ARRAS
Arras, le 9 mai 18.
« Ma chère amie,
« Depuis que je t'ai écrit je ne suis lus couturière, j'ai remercié la vieille dame où on m'avait placée par la raison qu'elle ne me payait pas assez et que j'avais toujours des raisons avec elle au sujet de ce que je regardais parla fenêtre. Alors je me suis mise chanteuse dans un concert oîi on
m'a tout de suite acceptée quand on a vu ce que je savais ce qui l'ait qu'à présent j'ai repris mon ancien métier. Je gagne huit francs par jour c'est assez pour une femme seule et j'ai un grand succès à Arras auprès des jeunes gens et la vieille m'a joué un sale tour quand elle a vu que j'étais chanteuse. Elle a dit à ma propriétaire qu'elle me dise ne m'en aller par ce qu'on lui avait lait des rapports que j'avais pas bonne conduite. Alors ma propriétaire elle est venu me dire qu'elle ne pouvait pas faire autrement parce qu'elle gagnait tout par elle. On m'a mise à la porte ce qui a été très embarrrassant car les gens d' Arras ne veulent pas louer aux femmes seules. J'ai couru dans toute la ville à me faire refuser partout. Heureusement qu'un monsieur bien aimable a loué une chambre pour moi en me garantissant, je n'ai pas voulu coucher avec car je veux rester sage comme nous l'avons promis toutes les deux avant de sortir de l'hospice et comme tu me l'as écrit encore dans ta dernière lettre.
« Enfin tout ça c'est bien embêtant. J'ai peur que tu t'ennuyes toute seule à Douai comme ça et que tu n'ailles pas bien. Il y a six mois que je ne t'ai vue ça me semble bien long. Si j'étais libre quelquefois j'irais te voir seulement je ne suis jamais libre parce que je me couche très tard et il faut que je me repose dans îa journée pour pouvoir travailler le soir. Tu viendras me
retrouver ici à Arras. Tu trouveras facilement une place de couturière car les magasins ne manquent pas ou, si tu voudrais, tu te mettrais chanteuse avec moi car on y est très bien, tout le temps on est libre à part le concert du soir même le lundi on a la permission pour aller au théâtre. J'y ai été lundi; on jouait La Mascotte^ celle qui faisait la Mascotte te ressemblait beaucoup, elle était fort jolie et chantait très gentiment comme toi. Hier il est venu nMheuglant un monsieur de Paris qui m'a dit que je chantais aussi bien que les chanteuses de Paris qui chantent à la Scala et il voulait me faire aller à la Scala. Mais j'ai refusé car je compte bien que tu vas venir ici chanter avec moi. Nous chantions très bien à l'hospice quand nous alhons mieux. La sœur Sainte Thérèse était une bien bonne femme, tu lui feras mes compliments si tu la vois. ■Ma maladie est guérie mais je reste sage tout de même car je t'ai promis et je t'aime trop pour te faire de la peine. J'espère que tu es aussi en bonne santé. Si tu pourrais venir ici nous serions bien heureuses toutes les deux nous nous promènerions tout le temps ensemble seulement quand nous aurions soif nous ne pourrions pas aller prendre une consommation dans un café car il est défendu ici aux femmes d'entrer dans les cafés c'est un bien drôle de pays. Mais si tu voulais me faire plaisir tu viendrais tout de même je t'aimerais
bien assez pour te faire oublier tous ces embêtements. Avec 15 francs tu auras assez pour commencer car on trouve des robes pas chères aux ventes du Mont-de-Piété et j'en ai acheté une crème avec des paniers pareils et des entre-deux de dentelle et j'en ai vu vendre une grenat pour 10 francs ce qui t'aurait très bien été elle m'a fait penser à toi parce que je crois que c'est la couleur que tu préfères. Si tu viendrais je t'aurais des costumes de soirée pour le concert à une couturière qui est bien bonne fille car on n'a pas besoin de payer tout de suite et elle avance les fournitures. On lui paye seulement 3 francs par semaine. Tu chanteras des chansons comme : Ah! Cidalise, fais pas de Mtises ! que tu chantais si bien à l'hospice. Et puis tu étais si gaie, que vraiment ça me manque de ne plus te voir. Il n'y a pas besoin ici pour être bien applaudie d'aller avec les types car du moment qu'on boit avec eux c'est tout ce qu'ils demandent parce qn'il y en a beaucoup qui ont des maîtresses et les autres s'en servent ce qui fait qu'ils ne courent pas beaucoup après les femmes qui ne sont pas d'ici. Je compte que tu viendras à la fin de la semaine il y a une place de chanteuse de libre et aussi une chambre de libre à côté de la mienne. Si tu pourrais venir samedi ce serait bien commode tu débuterais dimanche et je suis sûre que tu aurais un vrai succès. J'irai t'attendre donc à
la gare samedi soir à six heures et puis j'aurai retenu ta chambre. Tu m'écriras si je dois prendre l'omnibus pour ta malle voici mon adresse :
« Mademoiselle
« Mademoiselle Dosia, artiste, chez M. Huchez au Café des Allées entre la citadelle et le jardin du gouverneur,
« Boulevard Crespel
« Arras (Pas-de-Calais). »
« Il V a tout près de mon hôtel une église toute neuve qu'on a construite à cause d'un miracle qu'il y a eu avec une chandelle. J'y vais à la messe tous les dimanches. Tu irais tous les jours si tu veux tu n'aurais pas de changement dans tes habitudes.
« Au revoir ma chère amie à bientôt donc, je t'embrasse mille fois.
« Ta petite Dosia qui t'aime beaucoup, beaucoup.
« Dosia. »
« P. S. — J'attends une lettre tout de suite pour que je puisse dire au directeur et au patron que tu arrives. Surtout dis oui ou je ne t'aimerai plus du tout. Excuse-moi si j'ai mal écrit, j'ai un rhume de cerveau qui m'empêche de voir clair. »
IM riIATR MOÎ.I-K
Cette lecture achevée, Lucie Thirache, clans une vague crainte de se raviser, réveilla la masse qui grogna plus fort, lui fit indiquer la place du jx^pier et des plumes, se mit à répondre à Dosia qu'elle acceptait.
Le samedi suivant, elle arrivait à Arras, se jetait avec une joie pleurante dans les bras de son amie, qui l'attendait à la gare.
Sous l'enseigne aux lettres déteintes : « Café des Allées » une porte cochère, baille à deux battants, . découvrant, au fond du porche, du feuillage en touffes.
— C'est la baraque, indique Dosia, et cet aprèsmidi on chante dans le jardin.
Lucie Thirache, trouva déplaisant Taspect extérieur de cette bâtisse. Avec un regret, elle se retourna du côté des Promenades où jouait la musique militaire. Sous les rangées de maronniers, une foule grouillante et susurrante, une procession de pas, traînant sur le sable qu'étouffe parfois le mugissement de la mélopée cuivreuse. Au centre, dominent les shakos des musiciens barrés de passementeries jaunes, et le bâton dii chef, emmanché d'un gant blanc,
les dépasse, s'élance dans le vert tendre des feuilles, s'engloutit à nouveau dans le bleu sombre des uniformes.
— Tiens le patron, fait Dosia.
L'homme est coiffé d'une calotte en velours, une veste tricotée lui serre le torse ; il examine les chanteuses, puis les appelle.
— C'est déjà l'heure? demande Lucie effarée. A leur salut, le patron répond d'un signe, l'air
maussade. Il ouvre cependant lui-môme la porte du café, s'efface et Lucie à peine entrée, s'arrête éblouie, plissant les paupières. Par toutes les fenêtres le soleil fait irruption, renforce les ombres rétrécies, irise le pelage noir d'un épagneul qui dort. C'est une débauche de lueurs, un ruisellement d'aveuglants rayons, un tourbillon continu de poussières scintillantes. Cette lumière, renvoyée à tous les angles par deux glaces opposées, se darde, blanchit les murs, les gradins d'une estrade, dore la paille des chaises, se reflète sur le palissandre tl'un billard. Tout près Lucie, contre une des glaces, des tablettes où flambe le miroitement des flacons, où s'alignent, reflétant les fenêtres, des verres, des bouteilles étiquetées de blanc, capuchonnées de plomb terni. Et plus bas, le comptoir resplendit; il s'y entasse des faisceaux de cuillers, des empilements de chopes : un bassin de cuivre où trempent des verres, étincelle.
Les deux miroirs opposés, réfléchissant les objets à l'infini, ouvrent de chaque côté de la pièce, d'interminables perspectives rompues par des caractères peints au blanc sur leurs faces polies :
Ce soir, DIMANCHE 16 Mai,
DÉBUTS DE Mademoiselle NINA,
Chanteuse de genre.
Le patron baissa les stores. Les filles accrochèrent leurs chapeaux aux patères de bronze, allèrent lisser leurs tailles devant les miroirs et passèrent dans le jardin vide encore.
Il était terminé par un espace circulaire encombré de tables et de bancs ; tout au bout se dressait, en manière de théâtre exigu, une scène couverte, bariolée de raies tricolores. Elle béait en plein vent sans abriter ses trois chaises, son guéridon de fer blanchi qui supportait un plateau d'étain ; sur la corniche, des lettres contournées voulaient dire : « Alcazar d'été ».
— C'est là-dessus qu'on chante .'' demanda Lucie.
— Oui, ma fille, et puis, le dimanche soir, les musiciens se collent à notre place pour le bal ; parce que, vois-tu, on retire les tables et on danse.
Un piano était appuyé à la scène. Les deux
femmes y déposèrent les morceaux qu'elles devaient chanter.
Ainsi c'était là, pensait Lucie, que son sort se déciderait... Bah! ça n'avait pas l'air fort riche; les gens qui fréquentaient çà, ne devaient pas être difficiles. Et puis, tant pis, elle verrait bien.
Elle suivit Dosia sous les gloriettes qui encadraient le jardin en demi-cercle; puis, assise, près elle, se renseignait craintivement. Mais, au milieu d'une phrase :
— Tiens v'ia le cornac.
Un petit brun, tanguant sur deux jambes torses, s'avançait suivi d'une femme maigre.
— Est-ce qu'il chante aussi ce paquet d'os.'' demanda Lucie.
— Mais je te crois, répondit Dosia, et du sentiment donc?
Dans l'allée le couple se sépara. La femme entra au café, le mari souriant, s'approcha aux chanteuses.
— Bonjour les poulettes, et il ricana de tout le corps en une contorsion aimable.
Il ouvrit le piano et disposa la musique.
