‹ Chair molleChapitre 5 sur 13 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

A la gare de Douai, Lucie Thirache était descendue.

Elle se faufila parmi les commissionnaii'es chargés de malles et parvint sous la marquise extérieure : les portières d'omnibus béaient au bord du trottoir. De l'une à l'autre elle allait, indifférente aux boniments des conducteurs, s' attardant à déchiffrer les enseignes. L'inscription « Hôtel de Versailles » l'arrêta; dans sa dernière lettre, la patronne avait désigné cette Toiture. Elle monta. Pour lui faire place, un monsieur ramassa sur ses genoux les pans de sa redingote; une jeune fille amoncela un chàle, des paquets, plusieurs cartons. Lucie remercia, recueillit un

coup de chapeau et un sourire. Flattée de ces politesses, elle examinait ses compagnons avec sympathie ; par les regards, rapidement, une intimité s'établissait :

— Où va Mademoiselle ? interrogea le cocher. Elle rougit, par embarras : indiquer l'adresse,

sans doute bien connue, de la maison Donard, c'était, devant tous, dénoncer son métier de hlle. Muette, elle espéra d'inopinées recommandations qui, données par les autres voyageurs, étoufferaient peut-être sa réponse. Personne ne parla. Elle dut se décider.

— 7, rue Pépin.

Un rire montra les dents gâtées du cocher. Il reclaqua la portière, proclamant à un. collègue :

— Hé ! Flachaut, nous nous mettons bien : nous conduisons une nouvelle pour le 7.

Avec un bruit étourdisseur de vitres dansant en leurs châssis, l'omnibus cahota par la ville. Le monsieur avait mis un binocle. Partout, il scrutait Lucie, dans une étude insolente de sa toilette et de ses gestes. Sous ce regard la fille détourna la tête. Par le vasistas elle fixait les yeux sur une place caillouteuse, vers un kiosque à musique militaire.renfermant des chaises en piles. Elle songea : Ainsi on la méprisait, tout de suite, sitôt sa condition décélée et, pourtant, elle n'était pas encore au bordel ! Que serait-ce quand elle en porterait la livrée, ces bardes voyantes

qu'elle imaginait bleues, rouges.vertes, très décolletées; et, si on lui donnait des peignoirs de gaze, ils lui siéraient parfaitement, car elle avait la peau fort blanche.

Elle s'oublia en une minutieuse analyse ie ses beautés corporelles et, ayant pensé aux costumes qui lui conviendraient le mieux, les magasins l'intéressèrent. Puis elle se mit à considérer les passants ; des dames marchandant au seuil des boutiques, des hommes graves, portant sous le bras des serviettes en cuir. En ellemême, furent critiquées leurs allures, impitoyablement. Aux rampes des balcons, des jeunes gens s'étayaient, fumant. L'idée qu'ils seraient ses clients ramena la fille à l'appréhension de son nouveau métier, la fit se désoler encore, se reprocher, ainsi qu'une faute, l'instant de distraction qu'elle venait de prendre. Cependant, il lui était bien permis s'éjouir un peu : bientôt, elle allait être prisonnière pour un long temps.

Le monsieur s'était approché : il se serrait à elle, erotique. Lucie se recula, mimant une moue froissée. Vraiment il la dégoûtait, cet homme ; il n'était même pas convenable, devant le monde ! Sévèrement, elle le toisa; mais la mine enflammée du vieux mâle lui parut très grotesque, et elle dut se tourner au carreau, afin qu'il ne la vit pas s'égayer : pour un empire, elle n'aurait voulu l'encourager! Bon plus tard, ce

manège-là; quand elle y serait contrainte!

Devant elle un bâtiment s'élevait, aux sombres murailles de pierres anciennes, à la tour munie d'un cadran et flanquée de clochetons. Probablement, c'était l'hôtel de ville. Il en existait un pareil à Saint-Quentin. Et le bureau de police devait s'y trouver aussi. On y porterait ses papiers demain; pour que, définitivement, on la classât. Quel avilissement !

L'omnibus doubla péniblement l'angle d'une rue. Un instant, la fille passa par des alternatives de crainte et de satisfaction triomphante, selon que la voiture semblait retenue en une dépression du pavage ou qu'elle parvenait à en sortir. Quand les chevaux eurent repris le trot, elle s'était résignée à son sort : Bah ! elle n'était pas la première; il y avait bien d'autres filles de maison! Et puis, la placeuse lui avait fait un grand éloge de l'établissement Donard. Pourquoi se croire autrement bâtie que les autres ?

Le beau malheur, mener une joyeuse vie de noce, être caressée, boire et manger d'excellentes choses! Elle aimait beaucoup le Champagne; peut-êti'e en boirait-elle chaque soir !

Le véhicule stationnait. Le monsieur se leva, poussant la jeune fille devant lui. Il voulut l'empêcher de sourire à Lucie, et lui-même marcha sur le pied de la fille sans môme dire pardon ! Dans la rue une porte s'était ouverte, une dame

s'était avancée ; elle reçut la demoiselle dans ses bras.

Toutes deux disparurent dans le couloir de marbre. Quand on eut déchargé les malles, le monsieur, resté à la porte, lança une dernière œillade.

Lucie haussa les épaules, attristée. On allait la traiter ainsi, tous. Cette jeune fille avait une grande chance d'être riche! Elle ne subirait jamais les mépris. Au fond, elle ne valait pas mieux qu'elle, certainement, mais elle n'avait pas consumé son enfance et sa jeunesse dans les ateliers de couture, courbée en deux, tout le jour, sur les étofies puant le neuf, torturée pfir les crampes d'estomac, désirant avec passion, comme le seul plaisir gratuit, les amourettes du soir; elle n'avait pas connu le rapide entraînement des amourettes aux amours sérieuses, aux collages qui vous donnent le goût des amusements et l'inhabitude du travail; puis les tromperies, les débauches, la dèche invincible et pour finir le bordel! Voilà la vie quand on n'a pas le sou!

Elle soupira. Elle ne voulut plus penser à ces choses : c'était trop révoltant. En vue, une place gisait qui lui parut immense : au seuil d'un café, des officiers bottés, le monocle à l'œil, le képi bouS'ant, faisaient sauter un lévrier au-dessus d'une courte canne de cheval. Des jeunes gens

parlaient très haut et agitaient des cigares dans l'air.

Encore des clients ceux-là! pensa-t-elle.

L'omnibus avait enfilé des rues désertes, était arrivé à un terrain vague où seulement, par intervalles, des bornes blanches apparaissaient, fichées en terre. Plus loin le rempart tout couvert d'herbes rousses, d'arbres dépouillés, qui résiliaient de leurs branches nues un ciel grisâtre.

Lucie eut une seconde d'inquiétude : le cocher se trompait-il? La mènerait-il à la campagne, par hasard? Elle allait frapper à la vitre pour l'interroger, mais un brusque cahot fit sursauter la fille, et la voiture demeura immobile.

Par la portière ouverte, la face rieuse du cocher renseigna :

— Voilà la rue Pépin.

Lucie sentit son estomac se serrer, une grande lourdeur peser en sa tête :

— Comment.'' Déjà.''

Cependant elle suivit le geste et regarda.

La rue descendait tortueuse, très étroite. Les maisons avaient tous leurs volets fermés en des façades sans ornements ; les réverbères en sailhe au-dessus des portes paraissaient s'allonger jusqu'aux murs leur faisant face, hautes murailles noircies où pendaient tristement des lianes sans verdure. Et, du ciel, Lucie ne vit rien qu'une

CKAlVi, MOLLE

mince bande grise enserrée entre les toitures adverses, très rapprochées.

— L'omnibus n'aurait jamais pu entrer làdedans, alors j'ai été forcé d'arrêter. Du reste, le 7, il est tout près. Il se voit bien, hein! le numéro .''

A nouveau, l'homme eut une joie bruyante. Il avait empoigné la valise et marchait à côté de la fiUe. Elle avait gardé un sourire, ne voulant pas laisser deviner son chagrin qui eût semblé ridicule i il lui était même interdit de faire paraître un dégoût; et, cependant, une folle terreur l'avait prise, une envie de se sauver, de fuir.

On la poussa du coude, on la fit arrêter :

— C'est ici.

Les persiennes du rez-de-chaussée cuirassées de tôle, l'huis bronzé garni de gros clous et d'un guichet grillé, la lanterne aux vitres rouges, enmaillées d'un filet de fer, donnaient à la maison l'air morne d'une geôle; mais au-dessus de la porte, à la corniche, un écu d'azur offrait un énorme 7 tout en or, une réclame de joie, une impudente enseigne.

Le cocher ayant sonné, le guichet glissa ; deux yeux luirent derrière le grillage; puis, après un « Ah bien! » de reconnaissance, un bruit de doubles tours et de verrous tirés, le lourd battant tourna sur ses gonds. Une forte fille de la campagne, les épaules carrées, la voix dure.

glapit : « C'est vous la nouvelle? C'est bien; je vais chercher Madame. »

Lucie restait atterrée d'une telle brusquerie, .d'une si outrageante indifférence. Oh! certainement, si ses jambes ne tremblaient pas ainsi, elle s'en irait bien loin, loin de cette prison où elle venait, stupide fille, s'enfermer volontairement. Comme on allait la traiter! que de grossièretés, que de tortures peut-être !

A un bruit venu de l'intérieur elle leva la tête : le couloir du 7 lui apparut superbe. D'abord ce fut le parquet, une mosaïque de marbre noir et rose, brillante, reflétant les objets ; du milieu, xine grille se dressait toute couverte d'argent; un feuillage d'or enserrait les barreaux d'une étreinte resplendissante, et la fille émerveillée voyait ce feuillage s'appliquer partout, enlacer les torsades qui cadraient les panneaux, s'enrouler aux supports des globes à gaz, piquer de taches étincelantes les ornements du plafond. Au bout, sur un vitrage où des fleurs étaient peintes, des points d'or scintillaient aussi. Et les murs roses, et le plafond de couleur havane, et le parquet où se mirait la grille, tout semblait disparaître sous une couche rayonnante de poussière dorée.

Ce spectacle charma Lucie Thirache. Au moins elle était tombée en une maison fréquentée par des gens riches et propres : ça se voyait tout de

suite. Et, au-delà du vitrage, dans les salles, ce devait être plus magnifique encore. Elle aurait bien voulu voir, mais la grille empêchait d'entrer. Son désespoir reprit la fille; elle se vit captive derrière cet infranchissable obstacle, enchaînée pour le plaisir des autres.

Le vitrage fut poussé. Une femme parut, toute vêtue de soie noire, l'air très digne, les doigts pleins de bagues. Un aspect intimidant de dame " bien » :

— Bonjour, mon enfant, soyez la bienvenue; entrez doncl

La fille murmura une salutation. Troublée, elle fouillait dans les plis de sa jupe et cherchait son porte-monnaie ; mais la patronne l'arrêta :

— Laissez, laissez, ma chère; maintenant que vous êtes de la maison, tous ces petits détails me regardent.

A tant d'affabilité, Lucie Thirache ne répondit pas. Elle prit un air revêche : ce n'était pas avec de l'hypocrisie qu'on l'enjôlerait.

Derrière Madame, elle monta, avec d'impatientantes glissades sur le rebord des m.arches garnies de cuivre. En haut de l'escalier^ s'affilait un couloir sombre des teintes d'acajou colorant les boiseries. Lucie dut marcher à tâtons, jusqu'au moment où " Madame, ayant ouvert une porte, un flot de rayons lumineux s'échappa.

ÎO CHAIR MOLLE

La chambre était très claire, avec des rideaux jaunes, une tapisserie presque blanche.

— C'est ici que vous demeurerez. Est-ce que cette pièce vous va ?

— Mais oui. Madame, bouda Lucie, certaine que si tout cela lui eût déplu, on n'y eût rien changé.

— Celle qui était ici, avant vous, c'était une Boulonnaise, elle nous a quittés, dans un coup de tête, et vit maintenant avec un commis-voyageur qui la bat. Tenez, voici ce qu'elle a laissé.

La patronne s'avança vers la cheminée et montra une poupée en costume de matelote, empalée sous les jupons par un pied de bois. Comme Lucie se taisait, sans un apitoiement pour les calamités d' autrui. Madame continua :

— Si ça ne vous fait rien, on vous appellera Nina, comme la Boulonnaise, parce qu'il y en a déjà une qui s'appelle Lucie ; alors vous comprenez...

— Oui, oui, madame.

Sans doute, la Donard avait l'habitude d'essuyer de pareilles humeurs, car elle reprit, avec une assurance qui agaça :

— Ma chère Nina, je crois que vous serez contente de la maison ; Marianne ne reçoit que des gens très convenables... A propos, a-t-elle monté votre valise? Ah oui, la voici... Avec votre jolie tournure, vous ne serez pas longtemps sans

amasser une petite fortune. Alors, il vous sera facile de devenir propriétaire des effets qu'a laissés l'autre, et que je vous céderai pour un prix convenable. Nous prendrons cela peu à peu, sur vos gains.

Ceci dit, Madame, avec un empressement satisfait, ouvrit l'armoire à glace, exposa sur le lit tout un chatoiement d'étoffes voyantes et soyeuses, dont elle énuméra les qualités.

— Maintenant je vous quitte, vous allez choisir parmi ces costumes et, quand le timbre sonnera, vous descendrez. Marianne vous conduira. Au revoir Nina.

— Au revoir, Madame.

Cette mielleuse prolixité laissa Lucie Thirache froide, chagrinée, honteuse d'elle-même. On lui imposait un nom, une livrée ; on l'accomoderait, on la ficellerait au goût des pratiques, comme une chose sans volonté. Désormais son devoir était plaire, plaire à tous, sans répit.

Elle voulut s'assurer si elle parviendrait sans trop d' efforts à s'acquitter de cette tâche. L'armoire à glace était placée entre les deux fenêtres, la fille s'y étudia longuement.

