CENSURÉ
• tous les déhérités du monde
crient à la justice, par cette veuve et cette mère, quand elle accuse l'égoïsme humain de causer toutes les catastrophes, et quand elle réclame l'homme qui demeurait, quel qu'il fût, son appui, parce qu'il avait été son amour ! ((
(CENSURÉ) Et
VOUS auriez le front, encore, de lui reprocher qu'il pouvait boire un verre de trop, quand il s'est t'ait trouer la peau pour vous autres, pour défendre vos maisons et vos biens! !.... Ah! que personne n'ose jamais le redire à mes oreilles, voyez-vous, si on ne veut pas que mon malheur me fasse faire un malheur à mon tour!
Et qu'on prête bien attention que mes petits ne doivent plus être privés de rien, tant qu'on verra une poignée de farine dans le pays, parce (jue, si le père leur manque, c'est qu'il a été tué à la guerre!
— On peut bien te dire qu'il n'est point le seul.
— Je peux répondre à ça, Jarriot, aussi vrai [ue voilà notre église debout dans le bleu ciel, (jue Roubuque était bien le plus pauvre du canton, avec les trois petits qu'il me laisse sur les bras. »
Des femmes ont grossi l'assemblée qui entoure la veuve. Elles ont la langue plus prompte que celle des hommes. Quelques-unes se tar- -i Lient d'avoir employé la Roubuque à de gros luvrages et d'avoir reçu ses confidences l'épouse maltraitée, pour la circonvenir par leur modération et l'amener à reconnaître les torts de son mari. Elles la poussent plus avant dans cette voie, plus elle cède. Il faut que l'une, oubliant toute mesure, proclame que Roubuque n'aurait jamais, dans sa vie, apporté aux siens l'argent que leur vaudra sa mort, pour rallumer les fureurs de la malheureuse. Elle en irrive à menacer, des ongles et des dents. Une commère commençant, les autres protestent, rendent invective pour invective, brandissent leurs poings, dominent les hurlements, soute-
nues par les hommes, à la fin, qui témoignent contre Roubuque, jurent son ivrognerie, sa fainéantise, les brutalités qu'il infligeait à ses enfants et à sa femme.
c( Faut être des lâches, pour salir un mort! « jette le fils Ponnier, dans le vacarme.
Au milieu du silence imposé par son apostrophe, il vient à la Roubuque et, l'entraînant avec douceur par un bras, il déclare :
c( Tu vaux mieux que tous ces gens-là.... Rentre chez toi.... »
Résolu, il la montre aux hommes et aux femmes, et il lui engage sa protection :
« Ceux qui voudraient lui faire tort, ou à ses enfants, c'est moi qu'ils trouveront en face d'eux! ))
Elle se laisse emmener, surprise. Tout à coup paisible, elle se rappelle ses promesses à ses enfants :
« Je voudrais voir si je trouverai un carré de lard pour mettre dans la soupe... et des pipes en sucre rouge pour les gosses... », murmure-t-elle.
Le fils Ponnier a fait oui, de la tête. Son gosier contracté ne rendrait pas le souffle d'une parole.
« Merci, tu sais, de m'avoir défendue, » dit la Roubuque, quand elle a acheté le lard et les friandises,
CIHACUN SON DEVOIR. '53
Du tranchant de la main qui bat l'air, il refus»' cette gratitude offerte avec humilité.
« Ça me cause plus de plaisir, de toi, que de n'importe lequel, » déclare la femme, sans embarras ni arrière-pensée.
Après quelques pas, elle reprend :
« Roubuque t'estimait bien, lui aussi. •>
Il a toujours cette barre à la gorge et les tempes lui battent. Un gros effort dégage son haleine et il. peut dire, d'un trait :
« Tu me trouveras toujours pour te servir.... Je t'en donne ma promesse.... C'est mon devoir à moi.... »
Elle ne trouve, à son tour, pas un mot à lui répondre.
Ils se séparent, désirant, à la même seconde, la même solitude, pour voir clair en eux où, d'une étrange confusion, monte un espoir d'espérance, un indice très vague et qui, déjà, les rassure devant le mystérieux avenir.
Le fils Ponnier pèse chaque phrase de Marie Fauchon. Il les a toutes en tête. La meilleure ne vaut pas ce double argument : elle est belle femme et elle aime le garçon. Il se tait, la vue au plancher, pour ne subir ni un regard ni une influence de ce visage que la pudeur et l'amour animent.
Elle est venue chez lui, parce que, loin de monter chez elle, il semblait même éviter de la rencontrer.
« Tu ne peux rien avoir de nouveau contre moi ?
— Non, Marie.
— Alors, réponds-moi quelque chose?
— Ah!... Te répondre quoi?... sans te causer de peine !...
— Il y a une réponse qui me ferait bien contente.
— Laquelle?
— Celle que je suis venue chercher.
— J'aime point les devinettes,
— Oh ! tu me comprends bien, va !
— C'est possible.
— Alors ?
— Écoute, Marie.... Tu as tant de beauté qu'on ne pourrait que te donner raison, quand même tu aurais tort.... Ce que ton père et le mien ont arrangé pour notre mariage suffirait à tenter un garçon d'épouser une fille laide.... La part à revenir au fils que tu as.de Louis Hogard, bien établie par des signatures chez le notaire, les enfants qu'on pourrait avoir ensemble trouveraient, après nous, assez de terre à se partager, pour faire bonne figure.... Tout ça serait très beau, en temps ordinaire....
— La guerre ne durera pas toujours.
— : Marie, y a ceux qui sont morts : c'est pour toujours !... Y a mille et mille misères qui viennent de la guerre et ne s'en iront pas avec elle.
— Je parlais de toi et de moi, seulement.
— C'est pas ma faute, si je pense plus loin que nous.... Ah! Marie, c'est-il de me prendre la main qui me changera les idées ?
— J'en ai qu'une, moi : qu'on devienne mari et femme, pour être heureux.... Tu n'as pas besoin de secouer tes épaules!... On devrait pouvoir montrer son cœur à nu à celui qu'on aime!... J'aurais pourtant le droit de connaître un peu de bonheur.
— La guerre n'est pas un temps pour chercher son bonheur. >•
Elle le contemple, stupéfaite du ton rude qu'il vient d'avoir.
« Gomme tu me parles, tout d'un coup! » se plaint-elle.
Endurci à l'aspect de cette émotion qu'il a provoquée, il déclare :
« Yoilà ma réponse, puisque tu en voulais une à toute force ! »
Elle s'était trop ^humiliée devant lui. Cette injustice d'homme la révolte. Elle étoufle d'indignation, et l'orgueil la cabre :
c( A ton aise, après tout! » fait-elle.
