TROISIEME PARTIE
A Lille, dans l'étroite rue du Bois-Saint- Etienne, Lucie Thirache était venue se loger au second étage d'une maison très vieille. Elle avait à dessein choisi cette rue, sachant que les loj'ers y étaient moins chers et que le voisinage du théâtre, de la gare, des larges voies populeuses, lui devait abréger ses courses à la recherche de miches et rendre plus aisée sa chasse aux louis.
Souvent, l'hôte mâle du lit était un commisvoyageur ou un employé de bureau. La nuit d'amour, payée d'avance régulièrement, s'achevait de bonne heure, et Lucie insouciante de se créer une clientèle fixe, laissait partir l'homme
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de grand matin, en lui accordant à peine un au revoir somnolent.
Elle, aussitôt, se remettait à dormir, heureuse, vautrée en travers du lit, et c'était dans la vaste chambre aux rideaux fermés une soûlerie de sommeil.
Vers deux heures elle ouvrait les yeux. Le sommeil disparaissant lui laissait aux membres une voluptueuse torpeur, comme une chaude envie de rester ainsi, toujours mollement couchée. Elle frottait ses paupières mi-closes, et sa rêverie mêlait aux souvenirs de la nuit, les projets pour la journée commençante ; chaque fois elle craignait d'être réveillée trop tôt. Une peur navrante la faisait courir à la fenêtre et ouvrir les rideaux, puis tout éjouie par l'inondation instantanée des rayons solaires, elle se couchait, impatiente de ressentir encore cette exquise torpeur. Elle aimait alors considérer sa chambre. En face, encadrant les fenêtres claires.le mur couvertd'un papier bleu, dont elle examinait les dessins jaunes aux formes indécises que l'humidité illustrait par endroits de courbes dentelées. Entre les fenêtres, une large commode à marbre gris, surmontée de bibelots divers. Elle parcourait tendrement des yeux l'acajou luisant de la toilette flamande et son miroir limpide soutenu par des cous de cygne. Tous ces objets lui appartenaient. Elle pourrait, en quittant cette chambre, les
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emporter tous, et l'image du tnpissier, donateur de ces meubles en paiement de faveurs répétées, venait hanter son esprit, souriante, obèse, épanouie.
Lucie poursuivait Texamen du mobilier en une soupçonneuse défiance. Parfois le contact d'une canne éraflait le bambou des chaises, ou bien la bougie en se fondant, avait maculé la table d'une tache épaisse. Elle se levait en hâte et, dans une inquiétude chagrine, elle frottait les meubles endommagés, longuement.
Elle ne se' lassait pas de ces nettoyages et s'attardait autour des meubles dans une fierté propriétaire. Pais, lorsque tout était redevenu luisant, elle observait à la fenêtre le va-et-vient de la voie publique. La rue du Bois-Saint-Etienne, était presque déserte. Jamais Lucie ne voyait passer une voiture, à peine quelques piétons pressés. La fille s'attristait de cette solitude. Le badigeon jaunâtre des maisons voisines, la peinture déteinte des contrevents la dégoûtaient encore et elle se penchait, avide de vie et de mouvement, pour entendre gronder au loin le bruit des boulevards. Elle tâchait à regarder la rue des Suaires, à sa gauche, où le défilé des passants serpentait. Mais, à l'angle des deux rues, l'enseigne d'une serrurie, énorme clef de zinc fixée à la muraille, obstruait la vue. Elle coupait les passants, empêchait de voir, et Lucie
s'épanJait en une rage imprécante, lorsque la clef, barrant le spectacle d'une cohue, permettait à peine entrevoir les jupons secoués de deux femmes s'injuriant, ou les jambes traînantes et arquées d'un ivrogne conduit au poste. La fille s'exaspérait. Elle maudissait la clef, en lui reprochant son déplaisir. Elle s'en prenait au serrurier, s' étonnant que la police tolérât une pareille obstruction. Elle rêvaitapostrophercette canaille, lui faire enlever son enseigne de force. Et très vite, un bruit, le passage lointain d'une voiture ou le son ronflant d'un orgue lui faisaient perdre ses colères, la retenaient curieuse, tendant l'oreille, subitement calmée.
Puis, sans quitter la fenêtre, Lucie oubliait la rue. Durant des heures, elle se perdait en un tourbillon de visions rapides, à peine conscientes. Lentement, le soleil s'abaissait derrière la masse ombrante du grand théâtre, laissant le quartier solitaire dans l'indécise clarté du crépuscule. Alors seulement la fille revenait au souci des choses journalières. Elle jetait autour d'elle un dernier regard curieux. Les maisons s'efiiiçaient assombries, profilant sur l'horizon grisâtre les arêtes vagues de leurs saillies. Des nuages lourds, attristants tachaient le ciel, immobiles. Pour échapper à cette vue elle fermait la fenêtre et, dans la chambre enténébrée, allumait une lampe de verre bleu afin de préparer son unique repas,
le même toujours, cru, aigrelet : une salade de laitue baignée de vinaigre. Jamais elle ne cuisinait un plat chaud par une crainte d'empester sa chambre soigneusement parfumée en tous coins. Le repas fini, elle se levait très sérieuse, avec le sentiment de commencer enfin la besogne du jour.
