TERRAI NS QU ATERN AI RES
§ 89. La période quaternaire a commencé en Arménie par une formation puissante de conglomérats: les cailloux de nature très diverse mais parmi lesquels on ne remarque pas de roches volcaniques y sont unis entre eux par un ciment calcaire. Après ces dépôts eurent lieu de nombreuses éruptions de trachytes et de dolentes recouverts aujourd'hui par des tufs volcaniques et des conglomérats. Les érosions actuelles laissent voir au-dessous des coulées volcaniques le terrain quaternaire plus ancien. On en a nombre d'exemples sur les plateaux d'Alkalalaki, de Lori, du Eara-bagh et dans les montagnes de TAlaguez. Les dépôts supérieurs sont caractérisés dans la vallée de TAraxe au-dessous d'Erivan, ainsi que sur le plateau d'Erzeroum, par la présence de la Oongeria dUuvii Ab.^
n est difficile de connaître Tépoque précise à laquelle ont surgi les grands cônes volcaniques du Caucase, TElbrous, le Easbek, les montagnes Bouges, les masses volcaniques considérables qui constituent le haut de la vallée du Esan et le plateau de Kély. Il est probable toutefois que leur origine est très récente et que c'est du commencement de l'époque quaternaire que date la grande activité volcanique de cette région. Elle doit être en partie antérieure à l'époque glaciaire puisque les anciens glaciers ont transporté beaucoup de blocs d'andésite. Elle est aussi en partie postérieure à des dépôts quaternaires de cailloux roulés puisque les coulées de lave se sont épanchées dans les vallées telles qu'elles existent actuellement et qu'on observe dans le Caucase des faits de même nature que ceux que M. Abich a signalés en Arménie.
Les coulées de lave colossales qui sont descendues, suivant cet auteur, dans les vallées de Eouban, de la Malka, du Baksan et du Térek sur le versant nord, dans celles de l'Aragva et de la Liakhva sur le versant sud recouvrent de masses de 100 à 150" de hauteur les dépôts de cailloux diluviens. Les érosions permettent facilement de constater cette superposition.
^ Vergleieh. Grandi., 518, 538.
' Aperça de mes Tojages en Tranacaucasie, 12.
§ 90. D*après les recherches de M. Âbich \ an lac considérable paraît avoir occupé au commencement de Tépoque quaternaire la plaine du pied nord du Caucase près de Vladicaveas. Cette plaine est bordée au nord par une chaîne de collines tertiaires dont les points culminants sont à 727 et 760" au-dessus de la mer et qui rejoint la chaîne principale k 60 kilomètres environ à Touest ^e cette viUe ; elle est limitée à Test par Télévation qui sépare les eaux du Térek de celles de la Sunja. Ce grand bassin dont le sol est aujourd'hui très uni est occupé par les alluvions du Térek et de ses aiïïuents, le Génal*don, le Guisal-don, le Fiag-don, l'Ardon, la Biélaïa et le Dourdour. Une gorge qui traverse la chaîne de collines entre Nikolaîef et Smieîskaîa est la seule issue ouverte aux eaux de ce bassin ; le sol y est à 335" au-dessus du niveau de la mer. Ce bassin était occupé avant Texistence de cette issue par un lac profond qui a été contemporain d'une partie des éruptions volcaniques de la chaîne centrale, comme l'indiquent les conglomérats trachytiques qui en forment en partie les terrasses. Celles-ci se voient à 670" environ de hauteur ; elles sont composées à leur partie infé* rieure d'un conglomérat fin des roches cristallines de la chaîne centrale et au-dessus de conglomérats et de tufs trachytiques avec lesquels alternent des bancs de sable de petits cailloux roulés. Ces dépôts plus ou moins stratifiés plongent au sud vers Tintérieui' du bassin. Le sommet de ces collines est occupé par le Tchernoîsjem.