Des cheveux châtains, frisés très bas sur le front, ramenés en touffes épaisses devant les oreilles, où pendent de grands anneaux d'argent ; en ce cadre, une figure aux joues pleines toutes blanchies de veloutine. des lèvres courtes et

charnues vernissées de rouge vif laissant voir la blancheur mate des dents larges et hautes, des yeux couleur de bronze s'enfonçant en des orbites bistrées; les paupières brunies avec art, sont piquées de cils longs et espacés, et, entre elles, le nez droit, mince, aux narines mouvantes. Son corps moulé en un costume bleu offrit à Lucie l'ample saillie de la poitrine, très haute, puis une taille svelte assise sur des hanches peu développées et ces hanches s'amincissaient en deux longues jambes, montées sur des pieds petits et cambrés.

Sans flatterie, elle était charmante et pouvait se l'avouer. Dire qu'il allait falloir vendre tout cela! Au moins, ils en auraient pour leur argent, les hommes ! Et c'était là, au milieu de ces meubles, qu'elle détaillerait son amour à tout venant.

La chambre avait un aspect bourgeois avec sa tapisserie grise à desseins bleuâtres, sa cheminée de marbre veiné. Sous globes, une pendule dorée à cadran de faïence, des flambeaux. Entre la cheminée et la fenêtre, la toilette ouverte montrait son miroir placé trop bas, une large cuvette pleine d'eau où baignait un pot de forme élancée. Le divan, les chaises étaient dépareillés, avaient des blancheurs d'usure aux coins des étoffes tendues depuis longtemps. Partout s'étalaient les mailles d'un ouvrage au crochet ; elles envahis-

saient les sièges, s'attachaient au tapis de la table et chargeaient l'abat-jour de la lampe. Cela donnait à la pièce un cachet purement féminin que Lucie ne se rappelait avoir vu nulle part ailleurs. Et, en un moment, tous les garnis visités par elle, défilèrent en sa mémoire, parés de leurs mobiliers banaux, de leurs secrétaires servant à enfermer des litres de liqueur ; garnis d'officiers, aux corniches d'alcôves décorées de sabres en croix ; garnis d'employés, aux guéridons couverts de paperasses calligraphiées ; garnis de filles, aux commodes supportant des statuettes de plâtre rose ; et, parmi ces derniers, celui de Marthe, une ancienne amie, la hanta surtout, Y avait-elle passé des après-midi, autour de la table ronde, devant les verres pleins de café ! Il se narrait des tromperies, de bons tours joués aux amants. Là, elle avait appris les prétendues farces de Léon, son premier amour. De stupides cancans, des calomnies sans doute ! Les autres femmes enviaient leur bonheur, et, pour le détruire, elles n'avaient négligé aucun moyen. Elle, idiote, sans comprendre ce manège, avait suivi leurs conseils, succombé bêtement avec l'intime de Léon, un soir que cet homme lui contait des histoires erotiques.

Un de ces récits, dont elle avait gardé la souvenance, la ramena à penser aux pratiques de la volupté. Elle regarda le lit. Que de vilaines

besognes elle allait être contrainte à accomplir ! Il était en noyer, luisant de vernis, haussé par l'entassement des édredons et des couvertures, presque caché sous d'amples rideaux jaunes, frangés de rouge. Rien n'évoquait l'idée de raffinements bizarres. De même, ailleurs, nul objet, nulle gravure obscènes. Tout cela semblait attendre, dans la discrète clarté se filtrant à travers les persiennes closes, une jeune fille très pure, prête à faire sa prière du soir, avant le sommeil.

Au mur, des lithographies étaient appendues. Lucie les voulut voir de plus près, résolue à connaître toutes les infamies. Ce fut une heureuse déception : l'une représentait un berger et une bergère causant sous un arbre ; en l'autre étaient dessinés des costumes de ballet.

Longtemps elle contempla les jambes arrondies des ballerines, leurs sourires gracieux, leurs yeux en couhsses. La vue de ce tableau lui rappela les bals champêtres où elle s'amusait tant autrefois, les jours de chômage. Elle revit la cour d'auberge, plantée d'arbres mal venus, ceinte de gloriettes où, toutes en sueur, les fillettes buvaient des sirops entre les quadrilles. Elle eut une réminiscence des airs de valse, un souvenir de ses premières amourettes, une vision de ses danseurs préférés qui l'embrassaient dans l'oreille pendant

les polkas. Et elle fredonna, tout en cherchant à se représenter les figures de ses valseurs. Puis elle s'exaspéra; le souvenir d'un couplet des Cloches de Cornemlle était perdu. Elle sursurra longtemps, espérant se rappeler par l'enchaînement du récitatif, les paroles oubliées. Elle n'y put parvenir; et, soudain, d'autres airs lui vinrent en la mémoire, une polka de Farbach jouéelorsqu'elle dansa, pour la première fois, avec Léon. L'image de Léon s'empara de sa pensée. Elle le revit beau, jeune, aimable. Il lui sembla entendre encore sa voix, douce, exempte de l'horrible accent du pays. Les paroles de l'éphèbe avaient chanté à ses oreilles avec des inflexions si tendres qu'elle ne s'expliquait plus, à présent, sa résistance trop prolongée. Enfin elle l'avait aimé et, avec lui, avait éprouvé le suprême plaisir de se sentir caressée, embrassée, serrée éperdûment. Quelles ivresses alors ! Lucie Thirache se perdit en des rêveries enchantées, revécut sa vie d'amour. Ses lèvres s'étaient entr'ouvertes. Assise sur le divan, la tête renversée au dossier, elle regardait le plafond, les yeux noyés, dans une extase.

Mais quand elle eut épuisé la série des souvenirs joyeux, une tristesse la reprit. A sa faute, à la rupture avec son amant, à la vie de noce dont elle avait ardée, pour s'étourdir, elle songea, avec des désespoirs.

Et ses yeux s'étant rencontrés à la lithographie du ballet, elle revit encore le bal, mais un autre celui-là; ignoble, presque lugubre. Elle y allait, lorsque son père ayant appris son inconduite, l'eut chassée de chez lui. Abandonnée de ceux qui l'avaient perdue et rendue inhabile au travail par un éreintement morbide, elle recherchait pour s'entretenir les amours de hasard. En un bastringue, dont les murs badigeonnés gardaient la trace brune des doigts sales, parmi les filles en cheveux, aux mains rouges, les sousofficiers à la dégaine de souteneurs, elle tournoj'ait, collée à de jeunes riches en goguette, pour obtenir le paiement de sa chambre, de son manger et de ses toilettes.

Cette existence était vraiment trop pénible et non moins déshonorante que celle du lupanar. Au moins, elle gagnait un abri et son pain assuré.

Du pain pour sa chair ! Elle allait se vendre à qui voudrait d'elle, sans distinction. Désormais ce sera à des amours d'une minute, à des aspirations bestiales qu'elle devra satisfaire. Il faudra singer les caresses tendres prodiguées autrefois à l'homme aimé, ressusciter par le mensonge une passion éteinte.

Lucie Thirache se complaisait à imaginer toutes les vilenies qu'elle allait endurer. Elle s'injuriait elle-même, et des larmes brûlantes

coulèrent sur ses joues, s'arrétant aux rondeursdu visage jusqu'à ce qu'elles fussent assez lourdes pour aller mouiller les mains croisées dans les jupes.

Elle restait assise sur le divan, les 3-eux ronds, fixés obstinément sur la poupée boulonnaise, lorsque le timbre sonna et la voix forte de Marianne appela : « Toutes ces dames au salon ! »

L'entrée de Lucie au grand salon provoqua un tumulte. Elle se vit entourée, pressée, enlacée. Des faces barbues la frôlèrent, des baisers claquèrent sur ses épaules nues ; des mains saillissaient vers elle de l'évasement des manchettes blanches. Elle, interdite, n'osait avancer. Une terreur dégoûtée l'avait prise au contact de ces mâles en rut et, des bras, elle écartait les embrassades, répétant :

— Allons, laissez-moi, voyons, vous allez me chiffonner.

On s'écarta.

— Oh ! Fais voir cette belle robe ?

— Mince de chic ! Mais est-elle méchante !

— C'est bien madame, on vous laisse !

— Encore une, sur le ventre de qui il en passera !

Elle, haussa les épaules, affichant un grand mépris pour ces obser\^ations ! et alla s'asseoir en un fauteuil, murmurant : « En v'ià des imbéciles! »

Elle rajustait et flattait les plis de son jupon jaune, les volants de dentelle noire. Aux agaceries d'un jeune homme, assis près d'elle, elle ne daigna d'abord répondre. Mais, ayant trouvé insupportables ses questions gans cesse renouvelées, elle le renseigna rageusement :

— Je m'appelle Nina, là. Etes-vous content maintenant.''

— Comme tu es méchante !

Satisfaite d'épancher sa fureur et ses dégoûts, elle s'emporta :

— C'est vrai ça, aussi, si c'est pas bête de se lancer comme ça sur une femme pour lui éreinter toutes ses affaires !

— Allons, tu es folle de te fâcher comme ça ; c'est parce qu'on te trouve gentille, autrement on ne t'aurait rien dit ; il faut bien s'amuser!

— Oh ! oui. Ca ne prend pas.

— Mais je t'assure, tu es charmante, en Espagnole, avec une belle poitrine, dans un beau corsage rouge et des beaux bras bien blancs. Allons, laisse ta robe tranquille, il n'y a rien du tout.

— Avec ça, regardez donc dans le bas, c'est tout décousu.

— Attends, je vais te l'arranger; j'ai toujours eu des dispositions pour être couturière.

Il s'agenouilla et se mit à lisser les dentelles en exagérant une mimique burlesque. Ejouie malgré elle de cette plaisanterie, Lucie frappa Ihomme sur le crâne à coups d'éventail.

Une grande sympathie venait à la fille pour celui qui l'adulait. Il n'était pas mal du tout : un grand garçon bien bâti, avec des cheveux blonds coupés ras sur une peau blanche, des yeux bleus, une barbe frisée, jugée très fine quand il l'avait embrassée.

Elle eut un mouvement de dépit lorsqu'il s'en fut demander à une autre femme, a sa chère Laurence, » de chanter au piano.

On fit cercle autour de l'instrument, et Lucie abandonnée, fut envahie d'une navrance découragée. Ses prévisions ne l'avaient pas trompée ; ils étaient bien répugnants ces hommes avec leurs sales désirs, qu'ils ne cachaient pas; jamais elle ne pourrait coucher avec eux. Un seul avait semblé avoir pour elle une délicate compassion; et il la laissait là, sans un égard. Certes, elle ne resterait pas dans cette maison ; à la première occasion elle s'échapperait... Tout à l'heure, en descendant, elle était fermement résolue ; mais la grille, devant laquelle veillait

Marianne, entravait toute tentative de fuite. Il était fort beau tout de même ce couloir, avec sa grille argentée, ses panneaux lisses et la lumière étrange qui tombait de ses globes rouges. Le salon n'avait pas l'air aussi riche.

Elle suivait des jeux sur les meubles, sur le tapis du guéridon, sur les rideaux, les côtes d'un reps vert à rayures brunes. Au mur était adaptée une tapisserie verdàtre, presque cachée sous d'immenses glaces, encadrées d'or. Et Lucie aperçut, reflétés, la cheminée de marbre noir, la pendule, les deux bergers de bronze soutenant les candélabres, et tout à fait au coin du cadre, la troupe des hommes embleuis de fumée, entourant la robe claire de Laurence.

— Hein ? ce n'est pas amusant cette musique ? Une petite femme, au corps grêle enfoui en

une chemise de soie, la figure chiffonnée, couronnée de cheveux jaunes, s'assit et répéta sa question.

— Je ne sais pas, je n'ai pas encore écouté.

— Yojez-vous, c'est Laurence qui chante. Alors elle chante toujours un tas de bêtises, des choses ennuj^euses comme tout, vous comprenez, parce que moi j'aime les choses rigolotes. Et vous?

— Ça m'est égal.

— Ah!... Quand êtes-vous arrivée? Ce soir, hein ? Alors vous n'avez pas encore mangé ici ?

Alors TOUS serez biran contente; vous verrez comme la nourriture est bonne, et puis on en a tant qu'on yeut.

— Vraiment ?

— Oli! des masses de plats. C'est pas une mauvaise maison, ici, vous savez. Madame elle est une bonne femme et puis Monsieur aussi, et puis les types qui viennent ce sont de bons garçons fin drôles. Seulement, tout à l'heure, Madame elle va arriver, parce qu'ils font flanelle, et puis ils s'amusent pour rien; alors c'est embêtant. C'est pas chic, n'est-ce pas ?

Lucie restait étourdie sous ce flot de paroles. Etait-elle bête cette fille ? Mais aussi bien aimable d'être venue la trouver, en la voyant seule. Elle-même allait être gracieuse, car il fallait se faire une amie. Qui sait si les autres femmes n'étaient pas mauvaises.'' Et elle s'ingénia à entretenir la conversation. Reine, en retoiu-, déversa d'interminables renseignements sur les habitudes de la maison, finit par faire l'éloge de Lucie qu'elle avait trouvée charmante :

— Voyez-vous, ça me faisait de la peine de vous voir comme ça toute seule. Alors je suis venue. Comme vous êtes gentille ! Tiens ! vous avez des pieds encore plus petits que ceux de Germaine.

— Qui ça Germaine?

— Celle-là qui famé, qui est appuj'ée sur le

piano. C'est une Anglaise, alors elle parle drôle, c'est épatant! Alors c'est pas facile de la comprendre. Et puis, figure toi, elle s'appelait Lucie, et puis on lui disait toujours : Lucie quelle scie ! Alors elle a changé de nom, et puis elle se met en rage quand on ne l'appelle pas Germaine.

— Et l'autre qui embrasse le petit, là-bas ?

— Ça c'est Emilia, une calotine. Elle dit des prières, tout le temps. Alors je sais pas ce qu'elle est venu faire ici. Elle aurait mieux fait de rester au couvent, bien sûr. C'est épatant hein? Figure toi qu'elle ne veut jamais mettre de robes courtes, ni de maillots; elle a toujours des robes longues ; c'est une manie, vous pensez, tout comme Laurence.

— Celle qui chante? Elle a l'air chic !