A parfaire sa toilette, Lucie gravoxiient employait un énorme soin. Devant son armoire à glace, c'étaient de continuels tournoiements sur un talon, sur l'autre, des contorsions du cou, penché vers l'épaule, pour scruter la draperie habilement chifibnnée de la jupe. Elle trempait une serviette dans sa cuvette à dessins roses et se frottait le visage minutieusement, dans les creux. Après s'être lavée, elle allumait une bougie auprès de la lampe, en face de la glace, pour enrouler la frisure de ses cheveux autour d'une épingle échauffée,
La toilette s'achève. Le corsage fort tendu, moule la taille amincie par le corset. Lucie se dresse très droite en sa robe collante et elle jette un dernier coup d'œil à la glace. Cet examen met à ses lèvres un sourire satisfait. Vraiment, elle se trouve ainsi très attrayante. Ses cheveux tombent sur le front en frisures molles, laissent une raie blanche entre leur ahgnement et l'arc des sourcils.. Les yeux, couleur de bronze, ont de chauds reflets.
Avec du rouge, étendu ù la patte de lièvre, elle donne à ses pommettes un éclat rutilant, et ses tempes étaient encadrées par le balancement rvtlirnô dos houcles d'oreilles, larges anneaux d'argent emmêlés aux toulfos des cheveux. Elle admire orgueilleusement ses bras, sa poitrine élevée jusqu'au menton, ses mains enlérméfcs en de hauts gants de couleur claire. Puis elle se retourne, se cambre, se veut examiner toute et de tous les côtés, ravie de prévoir une chasse heureuse.
Tel était le but avoué de ses coquetteries. Mais, au fond, Lucie vivait dans l'adoration absolue do son corps. Sur elle-même, elle avait reporté le besoin d'affection; qui toujours l'avait tourmentée.
Enfin, elle parfaisait l'harmonique symphonie des couleurs et des lignes, en jetant sur ses épaules un cache-poussière, gris perle, aux pans doublés de grenat. Sur sa tête elle posait une toque, fixée par un voile blanc enlacé au cou. Et, la conscience gaie, Lucie descendait pour commencer la tâche quotidienne.-
Jamais elle ne quittait la sombre rue du Bois- Saint-Etienne sans jeter à la clef un regard haineux. En entrant dans la rue des Suaires, elle embrassait d'un coup d'œil la double sente des trottoirs, décochant une œillade dès qu'elle apercevait, dominant le fouillis des vestes et des
robes, la forme haute d'un chapeau. JMais cette rue, rouLant un ilôt d'ouvriers et de filles, était vide le plus souvent de miches raccrochables.
Rapidement, Lucie gagnait le théâtre et, pour franchir la place, elle aimait retrousser très haut ses jupes, faire admirer leurs dessous propres. Elle abordait au café Jean, portant au bras un rouleau de musique, elle s'avançait à petits pas, avec des arrêts brefs devant les boutiques, ou elle bousculait à dessein les hommes pour soupirer aussitôt de captivantes excuses. Dé.'laigneusement, elle toisait les femmes, pleine d'un mépris vertueux contre ses collègues de joie, ayant pour la tenue sobre des dames mariées, une respectueuse compassion. Elle arrivait ainsi à sa première halte, un grand njagasin d'orfèvrerie très éclairé.
Quoique les objets de la montre lui fussent connus dans leurs moindres ciselures, elle s'arrêtait, par contenance en se rappelant les hommes coudoyés et leurs mines engageantes ou fâchées. Par instants, elle détournait la tête et scrutait la rue. Cependant, reprise quelquefois d'une curiosité, elle restait perdue en une longue observation de l'étalage, oublieuse de son labeur, jusqu'à ce que le contact d'un pardessus masculin ou le frôlement d'une canne l'eut fait retourner.