Il crache sur ses paumes et les frotte ensemble, les doigts entrecroisés, embarrassé de sa force inutile contre la colère qu'il sent croître dans Marie Fauchon.
(( Oui... le temps commande de chercher à rendre service... du moment qu'on n'est pas bon à tenir un fusil.... Je voudrais faire de chagrin à personne....
— Surtout pas à... quelqu'un!
— Surtout pas à toi, Marie.
-- Menteur! »
Les poings aux hanches, elle avance son visage clair contre la pauvre face borgne et couturée :
« Si la guerre n'est pas un temps pour chercher son plaisir... dis un peu... toi!... ce que tu t'en vas chercher chez la Roubuque !!... On t'y voit sans cesse....
— J'ai motif pour.
— Un beau motif, que tu n'oses pas déclarer!
— Marie... il vaudrait mieux rentrer chez toi... ou que je m'en aille....
— Qu'est-ce que tu t'en vas faire chez la Roubuque ?
— Elle est malheureuse.
— Ouiche!... Elle voudrait le faire croire.... Tu t'y laisses prendre... et, peut-être, à autre chose encore !
— Ah ! Marie, qu'est-ce que tu vas supposer de moi !! Si on me voit aller chez la Roubuque, c'est la meilleure preuve que je ne me cache pas.... A toi, je peux le dire : je lui ai porté un peu d'argent....
— Jamais elle n'en a eu autant. .. Elle fait la comédie dans le pays sur la mort de son homme.... Elle le détestait assez, qui la battait, se saoulait, un propre à rien.... Maintenant qu'il est mort, elle... voudrait déjà l'avoir remplacé!... On prétend qu'elle a trouvé... et que (;a serait toi !
— On prétend mal.... Tu serais un homme, que tu n'aurais pas dit le quart de ça.... Et si j'en entends jamais un déblatérer contre elle....
— Tu la défendras?
— Bien sur, puisqu'elle n'a plus personne pour la faire respecter !
— Si c'est ainsi....
— Quoi?
— Et moi, est-ce que je n'ai pas perdu mon mari à la guerre?... est-ce que je n'ai pas un enfant ?
— La Roubuque en a trois. Elle n'a plus ni père ni mère, et tu as les tiens.... Elle n'a pas le sou....
— Elle se lave encore moins qu'auparavant, pour attirer la pitié par sa saleté !
— C'est encore moins propre d'insulter une malheureuse....
— Tu me compares à ça ?
— Je dis que la Roubuque mérite qu'on la plaigne et qu'on lui prête secours.
— Et si j'en suis jalouse, dis, moi qui t'aime? Et si je viens te demander, à cause d'elle, qu'on ne tarde plus à se marier nous deux?...
— Tu n'as pas à te sentir de jalousie.... Pour le reste, on verra....
— On verra quoi ?
— Ah! je suis décidé à rien, Marie....
— G'est-il ton dernier mot?
— Oui.
— Rappelle-toi que tu ne me verras plus m'abaisser à une demande.
— Soit.
— Si tu me laisses passer dans la cour, sans m'avoir dit une parole meilleure....
— Marie ... ça me fâcherait bien de te fâcher. , . .
Dans un temps, on se plaisait l'un à l'autre, beaucoup.... Tout ce quiest arrivé ne peut plus se défaire.... Je ne suis décidé à rien, que je te disais.... Pour mieux parler, je te dis : Marie, si tu trouves un plus beau parti que moi, suis ton intérêt et ton penchant.
— C'est ça, ta bonne parole?
— Je ne suis plus le garçon qu'il te faut.... Je te rends ta promesse, Marie.
— Pour une Roubuquel! » lui crie-t-elle, méprisante.
Tandis qu'elle se sauve dans la cour, suffoquant, les mains avancées comme si elle trébuchait, le fils Ponnier a la révélation de la tâche qui doit remplir ses jours. Au lieu de Marie Fauchon qui est belle, qui l'aime, qui apportera de bonnes terres en dot à son épouseur, au' lieu de Marie Fauchon qu'il a aimée tendrement et s'est repris à adorer, — il choisira la lloubuque, contre son propre cœur, contre le gré de ses parents, pourvu qu'elh* consente. Et il la choisira à cause de sa pauvreté, de sa misère physique, afin de lui assurer une aide continuelle, pour en soutenir et guider, comme un père, les trois enfants, il prévoit les pires objections, pour exalter son dessein. Personne ne comprendra son acte; tous le diront absurde; lui, il le désire, il en a l'appétit, il veut en extraire l'amertame, la forte.
l'incorruptible saveur du devoir quotidien, modeste, qui exige le courage permanent d'une patience toujours égale.
« Ah! je suis décidé à rien, Marie ! » 11 entend sa propre voix dire ces mots à Marie Fauchon, au moment même que naissait sa décision. Le projet est ferme dans sa volonté, comme s'il y avait poussé de vigoureuses racines avec lenteur.'
« Qu'est-ce que Marie me raconte? Tu ne veux plus d'elle, à présent?
— Non, mère. »
La Ponnier n'en croit ses oreilles et elle s'étonne de voir à son fils ce visage soulagé, heureux, coloré de jeunesse, — un air qu'il ne montrait plus depuis longtemps.
(c Elle pleurait bien, tu sais !
— Bah ! elle se consolera ! Elle s'est déjà consolée de moi, pour devenir la femme à Louis Hogard. Elle se consolait de lui, pour devenir la mienne. C'est le troisième qui aura raison, je l'espère pour elle et pour lui!
— Tu ne lui as pas donné d'excuse.... Elle avait droit à....
— Mère, elle sait le principal.... Le reste me regarde.
— A moi, parleras-tu?
— Plus tard.
CriACUN SON DEVOIR. 361
— Kt à ton père ?
- .](' vous parlerai ensemble, à tous les deux.
— Quel drôle de garçon tu fais, à ne rien vouloir comme personne !
— Il me manque un œil... et d'être à la -Tuerre, pour faire mon devoir comme tout le uonde. Je le ferai à ma manière. » •
Gloire -Saint-Biaise peut jurer que la guerre fait des revenants, comme elle fait des morts.
On n'avait pas eu de nouvelles du fils Meunier depuis sa disparition. Elle remontait à quatre années. Sa mère n'a jamais rien appris sur lui, et non plus sa femme, Martine Gerbois, qu'il a abandonnée pour suivre une fille qu'il avait connue étant soldat. L'opinion, injuste, avait tenu rigueur à la délaissée et le lui témoignait par un mépris sans prétexte.