— Une femme mariée. Oui — qui a fait la queue à son mari ; alors il l'a fait mettre en prison et puis après, elle est venue ici... Laurence, chante un peu la Mascotte! Vous allez voir commeellechanle bien. Laurence, Laurence! Bon, voilà qu'ils l'embrassent tous, elle n'entend pas.

Lucie ïhirache, attentive aux indications, détaillait curieusement les costumes, les manières des autres filles. Emilia paraissait une sotte, l'esprit toujours ailleurs. Germaine semblait souffrir de ne pouvoir achever ses phrases, que par un geste d'impatience. D'aucune, Lucie ne voyait les traits cachés sous le fard. S'étant

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mirée, elle se trouva beaucoup mieux que ces femmes, plus fraiche et plus appétissante. Si les hommes la négligeaient ainsi, c'est qu'elle ne leur faisait pas d'avances. Cependant, elle eut comme une secrète envie d'affirmer sa valeur, de se montrer évidemment supérieure à toutes, à cette Laurence surtout, dont l'opulence des formes, la poitrine mouvante, attiraient les caresses. Elle la voyait s'efforcer à séduire Eugène. Sans doute ce garçon était riche, puisqu'on montrait tant d'empressement à lui plaire. Peut-être celle qui saurait le captiver parviendrait-elle à obtenir sa sortie du lupanar, à devenir sa maitresse...

Quel bonheur, si elle pouvait s'en faire aimer ! Elle serait libre, luxueusement entretenue. Et elle résolut accaparer pour elle seule, les attentions du mâle, charmée par l'espoir d'une vie indépendante et large.

Comme le jeune homme s'approchait, elle l'appela :

— Eh bien ! c'est comme cela que vous me lâchez? Ce n'est p:is gentil vraiment.

— Oh! ma pauvre Nina, me voilà, que veuxtu? m'aimer?

En ce moment, Madame entra. Elle paraissait vexée. Un silence se fit, elle ordonna :

— Mesdames, on vous demande, passez dans le salon bleu.

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— Ah! le Yoilâ, le coup du Champagne, hein, Madame Donard? s'écria Eugène. Eh bien,fai^:esle apporter ce Sillery des familles. Combien faut-il prendre de bouteilles, pour que ces dames restent : Une? deux? trois?... Dites combien ?

— Ce n'est pas tout ça, on demande ces dames. Je vais vous en laisser une pour vous tenir compagnie. C'est tout ce que je peux faire.

— Comment vous nous laissez une femme, une seule femme pour sis hommes! Mais c'est indécent, ça, Madame Donard. D'abord je vous assure que nous monterons. Faites apporter le Champagne. Trois bouteilles!

— Ecoutez, je veux bien vous laisser ces dames, mais je vais en emmener deux pour une société que j'ai par là. Emilià et Germaine, venez.

— Dites donc, vous nous les ramènerez quand ces tjpes-là seront partis ?

— Oui.

— Allons, vous êtes un ange. La vie, sans la femme, voyez-vous, c'est comme le désert sans le chameau.

Des vociférations ponctuèrent cette phrase ! Les dames se récrièrent. Madame sortit avec les deux pensionnaires. Lucie attiraEugène vers elle.

— Alors, je suis un chameau? Tu es poli, toi !

— Mais non, tu ne comprends pas ! Et il se lança dans une explication du Sahara et de ses

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caravanes. Lucie s'y intéressa peu. Elle se dis- Irayait en regardant Laurence qui, de temps à autre, la fixait d'un œil mécontent. Cette femme était couchée entre les bras d'un officier ; un tout jeune homme lui grattait la plante des pieds, en faisant craquer ses cngles sur la soie des bas mauves. Reine contait gravement et excitait par son langage des spasmes d'hilarité. Deux lieutenants d'artillerie, qui l'écoutaient, rajustaient leurs monocles, après chaque quinte de rire, et la fille, par instants, se fâchait :

— Non, si vous se moquez de moi, comme ça, je ne dis plus rien.

Mais bientôt elle reprenait ses récits et son air grave.

— Je savais bien que tu n'aurais pas voulu dire que j'étais un chameau, conclut Lucie, en embrassant Eugène, lorsqu'il eut terminé son explication. Non, vois-tu, il ne faut pas que tu m'insultes : des autres, ça me serait égal ; mais de toi, ça me ferait trop de peine.

— Pas possible? répondit Eugène ironiquement.

— Oui, je t'assure : quand je t'ai vu, ça m'a fait un effet. Oh ! je sais bien, tu ne me croiras pas... n'est-ce pas.-* une femme de maison, ça ne peut pas aimer !

— Mais si, celles-là comme les autres, mais pas si rapidement que ça. Avoue que tu veux me la faire, voyons.

— Oui, moque-toi de moi, va ! C'est la première maison que je fais ; c'est le premier soir que j'y passe.

Et elle commença une histoire, enfilant les détails sans hésitation. Elle la composa si émouvante qu'elle s'en attendrit elle-même. Elle était la victime d'un lâche qui l'avait mise enceinte et l'avait plantée-là. Fille de bonne famille, elle ne savait aucun métier, et avait été forcée à se prostituer pour vivre. Lucie voyait l'homme devenir peu à peu moins incrédule ; son émotion le gagnait. Elle attendait les réponses, baissant la tête d'un air navré lorsqu'elles semblaient confirmer son dire, s' impatientant, accumulant les anecdotes, produisant des conversations qu'elle jurait avoir tenues, si un fait paraissait mis en doute,

Eugène se leva pour payer le Champagne apporté par Marianne. Il y eut entre les jeunes gens une lutte de générosité. Il fut vainqueur, et Lucie put voir l'or briller au fond de sa bourse. Maintenant, elle était sûre de cette richesse. Et, persuadée d'avoir produit une grande impression, elle était très heureuse, se voyait déjà chez elle, époussetant des meubles en palissandre ou trônant dans une loge, au théâtre. Ce serait encore fort agréable d'être la maîtresse d'un garçon à barbe aussi douce.

Un grand tapage s'élevait : on voulait embras-

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ser la gouvernante. Ce spectacle amusa Lucie : cependant, malgré l'envie qu'elle en avait, elle se garda de rire et conserva sa mine lugubre.

Eugène était revenu se mettre auprès d'elle. Elle renversa la nuque sur son épaule, lui enlaça le cou de ses bras, et, avec une voix alanguissante, s'enchantant elle-même de Tliarmonie de ses paroles, elle murmurait :

— Oui, toi, je t'ai aimé tout de suite, comme ça. Tu n'as pas Fair voyou comme les autres, ni poseur comme les ofHciers. C'est laid d'être poseur. Regarde comme ils ont l'air bête, avec leurs carreaux dans l'œil; et puis tu n'es pas non plus débraillé comme celui-là, avec des cheveux gras qui trainent sur le col. Tu as une belle peau, blanche comme celle d'une femme, bien douce à baiser, et des mains soignées avec de beaux ongles. Vois-tu, je ne pourrais pas aller avec les autres; j'ai toujours connu des gens distingués et ça me ferait trop souffrir d'en connaître d'autres, à présent.

Il se laissait faire, lui collait de longs baisers dans le cou. sur les seins. Elle simulait un frissonnement irrésistible, et lui, répétait :

— Est-elle fine, cette petite Nina! Est-elle fine!

Soudain une exclamation le fit retourner.

— Ah ça, mais elle l'accapare, elle l'accapare;

elle en abuse de raccaparement cette femme! Il n'en boit seulement pas.

— Mais si, mais si, répondit Eugène, nous voilà. N'est-ce pas, Nina, que tu veux boire?

Elle répondit très bas :

— Oui, vois-tu, il faut nous énerver; la nuit sera meilleure.

Un officier fit sauter le bouchon d'une bouteille. Les femmes crièrent; à grands flots la mousse blanche s'épancha dans les flûtes. On trinqua. Puis il y eut un silence à peine interrompu par le tintement des verres qu'on remplissait à nouveau. Les officiers causaient entre eux, sans s'occuper des femmes; un étudiant lissait d'une main ses longs cheveux, promenait l'autre, dans une caresse lascive, sur ses voisines Germaine et Emilia qui étaient revenues au salon.

Le petit jeune homme grattait maintenant les pieds de Reine.

Lucie Thirache, ensevelie en un délicieux repos, restait muette; à entendre seulement le bruissement des éventails, le son mat d'une flûte reposée sur le plateau, elle éprouvait un calme plaisir. Elle avait allumé une cigarette, en souf. fiait la fumée dans la bouche d'Eugène qui murmurait d'amoureuses paroles. Elle se trouvait très bien ainsi, perdue dans une molle rêverie, avec un avenir heureux en perspective, joyeuse

de se sentir étreinte par un homme qui la désirait, de boire à petits coups, continuellement, un yin pétillant, de lancer au plafond de minces spirales bleuâtres.

Elle s'enivra.

Peu à peu les objets semblèrent vaciller, leurs contours devinrent indécis, étincelèrent d'un scintillement continu. Puis ce fut la danse, dans la cour couverte, à la lueur rubéfiante des gaz enfermés en des globes rouges. Elle se sentait très légère, moulant son corps sur celui d'Eugène. Et le tourbillon s'accélérait, elle n'entendait plus la musique que par lambeaux.

Des figures rouges, toutes rouges tournaient autour d'elle, devant les fenêtres du salon qui lui parut d'une blancheur éclatante, extraordinaire, phénoménale. Elle chercha à comprendre pourquoi tout était rouge d'un côté et blanc de l'autre, n'y réussit pas et ferma les yeux. Elle tournait toujours. Elle eut la vision d'une sarabande gigantesque : l'omnibus dans le([uel elle était venue, les rues, les hommes, les robes polychromes, l'armoire à glace, tout cela tournait avec elle, se renversait et se redressait. Tout à coup l'hôtel de ville s'avança comme pour l'écraser, puis il s'éloigna, se rapetissa; un instant elle le vit gros comme un dé, se détachant très loin sur un fond uniformément rouge. Ensuite il lui sembla qu'elle l'avait avalé,

qu'il grandissait en elle, s'élargissait, lui rompait la poitrine, allait l'étouffer. Elle eut un haut le cœur, elle ouvrit les yeux.

Elle était dans le salon, affalée à un divan. Une buée lumineuse l'entourait, la séparait des autres personnes. Derrière cette buée, Laurence tremblotante versait du Champagne, goutte à goutte en la bouche d'un officier couché à terre. S'examinant elle-même, Lucie voyait frétiller sa robe jaune, ses dentelles noires, ses bas violets, ses pieds appuyés au plancher; sans cesse, ce plancher se dressait ou se dérobait, puis s'applanissait pour se dresser encore. Et, dans une vague idée qu'il lui arriverait un grand bien si elle embrassait l'homme vautré à côté d'elle, la fille le baisait partout, le pressait, sans détacher les lèvres de sa chair.

Une à une, les femmes disparurent; elle-même se leva à une question qu'on lui fit. Le plancher se mut sous ses jambes; elle dut s'accouder à la porte pour reprendre un aplomb. Elle vit Eugène donnant de l'argent à Marianne, remarqua encore que c'était très commode, qu'elle n'aurait à s'inquiéter de rien. Enfin, entamant le refrain des Cloches, perdu l'après-midi, et qu'elle venait de retrouver, elle le chanta de toutes ses forces en montant l'escalier.

Elle était prise d'une joie folle, avec une envie très grande de briser les globes à gaz.

Le lendemain, en s'éveillant, Lucie Tliirache trouva vingt francs sur la table de nuit. Elle calcula : elle avait gagné trente francs la journée précédente et elle s'était joliment amusée. Quelle cuite!

Toutes réflexions faites, ne pas avoir prié Eugène pour devenir sa maîtresse, était un oubli peu regrettable j cela aurait peut-être semblé ridicule.

Très facilement, Lucie Thirache prit les habitudes de ses compagnes et s'arrangea de leur manière de vivre.

A son réveil, longtemps après le départ de l'amant de passage, elle sautait à bas de son lit pour aller entr'ouvrir la fenêtre et, tout de suite, revenait se blottir dans les draps, humant l'air qui filtrait à travers les persiennes closes. De la chambre assainie disparaissaient les émanations puantes de tabac fumé, de Champagne renversé. Un grand soulagement venait à la fille : sa tête s'allégeait ; sur son front rafraîchi les cheveux flottaient, lui donnant l'impression d'une douce caresse. Bientôt elle se sentait complètement éveillée, très bien portante. Elle se

levait, et c'étaient d'interminables ablutions à l'eau parfumée, une contemplation attentive de son corps nu devant les glaces. Elle se peignait soigneusement, puis, sa toilette terminée, s'occupait à ranger la chambre. Les meubles étaient remis en leurs places; elle ramassait les épingles à cheveux, les boutons de culotte, les paquets de cigarettes vides et finissait par appeler Marianne pour lui rendre les flûtes à rincer.

Lucie faisait tout ce ménage avec joie, heureuse de ne pas sentir dans ses jupes les mains luxurieuses des hommes, de ne pas avoir de leur souffle dans les cheveux. Des habitudes de sa jeunesse laborieuse, elle avait conservé cet amour de l'ordre. Et, sans trop savoir pourquoi, fatiguée des buveries tapageuses, elle aimait se trouver seule un moment, libre d'agir à sa guise, sans être en spectacle à personne. Elle prolongeait longtemps cette occupation. Ensuite son cahier de linge l'absorbait en d'impatients calculs : très fière de ses économies, elle comptait que, cette semaine encore, elle pourrait augmenter son trousseau de deux taies d'oreillers ou d'une chemise à broderies.