D'une marche traînante, elle s'approchait à la gare. Là des trains, versaient continuellement
sur la place une foule effarée ; et c'était pour Lucie une délicate besogne, deviner la fortune des débarquants, leurs dispositions à la bien accueillir. Lorsque cette seconde station n'avait point réussi, la fille recommençait en sens inverse, sans répugnance pour ce trajet monotone. Sur la grande place, elle attendait longtemps devant les grilles de la halle, indécise à franchir la chaussée, Enfin, elle pénétrait dans la rue Nationale. La double traînée des lampadaires, s'étendait cà l'infini ; entre eux les lanternes des voitures se mouvaient jumellement dans un isolement bizarre. Au commencement de la rue, sa tenue hautaine et presque décente, persistait. Mais, quand elle était parvenue aux endroits sombres, ses allures brusquement changeaient. Elle se déhanchait, désireuse de prendre une revanche de ses poses austères: et lasse enfin d'espérer qu'on viendrait à elle, Lucie Thirache raccrochait. Elle accostait les hommes bien vêtus, en murmurant d'abord quelques propositions d'un air détaché, sans paraître y tenir; dans la suite, impatientée de sa déveine, elle se faisait pressante et suppliante, avec des vanteries pour sa virtuosité erotique. Aux jours de guignon, dix heures sonnaient avant qu'elle eût réussi à séduire un mâle. Les rues devenaient désertes, le bruit décroissait confus, Lucie ne distinguait plus à cette heure, qu'un murmure
uniforme et vague coupé par le roulement des voitures attardées. On fermait les boutiques. Les cafés, par flots, se vidaient. Le tliécâtre, aux entr' actes, dégorgeait la foule des spectateurs et Lucie, revenue sur la place, faisait alors de longues stations, son cache-poussière entrebaillé afin de paraître plus avenante. Lorsque ces manœuvres étaient restées infructueuses, vers onze heures, elle allait aux Bouffes.
La lourde moiteur de l'atmosphère enfumée l'y réchauffait, l'y grisait ; elle devenait très drôle, très hardie, achevait perdre sa morgue de femme chic. Et, toute folâtre, elle courait de tables en tables, lançant des calembours. Elle quêtait des cafés, des chartreuses, en s'asseyant au coin des chaises, avec des rires pour les hommes, des frôlements pour leurs moustaches. Presque toujours, après une demi-heure de ce manège, elle sortait au bras d'un monsieur.
Sous le cadran illuminé du grand'garde, devant l'enfilade réglementaire des fiacres, on débattait le prix. Le marché conclu, on gagnait rapidement la rue du Bois-Saint-Etienne et l'on montait.
Lucie Thirache se livrait ainsi, au premier venu, pour vingt francs.
D'abord, cette vie nouvelle l'encliaTita. Dans ces vadrouilles elle était très gaie sans raison sautait, virait, ravie. Et à sa fenêtre, pendant les longues heures de solitude rêveuse, elle couvait en silence un monologue joyeux.
Une idée la satisfaisait fort, le projet lentement formé se réalisait enfin : elle faisait expier aux hommes ses misères anciennes. Aujourd'hui, le souvenir de son premier affolement l'amusait. Avait-elle été assez niaise, en arrivant à Lille, de perdre courage, de se croire la victime de quelque guigne mystérieuse! Elle se rappelait les premiers jours passés dans une dèche désespérante, par horreur des mâles. Heureusement que la fringale l'en avait tirée, de cette toquade!
La persécution, une guigne ; tout cela était des contes de grand' mère : elle le savait à présent. Sans doute, les malheurs ne lui avaient pas été épargnés, mais elle-même était cause de cette malechance avec sa mollesse et son ignorance de la vie. Comme les hommes avaient lâchement profité de sa sottise! Les salops! Elle les avait supportés, pour quelques-uns même elle avait eu de l'attachement. Plus souvent qu'on l'y repincerait. Georges l'avait-il assommée avec ses réflexions idiotes et comme il avait vécu sur sa bourse, pour finir par la planter là quand elle n'avait plus eu d'argent. L'ofiicier Charles lui apparaissait comme un sale poseur; il l'avait prise pour en faire parade vaniteusement. Bien gagné, l'argent qu'elle avait dépensé à sa guise. Tous pareils! Léon ne valait pas mieux que le reste : six mois il l'avait poursuivie; elle aurait été, sans lui, une brave ouvrière, intourmentée. Elle se remémorait ensuite l'indigne façon dont ce Léon l'avait abandonnée, parce qu'elle s'était amusée un peu en son absence; comme si ce n'était pas lui qui l'avait habituée à faire la noce! Tous dos exploiteurs de la femme, des maquereaux, quoi ! Bon encore Donard ; celui-là, du moins, n'était pas hypocrite... Mais non, lui aussi était une canaille qui poussait sa femme à de sales actions, une si bonne personne, par nature. Lucie se méprisait encore davantage en
songeant que tous ces types, qui l'avaient roulée, étaient bêtes comme leurs savates, tous plus ou moins rincés par d'autres femmes, des habiles. Oh ! mais elle était bien changée: elle allait leur en faire voir à ces hommes. Ils pourraient claquer de misère s'il leur plaisait, elle ne se retournerait seulement pas. Ils l'avalent dupée et quand la déveine était venue, nul ne s'était occupé d'elle : elle allait s'occuper d'eux, elle, et c serait drôle.
En effet, Lucie s'acharnait à cette haine. Elle se faisait payer à l'avance, très cher; tout supplément d'amour devait être rémunéré en surplus. Même, elle les volait. Il lui venait un frais rire à la remembrance du départ quotidien de ses miches, très penauds, sans un sou. Elle s'estimait devenue sérieuse, une vraie femme; elle savait enfin raisonner et on ne la reprendrait plus à changer d'avis continuellement, sans motif, comme autrefois.