Plus d'une fois, depuis la mobilisation, l'épouse et la mère, qui vivçnt ensemble, se sont interrogées sur le destin de l'absent. Leur angoisse lui pardonnait sa faute à chaque annonce d'un malheur qui frappait une famille dans quelque combattant.
Un après-midi, il avait débarqué à la halte, la médaille militaire avec la croix de bronze sur sa capote. Et le chef de train l'avait remis à l'employé, disant :
« Un brave qui est aveugle.... Je te le recommande.... Tu trouveras bien quelqu'un pour le conduire au village.... »
Le convoi passé, l'homme du chemin de fer .ivait examiné l'invalide qui paraissait frémir d'extase et respirer, moins avec ses poumons, (lue par toute l'âme.
« Tu ne serais pas Meunier, des fois ?
— Mais si....
— Moi, je suis Ghantorne, si tu te rappelles.
— Je pense bien, que je me rappelle!... Et tu vois : je suis aveugle, mon pauvre vieux!
— Je te plains bien....
— Si je ne savais pas inspirer pitié, je n'aurais pas osé revenir au pays, de la manière que je l'ai quitté!... Ma mère est toujours de ce monde?
— Elle est même gaillarde encore!
— Ah! tant mieux.... Et... ma femme?
— Elle vit chez ta mère.... Elles s'entendent bien toutes deux....
— Ah!... Crois-tu qu'elle voudra de moi?
— Ta femme ?
— Oui. Elle?
— Ça, tu sais.... Ta mère, en tout cas, n'y a d'erreur : une mère n'a pas de rancune.
— Il faudrait la faire prévenir....
— Tu n'aurais qu'à te faire conduire.... Des femmes n'auraient pas le cœur dé laisser îehors un soldat blessé....
— Je ne veux pas rentrer chez moi par sur- ,rise.... Ça irait encore aujourd'hui, sur le
moment; mais, après, on me le reprocherait.... Et les reproches, je ne les supporterai pas, parce que la guerre m'a fait aveugle, plus que je ne les acceptais avant de perdre la vue.... Je suis encore un homme, tonnerre de moi !
— Tiens, voilà un gosse, justement !
— Appelle-le.
— Eh ! le petit ! »
Le gamin s'étant approché, Ghantorne entamait les explications, lorsque Meunier était intervenu :
(( Es-tu de Gloire-Saint-Blaise, le gosse?
— Oui, m'sieu.
— Alors, tu connais la Meunier, qui vit avec sa bru ?
— Martine Gerbois, bien sûr, qui est votre femme !
— Ah ! tu me reconnais donc ?
— Je suis un fils Bâcheveau, m'sieu' Meunier : celui qui à les yeux vairons!
— Oui, je me rappelle ! Eh bien ! tu vas aller dire à ma mère que je suis revenu de la guerre et que j'attends là... avec Ghantorne... si on veut bien de moi à la maison... que je suis aveugle...'. Tu as compris ?
— Oui, m'sieu' Meunier....
— G'est autant pour ma femme comme pour ma mère, la commission.... Tu diras que j'espère celle qui voudra bien venir me pren-
dre ici... pour me conduire.... Dépêche-toi!
— Ah! je vais courir fort! »
Pour aller plus vite, il avait quitté ses sabots. Un sous chaque bras, il avait détalé, pieds nus.
(c II ne sera pas long, s'il ne bûche en route! » avait remarqué Ghantorne.
Meunier lui avait demandé qui était mort à la guerre, qui en était revenu, qui se battait encore. Chaque nom amenait des réflexions.
« Louis Hogard a été tué. Marie Fauchon en a eu un fils qu'elle a mis au monde étant déjà veuve. Et on dit qu'elle va se remarier avec le fils Ponnier.
— Où qu'il est, lui?
— Au pays. Ah î c'est vrai, tu ne sais pas : il est borgne d'un œil.
— De la guerre?
— Non, c'est d'avant : il avait voulu se tuer, tant au régiment.
— Pourquoi ?
— . On ne l'a jamais su. C'est un coup de revolver qu'il s'était tiré.
— Avoir l'idée de se faire du mal, misère î... Mais, ce qu'il y en a, do ces pauvres gars de Gloire-Saint-Blaise qui n'y reviendront plus !
— Y a aussi Iloubuque. C'est le dernier qu'on annoncé sa mort.
— Ah!ilaéténetto>. , » < .»..-... a. ..^.-i y Ji' lavai.s ncontré, au commencement de la campagne. . . .
On se trouvait une poignée de types de tous les régiments : des chasseurs, des zouaves....
— Et alors?...
— Ah! me fais pas causer là-dessus.... Ainsi, ce pauvre Roubuque, fini, lui aussi !
— Tu n'aimes pas à parler de la guerre?
— Non.... Celui qui l'a pas faite peut pas me comprendre.... Tiens, tâte mes mains : si la tremblote les prend?
— Je te crois, qu'elles tremblent!
— Ben, le cœur me fait pareil, en plus fort, si je me mets à me rappeler les choses.... Je te jure que c'est bien calamiteux de ne plus y voir.... N'empêche que je refuserais la lumière, Ghantorne, si, pour la ravoir, on m'offrait de passer encore par où j'ai passé! »
Après un temps, Ghantorne avait proposé : « Tu boirais peut-être bien un petit coup de vin?
— De bon cœur, oui!
— G'en est du blanc, de chez Boutin Jules.
— Ah! le brigand de troquet..,. Il a toujours une allée de quilles derrière son café ?
— Toujours! »
Meunier, — qui buvait, à la régalade, pour montrer que le vin ne se perd pas en route, d'un goulot à la bouche, même si on est privé de voir, — avait précipitamment rendu la bouteille à Ghantorne.
< Dis? c'est pas ma femme qui arrive en ourant?
— Si. »
Elle avait voulu venir, parce qu'elle était plus alerte que la mère, pour que le malheureux attendît moins la décision de son sort. Et il avait deviné Martine Gerbois à un indice qui lui était venu, mystérieusement, d'une alarme ligue de sa conscience. Ses yeux, capables déormais de pleurer, pour tout service, avaient rêvé en eau à l'effrayant cri de douleur qui lui avait apporté son absolution.
« C'est toi, Martine !!...
— Mon pauvre Jacques !
— Ma Martine !
— Mon pauvre homme! »
Embrassés, ensuite, étouffant de sanglots, poitrine contre poitrine, ils furent là, des minutes, privés de la parole.
Chantorne expliquait avec importance aux ' 'irieux qui avaient escorté Martine Gerbois, (jmment Meunier était descendu de wagon et lui avait été confié par le chef de train.
Enfin, le mari prodigue et l'épouse abandonnée avaient recouvré la voix.
