‹ Chacune son rêve [par] Daniel LesueurChapitre 9 sur 11 · CHACUNE SOS RÊVE · texte numérisé non relu

CHACUNE SOS RÊVE

immortellement dormir, dans son lit à colonettes, contre le mur d'une salle recueillie comme un sanctuaire, à l'Académie de Venise.

Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui t'a vue reposer, la joue sur ta main, ne saurait t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile, petite danseuse d'Opéra, — ceux qui ont respiré le parfum de ton âme trop tendre, et si pure, ne t'oublieront jamais. L'ange qui se glisse au matin dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le spectacle de la terre le plus digne de lui, le sommeil d'une vierge candide, a dû venir visiter, au matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais. Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main estil resté là parmi toutes les fleurs dont on t'a couverte.

Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui lui eussent fait pousser des cris d'admiration, à elle, gosseline parisienne, cherchant des violettes au mois de juin sur les coteaux de l'Oise. Mais elle ne les voyait plus.

Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un ruban de satin blanc sur lequel on avait écrit à la main le mot : « Pardon! » que vint, en sanglotant, en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa marâtre, la fruitière de la rue du Rocher. Elle ne vit pas le coussin de violettes blanches qu'apportèrent, au nom du premier quadrille, deux de ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de roses blanches, les croix de jacinthes blanches, les touffes de boules de neige, traversées de

rubans blancs aux lettres d'argent, offrandes de la direction du National -Lvrique, du corps de ballet, des abonnés, du petit personnel. Vit-elle seulement, — ses paupières s'entr'ouvrirent-elles un instant pour cela, — la rose de Noël que Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa main froide? Ou les œillets blancs si simples, trempés dune rosée plus précieuse que des gouttes de diamant, et qui était les larmes de son père? Et ne tressaillit-elle pas, la petite Bertile, quand, le soir, toutes les portes fermées, un homme vint enfouir sa tête et resta longtemps ainsi, la face contre le drap, le coeur gonflé de 1 innocent secret quelle n'avait jamais dit? ?S 'eutelle pas un suprême sourire quand, sur son front glacé, se posèrent les lèvres de Raymond?

Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de pétales, et qui semblait ne porter que des fleurs, tant il en était chargé, tant était mince et légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la masse odorante, s'en alla par les rues assombries de décembre.

Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve, dans le grand mystère.

Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent pour ceux qu elle avait si tendrement aimés.

Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana — ou plutôt Flavienne. Le nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. Mais on le chuchotait encore avec admira-

tion, quand on rencontrait, le long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure, d'une démarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui tenait par la main un petit garçon. Les hommes esquissaient un geste de regret. « Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui multiplie notre désir, celle qui, même inaccessible, semble toujours un peu promise à notre vœu passionné. »

Les promeneuses, les mères, se retournaient sur l'enfant. Quel superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa silhouette solide et fière ! Les cheveux blonds flottaient sur le col blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encerclée bas par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes nues sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le sol les petits pieds bien en dehors.

Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie : l'une consacrée à son fils, l'autre aux œuvres de toutes sortes, où la charité s'allie à la solidarité, et qui lui permettaient d'aider son mari à soulager les misères humaines.

Elle se réservait encore des heures, empruntées à son enfant ou à ses pauvres, pour une mission particulièrement douce. Elle s'occupait des fillettes qui font leur carrière de la danse. Les petites classes du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces visites, la mère Martin pouvait préparer son éponge pour la passer sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes

de friandises de ces gamines, c'était le moins que l' ex-étoile essayât de faire pour elles. Plus dune en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en tutu et en chaussons roses, qui rêve d avenir, appuyée à quelque châssis de toile peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle, avec un battement de cœur, le conseil, ou l'appui discret, qui la sauva juste à point, dans une crise de découragement, de détresse, de folle inconséquence.

— « La Reine des Elfes veille sur nous, » disent ces petites.

Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie :

— ■ Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chère petite âme me ramène vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses sœurs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous souvenez de Bertile, mes petites? »

Un jour de printemps, quelques mois après le mariage de Flavienne, une visiteuse se fit annoncer dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue de Courcelles.

Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout près de ce parc Monceau, où les saisons changeantes avaient reflété leur émouvant passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient en eux les impressions abo-

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