Des gens entraient : un homme gros, cachant sa figure deriière l'énorme chapeau d'un enfant qu'il portait au bras ; des femmes affichant leur sollicitude maternelle, tirant leurs bébés, soutenant des grappes de jouets; des ouvriers en redingotes luisantes, tambourinant sur les tables de
leurs ongles violacés : des jeunes filles, toutes iiabillées de noir, toutes coiSëes de chapeaux bleuciel. Des militaires venaient s'adosser aux arbres, les pouces dans le ceinturon. Et, sur chacun, le directeur lançait un mot di'ôle qui tordait les deux chanteuses. Lorsque le nombre des consommateurs lui parut suffisant, il s'assit au piano, tapota pour allumer le public. Ses notes dominaient le bruit éloigné de la foule.
Mais, par degrés, le son des voix devenait plus fort mêlé aux tyroliennes hurlées par les voyous.
Les clients désertaient les Promenades, envahissaient en masse le jardin par toutes les portes.
Maintenant, les garçons couraient ahuris, portant des chaises, épanchant la mousse des chopes dans les cases de leurs corbeilles. Pressés de répondre aux appels incessants, ils rendaient vite la monnaie, fouillaient dans leurs poches en retenant les pièces blanches entre leurs dents. Les gloriettes étaient emplies et Lucie voyait les couples amoureux se serrer volontiers pour faire place aux arrivants nouveaux.
Sur un arbre le patron cloua un avis : « On est prié de faire silence quand on chante. »
Lucie souriait. Cette nouveauté la charmait; elle trouvait tout très drôle.
Mais Dosia qui était restée auprès d'elle courut vers un bosquet. Et la fille, restée seule, sentit comme une tristesse. Ainsi la chose était
décidée : elle allait faire ses débuts. Et une appréhension croissante la poignait de cet événement prochain si grave, solennel. On allait rire d'elle, bien sûr. Elle serait gauche ; la voix peut-être lui manquerait. Puis la méchante vie qu'elle avait prise là, et sans réfléchir, oublieuse des tranquilles joies ! Elle éprouva un instant le furieux besoin de se sauver, de lâcher tout, ce beuglant^ ce public sans doute moqueur, cette ville, de retourner à Douai pour demander pardon.
Le pianiste plaqua des accords. Dosia revint prendre place sur sa chaise et égaya son amie d'un regard railleur pour la femme maigre qui accourait dans une robe de soie rose très bouillonnée.
Le silence se lit sous les « chut » prolongés du patron, qui promenait parmi les bancs, sa mine sévère.
Dosia s'était levée. De quelques tapes, elle remit en ordre les plissés de son costume, et, se penchant vers le public, elle commença :
Faut pas pousser des holà,
,1e m'appelle
Mad'moisclle, Je m'appelle Mamzellle Nana De Zola.
Elle montrait du doigt son corsage rebondi,
étendait les mains, les frappait l'une à l'autre avec un rhythmique dandinement des hanches.
Quand elle acheva le troisième couplet, des bravos enthousiastes éclatèrent. Les soldats surtout s'évertuaient à bruire, ils se levaient et applaudissaient avec de larges ricanements,
Dosia, légère, descendit de la scène. Devant le nez de chaque auditeur elle passa le plateau, ponctuant ses demandes en secouant les sous.
— Eh vous, gros, vous m'oubliez.
— Oh! ma fille, je suis en dêche.
— Oh! là ! là ! pauvre homme, je vous plains. Et vous, c'est-il votre femme qui vous force à faire des économies ?
Lucie examinait et écoutait très attentive. Après tout, ils n'étaient pas bien difficiles, ces gens-là. Dosia était une brave fille, et très drôle; mais enfin, elle avait bien mal chanté. Cependant, une crainte vague encore lui demeurait.
A son tour, la femme du cornac se leva. Elle fit une révérence sérieuse, elle roucoula, en lençant de tendres œillades à la draperie rouge de l'Alcazar :
Gentil voisin, Par le même chemin, A travers les roses nouvé... cel... celles Sans crainte de les écraser, Pour que ma réponse ait des ai... ailes Je la remets dans un baiser.
Sans cesse son bras s'étendait dans un baiser languissant. Une émotion profonde avait pris l'auditoire. Des femmes, presque pleurantes, gifflaient vigoureusement leurs bébés, pour faire cesser un bruit de pantins frappés sur la table et qui empêchait d'entendre. Le gros homme soufflait très empoigné, s'abritait toujours derrière l'immense chapeau de son enfant.
Mais Dosia et Lucie s'attentionnaient à un groupe de paysans blondasses emblousés court. Ils regardaient l'Alcazar et les chanteuses dans un ébahissement admirateur ; ils salivaient par minces jets entre les bouffées de leurs pipes, puis essuyaient leurs lèvres d'un revers de main. L'un d'eux surtout hilarait les filles : un grand au nez aplati dans la face joufflue, aux cheveux jaunes, noircis par plaques, sous la pommade figée.
— Oh ! mais regarde, Nina, son papa s'est assis sur sa frimousse quand il est sorti du chou, celui-là.
— Ben vrai, quelle tête I
L'homme se voyant observé, rougissait, buvait coup sur coup pour reprendre un aplomb. Ses camarades le plaisantaient, patoisant des syllabes gutturales.
— Oh ! ch'est ti qu'elle ravise comme nô.
— Non, ch'est pas mi, ch'est ti.
— A ch't* heure, ch'est mi? Hé t'es sot, ch'est
CHAia MOLLE 153
ti, ch'est ben ti. Oh! elle ravise cor ; comme elle t'a cher.
Lucie Thirache riait encore lorsqu'elle dut se lever pour chanter. Elle se remit très vite, et, tout d'un trait, avec une grande dépense de gestes et d'inflexions malicieuses, elle débita une scie dont les couplets, arrêtés brusquement au milieu d'une phrase, se terminaient par l'imitation d'une roucoulade de mirliton :
J'ai vu à l'Exposition Des sommiers fil d'Ecosse, C'est solide, j'dis pas non.
Mais j'crois qu'pour une nuit d'noces...
Et le mirliton reprenait. Après avoir hurlé cinq couplets accompagnés de clins d'œil provoquants, elle fit mine de descendre pour la quête, mais le public, dans un délire, se récria : « Bis, bis. » Ces bis se prolongeaient, étaient unanimes, couraient de bouche en bouche. Par instants le bruit s'apaisait puis, près la porte, une voix relançait le monosyllabe approbateur, qui, de nouveau, se répandait, frénétique.
Bronier, le pianiste, félicitait Lucie avec un enthousiasme galant :
— Allons, ange de mon âme, recommençons pour l'amusement des enfants, la tranquillité des parents. En voilà un riche début!
Lucie remonta sur la scène, chanta au milieu d'un silence flatteur :
J'vois un monsieur là-bas Qui boit sa cliop' de bière, Sa femm', pendant c'temps-là, Est pt'étre en train d'Ie faire...
Et quand le son du mirliton reprit, tous les rires s'exhalèrent vers le gars à face aplatie, que Lucie, en chantant, avait désigné du doigt. Il devint bleu, puis très pâle, dut enfin s'en aller malgré les instances de ses camarades, qui lui criaient :
— Hé reste donc, hé sot. Tu vois pas qu'ch'est pour rigoler un mollet.
Les rires recommencèrent. Ce fut un affolement, un succès énorme. Jamais Nina n'avait été si heureuse, ni si fière d'elle-même. Etonnée d'abord d'avoir si bien pris les allures de son nouveau métier, elle crut enfin que son temps d'épreuves avait cessé : elle s'avoua qu'elle avait un tempérament d'artiste. Et, tout en faisant danser les sous dans son plateau, devant les consommateurs, elle songeait aux belles destinées que ce jour lui devait ouvrir, se voyait déjà cantatrice à Paris avec des princes pour amants.
A huit heures, Lucie ayant diné, revint au café pour le concert du soir. Portant, enfilé au coude, un paquet de hardes; elle entra avec
son amie. De sa vie au bordel, f^lle avait gardé une habitude, le besoin de sentir toujours une femme près elle; et elle reportait sur la chanteuse ses tendresses natives, l'accompagnant partout, admirant tout d'elle.
A grand'peine, sous le reluquage obstiné du public, les deux femmes se frayèrent un chemin dans la salle encombrée. Par une porte vêtue de cet écriteau : « Entrée interdite », les chanteuses pénétrèrent dans la loge. C'était une pièce irrégulière, fort petite, noire malgré le gaz. Aux champignons d'un portemanteau, les costumes de la représentation pendaient, un fouillis d'étoffes voyantes. Sur une table ronde, des cuvettes veinées de fêlures; épars autour, des pots de pommade, des savons, une guirlande de fleurs artificielles.
Dans ce désordre, Dosia voulut trouver une place pour les robes de Lucie; mais bientôt elle s'impatienta, bousculant tout, renversa une cruche dont l'eau se répandit.
— Zut alors ! On ne sait seulement pas où mettre ses affaires. En voilà une sale boîte ! Et les larbins, qu'est-ce qu'ils font donc?
Lucie, retenant toujours son paquet dans les mains, assistait aux colères de Dosia, sans parler, avec la timidité souriante d'une nouvelle venue.
Elles se mirent à déballer les effets, très soigneuses d'en secouer les plis.
Bientôt la femme du pianiste les vint rejoindre.
— Vite, dépêchez-vous, mes chères, c'est l'heure. Oh! j'ai une migraine ce soir! je ne sais comment je vais faire pour chanter.
Toutes trois, dans un déboutonnement rapide, découvrirent les blancheurs des bras, de la poitrine, et chacune revêtit son costume de soirée.
Quand elle se fut habillée, Lucie Thirache se mira. Sa poitrine nue se mouvait doucement, en l'étreinte d'un corsage de soie mauve. Un colUer de velours mettait une raie sombre sur la peau blanche du cou. La courbe de ses jambes était moulée dans des bas noirs ornés aux chevilles de broderies d'or. Et la jupe rose descendait à peine aux genoux, laissant voir les dentelles du pantalon.
Lucie se trouvait vraiment gentille. Elle oubliait ses récentes pudeurs. Elle laissa tomber sur ses épaules le flot de ses cheveux châtains ; elle les noua sur la nuque, d'un large ruban.
Et comme elle voyait dans la glace Dosia s'approchant, elle se retourna pour contempler son amie :
— Oh ! que tu es bien comme ça !
Au fond, elle pensait que Dosia, pour sûr, portait mal ses robes, Elle avait un corsage crème très décolleté; aux pieds, de hautes bottines blanches lacées de rose... Non, décidément, Dosia n'avait pas son chic.