« Ma pauvre Martine, j'ai été... pas bien ientil pour toi... dans le temps....
— Ah ! cause donc point de ça !
-7- Je suis assez puni, tu vois.
— Trop puni, bien trop, va! )>
Il avait repris, après un très profond soupir : « Si on savait ce qu'on deviendra un jour, on ferait moins le mal.
— Peut-être....
— Je ne verrai plus jamais... plus rien, Martine!... Le soleil brillera pour tous, excepté pour moi....
— Mon pauvre Jacques!
— Si tu es venue, en place de ma mère... quand je n'osais pas te demander, c'est-il que tu veux bien me reprendre... malgré....
— Bien sur, que je veux te reprendre!...
— Tu es bonne. Je ne le mériterais pas....
— Je t'aimais quand même, Meunier.... Et je t'aime encore plus... de te voir....
— Moi qui ne te Verrai plus... ni plus rien!
— Ah ! tais-toi, mon pauvre homme!
— Tu sais... je suis pas toujours triste comme ça.... Demande à Ghantorne.... Pas, hé! Ghantorne, que je parle....
— Il parle comme un autre, mon Dieu! » La femme complimenta le soldat :
(c Tu as gagné deux belles croix.
— Ah!... On me les a données par-dessus le marché.
— Faut d'abord que tu les aies gagnées !
— Oui, Martine, si tu veux.... J'ai que ma vue de morte.... Si j'étais mort tout entier,
j'aurais gagné rien qu'une croix de bois, en fail de croix.... Et encore, c'est pas sûr!
— Avec ta mère, nous te ferons oublier U's malheurs.
— Ah! oui, kl mère.... Elle va avoir du tourment, de me retrouver abîmé comme ça.... Mais y a pas que du malheur!... Sais-tu, Martine? qu'on me payera une pension ma vie durant, pour la perte de mes yeux !... Oui, oui, c'est sur !... On n'a qu'à préparer les papiers.... Sans compter que j'ai appris l'état de vannier à Paris!... Oui, toutes les corbeilles, les paniers, je peux les faire.... Je ne te serai donc à charge que pour mon infirmité....
— Parle pas comme ra. Je suis ta femuie pour la vie. C'est ma part de t'aidcr. »>
Il avait dû serrer des mains, répondre à tous
qu'il n'avait oublié personne, et sa femme
l'avait emmené.
Pendant le chemin, il essayait de se souvenir : « Du moment qu'on vient de tournera droite,
on doit pas être loin du chêne, dans hi prairie
à M. Notrepain.
— La prairie y est toujours; mais il a fail abattre le chêne qui lui prenait de la place d'herbe et jeCait de l'ombre sur le reslr >
Dés le lendemain, on était allé voir l'aveu'^h* et il avait rendu plusieurs visites, guidé par sa raére ou Martine. Très vite, il était parvenu à
circuler seul, tàtant du bout d'un bâton. Il disait que l'air natal rajeunit le cœur. Il prétendait reconnaître la porte de chacun. S'il se trompait, il annonçait, en riant, que ce serait sa dernière erreur.
Cependant, il suffisait à quelqu'un d'insister auprès de lui, pour en obtenir des révélations sur la guerre,'; et il subissait de terribles accès d'effroi, avec tremblement de tout son être, le visage contracté, les poings brandis contre d'imaginaires périls :
« Ne me faites pas penser à ça ! » suppliait-ii, la voix chargée de terreur.
On en obtenait volontiers des histoires de caserne, de cantonnement ou d'hôpital, d'un comique souvent douloureux. Il avait une façon de pTononcer : « ce jour-là, il faisait bien beau : un ciel tout bleu ! » qui émouvait les plus grossiers de ses auditeurs. Il s'attardait à décrire en détail les individus, les êtres ou les objets, avec un plaisir dans son application, qui prouvait tacitement le prix impayable de la vue.
« Où que j'ai eu ma blessure, c'est à Berryau-Bac... Ah! je ne veux plus savoir comment mon malheur est arrivé! »
Il avait essayé de raconter l'événement à sa femme et à sa mère; mais, il n'avait pu avancer davantage dans son récit.
Et il avait averti Martine :
« Surtout, ne t'effraie point, si tu m'entends rêver : je ne veux de mal à personne. »
La guerre a laissé en lui une source active d'épouvante. Autant qu'il le peut, il la contient de jaillir. Quelquefois, la nuit,*elle déborde en cauchemars, elle inonde sa pensée, et il hurle, il se débat contre un déluge de sang, des flammes, la cruauté monstrueuse de l'animal humain, que son esprit voit et que semblent regarder, — atroces entre les bords frémissants des paupières bridées par la cicatrice de brûlures, — ses orbites vides,' au fond desquelles on croit deviner la peur.
Les deux femmes ont rapporté leurs luttes contre le forcené et ce qu'elles parvenaient à comprendre, de ses cris, de sa parole sifflante, er^trecoupée. La guerre apparue au village dans sa réalité d'assassinat, d'incendie, de supplices, de faim et de soif, de froid, d'inutiles prières et de râles, le fléau a pesé sur les cervelles et sur les cœurs, révélé, comme nr l'avaient pu aucune lettre et nul récit, par les bouillonnants souvenirs de cet aveugle, pareils aune lave, et qui épouvantent, de rompre ainsi, de loin en loin, aux heures nocturnes, son silence jalousement gardé. En vérité, Gloire- Saint-Biaise n'a plaint et pleuré ses morts à leur mérite et à la mesure de la passion qu'ils
avaient pu subir, que pour avoir su, par bribes, les hantises de Meunier.
Sa présence aurait fini par tenir du miracle, dans l'opinion des gens, si on ne l'avait vu tresser des corbeilles et des paniers, fier de sa dextérité, vaniteux de sa promptitude à l'œuvre, proclamant à lu face de tous qu'il ne craignait aucun vannier « pour lui faire le poil ».
Ainsi, de soi-même, il s'était rétabli au niveau commun.
De jour en jour, sa capote, sa médaille et sa croix de soldat se confondent, de plus en plus, avec les couleurs familières aux habitants. Sa misérable cécité leur paraît moins une longue et fidèle souffrance. Ils acceptent sans effort qu'il ne voie rien et ne doive plus jamais voir. On l'a, plusieurs fois, entendu brailler des refrains de marche ou imiter des sonneries guerrières, dans la cabane du père Chouette. Mainte fois, on a vu l'aveugle revenir au logis en assez mauvais équilibre, au bras de l'ancien voltigeur titubant, invectivant un Bismarck ressuscité pour lui seul.
A de timides remontrances des femmes.