Avec une secrète appréhension de reprendre la tâche quotidienne, elle se décidait à descendre pour le repas du matin. Mais chaque fois l'aspect de la table blanche l'animait d'une gaité curieuse ; des porcelaines y luisaient parmi l'ar-

genierie cliquetante, des babillages bruyaient autour, sans interruption. Assise entre ses compagnes préférées, elle leur demandait des détails sur les événements de la nuit précédente, sur l'argent acquis la veille. Maintenant la question financière la préoccupait surtout. Elle en causait sans cesse, enviant beaucoup les plus riches. Car il semblait toujours à Lucie que cette situation n'était pas, pour elle, un état définitif. Il lui tardait pouvoir acquitter ses dettes, aller avec quelques économies tenter la chance d'un amour unique et rémunérateur. L'amour au lupanar lui paraissait seulement un moyen d'accroître son pécule ; comme elle n'éprouvait aucun plaisir à satisfaire les hommes, elle ne croyait pas se débaucher. Elle se comparait aux fillettes qui câlinent des parents très laids et très vieux pour en obtenir quelque cadeau : cela s'admettait ; pourquoi serait-elle plus coupable que ces enfants? Enchantée par cette excuse, elle s'ingéniait à parfaire sa gentillesse, désireuse d'augmenter le nombre de ses clients.

Après le déjeuner, ces dames, restées longtemps à bavarder devant la table desservie, finissaient par se lever en s'étirant et, traînant après elles leurs longs peignoirs clairs, elles allaient s'installer dans le petit salon. C'était une salle basse, tapissée desombre. Le jour, venant d'un lanterneau, donnait une clarté triste, barrée le plus

souvent des stries argentées de la grosse pluie ou mouchetée des tourbillons grisâtres de la neige à demi-fondue. Chacune apprêtait un ouvrage de crochet; elle-même tirait de sa corbeille un tricot commencé et, tandis que les autres allumaient des cigarettes, Lucie Thirache, adossée au mur, travaillait activement. Les filles la regardaient faire en buvotant des absinthes, en se répétant : «Hein! va-t-elle vite! » avec une admiration sincère pour son agilité et son adresse.

D'abord Lucie avait tricoté pour elle, par économie, afin d'éviter l'achat de bas et de camisoles que la Donard vendait très cher. Mais, ses compagnes l'ayant priée de leur confectionner des hardes semblables, elle y consentit, dans une peur, si elle refusait, de fâcher, de se faire une ennemie. Madame réclama; elle fit pour elle ce qu'elle avait fait pour les autres; même, elle avait commencé un gilet pour Monsieur. En paiement, on lui prodiguait des éloges et des caresses. Elle était très flattée de ces prévenances. Pour contenter un besoin naturel d'être choyée, elle s'appliqua à conserver ces bonnes grâces en rendant mille services.

Elle tricotait toute l'après-midi, à demi -couchée sur le divan, ayant grand soin de retirer ses pieds de dessus l'étoffe quand elle entendait Madame trottiner dans le couloir; la patronne ne tolérait pas ces poses « qui, disait-elle, blés-

saient la bienséance et le reps des meiilDles. » Ce travail facile et machinal ne lassait pas Lucie. II ne Tempêchait ni de causer, ni d'écouter les histoires contées. Elle s'intéressait à Emilia, déclarant que ce salon froid et peu éclairé lui rappelait le couvent où elle avait été instruite par charité et, certainement, si son oncle ne l'avait violée un jour de soûlerie, elle serait restée très austère et très pieuse.

Ce récit révoltait Lucie Thirache; cet oncle lui apparaissait bien dégoûtant, et elle s'écriait avec une colère :

— Sont-ils cochons tout de même,ces hommes !

— Ça c'est rudement vrai, affirmait Laurence. Il se narrait encore d'autres histoires. Mais

l'accent anglais de Germaine ravissait surtout Nina. Elle s'amusait énormément à écouter sa camarade décrivant la misère de sa famille, les manies de son père, un clergyman qui avait eu quatorze filles. Puis, soudain, une tristesse envahissait Lucie : elle songeait que ses parents à elle n'étaient ni misérables, ni méchants et, dans une sévère accusation de soi, elle se jugeait une mauvaise enfant. Le souvenir lui venait de son père, de sa rage indignée quand il la chassa, lui reprochant l'avoir déshonoré. Un gros chagrin la prenait; elle restait abîmée en des pensées terribles, se considérant comme un être abominable, digne de toutes les infortunes. Cependant,

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une question de Laurence venait interrompre ses réflexions :

— As-tu fini le bouquin que je t'ai prêté ?

— Oui, je l'ai lu avec Erailia; c'était joliment beau.

Elle résumait l'ouvrage avec des admirations. Les fins indécises des chapitres l'avaient surtout émotionnée. Il fallait être pas bête du tout pour faire des livres comme ça !

— Oui, mais seulement, expliquait Emilia, il y a quelque chose d'idiot : c'est un curé qui veut coucher avec Djemma, tu sais la jeune fille qui épouse Ribéric, à la fin, quand sa blessure a guéri.

— Pourquoi est-ce idiot .^ demanda Laurence.

— Tiens, parce que c'est pas vrai : les curés ne sont pas comme ça du tout; j'ai vécu assez avec peut-être, je le sais bien, ils ne voudraient pas faire de peine à Dieu.

— Bon, la v'ià repartie avec son bon Dieu, cette calotine-là! clamait Reine agacée.

— Ah ! tu sais, toi. Reine, dis pas de mal du bon Dieu, ça porte malheur.

— Et puis, si on ne croyait pas aller au ciel plus tard, avec ça que se serait drôle la vie !

— Ah bien ! si tu crois y aller avec la vie que tu mènes, toi ?

— Et bien! quoi ? Pourquoi pas.^ Quand on fait pas la noce pour son plaisir, on est toujours par-

CHAIR MOLLS 41

donnée, bien sûr, seulement, dame ! il faut toujours penser à Dieu et puis faire bien ses prières ; voilà tout.

— Avec ça que tu n'y prends pas du plaisir à rigoler.

— Moi ? Jamais de la vie !

— Pourquoi que tu fais la noce alors?

— Tiens, si ta mère t'avait foutue à la porte, sans un sou et enceinte encore, qu'est-ce que t'aurais fait, toi.^ Quand j'ai été accouchée, il a bien fallu que je vive, et puis que j'avais pas d'état. Mais c'est égal, si je serais au pair, je filerais un rude coup... et puis les hommes pourraient encore venir me courir après, c'est moi qui les rembarrerais. En attendant je fais ma prière tous les soirs à Sainte-Madeleine, une prière qu'on m'a apprise, même qu'elle n'est pas longue du tout; avec ça on est sauvée et puis, si je me confesse avant de mourir, je serai pardonnée.

Avec un grand respect, les femmes écoutaient les explications nrolixes d'Emilia. Reine se retirait en un coin haussant les épaules. La dévote expliquait la religion et racontait des miracles qui émerveillaient Lucie Thirache. Elle pensait qu'un être comme Jésus, [capable de ressuciter les morts, devait être un Dieu, certainement. Elle demanda à sa compagne de lui enseigner sa prière à Madeleine ; si ça ne pouvait pas faire de

bien, ça ne ferait toujours pas de mal. Reine, agacée à la fin. demanda :

— Est-ce qu'il ressuscite aussi les pucelages, dis, Emilia ?

Une quinte (riiilarité torsionna les femmes, la dévote elle-même ; et toutes se mirent à lâcher des plaisanteries. Lucie, d'abord, avait trouvé sale ce genre de distraction; peu à peu elle s'y était habituée, devînt même très habile à détourner de leur sens primitif, pour les rendre grivoises, des expressions très simples. Mais Reine, en ayant lâché une plus forte que les autres, toutes se récrièrent, après avoir ri. On n'était pas dégoûtante comme ça. Est-ce qu'elle se crevait chez Blanche, dans une maison à soldats? C'était révoltant à la fin, si Madame l'entendait elle serait contente vraiment : on croirait une fille de passe.

Et Laurence, avec acrimonie, déblatéra sur les passes que Donard ramassait dans la rue pour les servir aux débauchés. Il y en avait beacoup au 7, en ce moment-là, à cause du conseil de revision. Elles resteraient jusqu'après les examens de mars, oîi affluaient les étudiants.

— Si encore c'était tout, renchérissait Emilia; mais l'autre jour, ^ladame disait qu'il en arriverait encore beaucoup pour les fêtes de Gayant, et puis pour la rentrée des vacances. Comme c'est amusant; des sales filles qui font le trottoir !

Lucie Thirache les méprisait :

— Si c'est permis! En voilà une bêtise de vouloir être libre à ce prix-là.

— Oh! et puis Monsieur, les protège trop, elles deviennent hardies, remarquait Reine.

— C'est parce qu'il est trop bon, répondit Nina.

Elle ressentait, à l'égard de Monsieur, une craintive admiration. Ce potentat faisait de rares apparitions parmi les femmes, quand éclatait une querelle trop violente pour que Madame pût l'apaiser seule, ou quand une bande de pochards menaçait dévaster l'établissement. En dehors de ces rares solennités, Monsieur ne se montrait pas. Il découpait à la mécanique de minces portepipes en bois, ne descendant de son atelier que s'il avait réussi particulièrement une pièce, pour la soumettre à tout son personnel, dans un triomphe.

Lucie lui trouvait l'air très distingué, l'estimait fort instruit. Si jamais elle se mariait, elle aurait voulu avoir un époux « dans son genre. «

— Et puis il travaille si bien, ajoutait-elle, émerveillée !

— La toilette. Mesdames !

C'était la gouvernante qui prévenait les filles de s'habiller pour la soirée.

— Déjà ?

Elles se levaient, ravies de cette distraction.

Pendant une heure, sous l'œil bienveillant du patron promenant son pantalon blanc dans le couloir, c'était un va et vient continuel. Ces dames se rencontraient sur l'escalier, un pot dans une main, un seau dans l'autre.

Et, dans la salle tendue de cuir rouge, les banquettes qui recouvraient les baignoires ayant été retirées, les femmes faisaient leurs ablutions en riant, en se jetant de l'eau à travers la pièce.

Ensuite, Lucie Tliirache grimpait lestement l'escalier, toute frissonnante de la fraîcheur qui régnait en la cour couverte et dans le couloir. Madame la rejoignait dans sa chambre et, tandis que la fille s'habillait, elle inspectait minutieusement l'armoire à glace, les effets, en faisant mille questions. Elle confiait à Nina, que décidément Reine était trop brutale avec les messieurs ; elle serait obligée de la changer. Et Lucie, très flère de ces confidences, énumérait les défauts de sa compagne, engageait la patronne à la faire partir. Ainsi elle se donnait des airs de supériorité. Mais Madame s'apaisait : Pensez donc; une nouvelle que je ne connaîtrai, ni d'Eve, ni d'Adam. Et elle supposait cette future pensionnaire avec tous les défauts. Elle finissait par dire : Je vais encore essayer comme ça, quelque temps. Tiens, appelle-là un peu que je lui parle.

Bientôt toutes les femmes étaient réunies dans la chambre de Nina. Madame épanchait de^con-

seils. des recommandations. — Surtout, n'est-ce pas? il faut être bien aimables avec le monsieur à favoris d'hier soir. C'est un homme très bien, qui a de l'argent ; celle qui saura le prendre, il lui paiera ses dettes et il la mettra dans ses meubles. Vous verrez ce que je vous dis.

La patronne descendue, les voix s'élevaient en un concert d'éloges; Lucie Thirache demandait :

— Est-ce qu'ils sont riches les Donard?

— Je te crois, répondit Laurence. Ils sont tous patrons, de père en fils, dans cette famille-là ; et, tu sais, ils en gagnent de l'argent !

— Oui, même que le père à Monsieur, il tenait une maison au bout de la rue d'Arras.

— Et elle ?

— Elle, c'est la fille de la mère Trumet, celle qui avait le 7. Sa mère l'a mise en pension jusqu'à vingt ans et puis ensuite, le père Trumet l'a enrôlée dans son bataillon.

— On dit aussi que celui qui l'a eue le premier, a payé 1,500 francs.

— Pour une seule nuit ?

— Ah! je sais pas. C'est joli tout de même.

— Je crois bien. Mais aussi elle est encore fort chic, remarquait Lucie.

— Oui, elle a du galbe. La mère Trumet a dû être contente de sa fille ce jour-là.

— Oh! elle l'adorait, sa mioche ! Aussi elle l'a mariée avec un homme très bien qui a fait son

droit, et puis il nous évite un tas d'embêtements avec la police, parce qu'il sait bien ce qui est défendu.

— Elle doit être joliment heureuse.

— Elle le mérite bien, c'est une bonne femme. Et dire qu'il y a des gens qui lui reprochent son état!

— Faut-il être bête !

— Et puis il y a pas de sots métiers, il y a que de sottes gens.

— Et elle n'est pas sotte, elle ; oh ! non alors !

— Comme elle sait deviner les carottes qu'on veut lui tirer !

— Elle ne se laissera pas flouer allez, cette femme-là.

— Y a pas de danger, elle tient trop à son argent pour ça.

— Ca se comprend, quand on a eu tant de mal à le gagner.

— Peuh ! elle n'a pas eu tant de mal que ça, c'est la mère Trumet qui lui a tout laissé, et puis le père Donard. Sans compter que la maison, ne va pas déjà si bien.

— Elle la laisse joliment tomber. Elle ne s'en occupe pas assez.

— Ça, elle est flemmarde comme tout.

— Pourtant, ça ne va pas d'être flemmarde, quand on est intéressée comme elle.

— Pour ça, elle l'est intéressée ! Yois-tu

comme elle vient toujours fouiller partout, pour voir si nous n'avons pas d'argent en cachette.

— Oui, elle a une peur bleue que nous ayons des économies et qu'un beau jour nous lui payons nos dettes, pour la planter là.

— Elle nous espionne rudement.

— Oh ! oui, alors, elle nous espionne. Elle est toujours sur notre dos...

— Ne parlez pas si haut, tas d'imbéciles ! elle est peut-être derrière la porte; elle écoute toujours tout ce qu'on dit.

Et Lucie Thirache allait voir doucement par le trou de la serrure s'il y avait quelqu'un dans le couloir.

Une dernière fois, Lucie Tliirache fut se mirer en les glaces du salon vert. Cette robe blanche à pois bleus, rigide d'amidon, lui seyait à merveille : sa peau était toute rose, toute rose et toute blanche, aussi fraîche que le costume. Elle n'avait pas mis de fard : pour aller à la campagne, c'était inutile ! Et ne pas sentir l'épiderme tiré et tendu sous le blanc gras lui paraissait une sensation nouvelle, très agréable. Cependant, elle craignit que le soleil, le grand air ne hâlât son teint et elle passa sur son visage la caresse blanchissante d'une houppette à veloutine. Elle revint au couloir. Laurence et Emilia attendaient la voiture qui les devait venir prendre, la Donard ayant décidé une partie champêtre pour ce jour-là.