Oh ! ni madame Bronier, alors, avec sa robe de bal en soie grise, de longues mitaines sur les bras, un air de vieille bégueule tout à fait. Et comme ses os saillaient, semblaient craquer, malgré le soin qu'elle avait eu de s'élargir dans une ample jupe à paniers.
Les trois femmes achevaient leur toilette, lorsqu'un sonnement les appela. Elles revinrent au café. Elles montèrent sur l'estrade. Un regard jeté à la glace, un dernier arrangement donné à la coiffure, et toutes trois s'assirent, tournées vers le public. De nouveau, Bronier, avec un rythme enragé, entama la Mascotte.
Les refrains étaient lancés, à voix forcée, par les chanteuses qui voulaient être entendues quand même, malgré la musique du bal installé dans le jardin, malgré les interruptions fréquentes des clients pressés de se voir servir, malgré les continuelles entrées des sous-officiers en grande tenue, traînant leurs sabres. La chanson finie, c'est un remuement de chaises, un passage frayé à la hâte pour la quêteuse, un glissement sourd de bottes sur le plancher. Lucie passe en fredonnant, traverse les nues de fumée, attire les convoitises des mâles, en mettant sous leur nez ses bras parfumés de veloutine. Pour tous, elle a un sourire aimable et, d'un gracieux merci, elle montre ses dents blanches lorsqu'un décime tombe dans le plateau.
Une réminiscence de ses anciens succès la rendait très hardie. D'un coup, elle avait pris les manières des autres chanteuses. Elle faisait son métier savamment, avec des câlineries et des ruses alléchantes. Au jardin, elle quête sous les gloriettes, parmi les danseurs. Un tour de valse, si le patron ne regarde pas, et vite, elle rentre pour vider le plateau dans l'escarcelle du cornac.
Vers neuf heures, le gloussement aigu des clairons, sonnant la retraite, s'entendit. Par instants, s'éteignait, puis reprenait plus fort et bientôt il assourdit la salle, faisant frissonner les vitres. Alors, tous ensemble, soldais et sous-officiers, vidèrent leurs chopes, se levèrent, creusèrent les ventres pour reboucler les ceinturons, et vérifièrent les matricules au fond des schakos. Ils sortirent après un dernier regard aux trois femmes qui trônaient sur la scène.
Leur départ attrista Lucie. Se tournant vers Dosia, elle les plaignit. Et, comme son amie l'écoutait à peine, elle lui reprocha son mauvais cœur.
Le café se vidait. Ménages et petites ouvrières, s'en allaient, la mine endormie, après un calcul compliqué de leurs gros sous.
Mais un bruit de chants, de sifflets, annonça une bande de jeunes gens. Ils entrent avec leurs maîtresses. Ils sont très ivres, ils crient, ils gesticulent, ils s'entassent aux pieds des chanteuses.
Dosia, qui allongeait le cou pour souffler à madame Bronier les paroles d'un couplet, se retourna vers sa camarade :
— Ça, c'est la haute gomme !
La nuit avançait, le pianiste accordait aux chanteuses épuisées de longs repos. Des fragments de conversation arrivaient à Lucie. On la commentait, on supputait le tarif de ses nuits. Habituée, par sa vie antérieure, à s'entendre ainsi marchandée, une appréciation élogieuse la flatta.
Dans un autre groupe, des vanteries étaient lancées, des énumérations de pièces abattues. Les jeunes gens s'injuriaient, déversaient, à plaisir, l'ordure des épithètes grasses. Ils se narraient aussi des tours joués aux filles. Lucie Thirache s'indignait à les écouter s'enorgueillir des amours non payées, volées. Leurs maitresses, silencieuses, sirotaient leur boisson ou bien, tout bas, se parlaient, et quelques-unes, profitant de l'animation des disputes, adressaient, par dessus l'épaule de leur miche, des œillades entendues à d'autres hommes, installés plus loin. Lucie, dédaigneuse, les méprisa.
Maintenant, suffoquées par l'odeur montante de la fumée, étourdies par les exclamations bruyantes échangées de table à table, les chanteuses hurlaient sans conviction, impuissantes à dominer le tumulte.
Mais bientôt des officiers, des messieurs, vinrent payer du clianipagne aux artistes. On s'épancha en élégantes flatteries ; on sollicita tout bas la permission de reconduire ces dames. Puis les derniers couplets défilèrent dans un g-alop. Ils étaient remplis d'allusions, de coups d'œil, de sourires encourageants, auxquels les miellés interpellés répondaient par d'autres sourires, d'autres œillades.
Aux demandes des hommes, Lucie d'abord n'opposa point un refus formel. En elle, des désirs se réveillaient. Mais le souvenir de sa maladie, les défenses du médecin la hantèrent. L'idée d'un nouveau séjour à l'hôpital, la terrifiait ; et, avec effroi surtout, elle se voyait forcée encore, en sortant, à travailler dans un atelier pieux... Oh ! pour rien au monde, elle ne reprend l'ait cette vilaine existence.
Au dehors, le bal finissait. Les danseurs en transpiration, envahissaient le café, traînant derrière eux des filles dépeignées. Tous se mirent à boire des chopes goulûment.
Et le concert s'acheva. Le piano fut refermé. Les chanteuses s'allèrent dévêtir.
Quand elles revinrent, des officiers restaient encore dans une attente. Sur le piano le cornac érigeait des piles de décimes et Madame Bronier, oublieuse de sa mimique sentimentale, surveillait l'encaissement des fonds. Elle comptait la
recette, si attentive, qu'elle cherchait machinalement, sans les trouver, les boutons de son manteau, dans Tentremêlement des effilés.
Une interminable promenade commença dans la ville, le long des murs de la caserne, près les chaînes du m-arché aux chevaux. Lucie, enlacée par un officier, marchait lentement, se débattait sous les caresses, toute heureuse de se sentir serrée dans les bras d'un homme, après une si longue abstinence de baisers. Mais, à sa porte, elle lança un refus net, à peine mitigé d'une excuse : « Non, vous savez, faut pas m'en vouloir : je veux pas faire ça, pas plus avec un autre qu'avec vous. »
Vite, elle monta dans sa chambre, et s'amusa malignement à considérer, de sa fenêtre, l'allure piteuse de réconduit qui, la tête dans le collet relevé de sa capote, s'éloignait, battant l'asphalte.
Longtemps elle le suivit des yeux et, par degrés, sa moquerie s'éteignit. Elle plaignait ce jeune homme de retourner seul. Il y avait en elle comme un regret.
Un matin Dosia arrivait chez Lucie. Des rideaux épais cachaient les deux fenêtres, et par les fentes, un jour brumeux entrait en rayons gris. Il s'étalait en éventail aux coins de la chambre, éclairait vaguement le canapé presque disparu sous un entassement de jupons, de robes à volants crottés. Partout, dans la vaste chambre, un grand désordre, une complète insouciance d'embellir l'aspect des choses. Le globe de la pendule renversé gisait à terre, calé entre deux chaises ; une eau savonneuse y stagnait. Sur la cheminée, des épingles, des allumettes, de menus bijoux en argent. Sur un guéridon, un fichu de dentelle, cachant la soie d'un parapluie, un corset noir à piqûres jaunes, une houppette; il y avait encore un livre rouge, des
romances, la photographie de Judic, un flacon coiffé de peau blanche.
L'absence de l'homme, l'indifiërence de la fille pour cette chambre, où elle ne faisait que dormir, s'affichait jusque sur la toilette : des serviettes sales, une natte de cheveux hérissée d'épingles, une éponge s'y afiaissaient.
Au fond, dominant ce désordre, le lit apparaissait à demi voilé sous des rideaux blancs, et, la tête enfouie dans la mollesse de l'oreiller, Lucie Thirache dormait, souriante, les bras étendus, la peau moite, les seins à l'air.
Doucement, Dosia se glissa près elle, puis tout à coup, avec une brusquerie espiègle, elle lui dit dans l'oreille : « Oh ! la grande fainéante!»
Lucie, d'abord, eut seulement une moue renfrognée, elle souleva ses paupières lourdes et murmura : « C'est toi? » puis elle referma les yeux, emmaillottant sa face dans les couvertures. Dosia la voyant prête à dormir encore, courut à une fenêtre, à l'autre, tira les rideaux, inonda la chambre de lumière. Et revenue vers le lit, elle prit à deux mains la tête de Lucie, se mit à l'embrasser très vite dans les cheveux, sur la bouche, sur le front. Bientôt son amie entrouvit les yeux avec une grimace boudeuse; et maintenant, la tête un peu relevée, les poings ramenés sur les sourcils, elle baillait.
— Oh ! comme je suis fatiguée !
CHAIR MOIJ.K 135
— Pourtant tu as assez dormi, voyons, il est midi moins le quart. Lève-toi. dis. tu veux? Nous irons à Blangy canoter un peu.
— Canoter.^ Des prunes, ma fille, et qui est-ee qui ramera? Tu sais, moi, je n'en veux plus.
— Oh ! n'aie pas peur, ce ne sera pas toi.
— Et qui, alors?
— Ah ! ça, je ne veux pas le dire.
— Oh! c'est ça, dis tout de suite que tu veux me faire aller avec un type. Eh bien, merci, tu vas bien.
— Allons, voyons, ne te fâche pas. C'est pas ça du tout, d'abord.
Elle s'expliqua. Un officier. Emile, un beau brun, lui avait fait des propositions de vie commune; il était très chic, offrait sans cesse des robes, des bibelots, un tas d'objets chers. Aujourd'hui, il Fallait emmener pour faire une partie de canotage, et craignant que sa petite Nina n'eut du chagrin toute seule, elle était venue la chercher.
— Mais SI ça t'embête tant que ça, tu sais, je m'en vais, et puis v'ià tout.
— Oh, cane m'embête pas, voyons. Seulement, j'ai été tuée quand tu m'as dit. en arrivant, que tu venais me chercher pour canoter avec des tj'pes: moi, je croj'ais que tu voulais me coller un amant.
— Eh bien? Et après ? Où donc que serait le
mal ? Dis, t'as pas envie de rester toujours comme ça, à faire ta bégueule peut-être?
— Moi ? Pas du tout, seulement je ne veux plus coucher avec des hommes, voilà !
— Et pourquoi ?
— Tiens, parce qu'ils sont trop cochons. Et puis, je suis malade, je veux pas crever pour leur plaisir.
