‹ Chair molleChapitre 2 sur 13 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

distingue plus les défauts, qui, à la longue, s'impriment en nous jusqu'à nous paraître nécessaires.

Le style de Chair Molle est d'ailleurs l'opposé d'un style naïf, en haillons et en gros sabots. Comme beaucoup de livres récents, celui-ci pèche plutôt par un excès d'art, par un manque de bonhomie et de ' laisser aller. On sent que, comme tous ceux de notre généi-ation, qui a tant de mal à se dégager du romantisme, M. Paul Adam est lui-même une victime -de la phrase. Il n'en est pas arrivé à son égard à ce demimépris, qui se trouve être la meilleure condition pour bien la faire. Mais qu'importe? je ne me suis que trop appesanti sur des misères.

Ce qui m'a conquis dans Chair MoUe^ ce que j'ai trouvé solide, et sain, et rassérénant, ce sont les dessous de vérité que j'ai cru reconnaître derrière chaque page. Comme aurait dit Duranty : « Ce livre a le son de la réalité. ^ De la première ligne à la dernière, apparaît la préoccupation de l'auteur, de s'enfermer dans ce qu'il a vu, constaté, vécu, deviné au moins. Son oeuvre contient le mérite de ces études de peintre, achevées devant la nature, le modèle sous les yeux. La simplicité de la donnée, avec un sens de la vie, avec une précoce fermeté de touche, mettent bien en valeur cette conscience. Enfin, l'émancipation de tout, un beau calme, aucune concession à la morale bourgeoise : tout cela n'est pas vulgaire.

Aussi Chair Molle arrivera à un réjouissant résul-

VIII prf:face

tat. Ils vont se scandaliser encore, ceux qui reprochent aux naturalistes de ne pas étudier « des âmes choisies. •> Une fois de plus, ils vont voir combien la jeunesse fait peu de cas de leurs leçons. Comment? après qu'ils ont crié sur tous les tons à l'immoralité, après tant de boue jetée à nos visages, lorsqu'ils ont maintes fois, au nom du goût et des mœurs, flétri l'emploi de la fille on littérature, voilà précisément un nouveau qui débute en leur lançant au nez l'histoire d'une fille : quel camouflet ! Ils n'ont donc jamais convaincu personne? Si, des fois : le parquet!

Nonobstant, je ne saurais trop féliciter M. Paul Adam pour cette création de « Lucie Thirache, « bien à lui, car il l'a tirée de son observation directe, de son expérience précoce, de sa jeunesse passée dans le nord de la France, à Douai, Arras et Lille. Certes, par quelques traits généraux communs, Lucie Thirache a sans doute un air de famille avec ses aînées, les autres « filles " de la littérature. Mais elle est tout de même venue au monde avec sa physionomie propre, tellement que si elle était là, en chair et en os, dans un endi'oit où se trouveraient réunies Manon Lescaut, Esther, Rosanette, la fille Élisa, Nana, Boule-de- Suif, Marthe, Annyl, Lucie Pellegrin, il serait aisé de la reconnaître entre toutes à coup sûr. Oui ! Lucie Thirache, Lucie Pellegrin, Annyl, Marthe, Boule-de- Suif, Nana, la fille Élisa, Rosanette, Esther, Manon Lescaut! j'en passe, sans doute; mais on voit qu'on

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