A un bruit de ferrailles dansant dans la rue Pépin, elles se ruèrent vers l'escalier, appelèrent « Madame ! » toutes ensembles.

Et, dans le fiacre, après un bonjour digne hoché à la face souriante du cocher, ce fut toute une affaire, étaler sans froissements les jupes empesées qui craquaient à chaque geste. La patronne, très à l'aise en une robe de popehne bleue, se moqua de leur coquetterie.

Par la ville, le fiacre roula.

Madame avait voulu qu'on traversât les places, « ce serait plus gai. » Sur la place d'Armes, les cafés verdoyaient et murmuraient un cliquetis :de vaisselle, des conversations. Lucie se rappela son arrivée dans la ville, les craintes qui l'agitaient alors. Elles étaient bien ridicules, ces terreurs ! Une rude chance ! être venue au 7. N'étaitce pas charmant cette promenade hors les murs ; ce goûter qu'on allait faire dans la propriété de la patronne avec les bonnes choses juchées sur la toiture du fiacre, en deux grands paniers ?

Au Café du Centre, un monsieur la reconnut, et lui envoya des baisers. Madame, très contrariée, lui ordonna se retirer de la portière : « Elle lui ferait avoir des désagréments, cette grande folle-là ! »

Le soleil se dardait lourdement dans la rue de Paris. Il blanchissait le badigeon pisseux des maisons, illuminait les lettres noires des ensei-

CIIAirv MOLLE

gnes. Aux femmes toujours enfermées, ce soleil parut magnifique : éblouies, elles furent obligées à regarder du côté de l'ombre.

Trois cochons éventrés à la porte d'une charcuterie excitèrent l'apitoiment de Lucie Thirache. Elle s'emporta contre Emilia qui s'intéressait à- Toir le sang filer sur la graisse blanche, finir par goutter en des terrines posées sur le trottoir. Elle s'indigna, répliqua aux plaisanteries par un argument qui amena le silence :

— Qu'est-ce que vous diriez, si on vous en ferait autant ?

La chaussée s'allongeait, irrégulière, entre des bâtiments rentrants et sortants, des pâtés de constructions où des ruelles sordides étaient percées. Madame en indiqua une très noire, très sale.

— C'est là que demeure Blanche..., la dernière maison près du rempart.

— Ç-à pue-t-il !

— Comment des femmes peuvent-elles vouloir travailler là dedans?

La Donard raconta des horreurs : les artilleurs s'y battaient à coups de sabre et rossaient les femm s.

A la porte de Paris, un lignard en blouse de treillis était vautré sur un banc. Il se redressa subitement, clama :

— Tiens, les pucelles en sapin !

Ces dames s'esclaffèrent, épanchèrent par le vasistas une gesticulation amicale. Nina agita son mouchoir tant que le soldat fut en vue.

Lentement, le fiacre s'avança dans la porte entre les hautes murailles. Puis le cheval trotta. La fille eut une rapide vision de l'octroi : deux hommes, en casquettes galonnées, écrivant derrière les fenêtres d'une maisonnette neuve. En voilà une vie qui ne devait pas être drôle! Etre toujours enfermés ! Ne sortir que pour visiter les voitures !

Mais brusquement, à droite, la plaine lui apparut, gisant au loin, ondulante, toute verte.

Dans une avidité de voir, elle resta silencieuse à contempler les champs.

Maintenant, la vanité qu'elle avait eue de se sentir voiturée parmi les piétons avait disparu. Toute entière, elle était accaparée par le spectacle nouveau de la campagne.

L'uniformité plate des terres lui paraissait énorme et superbe, et les files d'arbres, perdues en une brume blanchâtre, qui terminaient le paysage, semblaient être à une distance infranchissable, dans un lointain indéfini. Par-dessus les cimes feuillues d'un bosquet, une cheminée de fabrique s'amincissait vers le ciel, soufflant des nuages noirs et l'immensité du sol cultivé montait dans le ciel bleu, bosselée par les meules jaunes, ravée par les rubans des chemins où

les voyageurs étaient perçus comme des points immobiles. A gauche de la route, des plantes potagères régulièrement espacées laissaient voir la terre grise entre leurs alignements. Laurence les dénommait dans une joie:

— Ça c'est des choux, ça c'est des asperges; celles qui ont des feuilles frisées c'est des carottes: celles qui s'enroulent à de grands bâtons, c'est des haricots.

Lucie écoutait avec attention répondant :

— Ah! vraiment. Et elle regardait bouche béante, une émotion dans les yeux. Quoi, c'était ça qu'elle mangeait, comme c'était différent sur la table !

Soudain toutes parlèrent à la fois, bâtirent des projets de retraite champêtre pour le jour où elles seraient au pair. Elles montraient un si grand désir d'abandonner la ville et leur condition que Madame vexée se récria :

— Ah! c'est comme ça que vous me quitteriez; c'est bon à savoir.

Elles protestèrent. Laurence embrassa la patronne.

Mais Lucie Thirache, penchée à la portière, ne se lassait pas de considérer la plaine où les labourés mettaient des taches brunes, les jachères des taches jaunes.

Elle suivait le va et vient des rouloirs aplanissant le terrain, les efforts mesurés des che-

vaux que no semblaient émouvoir les coups de fouet.

Ailleurs, les sarclouses, la iéte cachée sous les capotes de toile, s'avançaient en lif^ne, péniblement courbées. Et jusqu'à Lucie arrivaient les cris des conducteurs comme une plainte affaiblie. Elle prenait plaisir à voir travailler les autres, à s'apitoyer sur leur sort, estimant sa carrière fainéante bien plus heureuse : « Oui! Mais plus tard? » pensa-t-elle. Et ce « plus tard » lui sembla obscur, plein de menaces. Elle n'était pas certaine, comme ces pauvres paysannes, de trouver jusqu'à la fin l'abri gagné par le travail; et elle se prit à réfléchir, très triste, trouvant que la campagne énorme, éclairée par le soleil de trois heures avait, une mine de félicité tranquille, de bonheur égoïste, indifférent à son état.

Le fiacre cahotait entre la fabrique qu'on avait atteinte et des maisons basses, à enseignes de cabaret. Des ouvriers, la bouche pleine, taillaient des tartines en des chanteaux de pains.

Lucie, prise d'une curiosité, interrogea Madame :

— Qu'est-ce qu'on fait dans cette fabrique? Personne ne le savait. On s'égara en des suppositions contradictoires.

— Tenez, voilà Lambres! et la maison est làbas dans les arbres.

Toutes se penchèrent. La route poudreuse

allait vers une masse de feuillage dont les trouées laissaient voir une bâtisse blanche. Elles ne quittèrent plus des yeux cette perspective, écoutèrent les renseignements que donnait la patronne. Elle l'avait achetée en 1876, à un monsieur habitant Le Quenoy. . .

On arriva. La maison se trouvait au fond d'un jardin très boisé, ceint d'une haie. Au milieu de la haie, deux pilastres en briques servaient de chambranle à une porte jaune. Les femmes entrèrent en secouant les plis de leurs costumes ; elles lissèrent leurs tailles par des caresses qui enveloppaient toutes les rondeurs. Et, aussitôt, ayant vu un ruisseau qui serpentait entre les carrés de légumes, elles coururent, s'émerveillèrent à considérer les ventres nickelés des épinoches zigzaguant dans l'eau verte. Emilia s'accroupit au bord, essaya de les attraper. Elle ne réussit qu'à se mouiller les mains et à faire des taches sur sa robe. Les autres femmes s'empressèrent autour d'elle avec des exclamations désespérées. C'était bien ennuyeux, une robe qu'on étrennait! 11 fallait toujours quelque chose pour gâter la joie!

On suivait le cours d'eau. Madame avait pris le bras de Lucie et continuait à faire l'historique de son acquisition; maintenant elle énumérait les réparations qu'elle avait dû entreprendre.

— Le long du chemin de halage, j'ai été forcée

de faire construire un mur, parce que les cordes des bateaux mangeaient la haie, c'en était dégoûtant.

— La rivière passe tout près?

— Mais oui, c'est la Scarpe. Il y a toujours des bateaux. Pour qu'on puisse voir, j'ai fait poser une grille dans le mur.

Les femmes allèrent à cette grille ; au pied, le mâchefer du chemin était étalé, et, au-delà, l'eau stagnait en une nappe huileuse. Un bateau noir de goudron se dressait immobile ; sur le pont, entre des empilements de sacs, une minuscule guérite s'élevait, blanche et rouge.

Cette guérite occupa beaucoup Lucie. Elle se demandait comment les bateliers pouvaient vivre là-dedans, sans air, entassés les uns sur les autres. Ça devait sentir joliment mauvais. Comme personne ne sortait de la cabane, contre son attente, elle quitta ce lieu, se mit à marcher entre les parterres. Les autres la suivirent.

Les fleurs, arrangées en corbeilles, lui parurent très jolies. Elle s'extasia devant les fines clochettes des fuchsias, les couleurs éclatantes des pensées, les épanouissements des roses qu'Emilia comparait à de petits choux.

La Donard avait des souliers neufs dont les lacets se dénouaient sans cesse; chaque fois qu'elle s'occupait à les attacher, les filles arrachaient vivement une fleur et la cachaient dans

leurs poches. Soudain Emilia découvrit une grenouille tapie près un plant de géraniums : elle la ramassa et se mit à poursuivre Laurence, menaçant de la lui jeter. Nina, réfugiée auprès de la patronne, craignait fort, sans oser le dire, qu''Emilia ne vînt l'attaquer aussi. Mais Laurence essoufflée s'arrêta très en colère, déclara à sa compagne que, si jamais elle la touchait avec cette vilaine bête, elle verrait un peu. Emilia lâcha la grenouille et reprit sa poursuite.

Alors, avec de grands éclats de rire, la Donard et Nina se mêlèrent à ce jeu. Il y eut une course folle à travers les arbres, des enjambements maladroits par dessus les parterres et des embrassades furieuses quand on s'attrapait. Elles redoublaient leurs gambades, levant très haut les jupons; elles avaient remarqué les œillades que lançait dans leurs dessous, un jardinier émondant les saules. La mine piteuse du mâle les amusa beaucoup.

En courant, elles escaladèrent un tertre qui dominait le mur et le paysage extérieur. Devant une fabrique, aux bâtiments noircis, la Scarpe coulait, s'enfuyait sous un pont vers les remparts de la ville . Un chalet se montrait sur la même rive, bouchant la vue de la campagne.

Lucie fît remarquer que ce tertre était mal placé, on aurait dû l'ériger de l'autre côté du jardin, du côté où on voyait les champs.

r)S CHAIR MOLLE

— C'est si beau les champs, dit Emilia.

— Madame, appuya Laurence, voulez-vous que nous y allions dans les champs, nous cueillerons des reines-marguerites, il y en a plein dans les fossés; je les ai vues en venant.

— Allons-y, si vous y tenez, autorisa la patronne.

Elles s'en furent le long de la haie, jusqu'à la porte, en chantonnant. Seule Lucie était silencieuse, elle allait revoir les travailleurs : elle songea à sa condition ; à Léon qui, maintenant bien loin d'elle, l'avait sans doute oubliée. Elle s'abîma en une mélancolie, se rappelant le passé, ses joies de jeune "amoureuse. Perdues toutes ces félicités! Heureusement, que lui ne savait pas sa position, ne sela représentait pas, ainsi qu'elle était, salie par toutes les lèvres, avilie par tous les contacts! Et le malheur, c'est qu'elle était sans courage pour sortir de cet état; et puis elle n'était pas libre; les dettes s'accumulaient, la Donard la tenait par là.

Déjà on était sorti du jardin, on longeait les champs sur la route. Un cri d'Emiha qui marchait au haut du talus fit retourner Lucie.

— Tiens, un nid de chrétiens !

Elle alla avec les autres à l'endroit que la fille indiquait. Les herbes étaient couchées sur un grand espace, foulées, mâchées; une épingle à cheveux s'accrochait à quelques brins de seigle

Tert. 11 y eut une avalanche de plaisanteries grivoises, une supputation des spasmes voluptueux dont avaient frémi les êtres qui s'étaient vautrés là amoureusement. Et Nina se promit conter la chose, le soir, à ses clients préférés ; ils ne manqueraient pas de faire des réflexions très drôles.

On rentra pour le goûter. Madame, partie en avant, conseilla à ses pensionnaires un court repos.

Dans les herbes hautes, chacune se ' vautra moelleusement. Lucie couchée sur le dos, voyait près sa figure les herbes se balancer, transparentes. Elle avait mis un mouchoir sur son front pour le garantir du trop ardent soleil. Dans ses cheveux, dans son cou, des brins de verdure la chatouillaient en une caresse agaçante que la fille recherchait. Et, tout autour d'elle, c'était un bruissement continu, un cliquetement de tiges qui se redressent, un bourdonnement de guêpes en butin. En haut, le ciel très bleu, oii filaient les ventres blancs des hirondelles, dont le vol circulaire s'abaissait tout à coup, soulevait sur l'eau transparente une écume d'argent. Lucie ne bougeait pas, désireuse de ressentir le frôlement de leurs ailes, elle regardait vaguement les arbres, le gazon, frissonnants dans une buée violette. Et de ses pensées tristes, il ne restait plus rien. En elle était venue l'appétence

d'une perpétuelle oisiveté, d'une torpeur alanguissante, où elle s'abandonnerait délicieusement, enfoncée dans les grandes herbes.

A un appel de la patronne, elle dut se lever, rejoindre Emilia et Laurence qui s'avançaient en riant vers le jardinier. L'homme était assis sur la tête d'un saule et, muni d'un sécateur, il abattait les branches. Les femmes s'amusaient à entendre la mastication de l'instrument, à voir tomber les gaules, avec des froissements. Laurence, la première, adressa la parole à l'ouvrier.