Cependant, au plus fort de ces résolutions, souvent elle s'attendrissait en songeant à Léon, son seul amour vrai: elle se surprenait à regretter ce premier amant : en somme, c'était encore le meilleur de tous. Celui-là l'aimait pour ellemême, et puis si gentil, si doux. Une fierté la possédait d'avoir été séduite par un homme aussi aimable. Elle se représentait Léon idéalement
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beau, par une admiration intime du mâle qui était parvenu à la conquérir. Il ne l'aurait jamais quittée sans les conseils des amies et des camarades jaloux de leur liaison. Dans Tesprit de la fille, Léon devenait un être adorable; elle le désirait. Et dévêtant les autres amants de leurs qualités, elle en habillait son premier amoureux. La revue des hommes jadis connus recommençait; de nouvelles infamies se retraçaient en sa mémoire. Ce n'est pas Léon qui aurait fait ceci, cela.
Mais ces réflexions servaient encore à affermir ses projets. Elle se jurait qu'elle n'aurait plus ni amour, ni béguin, et formait le plan d'une existence tout emplie par l'idée de l'argent à obtenir. L'argent ce devait être son seul but : elle se devinait très courageuse pour acquérir une fortune, prochainement, entrevoyait au terme de ses efforts une vie libre, riche, jouisseuse. Revenue à Saint-Quentin, elle stupéfierait de son luxe les anciennes camarades d'atelier, serait locataire, dans la rue d'Isle, d'un appartement somptueux. L'idée de cet appartement l'obsédait; elle y voulait un balcon, d'où elle pourrait regarder librement les promeneurs. Comme les amants d'autrefois, si dédaigneux, rageraient en la voyant traîner aux Champs-Elysées, des robes de soie, mener en laisse un lévrier. Et
puis, elle serait vertueuse et chaste. Elle aurait sa chaise à la Basilique ; elle ferait l'aumône, splendeurs que couronnerait un mariage avec quelque jeune homme vigoureux et beau.
Tantôt ces songeries se modifiaient, et un horizon si bourgeois lui semblait mesquin. Ce qui lui fallait alors c'était Paris, la noce à outrance, la vie élégante et fastueuse. Elle pensait aux délices que devait renfermer cette ville idéale dont les commis-voyageurs pariaient avec un enthousiasme vague. A Paris, son luxe la ferait bientôt remarquer. Toutes les avances seraient éconduites impitoyablement, jusqu'au jour où s'offrirait à elle l'amant attendu, capable de se donner tout entier, de lui procurer toutes les richesses, de vivre à ses pieds avec une adorante soumission. Bien d'autres idées lui venaient encore, différentes, contraires, souvent toutes à la fois. Mais, toujours dans ses rêves, elle se voyait aux bras d'un homme, et le bonheur lui paraissait reposer sur l'affeciion d'un garçon jeune et fort, qui saurait avoir pour elle l'exquise tendresse de Léon avec des vigueurs bien autrement voluptueuses.
C'est que Lucie avait gardé le furieux besoin des plaisirs erotiques. La nuit, elle collait tout à coup ses lèvres brûlantes au corps du miche, soupirante. Elle s'imaginait être ardente par
calcul, pour forcer les hommes à la venir retrouver : mais, au fond, elle adorait plus que jamais les caresses lascives et s'ingéniait à ressentir des spasmes encore inperçus. Cette poursuite du plaisir se traduisait dans ses rêveries, par la réminiscence de livres licencieux ou par le regret de n'avoir pas été l'esclave de cette flagrance amoureuse lorsque Léon était avec elle. Et la vision de ses premières amours se mêlait à ses vœux sensuels, les fardait d'un sentimentalisme qui enthousiasmait Lucie. La nuit elle arrachait subitement de sa torpeur l'homme couché à son flanc pour obtenir de lui quelque raffinement de luxure. Ensuite, l'hystérie s'éteignait, la réalité s'imposait vite à la fille lorsque le monsieur se levait avachi, demandant : « Dis donc ? Où est la serviette? »
Par un revirement soudain, elle se dégoûtait alors des plaisirs charnels. Elle en venait à estimer une souillure le spasme erotique ; elle regrettait n'avoir point, après l'amour assouvi, des éphèbes spirituels et beaux, l'entretenant avec douceur de la passion véritable. Une aspiration à une liaison très pure affluait, mais il lui paraissait qu'une telle liaison ne saurait être obtenue sans dépense d'argent. Ne fallait-il pas, pour cela, avoir des allures élégantes et honnêtes, attendre surtout les avances.
C'est ainsi que les idées les plus contraires avaient une conclusion commune : raccrocher les mâles et leur enlever l'argent.
Et, régulièrement, avec la fixité d'un sérieux devoir, Lucie accomplissait la tâche quotidienne; elle se donnait au premier venu, chaque soir, pour un louis payé d'avance.
