CHACUNE SON RI.VE
lies, Raymond et sa femme avaient choisi cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie à deux. La célébrité, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur assuraient l'indépendance des contingences mesquines. Lui, sans le dire, goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien qu'elle fût supérieure aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il n'eût jamais avoué, c'était l'ambition secrète de conquérir un tel nom, de telles richesses, que son enfant adoptif n'eût jamais un regret, même furtif, même inconscient.
Ambition puérile peut-être, et tout de même pétrie de noblesse, enfiévrée d'amour. Quelle puissance de travail elle ajoutait à l'ardeur naturelle d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume allait devenir un maître non moins illustre que son modèle et son ami, le professeur Perrelot.
Ce jour-là, — qui était un jour de consultation — le docteur allait descendre dans son cabinet, lorsque, devant lui, on vint remettre une carte à Fia vienne.
— « C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?» demanda la jeune femme, étonnée, avant même» d'avoir jeté un coup d'œil sur la carte.
Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes relations mondaines. Et il était si tôt pour une visite féminine. Mais la femme de chambre affirma :
— oEugène m'a bien dit... pour Madame . » Flavienne lut le nom, et le soudain changement de son visage inquiéta son mari.
— « Faites monter cette dame, ici, à côté, dans la bibliothèque. Je vais la retrouver à l'instant.
— Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui*?.. .» demanda Raymond dès qu'ils furent seuls.
Sa voix troublée émut Flavienne.
— « Gomme tu es gentil! » dit-elle, ennoblissant d'une tendresse infinie la mignardise du mot. — « Comme tu as peur, tout de suite, pour moi, de la moindre peine!
— Je t'aime tant ! . . . »
Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces trois mots ! . . . Il vint à elle.
— « Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes surprises ! . . . »
La seule pensée secoua son cœur d'un frisson.
— « Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu heureuse? M'aimes-tu? »
Déjà, comme si souvent, tous deux oubliaient la petite circonstance, cause de léblouissement, le souffle imperceptible qui suffisait à soulever la grande vague de leur amour. Mais elle lui mit la carte sous les yeux.
«LADY FREDERICK BÀWKSBURY a
— «Comment?» fit-il.
— « Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être sa mère... au comte de Ilawksburv.
— Mais... ce Hawksbury... » demanda Raymond, pâlissant, les sourcils involontairement contractés, « il t'a fait la cour, n'est-ce pas?
— C'est vrai.
— Il était follement épris de toi?
— Oh! follement... » sourit la divine créature. « Je n'ai jamais constaté qu'il fût fou. Mais je l'ai trouvé, — tu le sais, — dévoué, brave, généreux, et ne s'écartant jamais du respect le plus profond.
— Tais-toi... tais-toi!... » fit Raymond d'une voix étouffée.
Son expression de souffrance bouleversa Flavienne.
— « Qu'as-tu, mon cher aimé?
— Rien.
— Mais si... dis? »
Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses bras.
— « C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal de t'entendre admirer quelqu'un.
— Je n'admire pas. . . j'estime.
— C'est trop ! . . . c'est trop ! . . . »
Cette fois, il riait vraiment, se raillant luimême. Puis, en une prière passionnée :
— « Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veuxtu?... Pardonne... Tu ne sais pas ce que c'est que mon amour ! . . . »
Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige. Et elle, grisée de son trouble, prit la chère tête entre ses petites mains, et, dans l'enfantil-
lage éternel de la passion, chuchota ardemment, de tout près :
— « Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je t adore! ■
Un bruit de pas, de portes, les rappela au sang-froid. On venait de faire entrer la visiteuse dans la bibliothèque.
— ■ D'ailleurs, » reprit encore Raymond. ■ il y a quelque chose que je ne lui ai jamais pardonné, à Hawksbury.
— Quoi donc"?
— D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché le mien. La fâcheuse susceptibilité qu'il eut là, cet Anglais !.. . Et la plus fâcheuse adresse, de démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais, au prix de ma vie , voulu tenir en face de moi ! . . . >•
« S'il savait! » pensa Flavienne.