Ce lac existait très probablement lors de l'époque de grande activité volcanique dans la chaîne centrale, mais il ne peut cependant pas avoir coïncidé, comme le croit M. Abich, avec la grande extension des glaciers et il doit lui être antérieur. Ce savant géologue ' suppose que la période glaciaire a été contemporaine dans le Caucase de ceUe des grandes éruptions. < Le commencement des éruptions volcaniques dans le Caucase doit avoir eu lieu, dit-il, lorsqu'une vaste enveloppe de glaces recouvrait les montagnes plus élevées qu'elles ne le sont aujourd'hui, et que le système hydrologique actuel du Caucase n'existait que dans ses premiers traits. La période éruptive des trachytes a duré très longtemps et les effets de ces grands systèmes d'éruptions ont dû être en luttes continuelles avec les amas de glaces de la chaîne centrale. » Cette lutte entre deux éléments si divers a^dû produire, suivant M. Abich, de grandes débâcles qui ont transporté au loin les cailloux et les blocs ; des éruptions volcaniques faisant fondre subitement de grandes masses de neige et de glace formaient des courants de boue qui entraînaient de grands blocs avec eux; le transport des blocs erratiques qui se voient aux environs de Nikolaîevsk au pied sud de la chaîne de collines qui limite au nord le bassin de ce lac quaternaire peut s'expliquer d'après le même auteur par des glaces flottantes. Quelque séduisante que soit cette théorie, elle ne me paraît pas pouvoir être acceptée. En effet, des éruptions volcaniques même considérables ne produisent au milieu des glaces que des effets tout à fait locaux et de peu d'importance. De plus, il existe dans l'intérieur atême
' Trâmmer- and GerôUablagerungen, 1871.
' Trûmraer- und Gerôllablagerangen, 1871.
de la gorge par où s^éooulent aujourd'hui les eaux du Térek, non loin de Smielskala plusieurs blocs erratiques parmi lesquels sont des blocs de trachyte. Or, pour avoir été déposés en ce point par les glaciers, il fallait nécessairement que le passage fût déjà creusé et que les eaux de ce lac intérieur se fussent par conséquent écoulées. H en résulte que la grande extension des glaciers ne peut être mise en doute et qu*elle est nécessairement postérieure à Texistence de ce lac ; mais elle est poptérieure aussi à uu grand nombre d^éruptions trachytiquee puisque les blocs de ces roches sont fréquents dans les dépôts glaciaires.
§ 91. Lorsque M. Âbich écrivit son prodrome de la géologie du Caucase, il n*avait pas encore reconnu dans les montagnes de cette région les traces de la période glaciaire: € Les dépôts des blocs erratiques ainsi que le polissage et le striage des roches sont, disait-il des phénomènes étrangers au Caucase ^ » Cette opinion a été reproduite dans plusieurs des travaux de M. Tchihatcheff ^ bien que depuis cette époque M. Abich ait modifié sa manière de voir. Il est impossible, en effet, de méconnaître les traces de ce phénomène dans ces montagnes. J*ai déjà signalé de nombreuses observations faites soit par M. Abich, soit par moimême sur ce sujet. Ces renseignements sont nécessairement encore fort incomplets et je ne puis donner d'après eux un tableau complet de la physionomie du Caucase pendant la période glaciaire. Les glaciers ont laissé des traces de leur passage dans le haut des vallées de Tlngour, du Rion et de la Liakhva ; toutefois malgré le nombre et Timportance des moraines de la Haute-Souanétie (p. 37 et suiv.), ils ne paraissent pas avoir eu sur le versant sud du Caucase une très grande extension. Le versant nord est beaucoup plus riche en dépôts erratiques. J*ai pu les constater dans les vallées du Baksan, du Tchéguem, du Tchérek, de TArdon et du Térek. Au méridien de TElbrous, les glaciers ne paraissent pas avoir atteint le sommet du contrefort calcaire et je n'en ai reconnu aucune trace en dehors de la chaîne. J'ai signalé ' une très belle moraine dans le haut de la vallée du Baksan en amont d'Ourouspief. Plus à Test, le bas de la vallée du Nsékan-sou présente de grandes accumulations de blocs erratiques, jusque près de l'entrée de la plaine (p. 53). Plus à l'est encore, dans le bassin de l'Ârdon, le terrain erratique se voit non seulement dans le fond de la vallée où il est puissamment développé entre la chaîne centrale et la chaîne calcaire (p. 44, 45), mais sur un col élevé, le Ehodvtsek, à 2865 mètres sur la crête même de la chaîne calcaire dont le revers nord présente de nombreuses traces de polissage glaciaire (p. 46, fig. 27). La vallée de la Biélaîa ^ qui recueille les eaux du versant nord de cette chaîne et qui n'a aucune communication directe avec la chaîne centrale renferme de nombreux blocs erratiques. Les dépôts glaciaires sont puissants dans le bas de la vallée du Térek (p. 66) ; des traînées de blocs se voient jus-
* Vergleich. Gnmdz&ge, 519.