Vint l'hiver, un hiver froid, très sec. Cependant Lucie recommençait tous les jours sa lente promenade, satisfaite de cette saison qui rendait plus douce aux miches la perspective d'un lit bien chaud. Mais l'arrivée hâtive de la nuit contraignait la fille à sortir plus tôt et allongeait la durée de ses vadrouilles.
Vers sept heures, lorsque déjà nul espoir d'un dîner offert ne lui restait, elle s'arrêtait, prise de faim, devant un magasin d'épiceries, au coin des rues Esquermoise et Nationale, C'était une boutique assez vaste, très éclairée, animée par un continuel défilé d'acheteurs. Elle aimait regarder, friande, l'intérieur du magasin, les bouteilles alignées, les tiroirs jaunes échafaudés et décorés d'éti([uettes. La devanture surtout l'inté-
ressait : des deux côtés, près la porte, des caisses renversées s'allongeaient, couvertes d'oranges, de fruits secs, de pruneaux et, sous une vitrine, se tassaient les vermicelles, les macaronis avec; dessus, les prix en chiffres énormes. Lucie contemplait ces mangeailles sans perdre de vue les messieurs encombrant le trottoir; une grande envie lui venait de se repaître.
Devant le magasin un garçon en longue blouse écrue courait complaisamment d'un client à l'autre, en faisant l'éloge des denrées. Lorsque Lucie se décidait à l'achat de mendiants, toujours ses jeux se rencontraient aux yeux bêtes du A^endeur obséquieux et souriant. Peu à peu elle s'habitua â trouver au milieu des comestibles cette face polie et rosée, aux lèvres entr'ouvertes, au front bas calotte de boucles bloniles que séparait une raie droite. Bientôt même elle crut voir à son empressement que cet homme lui voulait devenir familier. Sa fierté de femme chère, une vanité longuement acquise dans les heures de solitude la rendaient aussitôt fâchée contre cet audacieux. Elle se garda cepenlant de fréquenter une autre épicerie; ce manège l'amusait.
Mais, de ce jour, elle s'efforça à bafouer cet adorateur en ])renant, dès qu'elle l'apercevait, un air dédaigneux. Ce fut contre le malheureux une taquinerie constante, presque une vengeance.
Elle aimait à l'impatienter de ses questions multiples, le faire courir à l'intérieur du magasin. Elle lui donnait de l'or pour l'obliger à aller changer à la caisse et. à son retour, d'impérieuses réclamations l'accueillaient.
— Demandez donc de la petite monnaie au lieu de ces pièces de cinq francs qui éreintent ma bourse.
— Mais, madame, il n'y en a plus.
— Dépéchez-vous ou j'irai me plaindre.
Le garçon devait se soumettre. Ce fat bien autre chose lorsque Lucie eut appris par un de ses collègues, qu'il avait parié coucher avec elle avant un mois. La fille fut froissée : de subites honnêtetés s'indignaient en elle.
Volontiers elle avançait l'heure de sa dînette pour maltraiter l'amoureux téméraire. Ses songeries avaient pris un objet fixe : humilier cet homme. L'épicier accapara ses méditations.
Longtemps cette rigueur dura. Mais un jour Lucie s'étant montrée trop méprisante, le garçon devint très pâle. La fille fût touchée. Ses agaceries, aux premiers temps très plaisantes, l'ennuyaient déjà; et elle se sentit brusquement apitoj'ée, repentante, prise pour l'infortuné d'une grande sympathie :
— Allons, allons, ne vous faites pas tant de mauvais sang : au fond, vous savez, moi je suis une bonne fille. Allons, voyons, je ne vous tour-
menterai plus, seulement il faut que vous soyez convenable.
L'indignation avait disparu; en Lucie persistait seule une compassion pour sa victime. Elle se promit réparer ses torts par d'amicales paroles. Et vite, entre eux, s'établit une familiarité bavarde. Souvent la fille stationnait pour communiquer au vendeur des réflexions complaisantes sur le temps ou les denrées exposées; dans la suite ils se confièrent leurs tracas. Lui raconta les ennuyeuses fatigues du métier, elle narra la brutalité des hommes. Elle l'appelait par son prénom Zéphyr. Elle se décida même à trouver passables ses gros yeux bleus. Il avait une blouse toujours très propre, un grand col ouvert, une cravate vprte, une bague au doigt.
Cependant Lucie ne découvrait en elle nul amour pour ce mâle. Malgré des instances réitérées et suppliantes elle ne céda point. Les galanteries de Zéphyr la trouvaient très froide, fâchée. L'offre d'un louis ne put la déterminer. Elle avait la conviction d'une supériorité sociale et. s'intéressant toujours à Zéphyr, elle aurait cru déchoir en acceptant ses propositions. Chaque jour, vers midi, elle le rencontrait dans un cabaret de la rue des Suaires où il mangeait. Et, pendant qu'elle faisait pomper la bière dans son broc d'étain, il lui contait des histoires qu'elle trouvait drôles.