— Vous aviez l'air j oli ment chaud , tout à l'heure, quand nous courions là-bas ?

— Ah! dame, je ne ravise pas toudis des bellées gambes comme nô.

Ce patois les réjouit énormément. Elles s'amusèrent à faire causer le paysan. Bientôt, il descendit de son arbre et devint entreprenant. Il avait empoigné Emilia par la taille et voulait l'embrasser. A cette démonstration, les femmes se fâchèrent subitement, lui commandèrent de se tenir tranquille. Elles étaient vexées de se voir traiter ainsi par un homme de rien. Leur dignité se révolta : Avait-on jamais vu un pareil pignouf qui prenait des manières !

Un instant le jardinier resta ahuri, puis il cria avec une colère :

— Bah ! bah ! faut pas faire les bégueules,

parce qu'on a mie des bellées capotes, on est un homme tout de même, pas vrai ? Alors de quoi ? Il y en a assez d'autres qui ont frotté t'panche ed'putain.

Les femmes s'éloignèrent, contristées.

Mais, dans la cuisine, l'aspect d'une table sui'chargée de victuailles, de bouteilles, de pâtisseries, les remit en joie.

Elles mangèrent avidement. Elles s'amusaient à conter l'histoire du jardinier qu'elles trouvaient très drôle maintenant. Et on trinqua à Madame, une si bonne personne. On fit l'éloge de sa propriété, en énumérant les splendeurs du jardin.

Laurence, ayant par mégarde, tiré de sa poche une des fleurs cueillies, la patronne la sermonna doucement. Toutes, enhardies par cette affectation de bonté, tirèrent également des fleurs de leurs mouchuir<. Un fou rire les prit. Madame elle-même se tordait en répétant :

— Gamines! Oh! les gamines !

Le fermier en entrant interrompit leur hilarité. Lucie soupira, attendant l'annonce d'une catastrophe pressentie.

- Madame Donard. Ch'est l' voiture qui attend !

Des larmes vinrent aux yeux de la fille, quand il fallut remettre son chapeau. Ses regards étaient si troublés, qu'elle tourna ses brilles à

l'envers et eut beaucoup de mal à faire son nœud. Elle maudissait la patronne qui les ramenait à la boîte, où on allait les coffrer pour un long temps. Il fallait qu'elle fût sans cœur, cette femme-là pour torturer ainsi de pauvres filles. D'ailleurs, il n'y avait pas à se plaindre, puisqu'on s'était vendue ? Et ce mot « vendue » résonnait à son oreille sans arrêt.

Une fois en voiture, quand elle eut mis son visage à la portière, les plaisanteries de ses compagnes, la paresseuse jouissance de se sentir mouvoir sans agir, rendirent à Lucie sa bonne humeur. Elle se trouva bien ainsi, assise sur des coussins capitonnés. Du reste, il fallait prendre la vie comme elle venait, sans se casser la tête à chercher midi à quatorze heures.

Calmée par cette réflexion, elle contempla béatement le ciel de pourpre qui flambait à l'horizon, sous les arbres. Douai se cachait derrière la verdure des remparts, et, par delà les feuillages, le befî'roi dressait ses clochetons dont l'or s'irradiait.

Lucie Thirache devint presque gaie, puis tout à fait joyeuse. Elle éclata même de rire en voyant sur le bord de la route, de tous petits garçons qui relevaient leurs chemises, pour découvrir les blancheurs de leurs ventres.

A la vue des fortifications, du pont qu'on allait franchir, il revint à la fille comme un vague.

désir d'être déjà rentrée, de voir si les choses étaient en leurs places au 7, de considérer Monsieur et les faces accoutumées des clients.

Quand les employés de l'octroi visitèrent la voiture, elle fut très drôle. A leur demande : « Yous n'avez rien à déclarer? » elle tira gravement son porte-monnaie et dit :

— Combien ça paye, les petites femmes?

Et le fiacre rentra dans la ville, bavant des éclats de rire, ramena au 7 les femmes hilares.

L'été fut très chaud, cette année-lâ. Tout le jour, les filles couchées sur le divan du peti t salon, sommeillaient, presque nues. Et dans la pièce sombre, un silence, continuellement, pesait. Parfois, une mouche bourdonnante venait planer au-dessus des chairs moites, et une femme la chassait, en jurant. Nulle ne travaillait. Lucie elle-même abandonna son tricot ; ça l'impatientait de sentir toujours les aiguilles glisser entre ses doigts humides de transpiration. Elles vivaient dans une paresse avachie. Les parties de campagne se renouvelèrent rarement. La Donard ne les organisait qu'aux grandes occasions, et encore, si la conduite de ses pensionnaires l'avait complètement satisfaite.

Et les soirées aussi s'écoulaient, mornes. Il ne venait plus de clients ; tous avaient déserté la ville universitaire dès le mois de juillet. A peine, de temps à autre, un voyageur entrait au salon, jetait sur la table son guide et sa lorgnette, s'écroulait sur le canapé dans un harassement. Il restait peu avec les femmes, pressé de monter, de reposer en un lit la lassitude de ses membres. Ce n'étaient plus les gaies réunions d'hiver où les chants, les danses, les histoires drôles amusaient ces dames; personne qui leur prêtât un roman; toute distraction manquait.

L'ennui bientôt empoigna Lucie Thirache. Elle se perdait en des rêvasseries monotones; elle songeait à son passé, à son amour pour Léon ; et des regrets sans cesse l'attristèrent. Et puis, c'était une appréhension terrifiante de l'avenir ; elle vieillirait, se fanerait, et, quand elle aurait perdu fraîcheur et beauté, on la chasserait des maisons chères; elle roulerait de bordel en bordel, jusqu'au jour où elle tomberait dans les maisons à un franc, ces bouges infects dont les roulures de passage parlaient avec dégoût, ces bouges où il fallait se livrer à des gens malpropres et à des soldats ivres. Enfin, quand elle serait tout à fait décatie, on la mettrait dans la rue, et alors que deviendrait-elle? Peut-être aurait-elle la chance de mourir auparavant. Cela vaudrait mieux sans doute. C'était

pourtant les hommes qui la menaient là, avec leurs sales passions ! Oh! si jamais elle pouvait se venger d'eux! Comme elle leur en voulait à ces salops-là! Et toujours, l'image de la mort s'offrait à elle comme une promesse de délivrance, comme le terme désirable de ses malheurs et de son asservissement. Obsédée par cette pensée, elle la poursuivait dans toutes ses conséquences: elle se représentait son enterrement, le catafalque élevé dans le couloir aux murs roses ; et, si elle décédait au 7, certainement la bière ne pourrait passer dans l'escalier, il faudrait la descendre au moyen de cordes. Cette idée surtout lui était pénible; on la déposerait dans la fosse commune sans une inscription, sans une couronne. Soudain, Lucie Thirache se révoltait contre la hantise de cette songerie lugubre, elle s'écriait : « Ah que je suis bête! » et elle courait à ses compagnes, les réveillant d'une claque, clamant dans un ricanement qui voulait étouffer un sanglot : « En avant la musique ! »

Et elle chantait.

Elle chantait des couplets d'opérette, des romances en vogue, des scies désopilantes. Laurence assise au piano tapotait l'accompagnement. Toutes psalmodiaient le refrain en chœur, et, dans la maison, un concert de sons aigus montait. Madame accourait, furieuse, menaçant de fermer l'instrument, si on continuait un pareil tapage.

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Alors le charivari cessait. Une à une, elles chevrotaient leurs airs favoris. Laurence se renversait au dos de sa chaise, s'accompagnait d'une main, allongeant doucement l'autre bras en l'air, suivant le rythme, et soupirait d'antiques romances sentimentales. Reine avait la spécialité des couplets grivois; elle les clamait à tue-tête, appuyant avec des intentions sur les mots crus, soulignant chaque gauloiserie d'une claque violente sar les cuisses.

Lucie Thirache prit goût à ces exercices. D'abord assez inhabile, elle étudia le solfège, apprit à lire ses notes et s'appliqua avec une scrupuleuse attention à chanter en mesure. Elle passait ses après-midi à susurrer des airs en cherchant les inflexions justes, et, sans se lasser, elle répétait vingt fois des tâtonnements vocaux, des ébauches de ritournelles. Peu à peu elle devint assez bonne chanteuse.

Elle était très fière de son talent, se promettait, la prochaine saison, s'attaclier tous les clients par son habileté musicale ; et déjà, elle se voyait en possession de sérieuses économies; elle pourrait acquitter ses dettes, reconquérir sa liberté, mener une vie indépendante et calme.

Et, infatigablement, elle solfiait.

Au milieu de ses occupations, une angoisse la poignait. Elle avait connu une fille de passage atteinte du mal vénérien, et, depuis, le spectacle

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des accidents qu'elle avait observés la hantait, lui inspirait à la fois épouvante et répugnance. Tout en redoutant ce mal terrible, elle l'attendait comme une conséquence inévitable de son métier. Les jours de visite, lorsque la gouvernante, venue de bonne heure frapper à sa porte, l'avait avertie de se tenir prête, elle s'apeurait, devenait très pâle. Elle découvrait avec précaution l'homme étendu à son côté, soigneuse de ne point l'éveiller, visitait le corps en une inspection minutieuse. Si, par hasard, elle apercevait sur ses membres un furoncle de mauvais aspect, Lucie Thiractie interrompait par de brusques caresses, le sommeil du miche; et, très inquiète, elle cherchait, jusqu'à ce qu'il fût parti, à amener, par d'habiles insinuations, l'aveu d'une maladie récente. La réponse toujours négative, la rassurait peu. Restée seule, elle se livrait sur elle aux mêmes examens, s'affolant à la vue d'une rougeur, d'une tache.

Sa terreur, chaque jour croissait, entretenue, avivée encore par les récits que lui faisaient les autres filles. Sur un ton navré, elles se communiquaient leurs craintes, exagéraient les descriptions du mal. Puis, tout à coup, quand Lucie, rendue curieuse, voulait les interroger afin de se mieux garantir, elles se moquaient d'elle en affichant une subite insouciance. Seule, une femme nouvellement enrôlée, Léa, une Pari-

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sienne, se complaisait à satisfaire aux questions de Nina. Durant des heures, elle narrait des symptômes, racontait des traitements, et Lucie l'écoutait, en une attention muette, complètement asservie par l'érudition de cette fille. Elle était grande et mince, très nerveuse, incapable de rester en place ; ses vêtements semblaient la gêner; elle en mettait le moins possible et se promenait par toute la maison, voilant à peine ses nudités sous d'amples peignoirs de soie. On la rencontrait partout, en haut et en bas, dans la cuisine et au salon, toujours affairée, agitant dans un rire continu sa tête couverte par les frisures noires d'une chevelure coupée court, montrant des dents petites qu'elle faisait souvent craquer, dans un tic.

Comme elle était arrivée au 7 avec de fortes dettes, son crédit auprès de la patronne était mesuré ; aussi empruntait-elle aux unes et aux autres les objets dont elle avait besoin, payant d'une plaisanterie ou d'une histoire. Lucie surtout , incapable de résister à ses prières pressantes, était sa pourvoyeuse la moins avare de pots de pommade et de parfums. Un jour Léa vint demander à sa bonne Nina, une paire de jarretières bleues qu'elle convoitait. Elle la trouva occupée à laver ses cuisses à grande eau.

— Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle.

— Tu vois, je me lave. J'ai des rougeurs, ici, je sais pas ce que c'est.

— C'est rien du tout, fit Léa, après avoir examiné.

— Qui sait.-* c'est peut-être le mal?

— Ah! oui, t'es folle !

— Oh! si tu savais comme je suis aux cent coups, reprit Lucie. C'est demain la visite ; j'ai une peur bleue. Le docteur qui a l'air bonasse comme ça; au fond, il ne rigole pas et, si on a la moindre chose, vlan, il vous flanque à l'hôpital ; c'est réglé.

— Il n'y a pas besoin de lui montrer ses misères.

— Avec ça qu'il ne les voit pas?

— Allons, tu ne sais donc pas les cacher! Oh! bien, rue d'Aboukir nous arrangions ça, il n'y voyait que du feu, le médecin. On a des trucs.

— Quels trucs ?

— Oh! je te dirai ça. Fais voir un peu si tu as quelque chose.

Ayant fait mettre Lucie sur le lit, Léa commença à la retourner sur toutes les faces. La fille se laissait faire comme un enfant. L'autre lui joignait, lui disjoignait les jambes, lui faisait étendre les bras, les ramenait au torse, suivant d'un œil exercé tous le s plis de la peau et tous les contours des membres. Soudain, elle éclata de rire, déclarant :

CÎIAIR MOLLE

— Mais iu n'as rien du tout grosse bête !

— C'est bien sûr ?

— Oh ! tu peux t'en rapporter ma fille ! je m'y connais un peu; j'en ai déjà soigné, dans ma vie, de ces petites histoires, va. Oui, j'en ai soigné, rèpéta-t-elle en chatouillant par tout le corps Lucie qui se contorsionnant, la repoussait moitié riant, moitié fâchée.

— Oh! non, voyons, je t'en prie, laissemoi !

— Ah ! tu me fais chercher comme ça, pour des prunes. Attends, tu vas voir comme je vais me venger.

Et Léa continuait ses chatouillements. Ses doigts allaient par toutes les rondeurs du corps, le long des côtes, simulant les mouvements allongés d'une araignée qui court. Lucie, mollement, se défendait ; sa peau frémissait sous les attouchements délicats, sous les effleurements des grands ongles de Léa. Elle ressentait une étrange émotion l'envahir ; sa poitrine se soulevait par secousses. Elle cacha sa ^figure dans ses mains demandant :

— Oh ! non, laisse-moi je t'en prie !

— Que je te laisse .'' Tu ne voudrais pas; tu es trop contente, attends un peu!

Et Léa, enserrant sa taille, se mit à l'embrasser sur le cou, sur la poitrine. De sa langue rose, à petits coups, elle piquait la peau blanche de

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Lucie, les pointes des seins qui se dressèrent ; et par instants elle interrompait ses caresses pour contempler son amie dans une sorte de malicieuse attente.