Meunier a répliqué :
« Faudrait avoir été où que j'ai été, pour me dire le permis ou le défendu. »
Un soir que le fils Ponnier passait devant la maison, Martine, poussée dehors par son mari
CHACUN SON DEVOIR. "^ô
ivre do colère, serait tombée, si le passant ne l'avait retenue.
« Qui c'est qui est là?... Qui qu'est assez lâche pour espionner un aveugle?... Qui?... Je veux savoir, nom de Dieu ! »
Et Martine, doucement, avait supplié :
« Dis pas que c'est toi.... »
La mère avait apaisé, l'aveugle, et l'avait ramené dans la maison, qui injuriait tous les hommes.
« Tu n'es pas heureuse, Martine ?
— Oh, pas malheureuse, non plus. Il ne faut pas croire que Jacques est méchant, tu sais.
— Il boit?
— On l'aura fait boire. De lui-même, il n'y pense pas.
— Tu l'aimes bien, Martine?
— Il m'a tellement fait de chagrin : je ne sais plus.... Mais, je sais qu'il a besoin de moi.... Il ne crie plus. Je vais rentrer. Je te remercie : sans toi, je serais tombée, et j'aurais pu me faire mal.... Bonsoir.
— Bonsoir, Martine! »
Elle a trouvé son devoir, celle-ci, sans l'avoir cherché. C'est à quoi songe le fils Ponnier, en s'éloignant de la maison. Il songe, en même temps, à Marie Fauchon et à la Roubuque, — et :"i T.niii^ lùliiic (}iii lui a drMnandi'. p;ir l<'ttre,
<c n'ayant nulle part où aller », de venir profiter, à Gloire-Saint-Blaise, de ses six jours de permission qu'il n'a « pas eu le courage de refuser, pour la troisième fois qu'on les lui offrait ».
XXXIY
« Ou va monter nous mettre au lit, ma femme et moi.... Causez comme vous savez, pour qu'il entende raison !
— 11 n'écoute à vrai dire que vous, M. Edme!... Le père et moi, on est trop vieux pour avoir la volonté qu'il faudrait sur notre garçon.... Et vous pensez, quand il menace de partir, si le cœur me fait mal!...
— Le mien aussi, sergent....
— Nous n'avons que lui au monde, n'est-ce pas !
— Penser que mon grand-père, et le père, et moi, et tous les défunts aussi, du côté de ma femme, nous n'aurions trimé et trimé à la culture, pour gagner, grain à grain, motte par motte, ces beaux champs que des riches mêmes nous jalousent d'avoir... et que ça serait pour revenir un jour aux enfants d'un Roubuque et d'une Sophie-Torchon... comme cette espèce de crealinc... ([u'on voudrait faire entrer de force dans notre famille !
— Chut! M. roiiuiur : je «lois (pu- j'nitends Ponnier dans la cour.... Faudrait pas le
vexer en parlant contre cette femme... si vous voulez que j'essaie de le ramener à vos idées....
— Ah ! si vous faisiez ça, M. Edme !
— Là-dessus, je ne peux guère promettre, Mme Ponnier.... C'est pas comme à mon capitaine quand je lui ai dit, un soir que la division réclamait à toute force un prisonnier : « Je vous en ramènerai la paire, plutôt que de m'en revenir à vide ». Ma patrouille a duré ce qu'elle a duré; mais j'ai ramené mes deux Boches : un, blessé, n'-a fait qu'arriver dans notre tranchée pour y mourir; l'autre, qui a raconté tous les mensonges qu'il a voulu, aux officiers d'état-major.... Mais voilà votre fils.... Comptez sur moi.... »
Le fils Ponnier apporte deux bouteilles poudreuses.
« C'est moi qui vous fait taire? demande-t-il.
— Non. Je venais de remercier tes parents de m'avoir ouvert leur maison, comme ils ont bien voulu le faire.... Et c'est là-dessus qu'on s'est mis à se taire.... Yoilà deux vieilles bouteilles arrivées à l'âge de la retraite, qu'on dirait?
— Je les ai bouchées l'an de nos noces. Tu te rappelles, ma femme ?
— Eh! oui.... Mon mari ne vieillit point son vin, M. Edme. »
Los bouteilles posées, le fils Ponnier hausse les épaules et il déclare, suivant son idée :
« Vous avez causé sur moi, et contre mon mariage avec la lloubuque, pour que, à son tour, Edmo essaie de me faire changer d'avis....
— Qu'est-ce que tu t'en vas inventer?
— Edme, tu sais bien que je n'invente rien.... Devant toi, je répète à mes parents que je les aime do mon plein cœur, mais que jo m'en irai du pays, si je n'épouse pas la Roubuque aussitôt que la loi permet à une veuve de se remarier — Maintenant, il faut que tu saches que je ne veux offenser par. là ni par rien d'ailleurs, ma mère, ni mon père....
— Nous ne t'avons jamais reproché d'être un mauvais enfant....
— Et je dis comme ta mère!
— Je vous promets, moi, que, pour l'avenir, vous n'aurez pas plus à me reprocher.... »
Un silence passe, où la femme et les trois hommes voient tout le mystère de l'avenir.
« J'ai été quérir le vin, c'est pour qu'on lo boive ! » s'écrie le fils Ponnier.
11 enfonce le foret avec prôraution ot il lii'o le bouchon, doucement.
« C'est fait do main de maître, » constate Louis Edme.
Le vin coule, très beau. Le temps l'adoré et
il dégage un bouquet flatteur. Le père Ponnier choisit le verre le plus plein pour le -sergent :
« Vous ne goûterez pas le pareil de longtemps !
— Probable ! » déclare l'ancien chemineau.
Un souvenir de la bonne étoile des grand' routes a traversé sa mémoire et illumine ses yeux. Il a bu les meilleurs vins mosellans, les bordelais et ceux de Bourgogne, ou l'eau verte des mares, selon la fortune de l'instant ou la violence de la soif. Il a subi la neige, l'averse, la tempête, le soleil méridien des canicules, l'horreur nocturne des hivers; mais, sa marche devenait une danse, quelquefois, par l'allégresse de ces matins de printemps où il semble que la mort vienne d'être à jamais vaincue par un miracle des fleurs! Il arrive à peine, de lieux qu'elle a désolés et ravage encore. Et, demain, il doit rallier ces terres fauchées par elle sans halte, où sa domination aveugle, farouche, insatiable, anéantit tous les calculs, toutes les vertus, les rêves, les douleurs, les volontés, les défaillances, et le courage surhumain des pauvres hommes! Pour lui, qui a tant vu mourir, la mort est la seule réalité : une' île haute aux escarpements noirs, au miheu d'un océan d'incertitudes. Quelle dérision, quand la vie échappe avec cette inconcevable facilité, que de bonnes gens croient
tellement à l'avenir, veuillent l'assurer, et puissent disputer, à propos d'un mariage !