Un matin de mars, Lucie Tliirache contait dans ce cabaret les péripéties d'une atroce agression qu'elle avait subie la nuit précédente. A prolonger son récit, à user sa douleur en l'avivant sans cesse par d'épouvantables évocations, elle ressentait un intime soulagement ; et, comme Zéphyr venait d'entrer, elle reprit sa narration dans une avidité de rééditer ses souffrances. Deux hommes distingués et riches par l'apparence, l'avaient accompagnée chez elle, puis l'avaient insultée, battue, et elle s'était défendue courageusement.
Devant les clients matineux, ouvriers vêtus de velours brun, commères en jupes sales, fillettes en longs sarraux noirs, à la natte frétillante, Lucie se faisait très brave, se dépeignait une
femme forte, ayant su résister vigoureusement à leurs brutalités :
— Je leur eu ai lâché de ces injures; j'en pouvais plus, quoi ! Et puis, ils n'avaient qu'à s'en aller. Ah bien oui! Quand ils m'ont vu en raga comme ça, ils ont pris les chaises, ma toilette, mon armoire à glace; il m'ont tout fichu par terre, avec des coups de poings, des coups de pieds! Mes pauvres meubles! Qu'ils étaient encore si beaux, que j'aurais voulu...
Sa phrase s'acheva en un long gémissement. La fille, penchée sur l'épaule de Zéphyr, pleurait à verse, tachant son peignoir rouge, trouvant canaille, sans oser le dire, l'indifférence des auditeurs qui, l'un après l'autre, s'en allaient, calant d'un coup d'épaule leurs paquets d'outils sur l'omoplate, modérant de la main le balancement de la musette pendue au coude. Et tous, en partant, lançaient des consolations :
— Yoyons, il faut vous calmer; avec une mine comme la vôtre vous en achèterez bientôt des autres de meubles.
— Moi je serais de vous, j'aurais un revolver. Lucie sanglotait. Mais une femme ayant
insinué qu'elle avait eu tort de recevoir deux hommes à la fois, elle se fâcha, oubUant aussitôt son chagrin.
— Tiens, si vous croyez qu'on fait ce qu'on veut dans cette saloperie de métier-là.
— Fallait pas le prendre, ma fille !
— J'aurais bien voulu vous y voir.
— C'est égal, si t'étais restée honnête, ça ne te serait pas arrivée.
— Honnête ! Et toi tu l'es, honnête?
— Un peu plus que toi au moins.
— Hé va donc,grand chameau. c'est parce que t'as pas de physique. Bien sûr que tu ne trouverais pas deux hommes pour vouloir monter chez toi.
— Du calme, hein! Mamzelle du trottoir!
— Attends un peu, toi !
Lucie fut retenue par Zéphyr. Contente d'avoir un prétexte pour ne se pas colleter, elle se débattait, menaçait violemment son adversaire qui battait en retraite, très digne ; puis elle se laissa entraîner dans la rue.
Lentement, ils marchaient côte à côte. Une grande animation grouillait. Des camions roulaient bruyants, éclaboussaient la file des passants affairés qui s'accrochaient aux paniers encombrants traînés au bras des repasseuses.
Cette foule s'agitait impitoyable à côté de Lucie qui s'exaspérait :
— En voilà une putain! Une femme à cent sous ! Une paillasse à soldats !
Zéphyr très calme raisonnait : " Pour sur, c'était une rosse, mais Lucie avait déjà bien assez de malheur comme ça sans s'occuper encore d'une
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pareille grue, » Cette allusion rappela raventure de la nuit, et la douleur de la fille, un instant distraite, la ressaisit. Ils étaient arrivés au coin de la rue du Bois-Saint-Etienne. Zéphyr prodiguait des paroles consolantes, semblait très content d'être initié aux petites affaires de Lucie. Elle, toujours pleurante, énumérait les dégâts, s'attardait à une foulede détails, heureuse de la pitié qu'elle inspirait. Instinctivement elle regardait la clef, comme pour une prière.
— Moi non plus, allez, je n'ai jamais eu de chance, conclut Zéphyr.
Il raconta longuement son renvoi de l'épicerie où il avait été victime d'ignobles jalousies.
Lucie fut intéressée par l'histoire. Elle compatit et demanda d'exactes explications. Mais, soudain, la vue de sa fenêtre ressuscita ses récriminations. Et, tandis que l'homme se complaisait à décrire sa misère, tandis qu'il narrait les intrigues de sa patronne, de ses camarades, s'entraînait à les insulter, leur jurant des vengeances, la fille de nouveau sanglotait, à peine attentive. Elle en vint à trouver ennuyeuses les doléances du garçon : cette épopée d'un autre malheur, graduellement l'importunait. Elle n'écouta plus, agacée.