Tout à coup comme prise de rage elle appliqua à plusieurs reprises sa bouche sur le ventre poli et, brusquement, enfouit sa tête dans les chairs blanches qu'elle étreignit avec violence. Lucie eût un long frisson, ferma les yeux, se cacha la face dans ses bras, et, sous l'influence rapidement croissante d'une volupté inconnue, elle sentit ses nerfs se tendre et se détendre délicieusement en une précipitation qui s'accélérait; c'étaient des soubresa.uts, des halèttements rauques, des sanglots. Alors Léa se relevant, se précipita sur le corps de Lucie, se mit à couvrir de baisers sa face, sa gorge; et les femmes enlacées se pâmèrent, bouche à bouche, dans un spasnae furieux, interminable.

De ce jour, naquit, entre elles, une étroite intimité.

Maintenant Lucie Thirache ne pouvait se passer de Léa. Assise près d'elle en un coin du divan, elle aimait rester des journées entières les jambes enchevêtrées aux siennes, les mains enserrant sa taille, la regarder toujours.

Elle ne travaillait plus. Elle était toute à cette affection qui la distrayait de sa vie monotone, éloignait les souvenirs tristes, les appréhensions terrifiantes. Et elle trouvait un ineffable plaisir à procurer à cette fille toutes les joies, à veiller à son bien-être avec une constante sollicitude. En retour elle recevait des caresses, des protestations d'amitié et de dévouement qui la charmaient.

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C'est que, jusqu'alors, dans sa vie nouvelle, Lucie avait souffert d'un isolement pénible. Elle ne sentait entre ses camarades et elle aucun lien affectueux : Les càlineries qu'on lui prodiguait pour obtenir de sa bonté quelque service, cessaient, sitôt lo service rendu. Elle s'en désolait, prise de la vague appétence d'un attachement plus durable.

D'abord elle avait recherclié l'affection de quelques clients du 7. Mais souvent leurs visites s'espaçaient, et même, s'ils venaient ciiaque soir, la longue attente où elle restait toute l'aprèsmidi lui devenait une douleur. Et puis, en la présence des hommes, elle se sentait gênée ; dans le plaisir, dans les conversations on la traitait toujours comme une inférieure vénale, jamais comme une égale. Ses expansions étaient repoussées, crues feintes, moquées. Et il fallait encore, le métier l'exigeant, gratifier de faveurs semblables les indifférents et les êtres chéris. Cela la répugnait fort. A.insi les mâles ne pouvaient satisfaire à ses désirs d'épanchements amoureux. Elle renonça très vite à chercher parmi eux l'idéal rêvé.

Cet idéal, elle se le représentait surtout par le souvenir. C'était Léon, non l'amant, le maître, mais l'amoureiix d'avant sa chute, qui l'étreignait toujours, lui chantant de flatteuses paroles, empressé à lui éviter tout chagrin.

Lorsqu'elle eut connu Léa et sa tendresse, il lui sembla que ses aspirations étaient réalisées bien au-delà de ses rêves. Cette fille savait joindre à une grande habileté amoureuse, un raffinement délicat dans le choix de ses prévenances. Vautrée tout le jour aux côtés de Lucie, elle ne tarissait pas son admiration pour les sveltesses de l'adorable Nina, pour les pâles matités de ses chairs, pour la petitesse rare de ses extrémités. A chaque exclamation élogieuse, de ses longues et fines mains, elle caressait les membres vantés avec une chatouillante lenteur. De tels attouchements, fréquemment répétés, maintenaient Lucie Thirache en un énervement délicieux. Une telle apologie de ses charmes, murmurée en languissantes inflexions, étaient à la fille une harmonique mélodie, berceuse de son imagination somnolente. Puis soudain, à la vue de cette femme couchée sur ses genoux, faisant saillir pour elle les courbes lascives de son corps, tournant vers son visage de grands yeux noirs tout humides de larmes amoureuses, une triomphante vanité empoigaait Lucie : elle était reine, l'-iiutre esclave ; ses gestes ordonnaient, ceux de l'autre affirmaient obéissance, et il lui prenait parfois, une rage d'afficher son autorité, des envies féroces de torturer cet être si beau, de pouvoir crier ensuite : « Cette femme est à moi, c'est mon bien. »

Elle ressentait aussi une vindicative jouissance à verser en ses mains tout l'or de ses profits ; la chair en vente perpétuelle achetait do la chair à son tour; elle, toujours possédée, possédait enfin. Et elle entendait jouir de cette possession dans toute sa plénitude. Léa ne devait jamais la quitter ; à un asservissement de toutes les minutes, Lucie astreignait son amante, heureuse d'imiter les mfiles qui la tenaient elle-même, sans un répit, à leur disposition. Et d'autant plus parfait était son bonheur, d'autant plus sûres ses représailles que Léa, avec la gracilité élégante de ses formes, avec sa chevelure bouclée, coupée court, son langage brutal et son habitude de jurer approchait davantage à la virilité.

Mais c'était une virilité gracieuse, exquise, originale, bien différente de l'autre. Ses brutalités, si spontanées qu'elles fussent, paraissaient toujours affectées; sous les paroles les plus grossières perçait comme un affinement de la pensée, une subtile intention de parodie ; sous un geste brutal des souplesses se devinaient: et puis de ce corps toujours en mouvement, â peine vêtu de soiries volantes, sourdaient d'odorantes efiiuves qui soûlaient Lucie, rafî"olaient de passion. Tantôt c'était les fines émanations de la verveine, de la violette, et la fille se plaisait à les humer sur la nuque rose de Léa, parmi les frisons bruns qui chatouillaient ses narines frémissantes ;

tantôt les forts parfums du patchouli ou du musc s'exhalaient de son amie, quand elle courbait le torse ou soulevait les bras, et alors, avec de grands battements de cœur, elle se serrait à son amante, aspirant de toutes ses forces les grisantes suavités, laissant ses mains se perdre sur la peau humide et satinée, bien autrement douce que celle de l'homme. Et, malgré ce satinement, cette douceur, malgré les molles rondeurs où elle semblait s'enfoncer, Lucie se sentait aussitôt étreinte, avec une énergie qu'elle ignorait chez les mâles les plus robustes ; elle était embrassée furieusement sans être meurtrie, mordue sans être blessée. Elle goûtait d'infinies délices où paraissaient ensemble et des alanguissements et des tensions et des faijblesses et des vigueurs.

Mais le pouvoir de les rendre exclusives, multipliait les charmes de ces voluptés. Nul de ces plaisirs n'était répété avec d'autres. Elles gardaient le secret de leurs délices, elles éprouvaient une grande joie à se regarder devant les pensionnaires du 7, d'une façon à elles particulière, en se passant la langue sur les lèvres, qui évoquait en leur esprit la pensée de leurs secrètes félicités.

Et cet amour grandissait.

Quand son amie était absente Lucie se sentait prise de mélancolie; ses anciennes épouvantes lui revenaient et les moments qu'elle passait

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ainsi en des rêveries lugubres lui faisaient apprécier davantage la présence de Léa. Elle s'aperçut aussi qu'elle avait une rivale, Laurence. Cette femme avait d'abord paru très intriguée de leur intimité. Bientôt elle sembla désirer vivement connaître les charmes et les talents de la Parisienne. Elle la comblait de présents, lui adressait mille compliments, lui procurait des miches riches. Il y eut une lutte de générosité. Lucie se promit ne pas se laisser vaincre; à elle seule appartenait de parer Léa luxueusement comme une amante adorée. Chaque jour, cette fille se trouva ornée de rubans neufs, de colliers différents. D'abord Lucie méprisa ces efforts; Léa l'aimait trop, et l'autre n'était pas assez séduisante ; elle perdait son temps. Mais, à mesure que les cadeaux de sa rivale furent présentés plus beaux, à mesure qu'elle vit Léa devenir plus aimable pour cette femme, ses dispositions changèrent. Elle fut prise d'une rage sourde contre cette Laurence, une voleuse! Car enfin, elle aurait donné tout ce qu'elle possédait, pour garder l'amour de Léa, et vouloir lui prendre Léa, c'était vouloir lui prendre tout son bien. Et puis, c'était de furieuses colères contre son amante, qui n'était pas assez revôche à l'égard de cette femme. Elle l'accablait d'injures, l'avilissait de toutes les épithètes infamantes, et, soudain, dans une peur qu'elle ne fut fâchée et ne courut

S8 jeter aux bras de l'autre, elle se faisait petite, suppliante, pleurait à ses genoux en lui deman. dant pardon. Mais ces humiliations qu'elle s'imposait, augmentaient encore sa haine contre Laurence.

Pour l'agacer elle ne négligeait aucun moyen. Elle avait repris ses chants, et, sans cesse, elle adressait à Léa les paroles amoureuses de ses romances avec de tendres œillades. Elle exigeait que son amie lui donnât devant, sa rivale, les marques les plus évidentes de la passion. Et le soir, au salon, elle s'ingéniait à enlever les clients de Laurence, la dénigrant auprès de tous. Mais l'autre ne se lassait pas; ses cadeaux arrivaient plus nombreux et plus riches. Lucie fut obligée à y répondre par d'autres présents plus riches encore. Toutes deux s'endettèrent auprès de leurs camarades.

Enfin, Lucie triompha ; elle donna à son amante, des boucles d'oreilles en or vrai. Et dès lors, son mépris pour « l'autre » éclata. Elle la savait ruinée, incapable d'un nouvel effort. Ce furent de continuelles moqueries. Lucie tournait en dérision toutes ses paroles, toutes ses attitudes, tous ses actes. Des scènes violentes eurent lieu; avec des injures, elles se menaçaient en une furieuse gesticulation . Mais Madame intervint, leur déclara que si elles ne -^ arvenaient à s'entendre, elle les enverrait toutes

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deux au diable, loin de leur chère Léa. Elles durent se contenter alors d'échanger des allusions blessantes; un débinage mutuel de leurs décatissures.

Cependant quand elles pouvaient se rencontrer seules, en un couloir désert, en une chambre vide, des luttes silencieuses s'engageaient, où, armées de leurs peignes, une flamme haineuse dans le regard, elles se faisaient de profondes égratignures, s'arrachaient des poignées de cheveux, se déchiraient leurs vêtements.

Toutes étaient réunies au couloir du premier étage, pour la visite. Vêtues de chemises décolletées, elles s'appuyaient au mur et la blancheur du linge propre tachait crûment le rouge sombre des boiseries. La patronne adossée à la rampe de l'escalier, lisait le Petit Nord.

A une porte, le docteur se montra, laissant échapper une femme, interrogeant : « A qui le tour? » Un frisson courut parmi les filles, avec un murmure. Elles se poussaient mutuellement vers lui. Nina se trouva la plus proche. Il lui donna une tape sur l'épaule et l'emmena en goguenardant.

Maintenant, Reine racontait que cette fois encore, elle l'avait échappé belle, et les autres répondaient très bas, pénétrées de l'importance

solennelle de cet examen. Un temps assez long s'écoula sans que Lucie reparût. Anxieusement, les femmes regardaient cette porte qu'on ne rouvrait pas. Elles s'étiraient et s'agitaient dans un malaise. Laurence se fâcha même presque haut : « Ah ça ! est-ce qu'elle allait les faire poser longtemps.^ C'était pas permis de vous faire droguer ainsi, quand on avait une frousse pareille ! » Madame finit par lever les yeux, elle demanda : « Mais qu'est-ce qu'elle fait donc ? » Enfin Nina revint ; elle avait les yeux fixes, la face exsangue, un tremblement agitait ses mains. Le docteur la suivait. Il s'approcha de la rampe et s'entretint avec Madame.

Lucie Thirache restait debout dans une hébétude désolée. Parfois, sous la longue chemise encadrant les tons d'ivoire de la peau, une secousse montait de ses jambes, la faisait se roidir. Et dans son esprit, les idées lentement s'associaient. Ainsi elle était prise, empoisonnée par ce mal qu'elle avait tant redouté. Elle était perdue sans remède. « Fallait-il être canaille tout de même pour infecter ainsi une pauvre fille, sans raison! Qu'allait-elle devenir.^ » Elle regardait le tapis, sans voir. Son corps semblait insensible; elle sentait seulement la pesanteur de ses mains au bout des bras ballants.

— Eh bien, ma pauvre amie, il va falloir nous quitter.-*

La patronne était devant elle et lui prenait les mains en une étreinte de commisération. Lucie, d'abord, ne saisit pas le sens de ces paroles, mais elle comprit qu'on s'intéressait à elle, et, un moment, elle considéra M™^ Donard en souriant, avec une douceur stupide. Puis, vaguement, elle eut une résonnance des mots prononcés et elle demanda, inquiète :

— Comment, nous quitter ?

— Mais oui, ma pauvre Nina ; tu le sais bien. Elle se souvint : le règlement voulait que les

femmes arrêtées à la visite, fussent conduites à l'hôpital, dans la journée. Aussitôt, cette idée d'hôpital la terrifia. Elle y voyait à la fois une prison, un lieu d'infamie et de torture, elle s'écria :

— Oh non ! Madame, vous ne me laisserez pas partir, n'est-ce pas ?

— Mais tu sais bien que je n'y puis rien, fit la Donard, étonnée de cette résistance.

— Oh ! gardez-moi chez vous ; vous me cacherez quelque part, où vous voudrez, mais pas l'hospice; oh non ! pas l'hospice, je ne veux pas.

Elle éclata en sanglots. Sa terreur était au comble. Il lui semblait que si elle allait là-bas, tout serait fini; elle mourrait seule, abandonnée à la merci des carabins, et, en un instant, toutes les accusations qu'elle avait entendu proférer contre les hôpitaux lui revinrent à la mémoire.