« A la tienne, mon vieux! » lui souhaite, en trinquant, le fils Ponnier.
11 répond par un vœu amical et choque son verre contre celui des parents :
« A la bonne vôtre! » fait-il.
La femme prononce dans un soupir :
(( Et pour nous souhaiter à tous qu'on est là, de revoir la paix! »
Louis Edme hoche la tête :
« C'est une autre paire de manches, en ce qui me concerne !... »
Aussitôt, il proclame, avec un accent de conliance :
c( Ah! j'en reviendrai.... Quand on a passé par où que je me suis vu, sans y laisser peau ni patte, on revient de partout en son entier, ma bonne dame ! »
Aux hommes, il atteste la qualité du vin. Le père raconte l'histoire de cette barrique qu'il a leçue en cadeau de noces, contre tous les usages. Sa face couverte de ses mains, les coudes sur ses cuisses, à califourchon au milieu du banc, le fils Ponnier est immobile. On le sent loin, très loin, des paroles qui s'échangent, et des gestes que l'on fait autour de lui.
Forcément, Louis Edme évoque de nouveau
la guerre. C'est pour dire qu'elle « ne tue pas tout le monde ». La chaleur du vin éveille chez lui l'esprit critique. Il affirme que le troupier gagne les batailles et que les généraux les perdent. Il tient à ses galons, à sa croix de guerre, à sa médaille qui lui assure cent francs de rente, ses jours durant; mais, il ne referait pas, de sang-froid, ce qu'il a osé, dans un coup de folie, sans plus songer à sa mort qu'à une récompense : il ne s'exposerait pas à le recommencer, quand même on lui promettrait plus qu'il n'y a gagné.
Il rappelle comment, le matin, à VÉpi qui boit il a défié aux quilles et vaincu largement, les deux Jarriot, le cordonnier et le menuisier, s'étant choisi Meunier, l'aveugle, pour partenaire :
« Je dois dire que je le plaçais en position : il n'avait qu'à pousser sa boule, en somme.... »
Il cite l'exemple d'un joueur de violon qui avait perdu les yeux à quinze ans, en comptait plus de trente quand il l'a connu, et jurait ne plus savoir s'il avait souffert de son infirmité.
« Maintenant, — ajoute-t-il, — quand on a vu ce que montre une guerre de nos jours, on n'est plus aisé à émouvoir.... Tout ce sang répandu, ça vous rouille le cœur, à la longue. On ne pense plus à se plaindre, c'est plus pour
plaindre les autres!... Ah! et puis, la pitié des ixens, à quoi ça sert-il ? »
Le fils Ponnier rompt son silence pour protester :
(( Plaindre les gens, ça les console. La consolation aide à supporter le malheur. Après toutes les ruines et les morts de la guerre, faudra beaucoup d'amour et d'entente entre les personnes....
— Ah! les gens se mangeront le nez comme avant, mon pauvre vieux!
— Je peux pas le croire!
— Mais, Ponnier, si je te disais que, là-bas, où la renifles la mort chaque fois que tu respires, où tu ne sais jamais si tu ne casseras pas ta pipe avant de finir celle que tu viens d'allumer, tu vois des bon'hommes se battre pour un carnet de papier à cigarettes... et pour moins \\ie ça!... comme tu les vois risquer leur peau
our sauver un type qu'ils ne lui avaient pas eulement parlé une seule fois avant.... Yois- 1, on n'explique pas les hommes! Le même est bon et mauvais à la fois, comme toutes les feuilles des arbres ont un dessus et un envers!... Quel changement que tu trouves dans Meunier par la guerre, sauf qu'il est aveugle ? Vucun. Et elle est finie pour lui, nécessairement.... Oh! y en a bien, que ça les aura rudement changés, l'obéissance, le danger, donner
la mort, la risquer, la voir émietter des hommes.... Et puis, zut : si on buvait? ».
Il vide son verre et déclare :
« Ah ! le bon vin :• il vaut mieux que le pinard du front, M. Ponnier!
— Oui.... Vous boirez bien l'autre bouteille avec mon garçon.... Ma femme et moi, on va se coucher.... Yous autres, vous devez en avoir encore à vous dire.... Bonsoir donc... Je serai debout, sergent, pour votre départ demain.... Viens-tu ma femme ?... »
La Ponnier est bouleversée. Gela paraît au regard qu'elle porte sur Louis Edme en se retirant, et qui l'adjure d'empêcher le malheureux mariage.
(c Je ne vous remercierai jamais assez, madame, de m'avoir reçu chez vous comme si j'étais un frère à Ponnier... » balbutie le soldat.
Le couple en allé, tandis qu'on entend gémir l'escalier, Louis Edme dit solennellement, au fils :
« Je les aime bien, tes vieux : c'est des braves gens. »
L'autre est « dans ses pensées ». Le compliment ne les a pas altérées. Elles forgent sa volonté, comme un bon forgeron bat sur l'enclume le fer incandescent. Elles la trempent, ainsi que celui-là noie dans l'eau qui fnse, le métal rouge façonné par le marteau. Edme
connaît ces silences de Ponnier, qui le lui ont fait aimer, aux jours monotones de la caserne. « Tu ne bois ni ne causes?... Alors, on n'a qu'à se couler dans les draps?
— Non. On videra d'abord la bonne bouteille qui a plus d'âge que moi.
— Et moins de raison?
— Edme, j'ai de la raison, plus qu'on ne pense.... Si tu débouches le vin, fais sans le remuer. ..
— Oui : on a encore la main, Ponnier! « Ln impérieux désir d'épanchement sollicite
le borgne et il redoute l'accueil de son ami à ses confidences. Edme éprouve une furieuse tentation d'exprimer son âme toute entière à quelqu'un, pour qu'elle demeure, quelque temps, par un souvenir, chez les hommes, si un coup de guerre doit la libérer de son corps. Il regarde le vin rouge un peu doré, qu'il verse ivec les égards dus à ce qui est précieux; et il songe au soleil sur les coteaux de belles vignes; et il songe aux flaques de sang noir sur la craie de Champagne et l'argile grise de Woëvre. " A ta bonne chance î porte le fils Ponnier.
— Ah! oui... ma bonne chance! » répète le sergent.