— De quoi, malade? Mais il y a longtemps que t'es guérie, ma fille, tu sais bien que le médecin te l'a encore dit l'autre jour. Ben vrai, je fais bien la noce, moi; pourtant j'ai été encore plus malade que toi, bien sûr,
— Oh! plus que moi, faudrait voir! objecta Lucie.
Et longuement les deux femmes discutèrent cette question. Le souvenir [des souffrances passées leur était un bonheur d'en être enfin délivrées.
— Oui, oui, mais c'est pas tout ça. Sommesnous bétes avec nos histoires ! Viens-tu. oui ou non ? Dis ?
— Mais non, là, je veux pas retomber malade.
— Es-tu sotte! Tiens, laisse-moi tranquille... Ainsi aujourd'hui si tu voudrais, tu pourrais faire un riche coup.
Et Dosia, avec des enthousiasmes, exhiba les
avantages de la bonne affaire qu'elle proposait :
Un ami d'Emile, officier aussi, Charles, un
garçon très riche, s'était enmouraclié d3 Lucie. Nina le connaissait bien, c'était celui qui buvait toujours des menthes à l'eau...
Mais Lucie Thirache aussitôt, se récria : Non, elle ne voulait pas, elle était très heureuse, dans son actuelle position, elle serait ceitainement beaucoup plus mal avec toujours un homme sur le dos.
Dosia riait :
— Bah ! Tu verrais bien quel plaisir que t'aurais. Et puis, tu sais, si ça t'embête de chanter, tu pourras lâcher le cornac; Charles paiera ton dédit. Et il te donnerait tous les jours tes huit francs. C'est rudement chic, ça, tu sais !
— Il peut bien les garder ses huit francs. D'abord, j'ai pas envie de lâcher le cornac, j'aime encore mieux faire ce métier-là que de m'embêter avec un miche.
— Oh oui ! marche toujours, tu dis ça maintenant parce que ça t'amuse de chanter. Mais moi, ça commence à me scier le dos, un riche coup, et je t'assure que, si Emile m'offrait ça, il n'y a pas de danger que je refuserais. Si tu savais comme je m'embête, ma pauvre fille, dans ce foutu pays. Je fais que de bâiller toute la journée.
— Eh bien, et Emile? Il n'est donc pas drôle.'*
— Oh, Emile, il passe la moitié de son temps à travailler ; alors il faut pas le déranger. Après
ça, c'est Charles qui vient, et puis ils causent d'un tas de blagues, que je n'y comprends rien ; de service, de chiffres, de plans ; est-ce que je sais ! Puis, quand je leur dis quelque chose, ils se foutent de moi et continuent à causer de leurs affaires.
— Pauvre chérie! Tu vois bien que c'est pas drôle, d'être collée comme ça.
L'autre renchérit, énuméra toutes ses petites misères. Mais, Lucie, s'apitoyant, demanda pourquoi elle ne se passait pas d'homme. Dosia alors se remit à louer ce genre de vie, raconta des parties fines, des voyages, de longues journées passées au lit dans un snasme d'amour. Et, de nouveau, elle insistait sur son invitation, jurait que l'ennui venait seulement de ces trop sérieux entretiens qui cesseraient, quand elles seraient deux à les interrompre :
— D'ailleurs, s'ils continuent, reprit-elle, nous les agacerons tout le temps, à parler tout bas à nous deux. Ça met les hommes en rage, tu sais, ce sera très drôle. Ils sont si bêtes.
— Oh, ça, c'est rudement vrai ! S'ils savaient seulement combien on se fout d'eux !
Elles rirent beaucoup. Dosia s'était assise sur le lit et, elle baisait sa bonne Nina, tâchait à la convaincre par des calineries. Lucie Thirache, obstinément, refusait; enfin, elle ajouta:
— Non, vois-tu, pas aujourd'hui ; il faut que
je me soigne, aujourd'hui. C'est demain la visite et j'ai une peur bleue, deux jours d'avance.
— Tu es folle, tiens ! Ah ! bien, voilà encore quelque chose qui n'arriverait pas, si tu voudrais te mettre avec Charles ; il connaît très bien le commissaire ; il le voit tous les jours au café. Ainsi, Emile, il va me faire décarter bientôt. Eh bien, si tu voudrais, Charles te ferait décarter aussi.
— Oh ! ça, ce serait une rude veine ! s'écria Lucie. Et elle insista, demandant si c'était bien vrai. Mais, tandis que Dosia répondait, elle, déjà, n'écoutait plus. Elle se voyait affranchie, enfin, de cette sujétion humiliante, sans avoir à subir, chaque semaine, la blague des carabins, la brusquerie du docteur. Et toas ces ennuis devaient disparaître si seulement elle voulait devenir la maîtresse d'un jeune homme très bien, un officier, un joli garçon. Mais, de nouveau, le souci de sa bonne santé l'arrêta. Se coller avec ce type n'était-ce pas s'exposer à une rechute du mal ? Très hésitante, elle donnait à peine une molle dénégation aux instances de Dosia qui, sans cesse, lui répétait :
— Là, vrai, si tu ne veux pas venir je ne te parlerai plus jamais. C'est pas la peine d'avoir une amie, si elle ne veut pas se promener avec vous. D'abord, ça ne t'engage à rien.
— Eh bien, soit, j'irai. Et si tu essaj^es de
me fourrer avec l'officier, tu verras un peu,
— Ah ! tu es bien gentille, fît Dosia, l'embrassant de nouveau, et, elle, sauta du lit, supplia :
— Allons, vite, ma chérie, habille-toi, nous n'arriverons jamais.
Lucie Thiraclie était devenue la maîtresse de l'officier Charles.
Elle s'était d'abord donnée à lui par calcul ; cette liaison était un moyen commode de remettre çn ordre sa garde-robe usée et d'échapper à l'importune surveillance de la police. Et elle se promettait bien le lâcher après la réalisation de ces avantages. Mais, par degrés, à son insu, elle prit le goût de cette vie nouvelle. Elle découvrait chez son amant des qualités; c'était nn homme distingué, aimable, très gracieux et très beau dans le collant uniforme. Un orgueil de l'avoir conquis. Elle résolut l'accaparer et, pour retenir constamment l'ofïicier, pour lui rendre agréable le séjour de la chambre commune , elle arrangea cette chambre avec un soin
142 CÎI.AIK MOLLE
minutieux. Les hardes furent pendues dans les placards, les objets de toilette disposés en ordre; les chaises, les fauteuils, débarrassés du fouillis qui les encombrait , luirent d'une propreté soigneusement entretenue. Dans les panneaux, Lucie accrocha des lithographies, figurant des sujets militaires. Elle fixa aux murs, près la glace, une double rangée de râteliers à pipes et, sur la cheminée, entre la pendule et les candélabres, elle posa, en des cadres dorés, la photographie de son amant et ia sienne. Au centre du guéridon, le palissandre d'un porte-cigares à musique rutilait entouré de cartes et de livres ; la muraille, au dessus du canapé, était couverte par une panoplie : deux sabres, des revolvers, des armes d'Orient. Et Lucie cherchait à tout enodorer, en répandant des fleurs à profusion. Chaque jour de marché, dès le matin, elle allait sur la place du Théâtre. Là, elle choisissait longuement des bottes de roses ou d'œillets sous les regards amoureux de Charles, qui prenait l'absinthe au seuil d'un café.
Elle-même s'attachait davantage à cet amour. L'officier élait désiré par toutes les femmes et la fille vaniteuse s'apeurait au soupçon que Charles la pourrait un jour quitter. Des ruses savamment inventées, d'assi dues prévenances, avaient pour but de le retenir aimant et soumis. Vite elle avait compris que l'officier ne saurait avoir
pour elle les tendresses d'une intime passion. Jeune, vigoureux, il avait besoin d'une femme, un besoin tout charnel; et il voulait surtout être payé de ses dépenses par la satisfaction de son amour-propre. Les compliments que sa maîtresse lui valait, les envies jalouses qu'il excitait, lui devaient être de captivantes flatteries. Et la fille avait su devenir telle qu'il la désirait.
Elle était parvenue, sans efforts, à se donner les allures d'une mondaine habituée aux attitudes élégantes et froides, aux gestes d'une élégante correction. Devant les autres officiers, au beuglant^ dans les réunions, elle se montrait réservée,prise de subites pudeurs. Elle souriaitàpeine, en rougissant, aux paroles grivoises. Elle-même parlait fort peu, avec une recherche et, lorsque par hasard, elle avait laissé échapper une expression sale, un silence sévère la tenait ensuite durant des heures en punition volontaire.
Charles conduisait souvent Lucie dans les lieux d'amusement public, enchanté du prestige qu'elle lui procurait. Le lundi, elle était au théâtre, installée aux secondes loges de face, vêtue d'une robe de soie blanche très luxueuse. Et, tandis que tous, curieusement, la considéraient, elle restait très droite, impassible, les yeux constamment tournés ou vers la scène, ou vers la loge de son amant. Parfois, seulement, secouée d'une joie folle, elle cachait son visage derrière l'éventail
144 CIIATR MOLLE
et, 3Ûre de n'être point vue, elle s'abandonnait, signalant à Dosia les mines rouges et ahuries des bourgeoises. Puis, elle reprenait un air grave, redevenait sérieuse et digne. Aux entractes, €lie allait attendre son amant dans l' arrièreboutique du pâtissier tout près le théâtre. Dans la petite pièce soigneusement close, elle s'égayait, riait très haut, se grisait de Champagne, semblait vouloir racheter la contrainte qu'elle s'était imposée. D'autres fois, Charles la menait, après le concert, dans les bals champêtres. La foule lui trouvait une morgue invariable. Elle refusait se mêler aux danses, s'épanchait seulement tout bas en moqueries souriantes, sur l'air gêné des jeunes gens et de leurs grisettes. Mais, lorsque l'orchestre avait achevé le quadrille des lanciers, une grande partie du public quittait le bal et Lucie restée seule avec les officiers et quelques jeunes riches, conduisait alors une joyeuse sarabande. Toutes ses drôleries d'autrefois la reprenaient. Elle feignait une griserie, et cette griserie, bientôt, s'emparait d'elle toute. Ses yeux s'allumaient, une chaleur lui montait aux seins, avec des chatouillements. Soudain, elle était obligée à cesser ses gambades; elle s'asseyait en croisant les jambes, en se penchant pour échauffer le froid insupportable qu'elle sentait au ventre. Un malaise général lui donnait le besoin de remuer sans cesse. Et, quand enfin les musiciens par-
taient, leurs cuivres sous le bras, enroulant des foulards autour de leur cou , elle empoignait nerveusement le bras de Charles, l'entrainait par les routes jusqu'à la ville, dans une fièvre.
