‹ Chair molleChapitre 10 sur 13 · ROMAN MATERIALISTE · texte numérisé non relu

ROMAN MATERIALISTE

Rachilde & Francis Talman

1 vol. in-I2 à 3 fr. 50

Cet ouvrage autour duquel il a été fait passablement de bruit, révèle des tendances littéraires que nos lecteurs pourront apprécier après avoir lu les extraits suivants de quelques journaux :

Monsieur Vernis : tel est le titre du singulier et curieux « roman matérialiste » qui pourrait aussi bien s'appeler : le poème de la chair, et que les auteurs,

252 rJIîLTOGRAniIE

— des jeunes et des audacieux, — Raehilde, une femme, et Francis Talman, Raoul et Jacques peut-être,

— Raoule très probablement — dédient à la beauté physique.

A la première lecture, l'impression ressentie est celle de la fatigue et du dégoût. Vingt fois, on est tenté de rejeter au loin le livre, et vingt fois, on se reprend à lire avec avidité, attiré par je ne sais quoi de malsain et de vicieux qui parle brutalement à vos sens surmenés. Mais, ce cap des tempêtes passé... sans accident, si vous avez le courage de relire une seconde fois, très attentivement, cette étrange conception, le livre vous apparaît alors sous un jour tout nouveau. C'està-dire comme un cas pathologique assez semblable à celui qui dicta « Chariot s'amuse ! " , avec cette différence que le cas de Raoule et de Jacques est plus extraordinaire encore, et, pom' ainsi dire, hnpossible à expliquer autrement que comme résultant d'une imagination malsaine et viciée par une éducation déplorable... en ce qui concerne les choses de l'amour. On sent que le marquis de Sade a passé par là.

Quoi qu'il en soit, j'engage les amateurs à lire ce très curieux volume qui, comme je l'ai dit en commençant, fera quelque tapage et sera très discuté... et cela d'autant plus qu'il est réellement très discutable.

[A vaut- Garde.)

Monsieur Vénus, par Racliilde et Francis Talman. Aug. Brancart, éditeur à Bruxelles.

On m'avait parlé de ce livre comme on parle de cette Gamiani que les imbéciles continuent d'attribuer à Alfred de Musset, et qui n'est, par la pauvreté du stjle et par l'absence complète de forme, que l'œuvre de quelque commis-vojageur en goguette.

Je dois avouer que je n'en ai pas coupé le premier feuillet sans une certaine répugnance. Pourtant, cette concession faite à mon sentiment personnel, j'ai parcouru l'ouvrage d'une seule traite, tant il est vrai que l'art élève toutes choses dans une sorte de région sereine, en les couvrant de son manteau magique. J'ai donc été jusqu'au bout, captivé par le soin avec lequel ce livre est écrit, intéressé malgré moi par ces vives touches de couleur et par l'inexorable justesse des lignes qui, parfois, semblent creusées au poinçon plutôt que tracées au crayon...

Que dirait le naïf et simple papa Rabelais (que naguère on osait accuser de licence!) Le sain, l'honnête et pur Rabelais, que deviendrait-il on lisant cette phrase écrite par une jeune fenmie auteur, en cette fin de siècle :

« Élrc Sapho, ce serait être tout le monde! Mon y éducation m'interdit le crime des pensionnaires et " les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me » mettez au-dessus des amours vuliraires? «

Ce livre bizarre sera lu et fera réfléchir. Il est terrible et inquiétant comme un symptôme do cette décomposition verdissante dans laquelle nous sombrons. J'avoue, pour ma part, n'avoir pas tout compris. Oui, Mademoiselle, j'en fais l'aveu en rougissant. . . .

Je ne demande pas mieux que de vous emboîter le pas sur ce chemin semé de nids de roses et d'abîmes, mais je n'en connais pas, comme vous, toutes les sinuosités et mon pas est hésitant.... Passez devant, Mademoiselle.

(TlNTAMAr.RE).

Extrait de la Chronique judiciaire de Paris :

Il semble qu'une nouvelle mode tende à s'introduire dans le roman moderne. A l'école documentaire succède l'école physiologique. Après les Faiseurs d Hommes^ dont toute la presse parisienne s'est virement occupée, voici Monsieur Vénus, par Rachilde et Francis Talman, que vient de publier l'éditeur Brancart. C'est l'étude d'un cas très invraisemblable de perversion, étude détraquée, folle, ridicule, mais attachante au point de vue des tendances qu'il fait pressentir.

Certes, il serait puéril de montrer une pudibonderie outrée pour cet ouvrage bien mené et bien écrit ;

mais nous ne pouvons nous défendre d'une certaine crainte, en songeant que des auteurs plus puissants seront peut-être entraînés vers ce genre maladif et malsain, qui sort de la littérature pour entrer dans la pire des thèses paradoxales. Monsieur Vénus ne manquera pas d'avoir un très grand succès de curiosité ; mais nous réprouvons absolument l'esprit dans lequel il est conçu.

Colomliine, du Gil Blas, donne de Monsieur Vén'us Tappréciation suivante :

Et pour un rien, dans la vie comme dans les

li\Tes, je dirais volontiers que la grande immoralité, c'est le goût des amours stériles. Ce goût, à n'en pas douter, grandit dans notre société. Il faut aller dans les campagnas pour trouver les belles filles et les gars vigoureux qui s'en tiennent au doux péclié de nos premiers parents. La littérature qu'on accuse, à tort si souvent, de corrompre les mœurs en racontant les mœurs corrompues, a été, depuis vingt ans, insensiblement conduite à nous donner le tableau de ces chercheuses de plaisirs, vierges ou femmes, qui ne craignent rien au monde, rien que d'être mères. Je viens ainsi de lire un livre, bizarre jusqu'à la folie, qui s'appelle Monsieur Vénus ! J'en veux dire un mot : c'est une curiosité de notre temps.

L'auteur du livre, dans sa préface, prévient le lec-

teur que, pendant qu'il lit ce roman, l'héroïne passe peut-être devant sa porte. Je le crois bien. L'héroïne ne saurait être que l'auteur lui-même, qui a jeté sur le papier son épouvantable cauchemar d'amour. Je l'ai vue passer, cette héroïne, c'est une jeune fille de vingt ans, de race slave, éti'ange et belle, ayant les cheveux d'or d'Aphrodite et les yeux verts d'Athéné. Et savez- vous ce qu'est son livide, son histoire? Quelque commentaire nouveau des vers de Sapho ? Allons donc! Sapho, elle le dit elle-même, est « vieux jeu » et Lesbos se trouve à tous les coins de rue. Cette histoire, c'est oelle d'une femme qui se marie et par une efû'oyable perversion de toutes choses, fait de son mari une femme et d'elle-même un homme.

Voilà ce qu'inveaite, ce que rêve une fille de vingt ans!

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