Le temps était couvert. Des nuages gris se mouvaient lentement : l'atmosphère lourde, chargée de pluie, accrochait une brume laiteuse
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aux angles des maisons. Et le roulement monotone des voitures attrista encore Lucie honteuse de pleurer dans la rue. Espérant aussi que le spectacle des dégâts apitoierait davantage son compagnon, elle l'invita à visiter l'appartement.
En entrant, la dévastation de la pièce navra. L'armoire à glace renversée gisait à terre, la corniche au plancher. Partout des paillettes de verre doublé de tain scintillaient. La cuvette était sur le tapis en morceaux: l'eau s'était épandue du pot brisé, noircissant les rosaces. Au milieu de la pièce s'étalait, arrachée de son cadre, lacérée, une gentille lithographie : deux amoureux s'embrassant sur une escarpolette.
Zéphyr allait d'un meuble à l'autre. Du plat de la main, à grands coups, il rajustait les montures des chaises. Il releva l'armoire et ramassa les débris de la glace.
Cependant, Lucie s'était vautrée sur le canapé, la face tournée au mur, sans souci du désordre de sa toilette, car le peignoir dégraffé opprimait moins sa poitrine soulevée par le halètement des sanglots. Elle était prise d'une rage furieuse contre ces inconnus exempts maintenant de sa juste vengeance. Elle se comprit victime à jamais de la funeste influence des hommes. Dans une inconsciente sollicitation, elle avait pris les mains de Zéphyr et les serrait. Lui répétait sans cesse : « Quelles canailles! Quelles canailles! »
— Oh ! tous des cochons, je vous dis, des voyous qui se foutent des femmes, parce qu'ils sont les plus forts. Ainsi, croyez-vous que c'est pas ignoble, oe qu'ils m'ont fait! Et puis, toujours ça a été la même chose, et il n'y a pas moyen que j'en sorte. Autrefois j'aurais gagné ma vie, mais maintenant je ne sais même plus faire une reprise ; et c'est encore leur faute. Oh! mais c'est bien fini, j'y renonce, j'aimerais mieux me jeter à l'eau que de coucher encore avec un : ils se valent tous.
— Et moi, insinua Zéphyr, croyez-vous que je ne suis pas un brave garçon, qui vous aime bien.
Tout bas, tendrement, il lui fit l'aveu de son afiection. Toujours il l'avait aimée, c'est pour cela qu'il était si malheureux quand elle le méprisait. Oh! s'il était d'elle, comme il quitterait cette vie-là, comme il enverrait promener ces sales bourgeois qui se croient tout permis à cause de leur argent : « On voit bien que vous ne connaissez pas les hommes de votre rang qui n'ont pas des masses d'argent, mais aussi qui ne sont pas fiers, pas méchants. »
D'abord, dans sa détresse, Lucie Thirache avait oublié le sexe de son ami, A l'entendre parler d'amour, elle ressentit une joie, décidée à repousser toutes ses prières, à le faire payer pour les autres. Mais, comme elle écoutait attentivement, étonnée par ce genre de supplications soumises
qu'elle n'avait pas entendues depuis longtemps, elle admira la justesse de ces réflexions; elle se rappela avoir eu déjà les mêmes idées. Peu à peu sa douleur disparaissait. A la tension de ses nerfs succédait un amollissement. Son oreille distraite trouvait un plaisir à recueillir de tendres paroles.
Lui, toujours très doux, avec des inflexions chantantes, poursuivait l'aveu de sa passion. Il louait les manières de la fille, la bonté que marquait son visage et qui avait dû être la cause de ses infortunes.
Lucie regardait le mur sans voir: machinalementelle répétait tout bas les phrases de l'homme qui lui semblaient harmonieuses. L'émotion de la nuit, sa rage durant des heures l'avait brisée. Elle ne pensait plus, impuissante à former une idée. Vainement elle essayait résister par le raisonnement aux tentatives du garçon, bientôt elle retombait dans une torpeur avachie, et se laissait bercer par les discours de Zéphyr, qui acquéraient en son esprit une croissante vigueur. Puis,toute à ses réflexions, elle n'écouta plus. Elle songeait à la possibilité d'une vie honnête et calme, qu'elle imaginait charmante. Seulement des lambeaux de phrases lui arrivaient que Zéphyr lançait plus haut. Maintenant il dépeignait la félicité d'un ménage à deux : « C'est pas moi qui vous mépriserais : il faut bien vivre,
n'est-ce pas; je ne vous reprocherais jamais rien,
je vous aime trop pour ça Il n'y aurait
jamais de querelles On vivrait si tranquille,
qu'on nous prendrait pour des gens mariés
Les dimanches on irait se promener bras-dessus,
bras-dessous La semaine, tous les matins, on
se rendrait ensemble au travail Et puis, elle
pouvait toujours essayer, ça n'engageait à rien. >•
Lucie se sentait enlacée, pressée amoureusement. Une voix chevrotante, bien humble, répétait : « Eh bien, dites, voulez-vous, dites, voulezvous. »
Elle, toute espérante, enchantée de cet avenir naïvement vertueux et honorable, confiante en une existence heureuse et tranquille, nui l'abriterait des mépris et des brutalités, se jeta dans les bras de Zéphyr brusquement, par reconnaissance pour ses promesses d'amour, les seules entendues ainsi formulées depuis Léon.