C'est que Lucie, sous l'influence d'une vie nouvelle, était envahie lentement d'étranges désirs encore inéprouvés. D'abord, pour s'attacher l'amant, elle avait rappelé tous les souvenirs lascifs du 7. Elle avait cherché à provoquer les transports de l'officier, en simulant elle-même de pareils transports. Comme autrefois, elle prenait des poses alanguies, elle regardait l'homme amoureusementdanslesyeux;et.pourluiêtreplus agréable, elle s'ingéniait à feindre des spasmes éperdus, qu'elle aurait voulu ressentir vraiment. Mais peu à peu, cette feinte de la jouissance iui avait donné comme un besoin réel; sa chair, longtemps soumise aux tempérances, s'était pour la première fois éveillée sous le brusque retour de pratiques erotiques. Auparavant, elle n'avait connu de l'amour que la joie de se sentir caressée, adorée, étreinte ardemment; elle avait ignoré toujours l'évanouissement suprême, et, maintenant, ces ivresses la prenaient enfin.
11 lui semblait naître à un monde inconnu d'inefi'ables plaisirs.
Bientôt la hantise de ces joies, l'attente du moment exquis devinrent ses uniques préoccupations. Elle ne pensait plus qu'à l'amour, saisie
d'un étrange malaise, si elle en restait privée quelque temps. Abandon d'elle-même complet, voluptueux, à ce mal.
Et, à minuit, lorsque le concert s'achevait, Lucie dans une grande hâte d'arriver chez elle, prenait la manche de son amant, le forçait à courir pour rentrer plus vite. Dans la chambre, la porte à peine refermée, elle se collait à Charles, elle le serrait, elle Tentraînait sur le divan. Puis le couvrant de son corps, elle mordait ses lèvres goulûment, avait des baisers chauds où leurs langues s'enchevêtraient. Pour apaiser le froid qui la prenait, elle glissait les mains dans les amples manches du dolman. Sous les attouchements fiévreux de Thomme, ses 3'eux se fermaient, elle renversait la tête, elle se tordait, étirant les jambes, haletait par saccades. Alors la crise devenait plus forte ; c'était comme une pesanteur qui roulait dans son ventre, qui montait, laissant après elle un vide délicieux. Du corsage déboutonné en hâte, les seins jaillissaient. Et toujours l'étreinte devenait plus pressante jusque le moment où la fille s'afiaissait, la bouche ouverte, les yeux noyés, proférant une plainte rauque.
Conscience reprise, elle se trouvait sur le lit, à demi déshabillée, au côté de Charles qui la considérait tendrement. Elle l'embrassait encore, puis agenouillée sur la couverture, se dépouil-
CHAIR >IOLI,E 147
lant de ses derniers vêtements, de sa chemise qu'elle lançait à travers la chambre dans une rage muette, elle se ruait sur l'officier, l'égratignait, le mordait, irritée par ses aveux d'impuissance.
Jusque le matin elle se roulait ainsi, puis, lorsque le jour en éveil envoyait des raj-ons anémiés dans la chambre, Lucie, éreintée enfin, s'abattait vers la ruelle pour s'avachir dans un sommeil lourd.
Lucie Thirache avait ouvert la fenêtre et, accoudée à l'appui, elle regardait la place du Marché devant elle. L'aube montante blanchissait la silhouette des maisons. La ville dormait. Nul bruit, sinon par instants le roulement d'une voiture, l'écho d'un pas dans le loin. En bas, la place déserte gisait. Un bouquet d'arbres, au centre, semblait une tache, d'un vert sombre, frémissante. Tout près la fenêtre, au-dessus des tables à poissons, le toit du marché étale un demi cercle d'ardoises et Lucie, levant les yeux, aperçoit au-delà les bâtiments de la caserne qui limitent la place : un mur de briques interminable, serti de travées en pierres blanches ; au coin du mur les barreaux d'une grille fermée contre laquelle un sergent adossé, semble dor-
mir ; la capote brune où s'enveloppe une sentinelle passe, repasse, d'un pas régulier et lent.
Lucie regardait cette grille par où son amant, tout à l'heure, était entré. Elle songeait : Charles allait partir à Dunkerque, pour les manœuvres. Elle resterait seule tout un mois. Comme elle s'ennuierait! Plus de bal, plus d'amusement! Finies les caresses, les heures passées au lit, si folles en des étreintes. Avec Charles toutes les joies allaient s'enfuir.
Au loin, le beffroi lance les premières notes de son carillon, des notes hésitantes et lourdes.
Déjà cinq heures, pense la fille ; ils vont partir bientôt.
Dans la caserne, il y eut comme un réveil. Le sergent s'était dressé ; il avait ouvert la grille. Et Lucie se penchant crut reconnaître son Charles parmi des officiers rangés en cercle dans la cour. Oh oui, c'était bien lui, le troisième, à gauche, tournant le dos, celui à la plus belle prestance. Elle le vit échanger des papiers avec un gros à jambes courtes, puis entrer bien vite dans le bâtiment. Cependant une rumeur vague s'élevait, comme un bruit de mouvements hâtifs. Des fenêtres s'ouvrant encadraient les têtes ensommeillées do soldats, qui serraient leurs gorges en des cravates bleues. Et de nouveau les clameurs s'apaisèrent ; la cour redevint déserte. Il se fit un silence.
Lucie rentra dans la chambre. Elle examina le lit, les oreillers déjetés, une cigarette oubliée sur la table. Elle se rappela cette dernière nuit. une nuit d'adieux qui avait été un long embrassement. Sans doute Charles lassé aurait peine à faire un si long voyage. Mais aussi comme il pourrait se reposer à Bunkerque. Plus de femme, là, pour supprimer son sommeil. Le pauvre garçon! Lui qui aimait tant se serrer à elle!
Elle dormirait seule, elle aussi ; comme ce devait être ennuyeux ne plus se voir aimer, ne plus sentir en dormant le contact des lèvres fines collées à sa chair. C'était bien fini. Tous deux allaient rester sages durant un mois. Oh! certainement elle resterait sage, elle n'y voulait point même songer. L'idée d'une infidélité faite à Charles lui paraissait monstrueuse.
Elle entendait le bruit gagner la place, grandir. C'était comme des tâtonnements musicaux, des sons de clairons, d'abord très courts, à de longs intervalles, ou sans fin prolongés; des coups de tambour répétés ; une rumeur de pas et de voix.
Lucie reprit sa place, à la fenêtre. La cour maintenant était envahie : une foule rouge et bleue s'y pressait ; des commandements étaient clamés.
Mais, si elle restait seule, comme çâ, â Arras, lui, peut-être, se collerait là-bas avec une autre
15? CHAIR MOLLR
femme; puis, au retour, il la pourrait lâcher, qui sait? oh! mais non, elle ne le voulait pas. Elle Tirait rejoindre sûrement dans quelques jours, malgré sa défense. On les connaissait leurs défenses ; un prétexte pour se débarrasser d'une maîtresse, pour lui faire des queues.
Subitement le tumulte cessa dans la caserne ; et bientôt, clairons et tambours éclatèrent , mariant leurs sons dans une mélopée invariable, qui par instants semblait vouloir s'éteindre et de nouveau renaissait infinie. De la grille, les lignards débouchèrent dans une marche automatique avec un rythme de pas cadencés, frappant le sol régulièrement. Ce fut d'abord l'avantgarde, une double rangée de soldats à barbe, la nuque courbée sous les rouleaux des toiles à tente; puis venaient les tambours qui, du genou, à chaque pas, lançaient leurs caisses en avant; puis les clairons enflant leurs joues sur l'embouchure des cuivres. Deux coups de grosse caisse, un court silence, et, tout à coup, sous la grille, la fanfare mugit, emplissant la place de sonorités brutales.
Le régiment défilait, interminable ; un va-etvient continu de manches bleues. Lucie voyait les soldats s'avancer, piétiner derrière le bouquet d'arbres, puis tourner, s'engager dans la rue de Chàteaudun, à droite. Elle les suivait des yeux, curieuse, apercevait leurs dos alignés, les
peaux fauves des sacs, les gamelles brillant sous les premiers rayons de lumière.
Oui certainement. Charles allait faire la noce loin d'elle; il l'oublierait. Les hommes, c'est si faux ! Sans compter que toutes les femmes l'aimaient, lui. Oh' pour sûr, elle le rejoindrait! Et ses yeux revenaient à la grille, dans une impatience. Il ne sortirait donc pas ? Comme il tardait à passer ! Oui, mais s'il croyait se débarrasser d'elle ainsi, il se mettait le doigt dans l'œil, un peu. Ah! ça mais, il ne viendrait donc jamais?
Les officiers courbés sur l'encolure dandinante de leurs chevaux, dominaient les têtes des soldats ficelées de jugulaires, cachetées de rouge. Les lieutenants s'avançaient, les pelisses relevées sur l'épaule, pour laisser libre le balancement du sabre au bout d'un bras galonné.
Enfin, Charles passa, flanquant une compagnie ; et, dans un sourire d'adieu, il sembla vouloir, une dernière fois, appuj-er ses recommandations. Lucie, d'un signe, le rassura. Elle regarda longtemps, le vit entrer dans la rue, disparaître. Elle rentra dans la chambre et tout à coup, courut à la table pour vérifier le nombre des louis que Charles et Emile avaient laissés, afin de satisfaire aux créanciers communs et à l'entretien des deux femmes. Un souvenir lui était venu d'avoir bousculé le guéridon dans la hâte de son lever et, très inquiète, craignant qu'une pièce ne^
se fat égarée, elle recompta l'argent plusieurs fois. Elle pensa qu'on lui avait donné une sale corvée, dont on aurait bien pu charger Dosia. Mais, ayant réfléchi qu'elle avait acquis la confiance des deux hommes elle fut bientôt très flattée, heureuse de surpasser son amie en quelque point.
Non, décidément, elle n'irait pas à Dunkerque ; son obéissance justifierait cette confiance qu'on lui montrait ; elle suivrait les conseils de Charles, resterait à Arras, bien sage, sans bouger. Après tout, ce n'était qu'une afi'aire de vingt jours, au plus. Elle pouvait attendre. Et puis, c'était la promesse d'un libre repos ; et, souriante, elle confessa qu'elle en avait grand besoin. Une dernière fois, elle se remit à la fenêtre. Les sons de la musique s'éteignaient ; elle percevait encore les roulements des tambours, la cadence des pas. A l'entrée de la rue, elle vit le dos arrondi du major, coupé d'une bandoulière rouge, la croupe de son cheval que la queue balayait. Elle suivit le cahotement des voitures régimentaires, aux bâches vertes tremblotantes ; et la place se vida, reprit un air morne, ensommeillé. Mêlée aux derniers bruits lointains du régiment en marche, une rumeur murmurante montait lentement dans la ville.