* Une page sur TOrient, p. 255. — Géologie de VkBÏe Mineure, III, 294. M. Tchihatcheff a publié plofl tard une lettre rectificative de M. Abich. BaUet. Soc. géol. de Fr., 1869, XXVI, 737.
* Archivée des ec. pbjB. et nat., 1869.
* Abich, TrOmmer- imd Gerdllablager., 544.
qu'à 8 kilomètres en avant dn pied des montagnes dans la steppe. Un amas de blocs granitiques et tracbytiqnes se retrouve même bien au delà près de Smieîskaîa à 30 kilomètres de Yladioavcas. On ne peut attribuer à une autre agent qu*aux anciens glaciers le transport de blocs aussi considérables à une grande distance dans la plaine et à une aosâ grande hauteur. Frappé de ces faits, M. Âbich a pensé qu*au moment de la période glaciaire les montagnes du Caucase étaient plus élevées quelles ne le sont maintenant et que les vaUées étaient encore à peine indiquées. Bien qu'il y ait eu dans la période quaternaire des érosions considérables, il n'est cependant pas à supposer qu'elles aient été plus grandes que dans les Alpes et il devient impossible d'expliquer la présence des dépôts glaciaires dans la partie supérieure des vallées, si, comme le croit M. Abich, les calcaires du terrain jurassique supérieur s'étendaient à l'époque glaciaire jusqu'à la zOne granitique et ont ensuite été détruits par les érosions.
D'après les documents que nous possédons aujourd'hui, il semble donc que la distribution des anciens glaciers fut très inégale sur les deux versants du Caucase et qu'ils aient occupé sur le versant nord une étendue beaucoup plus considérable que sur le versant méridional
§ 92. La longueur totale du Caucase, de la presqu'île de Taman sur la Mer Noire au bord de la Mer Caspienne est de 1515 kilomètres. Les neiges éternelles s'étendent sur une longueur de 315 kilomètres. Leur limite inférieure au-dessus du niveau de la mer est en moyenne sur le versant sud à 2925" dans la partie occidentale, à 3230"" dans la partie centralo et à 3718" dans la partie orientale. Sur le versant nord, cette limite est de 300 à 450* plus élevée que sur le versant sud; elle est à 8414" sur les pentes nord de l'Elbrous. Il &udrait, pour expliquer les causes de cette irrégularité, avoir des données météorologiques qui font encore défaut, connaître exactement la quantité d'eau qui tombe sur les deux versants, la force et la direction des vents, etc. On peut cependant supposer que la position géographique du Caucase joue dans cette question un rôle des plus importants. Placé obliquement relativement à la Mer Noire, le versant sud reçoit seul les vents humides qui viennent de cette mer, tonte la région qui l'avoisine est très pluvieuse^ aussi la limite de la neige y est-elle bien plus basse que dans la partie centrale. Le versant nord au contraire ne reçoit que les vents secs de l'intérieur de la Russie. Toutefois cette cause ne doit pas être la seule. D'après les calcules établis par Durocher ^ sur la limite des neiges étemelles sous les différentes latitudes, leur limite pour ainsi dire normale dans le Caucase serait à 2950" environ; or la partie occidentale de la chaîne correspond assez bien à cette mesure sur le versant sud et c'est le reste de la chaîne et surtout le versant nord qui s'en écarte, n faut donc admettre qu'il y a des causes générales non encore reconnues qui élèvent cette Umite de 300 à 500 mètres.