Son verre bu, il corrige sa fugace tristesse : « On serait condamné à ne plus boire que de ce jus-là, on s'y ferait encore! »
Mais il lui faut se montrer, sincèrement, tel qu'il est, de par sa vie des derniers mois :
« Oui, je disais tantôt que la guerre aura rudement changé certains types.... C'est pour moi que je parlais.... A présent, vois-tu, à cause de tout ce qui se passe et qu'on appelle : la guerre... je ne suis plus curieux de rien.... Courir les routes?... C'était bon dans le temps.... Ce que j'y trouvais de bon, parce que je n'ai mémoire ni de mon père, ni de ma mère, ni d'un parent... sauf d'une vieille brave femme que j'appelais Tatine... ah! je pouvais avoir trois, quatre ans.... Oui, ce que je trouvais de bon, à rouler ma bosse par les routes, c'était ma liberté, la bataille avec la pluie, la nuit, la déveine... c'était le coup de chance qui arrive : une quinzaine de bon travail, chez de bonnes gens qui voudraient ne point te laisser repartir... c'était : de ne m'attacher à rien, à personne!... Tout ce qui est à tous me paraissait être rien qu'à moi!... Je ne voyais que gens qui demeuraient dans le trou où ils étaient nés.... Et j'avais grillé ma peau au soleil de Provence, et je l'avais salée dans l'Océan de Bretagne.... D'avoir mené campagne, depuis le premier jour, on dirait que j'ai tout appris sur les hommes et sur les choses.... Des forets assassinées par le canon!... J'ai vu ça, moi!... Tous ces beaux arbres, déchiquetés, arrachés...
Y avait un bois devant toi. Ce n'est plus que du bois cassé, des branches, sur'un terrain crevé de trous!... Je ne parle même pas des villages disparus: c'est trop connu î... Mefallait m'attacher d'amour, de sentiment, à quelque chose....
Y avait bien une demoiselle qui m'écrivait : une « marraine de guerre » qu'on appelle ça.... Beaucoup de types, ça les remontait et ça leur plaisait.... Moi, j'ai dû mal tomber en fait de marraine, ou c'est mon caractère qui se gâte ; mais, ce qu'elle voulait me bourrer le crâne, ma bourgeoise, avec des mots ronflants!... L'artillerie leur faisait tort, ma parole... C'est là que je t'ai écrit pour voir si tu voudrais de moi dans ton patelin, si on me proposait encore une permission.... Maintenant, c'est comme si Gloire-Saint-Blaise m'avait adopté.... Ah! comment bien te dire ça?... Vonnierje sais pourquoi je vais me battre, à présent. Comprends- tu?
— Tu es soldat. Tu te bats pour défendre la France.
— La France, c'était partout, pour moi.... Je mo la représentais mal.... Ça sera ta maison, l'église d'ici, la petite place, toi, tes parents, tous ceux qui me croyaient courageux en m'écoutant parler de la mort des autres, de l'assaut.... A la guerre,- on ne cause pas de la France, ni de la patrie, excepté quelques officiers qui ont été longtemps dans les ocolos.. .
On se bat, on essaie de démolir des Boches xpour qu'ils n'avancent pas plus loin.... Après, on pense à chez soi, à un coin de village ou de ville.... C'est pour sauver ce coin-là, qu'on veut en finir avec les Allemands.... Ainsi, dans la tranchée, chaque troufion se sait à la peine pour défendre son coin, ses vieux, sa femme, ses petiots, les gosses du voisin, à défaut d'en avoir.... Rassemble tout ce qui cause un amour pareil à ça dans le cœur de tous les bon'hommes qui sont au feu, Ponnier : au total, tu trouves toute la France ! . . . »
Edme s'arrête pour boire et dire :
« Tes parents vont pas croire qu'on se dis pute ?... Je viens de parler si fort.... »
Il allume sa pipe et reprend :
« Par la faute de la guerre, l'homme a changé de travail : le danger est plus grand, voilà tout !.... Hier, du marteau ou de la charrue, aujourd'hui, de son fusil ou bien de la pièce qu'il sert, le Français gagne la vie des siens. 'Pour moi, la France n'est pas autre chose que ça. Et il n'y a pas de meilleure raison pour se faire crever la peau.... Je pourrai au moins penser à Gloire-Saint-Blaise, où que tout le monde m'a si bien reçu, si j'ai le temps de donner une pensée en arriére, le malin qu'on me commandera : en avant! »
Ponnier remplit les verres, à rasade :
rjîACUN SON DEVOIR. 387
« Toi, tu peux te battre. Tu fais la part, au moins », murmure-t-il.
Il n'est pas prouvé que Louis Edme l'ait entendu; ou, peut-être, le sous-ofiBcier a-t-il réprimé une réplique trop faible par rapport au chagrin réel de Ponnier. Son œil unique, les deux yeux gris du coureur de hasards, se cherchent et s'évitent. Il y a une contrainte sur les amis, après cette déclaration de l'un. Le borgne demande, avec embarras :
« Tu n'as point remarqué de fille, ici, durant ton séjour?
— Aucune fille.
— Et une femme, non plus?
— Qu'est-ce que tu veux dire par ton « remarquer ))?... Faut s'entendre sur les mots.
— Tout franc : Marie Fauchon, la veuve à Louis Hogard, ne serait-elle point à ton goût?
— A mon goût? J'y ai fait attention, pour ce que tu m'as conté sur elle... que tu as voulu te détruire à cause....
— Elle a du bien et il lui on reviendra encore, un jour
— Ponnier, elle espéra toujours que tu vas h marier avec elle.
— Elle a tort. Quand j'aurai pris devant le maire la femme que j'ai choisie, Marie Fauchon devra se rendre compte que je ne suis
pas pour elle.... Après la guerre, qu'est-ce que tu feras?
— Le mort, peut-être, avec le tas des camarades !
— Ne ris pas avec le malheur!... As-tu une intention, la paix revenue ?
— Je suis encore pas fixé.
— Tu devrais revenir à Gloire-Saint-Blaise.
— Si j'y dois trouver à gagner mon pain, pourquoi pas?
— Je te garantis du travail, moi.... Et puis, si le cœur t'en presse, Marie Fauchon ne se^^a pas longue à t'accepter pour mari.
— Ah!... Elle t'aime encore et tu l'aimes toujours....
— Je prendrai la Roubuque pour femme.
— Et je n'ai pas de terre à moi, pas d'argent....
— Tu as déjà les cent francs de ta médaille : c'est un commencement.... Mais tu auras, principalement, d'avoir fait la guerre, mon vieux Edaie!... C'est bien le moins que tu y gagnes le bonheur et la tranquillité, après!... Moi qui te parle de Marie Fauchon et voudrais te la voir épouser plus tard, elle aurait rendu ma vie heureuse, si j'avais rempli mon devoir de soldat.... Je l'ai déserté, en m'éborgnant au lieu de réussir mon suicide. . . .