Lucie Thirache se recoucha, dormit toute la journée.
Après le départ de Charles, on vécut doucement, dans une somnolence béate. Les nuits de spasmes avaient épuisé la fille. Ses crises hystériques s'étaient atténuées, plus rares, et ce fut d'abord pour elle un étrange bien-être, dormir seule, longtemps. Elle restait au lit jusque l'heure du dîner. Le soir, elle chantait paresseusement, impatiente de rentrer vite chez elle pour reprendre son sommeil. Elle était vraiment heureuse ; elle n'avait nul souci, elle ne devait plus orner les meubles, acheter des fleurs et des bibelots, veiller sans cesse à réjouir son amant. Ses rêveries elles-mêmes étaient devenues plus vagues. A peine, par instants, quelque regret des joies enfuies, et vite, ces impressions s'effaçaient ; elle retombait dans sa torpeur satisfaite.
Seule, la perspective du retour de Charles lui apparaissait toujours comme un événement désirable. Un jour, bientôt, elle les retrouverait ces infinis plaisirs ; et, sans doute, ce repos absolu durant un mois , lui rendrait meilleures les caresses.
Ainsi elle vivait, engourdie, contente.
Mais elle fut distraite de cette insouciance par l'arrivée d'un comique engagé pour la saison d'été. Il s'intitulait Cretson, comique danseur, et à la porte du café-concert, il avait fait établir un cadre contenant dix-huit photographies de sa personne dans dix-huit poses et dix-huit costumes différents. Cet homme, aussitôt, était devenu l'ami des deux chanteuses, et Dosia, venant chez Lucie, s'accompagnait toujours de ce collègue nouveau. Décidément, il était 1res drôle, amusant au possible. Dans une figure vieillotte, ridée, complètement glabre, deux petits yeux clairs sous des arcades sans sourcils. Ces yeux s'écarquillaient en folles grimaces sur un nez aplati, souligné d'une bouche énorme sans cesse remuante. Point d'âge, peut-être point de sexe. C'était dans la chambre de Lucie, un esclafiement continu des deux femmes, lorsque Creston, se promenant de long en large, allant du lit au canapé, agitant ses jambes moulées en un pantalon mauve, sautillant, lâchait un flot de paroles. Il jacassait de tout, il déballait une érudition
étonnante. Ses paroles dévalaient sans arrêt, avec des inflexions grotesques, des calembours, une débauche de cris et de gestes. On n'était pas plus drôle. Lucie et Dosia s'émerveillaient, riaient, s'indignaient, craignaient l'interrompre, toutes à l'admiration de ce bagou. Et, lorsque l'homme était parti après avoir siroté plusieurs verres de punch ou de café, les deux femmes débordaient en éloges. Elles se communiquaient les mots retenus, leurs surprises joyeuses, ressassaient les plaisanteries du comique.
Insensiblement, Cretson devint pour Lucie un compagnon nécessaire ; elle avait un besoin de l'entendre toujours. Et la fille eut une vraie douleur lorsque, un beau jour, il quitta la troupe, après une dispute très chaude avec Bronier. Il partit sans même dire un adieu aux chanteuses.
Lucie, restée seule encore une fois, voulut reprendre sa vie paresseuse de sommeil et d'avachissement. Mais la société du comique lui avait donné une irrésistible envie d'avoir quelqu'un près elle. Elle ne pouvait plus dormir. Elle s'ennuyait aô'reusement au lit. Son existence lui apparaissait maintenant très vide, d'une monotonie désolante. Dosia elle-même ne la distrayait plus, cette fille s'était liée avec Madame Bronier qui, dans une toquade de vieille femme trop chaste, la poursuivait partout, et la comblait de cadeaux. Lucie, séparée de son amie, sentait
croître encore l'ennui. Un désespoir. Elle sentait naître en elle, et, malgré elle, une mauvaise humeur étrange. Une alternative constante de subits désirs et de subits dégoûts, lui faisait craindre que son caractère ne devînt versatile. Et, à des intervalles de plus en plus rapproches, le frisson amoureux la saisissait.
Elle comptait les jours, parfois elle songeait à lâcher le beuglant pour rejoindre Charles. Elle éprouvait un besoin croissant de l'homme.
— Savez-vous que ça devient assommant votre baraque, Monsieur Huchez ; il n'y a plus un chat, déclarait un soir Lucie Thirache.
— Oh ! dame, que voulez-vous ? C'est la mortesaison; c'est pour moi comme pour vous, n'est-ce pas?
Elle vint s'asseoir, découragée, aux côtés de Dosia, qui babillait avec la directrice. Elle voulut se mêler à la conversation, mais ces dames échangeaient des souvenirs sur des lieux où elles avaient demeuré, et Lucie fut vite ennuyée, avec un mépris pour son amie, qui servilement écoutait les révélations de M™^ Bronier sur Boulogne, une sale ville.
Dans un coin, de tout jeunes gens, des collégiens sans doute, fumaient d'énormes cigares et
s'allongeaient des coups de badine sur les jambes. A tous, Lucie désœuvrée trouvait un air bête. Elle regardait la salle, passait en revue les murs, les becs de gaz, les tables. Elle héla le garçon, se fit apporter une absinthe, puis, ce furent des soins infinis à confectionner le breuvage : elle leva très haut la carafe, prenant intérêt à voir s'opaliser l'émeraude de la liqueur. Elle chanta à son tour avec une nonchalance, simulant des efforts pour se mettre debout. Puis, elle sortit avide d'air, agacée.
Dans le café, près l'estrade, elle aperçut, en rentrant, un jeune homme installé. C'était un des habitués les plus bruyants de la bande riche. Dans un grand besoin de conversation, Lucie courut à lui :
— Tiens ! vous n'êtes pas au bal, vous, on m'a dit que tous vos camarades j étaient partis.
— Oh non, j'ai pas pu y aller. Je me suis fait ■ une foulure.
Levant la j ambe, il montra son pied eramaillotté.
— Tiens! où est-ce que vous avez attrappé ça?
— C'est en sautant par-dessus des rosiers dans le jardin de ma cousine. 11 y a un parterre qui en est plein. Alors j'ai voulu sauter. Puis je né
. sais pas comment que ça c'est fait ; probablement que je suis mal tombé.
— En v'ià une idée aussi, de sauter par-dessus des rosiers !
— Peuh ! Je saute souvent bien plus haut que ça. Oh! mais on a du jarret, vous savez.
Et il montrait ses cuisses énormes, étroitement serrées dans un pantalon rougeàtre.
Remontée sur l'estrade, Lucie examina le jeune homme avec une admiration pour sa force musculaire. Elle le considérait minutieusement. Là, vrai, c'était un garçon joliment solide. Elle voyait son dos voûté, très large, tendant l'étoffe d'un veston vert, son col épais, sa petite tète, sous des cheveux couleur de chanvre ; des mains carrées aux doigts courts; des poignets forts. Oui, c'était un fameux gars, bien laid, par exemple, avec son nez interminable qui semblait écraser une petite moustache blondasse, et des yeux bêtes, d'un bleu sale, cernés en des paupières rougies. C'était dommage, un homme si bien bâti.
Un désir la reprit de causer :
— C'est à vous cette chaîne ? Est-ce qu'elle est en or ?
— Ça ; et, s'approchant encore à l'estrade, il montra l'objet.
— Tiens, il y a un G sur le médaillon : vous vous appelez Georges .-*
— Tout juste.
— Oh! comme c'est lourd : ça doit coûter cher, hein.^
— Je ne sais pas, c'est ma cousine qui me l'a donnée.
— Ah! Elle est jeune votre cousine? demanda Lucie, intriguée de voir ce nom revenir sans cesse dans les discours de l'homme.
— Ah oui ! jeune ! c'était comme on l'entendait ; pour une corneille, c'était l'adolescence ; enfin elle avait cinquante-deux ans.
Us rirent beaucoup. Une familiarité naissait entre eux.
— Prenez- vous quelque chose.'' ofFrit-il.
— Volontiers : Jacques, une fine.
— Et à moi une chope .-' oui, une chope. Lucie interrogeait Georges sur ses camarades
ordinaires. Lui, tout en buvant, donnait des détails. La fille était charmée de l'entendre accuser l'un et l'autre. Il devait avoir raison ; tous maintenant, lui semblaient ridicules. Georges, tout à coup, lui dit :
— Mais vous devez joliment vous embêter, ici, maintenant ?
— Oh pour ça, oui ! Elle narra ses ennuis sans fin. Son amant était parti aux grandes manœuvres, elle restait seule avec Dosia, dans un trou comme Arras. une ville infecte.
— Bah ! c'est parce que vous ne savez pas vous y amuser. Moi, toutes les après-midi, je vais en voiture à la campagne, à Baurains vous savez, dans la propriété de ma cousine. Elle n'y est jamais; ça fait que je m'amuse tant que je veux. Vous devriez bien venir avec moi, un jour; ça
fait que ça vous distrairait. Voulez -vous que nous y allions ensemble demain ?
— Eh. bien, et mon amie? je re peux pas la laisser seule.
— La grosse, là-bas, Dosia.? Eh bien vous l'emmènerez ; plus on est de fous plus on rit.
Dosia, consultée, ne demandait pas mieux ; seulement elle craignait être vue, avait peur qu'on ne racontât l'histoire à Emile et à Charles.
— Bah! Ils n'en sauront rien! Et puis, d'abord, il n'}' a pas de mal.
Elles acceptèrent avec un remerciement.
— Alors c'est entendu, n'est-ce pas.? Demain, à deux heures, à la porte Ronville. Bonsoir.
Lorsqu'il fut sorti, les deux femmes se regardèrent un instant. Et Nina, devinant une question dans les yeux de sa compagne, la rassura en riant :
— Oh non ! alors, il n'y a pas de danger ; tu ne l'as donc pas regardé ? Oh non ! il est trop laid et puis trop bête !...