' Annales des Mines, 1849.
Le Caucase n^est pas la seule chaîne de montagnes où les neiges descendent pins bas sur le versant sud que sur le versant nord. Ce foit est connu depuis longtemps dans THimalaya où la limite est en moyenne à 3800"* sur le versant sud et à 5000" sur le versant nord. La limite moyenne des neiges calculée pour la latitude de l'Himalaya (30^) est précisément de 3800"; elle est donc de 1200" plus élevée sur le versant nord de ce qu'elle devrait être dans les circonstances normales. Or, l'Himalaya est situé à peu près de la même manière que le Caucase, exposé du côté sud à des vents humides et du côté nord aux vents secs de la Haute-Asie.
En opposition avec la distribution des neiges, les glaciers sont plus considérables sur le versant nord que sur le versant sud. Ce fait qui paraît bizarre au premier abord s'explique cependant d'une manière naturelle, d'abord par la différence de température des deux versants, puis par la structure orographique de la chaîne. La quantité totale de la neige accumulée et la disposition des névés influent sur l'extension des glaciers plus encore que l'altitude plus ou moins grande de la limite inférieure des neiges. Or, bien que la neige des* cende plus bas au sud qu'au nord, cette différence est compensée et bien au delà par les vastes réservoirs de névés qui se trouvent sur le versant nord et dont le versant méridional est relativement dépourvu. £n effet, j'ai déjà indiqué que tous les grands massifs montagneux de la chaîne se trouvent, dans la région que j'ai parcourue, sur le premier de ces versants; l'Elbrous, le Kochtan-taou, le Dikh-taou, le Kasbek déversent leurs eaux exclusivement sur le versant nord et quant aux sommités qui se trouvent sur la crête même de la chaîne, nous voyons leurs escarpements s'abaisser rapidement comme une muraille presque verticale du cdté sud, tandis que du côté nord elles se prolongent en une série de hauts plateaux et de ramifications élevées propres à recevoir de grandes accumulations de névés. Un des exemples les plus frappants de ce fait nous est fourni par l'Âdal-Eogh dont la sommité est le point de partage des eaux des deux versants de la chaîne. Tandis que du côté sud il s'abaisse rapidement et ne donne naissance qu'à de petits glaciers de second et de troisième ordre, il est du cOté nord le point de départ d'une série de massifs élevés, Je Bordjoula, le Saourdour, le Tséa-Ehogh, etc. qui forment de vastes réservoirs de névés et entre lesquels descendent de nombreux glaciers dont plusieurs de premier ordre, ceux de Sramak, de Tséa, de Earagam, etc. Les glaciers sont donc plus considérables et descendent plus bas sur le versant nord du Caucase que sur le versant sud et comme la limite des neiges y est plus élevée, il en résulte que leur apparence y est beaucoup plus imposante. Ils descendent en effet de 1400 à 1600" au-dessous de la limite des neiges, ce qui suppose une longueur considérable, égale à celle des glaciers de premier ordre dans les Alpes, tandis que sur le versant sud ils dépassent à peine cette limite de 800 à 1000". Voici la hauteur à laquelle se terminent q|ielques-uns des principaux ghiciers des deux versants de la chaîne ^ :
^ Ces mesnrei sont tirées de divers travaux de M. Abich. D'après le même aateur, la limite des
Vhhsant kord.
Baksan 2155 mètres
Kaltchi-don (Karagam) 1738 »
Tséa 2004 >
Devdorok (Statkorski) 2298 > > . (Abich 1861) 2194 »
Vbrsant