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Elle se vit opérée douloureusement, battue par les sœurs, affamée; on retendait sur des tables de marbre à côté d'instruments tranchants, et l'image de son corps tout semé de plaques rouges, tout bossue d'ulcères, venait encore s'imposer à elle impitoyablement, augmentait son désespoir. Soudain elle se rappela une histoire contée par Léa; une patronne, à Paris, avait su soustraire ses filles aux investigations de la police. Elle se figura que la Donard avait le même pouvoir, et, pour la supplier d'en user en sa faveur, elle se répandit en objurgations :

— Oh! madame, je vous en prie, gardez-moi. Enfin c'est chez vous que j'ai attrapé ça, à votre service, pour vous gagner de l'argent. Dites? n'ai -je pas toujours été une bonne fille? Vous ne pouvez pas m'abandonner ainsi. Mon Dieu! mon Dieu! pauvre fille que je suis; pourrie à vingtdeux ans, pourrie à vingt-deux ans.

Les poings aux tempes, les yeux fermés, elle répéta plusieurs fois ces mots qui résumaient tout son malheur, tout son avilissement, toutes ses craintes. Puis elle se remit à pleurer, regarda la patronne qui semblait impatiente et faisait de grands gestes, en parlant au docteur prêt à partir. Alors Lucie lui jeta des phrases dramatiques qu'elle avait entendues autrefois au théâtre et dont la réminiscence venait s'imposer à elle tout à coup.

— Pitié ! pitié ! Vous ne pouvez pas faire ça, vous ne le voudriez pas!

Le docteur était descendu après avoir rassuré d'un signe la Donard bouleversée. Et maintenant cette femme se révoltait, parlant très haut à ses pensionnaires: « Maison n'avait jamais vu ; cette fille était vraiment folle. Elle savait bien ce qu'il en était en se mettant en maison. Elle n'avait qu'à ne pas y entrer. Voyez- vous ça, elle, la patronne, aurait trimé pendant vingt ans pour arriver à faire fermer son établissement, afin de contenter les caprices d'une espèce qui se laissait communiquer la pourriture à plaisir ! On a beau être bonne on ne peut pas être bête ! Voilà qu'on lui faisait des scènes maintenant, comme si c'était elle qui donnait la maladie.»

Lucie Thirache, voj-ant l'insuccès de ses paroles, se perdit en une mimique exagérée. Elle se contorsionnait, se jetait à genoux, tendait les mains, se relevait.

Pour toute réponse la patronne commanda :

— Allons, va prendre tes affaires. Puisque tu n'es pas plus raisonnable, on va venir te chercher. Tu partiras tout de suite. Tu ne veux pas y aller ? J'y vais moi-même.

Elle entra dans la chambre de Nina.

Lucie s'était tournée vers ses compagnes qui l'examinaient l'air navré.

— Léa, Germaine, Emilia mes^amies, je vous

en prie demandez qu'on me garde. Oh ! si vous saviez comme j'ai peur. Je ne veux pas aller à l'hospice, je ne veux pas... et la phrase s'acheva dans des sanglots.

Les filles très émues pleuraient. La Donard revint ; d'un geste elle renvoya les femmes, et, s'étant penchée à la rampe, elle se retourna.

— Allons vite, il faut filer. On vient te chercher.

— Oh non ! ce n'est pas vrai, dites .-' demanda encore Lucie parmi ses pleurs.

Un agent parut sur la dernière marche, et derrière lui, deux hommes en tabliers blancs s'avancèrent vers la fille. A leur vue elle se recula. Une colère, brutalement, l'envahit contre Madame qui l'abandonnait. Ses muscles se tendirent, elle prit son élan pour s'élancer sur la patronne, hurlant :

— Canaille, va !

Les infirmiers l'avaient empoignée, ils la retenaient dans leurs fortes mains. Lucie, féroce, rageait, crachant à la Donard, qui haussait les épaules au fond du couloir :

— Tu me le paieras. C'est de ta faute, grosse vache! Tu recevais toutes sortes de crapules dans ton ignoble boutique. Oui, c'est de ta faute je te la ferai fermer ta sale boîte: Tu y as reçu des enfants qui n'avaient pas dix-sept ans! Attends un peu que je sois guérie, tu en verras

de rudes, toi et ton grand maquereau de Donard.

Les hommes en tabliers blancs descendaient en remmenant, tachaient à maîtriser ses brusques mouvements. Elle, dans sa fureur, luttait, criait des injures. Ayant relevé la tête au bas de Tescalier, elle vit Léa, accoudée curieusement à la rampe et l'entendit se plaindre :

— Zut alors ! moi qui ai encore bu dans son verre, hier soir !

DEUXIE^IE PARTIE

A l'hôpital, Lucie Thirache d'abord se résigna. Il le fallait. A quoi bon faire la révoltée? Puis sa maladie l'occupait surtout. C'était sous les draps soulevés, une continuelle inspection. Elle tournait ses bras dans tous les sens, y voyait avec effroi grandir le nombre de taches roses, et, sur la poitrine, de mêmes taches saillirent.

L'aspect de multiples bouiRssures violettes épandues partout, lui était une désolation. De ses mains elle écartait aux aines les plis de ses chairs grasses s'attentionnant aux moindres symptômes, avec une terreur pour la découverte d'une nouvelle tare. Et comme chaque jour les chancres se développaient, elle s' affolait, avait

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des colères, se figurait que la plaie dans un progrès constant, allait la percer toute, la faire un amas de chairs pourries où cette purée grise si répugnante fermenterait. Parfois une horreur la prenait de cette vue puante; brusquement elle ramenait les draps au menton et fermait les yeux. Elle gémissait.

La sœur accourait :

— 0 ma mère, j'ai bien mal. N'est-ce pas que ça a encore grossi cette nuit?

— Mais non, mon enfant; pourquoi vous faites-vous de la peine comme ça? Restez tranquille, voyons ; calmez-vous.

Avec un linge imbibé de teinture brune, la religieuse mouillait doucement Lucie, apaisant le mal.

La fille était heureuse de ces soins. Patiente et soumise, elle avait intéressé le docteur, toutes les gardiennes. On la dorlotait plus qu'une autre, comme une grande enfant. Et, dans les heures où l'obsédante pensée de sa maladie la quittait, elle se sentait à l'aise, dans ces draps blancs, entourée de ces personnes silencieuses et propres qui l'aimaient, et certes la guériraient. Elle goûtait un repos charmant après la vie bruj'ante vécue au 7. Puis elle avait une vénération pour la sœur que ses plaies ne dégoûtaient pas et qui la pansait toute souriante. Pour lui plaire, elle lisait le soir, une prière très longue, où elle

demandait à Dieu la grâce de se bien conduire. Une distraction lui était venue. Elle s'était liée avec une femme couchée près elle, souffrant du même mal. Le matin, elles se regardaient l'une l'autre, avant la visite du médecin, et elles causaient :

— La tache, près de votre œil, va mieux, disait Lucie. Mais il me semble que vous en avez deux autres, ici; et elle marquait la place sur le front.

— Là?

— Oui. Faut-il qu'un homme soit ignoble tout de même, quand il sait qu'il est malade, pour vous fourrer une cochonnerie pareille ?

— Oh! oui n'est-ce pas! c'est dégoûtant. Et sur le nez, je n'ai plus rien? Oh! vous savez, si jamais je guéris, vous pouvez être sûre, que jamais plus j'irai avec un homme. Ça, par exemple, c'est fini ; sitôt sortie je me remets à travailler.

— Ah! quel métier faisiez-vous.^ Moi j'étais couturière.

— Tiens, moi aussi.

— Moi j'étais à Saint-Quentin.

— Ah! bien moi j'étais à Calais. Mais il y a longtemps. Un jour, j'ai tout lâché pour aller chanter dans un concert, à Dunkerque. Une jolie bêtise que j'ai faite là.

— Tiens, vous avez été chanteuse.

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— Oh ! un sale métier, vous savez : il faut s'éreinter avec des hommes qu'on ne connaît pas. Si on n'y gagnait pas un peu d'argent, je crois que j'aimerais mieux être femme de maison.

Lucie Thirache rougit, et, dans une peur honteuse, elle se mit à inventer une histoire très compliquée : un jeune homme de Saint-Quentin, dont elle se rappelait le nom par hasard, y jouait un grand rôle.

L'autre femme parut s'émouvoir fort et, à son tour, elle s'épanchait en confidences : elle était allée à Dunkerque avec un chanteur qui l'avait mise enceinte, lui promettant le mariage. Toujours, dans ses récits, cet homme devenait plus méchant, jusque le trait dernier, où, ayant volontairement attrapé le mal pour le donner à sa maîtresse, il avait laissé la malheureuse seule, à Douai, sans argent, déjà malade.

Une grande amitié unit les deux filles; elles se contaient leurs petites affaires, §e soignaient tour à tour. La voisine de Lucie s'appelait Dosia. Dès le premier jour elle apparut une femme pratique, apprit à sa nouvelle camarade des trucs pour obtenir des suppléments. Elle savait feindre une faiblesse, engageant le docteur à ordonner des mets fortifiants. Lucie Thirache voulut profiter de ces subterfuges qui lui paraissaient admirables, d'une femme tout à fait supérieure. Et, la nuit, quand les douleurs au crâne, l'in-

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flammation des pustules les empêchaient de leur sommeil, ensemble, elles combinaient des moyens^ Dosia profitait de la faveur où Lucie s'était mise et, toujours, la chargeait de parler la première. Lucie ne demandait pas mieux, contente de satisfaire à son amie et de rire avec elle tout bas, très longtemps, quand le coup avait réussi. Elle se persuada que Dosia lui était toute dévouée^ la trouva bonne, très aimante, se promit bien de suivre ses conseils en tout cas.

Et leur maladie lentement décrût. Les taches pâlissaient, prenaient maintenant une teinte cuivreuse. Des cicatrices oblitéraient les plaies. Le médecin félicitait les filles de leur exactitude à suivre ses recommandations et les prédisait valides prochainement.

— Et, nom d'une pipe ! elles pourraient refaire la noce, et s'en donner à gogo, jusqu'au prochain coup de pied de Vénus.

— Oh! jamais, qu'elles referaient la noceT C'était bien fini à présent.

Le docteur s'en allait haussant les épaules, riant. Mais les femmes, très convaincues, continuaient d'affirmer leur sagesse future et bâtissaient des plans vertueux : il n'avait pas l'air de les croire, mais c'était bien vrai. Plus souvent qu'elles se refourreraient sous la patte des hommes; oh non, alors! Sitôt sorties de Thôpital, elles allaient entrer dans un atelier et puis

travailler comme couturière. Et déjà, interminablement, elles réglaient leurs dépenses, arrangeaient une vie de sage travail et de joies tranquilles.

Elles communiquèrent ces idées à la sœur qui, aussitôt, les encouragea : elles devaient remercier Dieu des sages déterminations qu'il leur inspirait. Bien sûr, aux prières qu'elle faisait tous les soirs, Nina devait cette lumière du ciel. Il fallait revenir à la religion : sans elle les meilleures résolutions ne sont que vaines paroles. Et, comme ce serait malheureux, si, plus tard, la faiblesse de leur chair les faisait retomber dans le vice. Mais Dieu les soutiendrait toujours, leur donnerait la force de persévérer, si seulement elles voulaient se recommander à lui.

Il n'était pas possible qu'elles eussent oublié la pratique des sacrements. Elles se rappelaient certainement leur première communion. Elles étaient pures alors, comme les saints anges. Avaient-elles goûté de pareils bonheurs depuis leur chute .''

Et la religieuse avait une douceur qui les touchait. Le souvenir de sa première communion faisait larmoyer Lucie. Elle se revoyait dans la Basilique, heureuse de sa belle robe blanche, plongée dans une extase par la vue des cierges, des enfants de chœur, par Todeur exquise de l'encens.

Sœur Sainte Thérèse venait s'assoir entre elles ; leur versait des paroles pieuses, et leur lisait l'Evangile pour les distraire.

Bientôt les voyant très attentives, elle leur parla de confession. Lucie Thirache et Dosia consentirent aisément. L'aumônier, un vieillard vénérable, reçut leurs aveux.

Dès lors la religion les prit toutes. Lucie rejeta son besoin d'affection sur Jésus-Christ, ce dieu qu'on leur montrait si bon, qu'elle voyait si beau, si délicat avec les femmes, si peu semblable aux autres hommes. Elle baisait le crucifix, elle disait à Dosia ses pieuses pensées en s'étonnant de la voir moins fervente. Mais son amie lui fit comprendre que la religion avait, pour elles, d'autres avantages. N'était-ce pas un sûr moyen d'être encore privilégiées et d'obtenir les meilleurs morceaux .-*

Leur journée était toute de dévotion. Elles disaient des chapelets pour leurs parents, pour la sœur, pour la conversion du docteur.

Enfin Dosia, guérie, reçut avec son bulletin de sortie, l'ordre de se rendre à Arras oti elle serait soumise aux surveillances de police. Ce furent des adieux émus : Les deux femmes s'embrassèrent longuement et promirent s'adresser des lettres.

Quelques jours encore, L'icie Thirache resta à l'hôpital, choyée partons. L'aumônier, 1res fier

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de cette cure spirituelle, fit une quête en faveur de sa protégée. Il paya l'argent qu'elle devait à la Donard et la plaça dans un atelier de couture, œuvre pieuse, patronnée par les dames de la ville. Lucie put enfin partir ; et il y eut en elle, avec la joie d'être libre, un regret de quitter ce lieu où elle avait été si heureuse, une vague terreur d'être inhabile à un travail longtemps délaissé.

Mi^M^iM^^M^m^m^Êm^^

Tout bruit cessait dans l'atelier de couture. Sur la chaise, la sœur s'agenouilla et commença la prière du soir :

— M Au nom du Père, et du Fils et du Saint- Esprit, — Ainsi soit-il » répondirent Lucie Thirache et ses compagnes.

La religieuse continuait lentement, détachant les syllabes. Elle avait fermé les yeux, appuyé sa figure à ses mains jointes et, immobile sous les Yoiles, elle semblait perdue en une contemplation de la divinité.

Lucie Thirache, tâchait à copier ces attitudes. Elle enviait cette grande ferveur, aurait voulu, elle aussi, être très pieuse pour mériter le salut éternel. Car elle était bien coupable! Quelle vilaine existence elle avait menée ! Et, sans une

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