Par un après-midi de soleil, Dosia marchait pensive dans la rue des Gaughiers. Elle était allée passer une semaine à Bourges, espérant trouver une place pour elle-même et pour Nina, dans cette ville où les deux officiers, leurs amants, devaient bientôt tenir garnison. Et, désolée au souvenir de son insuccès, elle longeait les maisons de la rue, dans une hâte de conter tout à son amie. Au coin du Marchè-aux-Poissons, elle tourna, passa devant les pierres d'étal où gisrdent encore des détritus puants ; puis, enfilant le couloir sombre, elle monta chez Lucie. La clef était sur la porte. Elle ouvrit et, au premier coup d'œil, elle tressaillit, surprise. Sous la table un chien s'étirait, la regardait de ses yeux sombres, remuait la queue. Au mur un fu 1 ;
une carnassière étalée sur le guéridon et, sur le parquet, de grosses bottes embouées. Effarée, elle s'avança vers le lit, et son étonnement alla au paroxysme en découvrant la blafarde figure de Georges, le jeune homme de la partie de campagne. Lui aussitôt s'écria :
— Tiens ? Je croyais que c'était Nina.
— Où est-elle ? demanda brièvement la chanteuse.
L'homme avait lâché son journal et, la pipe à la main, il la fixait de ses yeux bêtes, bordés de rouge.
— Je l'ai envoyée chercher du rhum au café à côté, vous savez, au coin de la rue.
— C'est bon ; je vais la rejoindre, grommela Dosia.
Elle fit claquer la porte avec bruit, descendit l'escalier et se heurta dans la rue à Lucie qui revenait.
— Tiens ! te v'ià ? fit celle-ci, essayant tendre les mains sous ses paquets.
Mais l'autre, sans répondre à ce geste, clama furieuse :
— Tu es folle, n'est-ce pas ? C'est idiot ce que tu fais là. Comment, tu as un amant qui te donne tout ce qu'il te faut et tu lui fais la queue comme ça, avec le premier imbécile venu ! Ben vrai, si on m'avait dit ça ! Tu devrais pourtant faire un peu attention à toi, après tout ce qui t'est arrivé •
Lucie Thirache re3t:\ étourdie sous ces reproches, répétant :
— Ben, quoi ? Qu'est-ce que t'as ?
— Oui. oui, tu sais bien ce que j'ai. Et cette espèce d'abruti qui est là-haut dans ton lit ?
Alors Lucie, injuriée, se révolta :
— Abruti ! Il l'est moins que toi, abruti, pour sûr! Et puis, d'abord, est-ce que je suis pas libre? Ça te regarde pas. Et puis, t'as pas besoin de gueuler comme ça, pour ameuter le monde.
Soudain elle se radoucit, donna des raisons. Elle s'en fichait pas mal, elle, de son amant. Il pouvait bien la lâcher. Elle saurait en trouver d'autres ; des hommes, ça avait toujours besoin de femmes. Et, avec une désinvolture insouciante, elle ajouta :
— Et puis, tu sais, tant pis. Moi je m'embête, je veux m'amuser un peu. Si tu crois que c'est drôle de rester toujours seule. D'abord, j'ai besoin d'hommes ; vois-tu, ça m'a repris.
— Va rejoindre Charles.
— Et de l'argent.'*
— Tu en prendras sur celui qu'ils ont laissé.
— Oui, je t'en flanque : n-i ni, c'est fini! Il n'y en a plus. Tiens, je viens de changer la dernière pièce de cinq francs, il reste douze sous.
— Tu as tout payé au moins.-*
— ]^.Iais non, tu es sotte ! Je l'ai dépensé, celui-là et puis d'autre encore. Depuis que tu es partie,
Charles m'a encore envoyé de l'argent, jelui avais écrit des blagues, il a mangé la carotte; et puis, je viens encore de lui écrire, il y a deux jours, que j'avais perdu mon porte-monnaie, qu'il me fallait de l'argent tout de suite; même que ça m'épate joliment qu'il ne réponde pas.
— Eh bien, vrai, ma fille, tu vas bien. C'est du propre. Et comment que t'as fait pour dépenser tout cet argent-là ?
— Est-ce que je sais moi.-' C'est parti tout seul... Ah! d'abord j'ai payé le cornac.
— Payé quoi.''
— Mon dédit donc. Tu ne sais pas : j'ai lâché la compagnie de plusieurs crans. Oh ! j'en avais plein le dos à la fin, ce qu'on s'y embêtait dans cette baraque-là !
— Ah! tu ne chantes plus. Allons, c'est très bien; tu espères vivre de tes rentes, comme ça? Et le reste de l'argent, qu'est-ce que tu en as fait?
— Rien, je te dis. J'ai fait la noce avec Georges. Et puis, nous avons bu du Champagne... Ah ! tu sais que nous sommes allés à Lille, avanthier, pour voir une actrice de Paris qui joue rudement bien, j'ai pleuré tout le temps. Et puis après, j'ai acheté une boîte de cigares, il n'en restait plus de ceux de Charles. Oh ! il va faire une bonne tête Charles quand il reviendra!
Cette idée l'égaya fort. Pour s'expliquer plus
à l'aise, elle avait déposé sur l'appui d'une fenêtre les bouteilles et les paquets qui encombraient ses mains; et elle pirouettait, riait, amasée par l'étonnement de Dosia. Celle-ci continuait ses reproches. Non, vraiment, elle n'en revenait pas. Ce n'était plus sa petite Nina d'autrefois, si sage, si disposée à bien faire. C'était rudement bête de se laisser enjôler comme ça par un pareil type. Et elle le dénigrait, affirmant :
— Ah. ça, mais tu ne vois donc pas que c'est un maquereau, ton Georges.
— Oh! non, voyons, le pauvre garçon. C'est pas de sa faute. Qu'est-ce que tu veux? Son père lui donne cinquante francs par mois, pour s'amuser. Il m'en a encore donné vingt, l'autre jour. Faut bien qu'il lui reste quelque chose pour aller son mois: tu ne voudrais pas que je lui prenne tout, voyons.
— Oui, oui, ça ne fait rien: c'est tout de même pas chic du tout ce que tu fais là. Non. vrai, ce n'est pas chic, tu sais, j'aurais jamais cru ça de toi.
— Ah! flûte, tiens, tu m'embêtes! Et, tournant le dos à Dosia, Lucie Thirache reprit les objets qu'elle avait déposés sur la fenêtre, et rentra vite dans la maison, toute fâchée.
« Flûte ! » c'était maintenant son grand mot, comme sa devise. Elle le répétait sans cesse, affichant une complète insouciance pour tout ce qui n'était pas son plaisir.
L'hystérie, ravivée par une continence de quelques jours, un ennui insurmontable, l'avaient jetée dans les bras de Georges. Elle lui avait cédé aussitôt, sans réflexion. Elle épuisait ce mâle robuste, lui préparait, elle-même, des mets excitants, l'entretenait dans un rut continu. Cette occupation l'avait tout absorbée. Elle vivait indifférente du lendemain.
Lucie ne revit plus son amie. Maintenant elle restait chez elle tout le jour avec son Georges, se gorgeant de liqueurs et de sucreries. Elle ne s'intéressait plus à orner sa chambre : sur le parquet, sur les meubles, partout traînaient des litres, des assiettes sales en piles, pleines d'os roûgés, de couennes roulées en spirales.
Un veu'lredi matin, la fille était assise sur le lit, débraillée. Georges se vautrait dans le canapé, écrasant un amas de robes, des couvertures jetées là, au hasard. Il était en chemise, dans un pantalon déboutonné, et fumait en une pipe de terre brune, sans dire un mot. De la rue, du marché voisin, une rumeur montait, incessante, apportant vaguement les cris des poissonniers mêlés aux glapissements des marchandes. Tout à
172 CHAIR IMOLLE
coup, Lucie, qui sirotait un verre de punch, leva la tête.
— Dis donc Georges, et les mouchoirs de Charles, les as-tu rapportés?
— • Bah, c'est pas la peine, ils sont tout déchirés.
— Allons bon, qu'est-ce que tu en as encore fait ?
— Tiens, je pouvais pas m'en servir, alors, comme j'avais besoin de torchons très doux pour essuyer mon fusil, je les ai pris pour ça. Ça va très bien.
Lucie, d'abord, parut fâchée.
— Oh ! tu sais, si tu y tiens, je peux te les rendre. Tu n'auras qu'à les blanchir et puis à les repriser. Toi, qui as été couturière, tu dois savoir faire ça, et ton type n'y verra que du feu. Il gobe tout, ce tourlourou de mon cœur.
— Oui, oui. En tous cas, il n'a pas l'air de gober ma dernière lettre, voilà cinq jours que je l'ai mise à la poste, il ne répond pas.
— Oh! écoute, moi je comprends ça. Tu le rinces un pou dur, ce bon militaire ! C'est pas permis de se foutre des gens, comme ça.
— Oui, mais moi, c'est que ça ne fait pas mon compte, tu sais. Où veux tu que nous trouvions de l'argent à c't'heure? C'est pas Dosia. peut-être, qui m'en passera. En voilà encore une sale grue! Elle est jalouse, tu n'as pas idée.
— Et bégueule, aussi ! Ce qu'elle a eu l'air indigné, l'autre jour, en me voj'ant.
— Oh! et puis, tu ne sais pas? Elle a été dire partout que j'étais une salope. On me l'a encore répété hier, chez la blanchisseuse. Oh! je lui ferai payer ça, à cette grue. Une fille pour qui j'ai tout fait.
Révoltée, elle se perdit dans un regret interminable des services rendus à cette femme.
Le vent d'ouest apportait les bruits de la gare. Un train arrivait : ce fut d'abord un continu grincement dont le ronflement s'accrut, s'approcha, entrecoupé de sifflements plaintifs; puis, un froissement de fer strident se prolongea, et il y eut un arrêt, un mugissement de vapeur haletante, une intermittence de sourds tamponnements, en série.
— Tiens, v'ià l'omnibus de Dunkerque, dit Georges. Il est déjà dix heures et demie. Hein, si Charles revenait!
Et de sa langue passée entre les lèvres, il fît une moue qui égaya Lucie.
— Oh ! qu'il est drôle. Viens que je t'embrasse, grosse bête.
Il ne voulut point se déranger. Non, tant pis. Il était trop bien. Ah ! bien, elle non plus ne se dérangerait pas pour un mufle pareil. Et tous deux, un instant se turent, elle, froissée de cette indifférence, lui, très fier de se voir désiré. Plu-
sieurs coups, familièrement frappés à la porte, firent remarquer à Georges que les huîtres arrivaient,
— Non, c'est pas possible, ou bien il faut qu'elle soit joliment en avance.
Lucie, vaguement inquiète, ajouta :
— Va vite ouvrir la porte.