— Tu ne pouvais pas savoir....
— Edme, je ne me trouve pas d'excuse.... Ne
m'en cherche pas.... Je vais te parler, à toi, comme je ne l'ai fait et ne le ferai à personne, sur ce mariage que j'ai décidé et qui rebute mon père et ma mère.... Il ne tenait qu'à moi de me contenter, et eux avec moi, en restant accordé à Marie Fauchon.... La Roubuque est honnête femme. Elle n'a jamais eu grande chance. Elle n'est point belle. Elle n'est plus fraîche. Elle n'a que ses bardes pour tous biens. Elle a trois enfants de son défunt mari. Elle sera ma femme, à cause de tout ce qui en détournerait un autre. Roubuque est tombé au feu. Avec lui, ses devoirs de mari et de père sont tombés. Je les relève, moi, le borgne qui ne peut pas mieux servir ; et j'en fais mon devoir, le devoir de tous mes jours.... Ne me réponds pas que c'est une folie et que je serai malheureux. D'abord, en refusant Marie Fauchon, j'ai refusé mon bopheur.... Ce coin de pays, cette poignée de gens, que tu disais qui sont au cœur des soldats, et qui, additionnés, font toute la France et tous les Français que défend et sauvera toute l'armée... ce coin de pays, ce sera toujours mon village... cette poignée de gens, ce sera, avec mes parents, la Roubuque et ses enfants privés du soutien d'un homme et d'un père.... Je dis que la grande loi doit être : chacun son devoir!... Ah ! j'aurais pu trouver un devoir à remplir
tout d'un coup.... Par exemple, de batailler jusqu'à ce que tous aient déterré leur or qu'ils s'obstinent à garder enfoui, inutile.... C'était mal commode.... Le maire aurait été le premier à convertir.... Ah! j'aurais pu, encore.... Je vais me marier avec la Roubuque.... Mon devoir durera autant que moi.... Il aura rempli chacune de mes journées.... Il durera après moi, si mes terres, héritées de mes parents, passent aux enfants de Roubuque, orphelins parce qu'il a trouvé la mort en faisant son devoir.... Je ne me suis expliqué à personne comme je l'ai fait devant toi, Edme.... Ma mère et mon père traiteraient encore plus mon mariage de folie, si je leur montrais que je le veux pour ses charges mêmes.... Et puis, peut-être bien que je finirai par ne pas être trop malheureux....
— Je te le souhaite, Ponnier : tu es un brave homme.
— Chacun son devoir.... Je me suis fait borgne, sottement, dans un accès de lâcheté.... Au lieu de prendre du galon, de gagner croix et médaille, comme toi, ou, tout simplement, de faire ma part d'honnête soldat.... »
Le fils Ponnier arrête sa phrase, au chant d'un coq.
C'est, en vérité, un triomphal salut au jour vierge. Louis Edme décroche les volets et il les entr'ouvre. L'air est si généreux de sa pureté,
(lodeurs végétales, des grâces toutes frileuses d'un ciel nacré, rose, lilas, violet, autour d'un soleil énorme, d'un rouge sanglant, — que les deux hommes passent ensemble dans la cour, sans s'y être invités.
Le cocorico s'exalte, s'étend, à croire l'espace rmpli de sa fanfare éclatante.
« Crois-tu qu'il chante bien, ce coq-là ! » admire Louis Edme.
Ponnier écoute un instant, puis il renseigne :
(c C'en est un à Jean Hogard, le père à Louis... duquel Marie Fauchon est la veuve.... »
A propos du coq qui appelle à plein gosier le jour renaissant, la simple phrase de Ponnier associe à la candour matutinale du paysage, l'évocation massive de la guerre, un paysan mort en soldat à l'ennemi, la jeunesse «l'une femme vigoureuse et belle.
Louis Edme espère, de toutes ses forces. Pour lui, le cri rouge de l'oiseau gaulois annonce la victoire infaillible, la fatidique victoire de la France, qui sonnera la diane d'une paix fraternelle entre les nations libres et nobles.
Le cocorico monte, éperdu ; et il est un resplendissement du son à l'assaut des hauteurs. Du lointain, parviennent des réponses. Les ( oqs chantent à Saint-Thomas-l'Abbaye, à Juliaut-le-Petit, qui est au nord, à Pré-du-Tertre,
vers Test, à Grandille, à Pochères-la-Yiette où Ton fabrique des obus et que cerne la boucle d'un ruisseau vif.
(c Une fois, qu'on venait de passer treize jours pleins en première ligne, dans un marmitage à ne pas entendre grincer ses dents, et qu'on nous ramenait en grand repos... je me suis vu pleurer, Ponnier... tu me croirais pas!... parce qu'un coq s'est mis à chanter.... Oui, rien que pour cal... On devient un peu bête faut croire....
— Y a rien de bête à ça....
— Ah! dire que, ce soir, je vas rentrer dans ce sacré bail... Pas plus tard que ce soir, Ponnier... et que, demain, je pourrais bien être....
— Dis pas de bêtises pareilles.... Celui qui rit de la mort....
— C'est toujours elle la dernière à rire : on peut bien commencer!... Mais, je suis sûr, à présent, de m'en sortir, Ponnier... à oause de ce que tu m'as dit.... Puisque tu ne veux pas de Marie Fauchon, je peux reconnaître qu'elle me plairait bien.... Et pour quelques mots qu'on s'est dit, elle et moi, je crois que je ne lui déplairais pas, de la rechercher.... Ah! je crois ça, ce matin, tu sais, pour emporter d'ici une bonne pensée qui m'attire un peu bonheur.... »
Il s'abandonne à célébrer Marie Fauchon, selon son cœur. Elle a un air de franchise bien
engageant et, pour une belle femme, c'eai. imr belle femme.
Afin de ne pas trop la regretter, le lils Ponnier s'applique à écouter tous ces coqs à la ronde.
Ils s'égosillent, héroïquement, dans le matin qui bleuit. Quel appel de vaillance! Sous les cieux apaisés, le calme des couleurs et des ^ lignes invite les hommes à reprendre la facile habitude des tâches tracées.
Le lils Ponnier songe à son devoir, qui sera amer, et durera, et s'alourdira peut-être en vieillissant. Mais, de se figurer les armées, ceux qui tombèrent cette nuit, ceux qui ne verront pas les prochaines étoiles, tous les obscurs ouvriers de la résistance française et de la victoire qui fonderont la Force du Droit, — il aime son devoir humble et il désire le bonheur du camarade auquel il *a donné un '< pays » dans la patrie.