Et le cœur de la loyale créature se serra. Ne pas pouvoir tout dire à celui qu'on aime ! . . . Quoi de plus dur pour une femme de son caractère! Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude affolée pour lui, implora l'autre, le supplia d'empêcher le duel, suscita ce champion, c'était infliger au bien-aimé une humiliation inguérissable, mettre entre eux quelque chose qui ne s'effacerait plus.
La vérité absolue dans l'amour, dans le plus grand et le plus irréprochable amour, est-ce donc une chimère inaccessible à l'imperfection humaine?
— a Je vais recevoir lady Hawksbury, » dit Flavienne.
— « Et moi, je descends à ma consultation. Mais,' » — ajouta-t-il, sachant qu'il y gagnerait le plus doux sourire — « pas avant d'avoir passé dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout l'après-midi, comme toi, notre mignon. »
Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce claire, aux vitrines blanches, remplies de reliures d'art, qu'ils avaient baptisée « la bibliothèque » , elle ne put contenir un mouvement de stupeur, une exclamation légère. Devant elle, une haute et mince silhouette, de suprême élégance, un visage à l'éclat de fleur, sous une auréole mousseuse et blonde comme des fils de cocons emmêlés. Le tout surmonté d'un immense chapeau noir à plumes de saphir. Un modèle de Lawrence ou de Gainsborough.
— « Lady Maud Carington ! . . . » s'écria Mme Delchaume. « Je croyais... on m'avait dit. .. "
Son regard déconcerté se reporta sur la carte de visite, qu'elle tenait encore machinalement à la main.
— « Je ne suis plus lady Maud Carington, » dit la jeune dame. (Et tout de suite l'oreille de Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.) «Je suis lady Frederick Hawksbury.
— Comment?... Mais alors... vous avez"?...
— J'ai épousé mon cousin. »
Il y eut un silence.
Les deux femmes, — de beauté si diverse, mais toutes deux si séduisantes ! — se considérèrent un instant. Elles semblaient hésiter entre les impulsions de leurs sentiments véritables et le souci de la meilleure attitude, sans bien démêler ni Tune ni les autres. L'Anglaise, mieux préparée puisqu'elle avait cherché la rencontre, parla la première :
— « Vous pensez, j'en suis sûre, madame, à ce jour où celui qui est aujourd'hui mon mari a, devant moi, demandé votre main? »
L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana fut l'équivalent d'une réponse.
— « Alors, je lui ai dit, » reprit l'étrangère, « que je le comprenais bien, et qu'il avait raison d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai pas changé d'avis.
— Madame... » hasarda lex-étoile, dont la rougeur s'accentua.
— « C'est parce que j'ai cette haute opinion de vous, que je suis venue vous tendre la main, à présent que nos destins ont changé. J'ai voulu vous annoncer moi-même mon mariage. »
Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si elle en avait assez long à dire. Flavienne qui, ne sachant si elle venait en amie, ne lui avait pas offert un siège, en prit un à son tour. Puis, impétueusement, elle s'écria :
— « Si vous saviez, madame, comme je suis contente!... Comme je suis contente pour lord HawksburyL..
— Moi aussi, » dit la délicieuse Anglaise avec un calme parfait.
— « Vous aussi?... vous êtes contente... Pour lui? ou pour vous? » demanda gaiement Flavienne.
— « Pour les deux. » Elle se reprit et ajouta : — « Je peux dire : « Pour les trois. » Car ma mère aussi est satisfaite. Et ce n'est pas une chose facile, je vous assure, que de satisfaire la duchesse de Carington.
— C'était à cause d'elle, je me souviens, » risqua Mme Delchaume, « que vous étiez venue me trouver.
— Ah! vous vous rappelez. Ma mère s'opposait de toute sa force à mon mariage avec le prince Boris. »
Cette allusion tranquille au drame passé enhardit Flavienne, qui observa :
— « Vous avez reconnu qu'elle avait raison?
— Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait grand tort. Car, si elle ne s'était pas acharnée ainsi contre Omiroff, je ne me serais pas tant monté la tête pour lui. »
Flavienne sourit :
— » C'est un point de vue.
— Je crois bien! J'allais le rencontrer à cheval, en cachette, hors du parc. Oh ! je l'ai avoué à Freddy... Tout de même, quelque chose me disait : « Il faut avoir peur de cet homme-là. » Cette voix intérieure, aussi, me faisait m'entêter. Une Carington doit braver la peur.
— Cependant vous êtes partie pour le Japon.
— Grâce à qui? ■ demanda Maud.
— ■ Je ne sais pas.
— Grâce au docteur Delchaume.
— A mon mari ! . . .
— Naturellement. S'il n'avait pas provoqué Boris, le soir de la fête au Pré-Catelan, je m'enfuvais à Londres la nuit même, avec le prince, mon fiancé, et j'étais mariée le lendemain. *
Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de la regarder.
— « Vous comprenez, « poursuivit la jeune comtesse de Hawksbury avec une grâce soudaine, « que nous sovons vos amis. Je suis venue vous le dire. Seulement, je suis venue vous le dire toute seule. Quand je jugerai que Frederick est tout à fait guéri de vous, alors je vous le ramènerai. Pour l'instant, nous ne faisons que traverser Paris. »
La conversation se trouva coupée par une voix d'enfant qui appelait :
— « Maman ! . . . maman ! . . . "
La porte s'ouvrit, mais elle aurait été refermée aussitôt, si Mme Delchaume ne s'était écriée :
— « Ça ne fait rien, mon chéri. Entre... Viens baiser la main de la dame. »
Le petit Serge apparut — adorable bambin — et il remplit son gentil devoir de politesse avec tant d'élégante aisance et de sérieux comique, que la visiteuse s'exclama :
— « What a darling!... But he is a love!... (*)
— Notre fils, » dit Flavienne en l'attirant contre elle, « notre petit Serge-François Delchaume. Vous direz à lord Hawksbury... »
L'Anglaise ne la laissa pas achever.
— «Dieux!...» s'écria-t-elle, «est-ce l'enfant?...
— C'est lui, mon fils, que votre mari...
— Freddy m'a révélé... Mais alors, vous l'avez retrouvé... Il n'était donc pas?... »
Elle n'osait prononcer le mot « mort » , devant ce beau petit être et cette mère radieuse.
— « Je l'ai retrouvé... Je l'ai retrouvé, sain et sauf, » répétait Flavienne, le serrant presque convulsivement, dans le réveil de l'ancienne angoisse.
— « Oh! » dit l'Anglaise, « quel bonheur!... » Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs, s'imprégnaient d'une émotion inaccoutumée. Elle se leva.
— « J'ai hâte d'apprendre cela à Frederick. Il en sera si heureux! »
Les deux jeunes femmes furent de nouveau debout, en face l'une de l'autre.
— « Comme j'ai bien fait devenir! » dit lady Hawksbury.
— « Comme je vous sais gré d'être venue, » dit Flavienne Delchaume.
— « Mais, » ajouta la première, avec une
(*) « Quel bijou! Mais c'est un amour! »
moue puérile, «je vais être obligée de raconter à Frederick que vous êtes plus belle que jamais, et qu'il v a trop de danger pour lui à m'accompagner ici. Quel dommage!
— Quand on est comme vous, on ne craint aucune comparaison, » affirma sincèrement Flavienne. Puis, avec une souriante malice : —
1 Une Carington doit braver la peur. »
Mais les veux de l'Anglaise s'attachèrent au petit Serge. Elle prit l'enfant, le souleva dans ses bras.
— « Voilà... » déclara-t-elle. « Je sais quand j'accorderai la permission à Frederick... Quand il m'aura donné un trésor comme celui-ci.
— Je vous le souhaite, » s'écria Flavienne, s'emparant orgueilleusement de son fils. ■ Etre mère... C'est la royauté qui nous met au-dessus de tout. »