Georges refusa, et la fille, maugréant, sauta du lit, courut à la porte, ramassant en sa camisole sc^s chairs croulantes. Elle tourna la clef. Le battant s'ouvrit violemment. Dans le chambranle, un officier apparut, tout pâle.
Lucie s'effara :
— Comment, c'est toi, Charles ?
On ne répondit pas, on examinait la chambre et Lucie, épouvantée, suivait les regards, les gestes (le son amant avec un accroissement de terreur.
Sur le parquet, des bouteilles vides s'alignaient : la table était surchargée de verres graisseux ; dans l'armoire béante, du linge sali ; il aperçut enfin Georges, très rouge, immobile, dans une stupeur. Alors le miche éclata, et, balbutiant, lâchant les phrases, il criait avec des jets de salive :
— Tonnerre de Dieu ! Sacrée garce ! Je comprends maintenant pourquoi tu me demandais de l'argent. C'était pour entretenir Monsieur. Non ça, je ne veux pas ; je vais vous faire coflrer tous
les deux ; la marmite et vous le maquereau, oui le maquereau.
Il sortit avec lenteur, comme attendant une récrimination de Georges, qui se tint coi prudemment. La porte fut fermée à double tour.
Lucie et Georges étaient attérés. Enfin, lui fit un mouvement pour se rhabiller, pestant :
— Ben, vrai, en voilà un imbécile. Est-il bête, et nous sommes dans des beaux draps.
— Bah ! tais-toi. c'est de la frime ; il n'y a pas de danger qu'il aille chercher la police ; il a trop peur du scandale.
— Hum ! Crois-tu ?
— Ça... Mais il serait plus attrapé que nous, s'il faisait ce coup-là.
— Encore toi, ce n'est rien ; mais moi, ça ferait du propre si mes parents savaient ça. C'est du coup que je ne pourrais plus me marier.
Lucie Thirache eut une pitié, et pour le rassurer :
— Oh ! tu peux être tranquille, va. Il va revenir tout seul et nous nous en irons.
— Oui, n'est-ce pas .-' Il n'oserait pas nous faire arrêter.
— Mais non, je te dis ; il va revenir et puis nous partirons. Ce n'est pas un grand malheur ; nous irons à Lille ensemble, veux-tu ?
— Des prunes, ma fille ! Ah non, alors ! Crois-tu que je vais m'en aller de chez moi ? Tu iras toute seule. As-tu de l'argent au moins?
— Mais tu sais bien que, depuis deux jours, j'ai tout acheté à l'œil.
— Tiens, voilà vingt francs. Il ne reviendra donc pas, cet animal-là ?
Lucie Thirache prit le louis, touchée de ce cadeau. Elle s'était vêtue à la hâte, presque réjouie : cet événement qui venait faire diversion lui semblait fort burlesque. Un homme, elle en trouverait trente-six pour un ; c'est pas ça qui la gênerait. Ce qu'elle allait faire la noce quelques jours, libre enfin, seule, à Lille! Elle entassait dans une valise ses peignes, ses brosses, son linge. Elle y voulut mettre une boîte à veloutine, mais la houppette s'échappa et, sur sa robe, la poudre se répandit, tachant la soie noire de longues traînées grasses.
— Allons, bon ; il ne manquait plus que cela ; c'est toujours comme ça quand on est pressé.
Cet incident l'attrista. Il fit naître en elle comme une appréhension.
— Va voir un peu à la fenêtre s'il ne vient pas, dit-elle.
Georges, qui marchait de long en large sans arrêt, souleva les rideaux, jeta un regard sur la place bruyante :
— Non, je ne le vois pas. Mais, tu sais, il peut
bien revenir; je me fous un peu de lui. avec ma canne, je le forcerai à se tenir tranquille.
— Oh! si tu, crois qu'il se laisserait faire comme ça.
— Bah ! il n'a pas l'air bien solide, ton Charles ! ... Oh ! et puis, il nous laissera bien partir, n'est-ce pas?
— Penh ! peuh ! quand il dit quelque chose, il le fait. J'ai salement peur qu'il ramène la poHce.
— La sale farce que ça serait ! Mais tu disais tout à l'heure, qu'il n'y avait rien à craindre.
— D'abord, ce n'est pas vrai; c'est toi qui faisais le brave.
Il y eut un silence, tous deux maintenant, s'attendaient à une catastrophe.
Et, dans son affoUement, Lucie se voyait replacée sous la surveillance, elle s'abandonnait à imaginer ce malheur prévu. Ils regardaient la porte, tous deux, en réfléchissant.
Soudain un bruit de pas pressés dans l'escalier.
— C'est lui, fit Lucie.
— Il est seul ; quelle veine !
D'un coup la porte s'ouvrit, l'officier entra l'air penaud, avec une rage dans les yeux :
— Allons, foutez-moi le camp, tous les deux, nom de Dieu ! Je vous laisse partir, parce que je ne veux pas être à de pareilles affaires surtout
en votre compagnie. Monsieur. Maintenant,fai{esinoi le plaisir de déguerpir tout de suite. Vous pouvez être sûr, que tout le monde saura comment vous avez agi. Ramassez vos affaires et foutezmoi le camp.
Georges, aussitôt parut ravi. Il empoigna en hâte son fusil, sa canne, sa carnassière. Et, dès que Charles eut achevé de parler, il s'enfuit.
Lucie le suivait, portant à la main sa valise demi fermée. Dans le couloir, au moment de descendre, un besoin de se venger de sa peur l'empoigna, elle se retourna, vit son amant, debout sur la porte et lui cria dans une fureur :
— Au revoir, canaille, salop, cochon!
La porte se referma brutalem.ent, Lucie, en courant, rejoignit son Georges qui déjà sortait de la maison :
— Eh bien ! qu'est-ce que nous faisons ? demanda-t-elle?
— Oh ! fais ce que tu voudras, ma fille ; moi je me sauve, en attendant.
— C'est comme ça que tu me lâches, après ce que j'ai fait pour toi?
Georges eut un mouvement de colère :
— Comment ce que tu as fait pour moi ! Espèce de putain. Mais c'est toi, tu m'as attiré chez toi, malgré moi. C'est de ta faute si tout ça m'arrive peut-être. Tu as fait si bien, que je ne pourrai plus me marier. Ah ! tu veux que je t'entre-
CHAIR îilOLLE
tienne encore, Mademoiselle. Oh ! tu peux bien aller pourrir où tu voudras, ça m'est tout à fait égal.
Et il s'éloigna furieux, rapide, sans tourner la tête.
Lucie était restée seule sur la place du Marché, au seuil de la maison. Hébétée, elle regardait dans une vague attente d'un secours imprévu, avec un espoir d'être rappelée dans sa cliambre, pressée d'excuses et de caresses. Autour d'elle, une animation continue bruyait. Des femmes, des demoiselles en toilette, circulaient devant les tables de pierre, examinaient les soles que les marchands claquaient l'une à l'autre, en criant les prix. Des ménagères comméraient devant les vendeurs, dont les bourgerons bleus dominaient l'entassement des poissons nacrés, luisants, sur les étals. Dans l'air, se heurtaient des rumeurs, des bruits de conversations qui étouffaient des marchandages grossiers, des traînementsde sabots lourds sur l'asphalte
Lucie malj^ré elle, s'intéresse à ce bruit, considère toutcurieusement.EUe voudrait s'étourdir à jamais. Elle sent que toute pensée lui sera désormais doulouleiise. Et, par degrés, elle se reprend à rêver, toujours immobile : Ces gens-là sont heureux ; ils n'ont point de peines cuisantes. Elle seule se trouve encore sans abri, repoussée de tous. Des larmes lui vinrent aux yeux. Là, vrai, elle n'avait pas de chance, elle n'en aurait jamais; et toujours c'était la faute des hommes qui se moquaient d'elle, sans pitié.
Un gamin passant lui demanda :
— Vous allez à la gare.-' Mademoiselle. Voulezvoujs que je vous porte votre valise .''
Cette question, brusquement, changea les idées de la fille.
— Oui, c'est ça, prends la valise. A quelle heure le train pour Lille?
— Oh! nous arriverons, allez, c'est à midi un quart.
Elle allait, par petits pas pressés, dans la rue Saint-Aubert, sous un gai soleil. La vitesse de sa marche semblait enfin l'éveiller d'une stupeur pénible. Oui, elle irait à Lille. Mardi elle y était restée quelques heures et, vraiment, elle avait trouvé cette ville très amusante. Des images rapides lui revenaient à l'esprit. Elle se voyait traversant la rue de la gare, si large, au raiUeu
d'une cohue en gaîté. Elle irait là, certainement. Il lui souvenait de s'être rencontrée, en un café, à des hommes bien distingués. Mais vite elle chassa de telles pensées. Des hommes ! Oh ! pour sûr que non, elle n'en verrait plus; oh non!c'était bien fini, cette fois. Elle allait se remettre au travail et vivrait seule.
Et, soudain, une idée l'arrêta dans ses projets d'avenir. Ce Georges, tout de même, quel sale individu ! Elle se rappela toute la vie passée avec lui, les continuels présents qu'elle lui donnait, comment elle avait fait son éloge à Dosia. l'autre jour encore. Oh! du reste, Charles, c'était bien la même chose : car, elle le sentait à présent ; elle n'avait point cessé de l'aimer pendant son absence. Elle avait pris Georges pour se désennuyer; mais, au fond, c'était toujours à Charles qu'elle songeait. Eh bien, c'était encore un rude celui-là.
En un moment Lucie avait oublié les cadeaux de l'officier, ses longues prévenances, le tour qu'elle-même lui avait joué. L'arrivée imprévue de Charles lui apparaissait comme une machination préparée contre elle, si noire qu'elle anéantissait les bontés antérieures.
En avançant dans la ru3 Ernestale, elle se retraçait tous les détails de son séjour à Arras. Vraiment, elle avait fait une belle affaire, en y venant. Et c'était encore la faute à cette garce
de Dosia. Un foutu métier, éreintant, contraignant les femmes û se coller avec d'ignobles miellés. Heureusement c'était fini. A Lille, un sûr bonheur l'attendait.
Elle était arrivée à la porte Ronville, s'approchait à la gare. Et, tandis qu'elle rajustait la voilette de son chapeau, indifférente aux regards curieux des paysans, au salut amical de deux officiers, paradant en culottes rouges, elJe sentait naitre en elle comme une joie tranquille. Cette idée du travail, dans une vie honnête, lui souriait : mais plus que tout, elle était heureuse en songeant qu'elle échapperait aux hommes; et il lui semblait que ne plus coucher avec les mâles, serait leur infliger une juste vengeance, cruelle ex délicieuse.