne Ten dédommagera |)lus jamais. Ses enfants sont frappés ainsi ({u'elle-mémeet, comme elle, ils sont innocents <le tout mal. Elle les prend à tém.oin, tour à tour, des objections qu'elle aurait pu produire contre Brévoux, s'il ne lui avait versé les vingt francs de la mairie, et s'il n'avait, mainte et mainte fois, dans ses rondes, naguère, constaté l'ivresse ou le désœuvrement coupable de Roubuque.
Les griefs du garde -champêtre la révoltent maintenant. Elle éprouve cette soif de justice (jui altère quelque jour les plus spoliées des créatures et les plus soumises à\leur malchance. Sa -:ènérosité instinctive de femme est toute iroissée, de ce qu'elle n'ait pas dèfenrhi. (ont à l'heure, l'homme qu'elle a aimé.
Elle dit à ses enfants, avec une ardeur qui la fait haleter, qu'ils ne reverront plus jamais leur père, et qu'il les aimait, qu'il avait la jeunesse et la force pour les protéger. Félicie est la seule qui comprenne un peu et voie les traits de l'absent, dans son souvenir. La Roubuquè voudrait être entendue des plus jeunes. Elle leur crie des mots dont le sens leur échappe, elle les secoue, leur serre les bras ou les presse contre sa poitrine.
(( Maman, maman : on n'a rien fait! » s'écrie l'un des fils.
L'autre, encouragé, répète la même phrase. Félicie les attire, chacun par un poignet, derrière elle, guettant l'effet de cette parole sur la mère :
« Maman ne vous gronde pas. Elle a du chagrin de la mort de papa. »
La Roubuquè entame le procès du destin :
c( Le pauvre cher homme, il n'a jamais eu de chance, non plus.... »
Toute l'iniquité des hommes et de la nature est dressée devant son esprit. La monstrueuse fortune, dispensatrice aveugle des dons funestes ou propices, est réelle, à ses yeux brûlés de désespoir et de larmes, comme l'existence de ce méchant buffet en noyer, auquel manquent un pied, une porte, un tiroir. Elle accuse, implacable et véridique, d'une voix blessée qui aug-
uente la terreur des enfants. Félicie elle-même st aussi épouvantée que ses frères, et son dernier effort est pour supplier la Roubuque de se calmer.
La femme s'arrête, par un prodige de volonté, à l'aspect de cette triple détresse des jumeaux et de l'aînée qui les abrite, de sa jupe 1 trous, de ses bras aux longues mains mai-
Les idées qui bouillonnent dans la mère, lui feraient éclater la tête :
« Oui, mes pauvres petits.... N'ayez pas peur.... Je n'ai rien contre vous.... Je vous Mime bien, au contraire.... C'est que votre père oit mort, voyez-vous, qui me rend folle!... Je ne suis pas en colère.... Dis-leur, ma Félicie.... Tenez, je vas descendre jusqu'au pays.... Je rapporterai du bon lard pour notre soupe... et des pipes en sucre pour votre dessert.... comme -i c'était la fête.... »
Et, vraiment, elle ne pensait qu'à ce morceau de lard et à ces sucreries, lorsqu'elle a entendu que l'on incriminait son homme, dans un groupe.
« Qui est-ce qui a dit que Roubuque faisait (jue s^ saouler? » interroge-t-elle.
Jaussebet, le maréchal -ferrant, ni Jarriot l'alné, ni son cadet, le menuisier, personne ne
s'avise de répondre, surtout pas l'auteur du propos qu'ils approuvaient
Chacun risque une phrase de condoléance et de respect. On dirait la femme cinglée d'une cravache, à chaque voix nouvelle honorant le mort et qui la plaint. Elle les provoque tous à user de franchise :
« Oui... vous dites ça... et vous trouvez qu'il vaut encore mieux que ce soit mon homme au lieu d'un autre, que la guerre ait pris pour ne plus le rendre!.... Un paresseux, n'est-ce pas?... et qui buvait!.... Ah! c'est bientôt juger son prochain.... »
On pousse Jarriot cadet à parler. Elle aperçoit le manège des gens.
« Il n'a raison que quand il construit ses chemises de bois pour les morts! » fait-elle.
Le fils Ponnier allait passer à distance du rassemblement. Il va droit à la Roubuque, sa main tendue pour toute façon de discours.
« Crois-tu que me voilà veuve ! » lui criet-elle.
Et, les deux siennes accrochées à la main du borgne, elle continue, misérable, douloureuse, hagarde :
(( La mairie m'a fait donner vingt francs... même que Brévoux me les a portés !.... J'ai un papier aussi, comme quoi Roubuque est tombé au champ d'honneur.... Et paraît qu'il sera
affiché à la mairie, mon homme !!.... En attendant, tous ceux-là, ils disent que c'était un fainéant, un bon à rien qu'à boire.... Oui.... Et ils me diraient presque, au nez, que la commune perd pas grand'chose à la mort de Roubuque!... Ah! tu as eu bien de l'esprit, le fils Ponnier, le jour que tu as perdu tan œil : il t'a sauvé de mourir à la guerre ! »
Le garçon se dégage, d'un mouvement brusque; mais l'accent est plus brusque encore, dont il reproche à la femme :
« Pourquoi me parler ainsi, à moi, la Roubuque ? »
Comme elle se tait, il ajoute et s'en va :
« Je n'aurais pas laissé du*e un seul mot contre ton défunt, moi. »
Elle le suit durant quelques pas, confuse ; et elle revient sur le groupe, parce qu'on v <^]nihotait :
Qu'est-ce que vous trouvez encore à reproii. r à mon homme? Qu'il était gueux peut-être? ijue ça ne lui chantait pas tous les jours de peiner sur les champs des riches? Qu'il avait plus grand trou sous le nez que grande volonté à Pouvrage?... Que....
— On n'accuse Roubuque de rien et on conoit que tu aies du tourment de sa mort.
— Vous êtes encore bien honnête, Jaussebet, le me permettre d'avoir du tourment de sa
mort!.... Elle devrait vous mettre tous à genoux devant lui, sa mort ! »
Elle reprend, d'une voix perçante qui attire les gens hors des maisons. Le fils Ponnier s'est arrêté, et il écoute. Elle puise dans l'indignation et la douleur, une éloquence directe qui assène, à coups de vérités