L'averse s'épanchait à grand bruit, striait le noir, effaçait les angles des maisons basses où de maigres lueurs s'irradiaient derrière des rideaux trop diaphanes.
Lucie Thirache inspectait la rue Malpart, à peine éclairée par les coups de lumière que dardaient les rares boutiques ouvertes. Seules, quelques flaques boueuses miroitaient. Elle s'arrêta, tendant aux baisers humides d'un miche ses lèvres indifférentes. Elle releva son parapluie, tâcha à couvrir le chapeau du monsieur très ivre, qui l'enlaçait; elle scruta l'obscur pour s'assurer si son amant était en vue.
Elle réfléchit : « Tant pis ; il l'ennuyait à la fin avec ses jalousies bêtes ! Si on ne pouvait plus rien faire ! Et puis, pour ce qu'il gagnait!
2\ê CHAIR MOLLE
Elle ne pouvait pourtant pas aller quêter de l'ouvrage de boutique en boutique, ah non, par exemple ! » Une crainte cependant la tenait anxieuse : il lui fallait conduire l'homme raccroché dans la chambre commune, au-dessus du magasin où travaillait Zéphyr, et si on était .aperçus, ce serait une jolie scène. Elle restait au bord du trottoir, indécise, très embarrassée.
Mais l'apparition brusque de l'amant au seuil de l'épicerie, lui donna comme un coup et dissipa son incertitude. Avec une crânerie moqueuse elle emmena le miche jusque-là, le poussa dans un étroit couloir, recommandant : « Monte, mon chéri, c'est la première porte en haut ; la clef est dessus ; il y a une bougie et des allumettes sur la table ; je te rejoins. »
Et, dissimulant ses appréhensions sous un air d'autorité câline, elle s'appuya au bras de Zéphyr, sérieusement résolue à imposer sa volonté :
— Tu sais, mon petit homme, tu serais bien gentil de ne pas venir ce soir ; non, vrai, il n'y a pas moyen que tu viennes.
Lui se taisait. A sa face le sang affluait ; il semblait figé par une stupeur. La femme devina quelle colère l'avait saisi ; elle craignit un éclat brusque et, pour le prévenir, dans un flot de paroles dolentes, elle plaida, sans fin :
— Ne te fâche pas, je t'en prie, faut pas m'en vouloir, tu sais. Je t'aime bien, tu sais, car sans
cela je serais riche à présent. Peux-tu bien croire que je pourrais te lâcher, après avoir fait tout ça pour toi ? Crois-tu que je pourrais te faire des queues, pour le plaisir, avec des types que j*ai jamais tant vus, et puis laids... Oh! tu ne sais pas quelle tête il a, celui-ci... Mais nous avons des dettes...
Elle les énuméra nombreuses, très lourdes, et elle reprit :
— Ah ! si nous étions plus riches ! c'est là que je les enverrais paître, un bon coup, les miches ! Dis, tu le sais bien, tu ne m'en veux pas ? Dis ?
D'un seul trait, sans une pause, Lucie avait précipité les mots, enfilé les phrases. Puis elle s'arrêta, fit un pas en arrière pour feindre un départ. Elle sentait bien la querelle interminée, mais elle voulait marquer à son amant la fermeté de sa résolution.
Lui, se tenait toujours adossé à la porte, immobile.
— Allons, c'est entendu, n'est-ce pas .-* dit Lucie, qui recula, apeurée par ce silence.
Alors Zéphyr éclata :
— Tu vas rester ici, tu entends ! Ah ! il ne faut pas te foutre de moi comme ça; je sais bien ce qu'il en est, va... Avec ça que je t'ai pas vue entrer, l'autre jour, avec des hommes chez Merlin, aux T7•o^5P^^e(5n5,dans tous ces garnis, des vrais bordels !
Et sa voix montait; il criait, levant les poings.
Elle fut vexée de se voir découverte ; mais, comprenant que ces reproches permettaient une diversion, elle s'attarda à s'excuser avec de faciles mensonges : on l'espionnait, c'était du propre, et on se trompait encore. Aux Trois Pigeons^ c'était Louise qui y demeurait avec Angèle, et les hommes c'étaient leurs amants. Bien vrai, conclut-elle, si on ne peut plus parler à un homme, maintenant !
— Oh ! oui, comme c'est malin ! Si tu crois que je coupe là-dedans. Marche toujours ; je sais bien ce qui en est ; tu veux refaire la noce, voilà tout. Tu en as plein le dos de t'être mise avec moi, voilà tout. Tu veux encore te faire éreinter la carcasse par ces cochons de bourgeois ! Et puis, Zyphyr, c'est bon quand il n'y en a pas d'autre...
— Tiens, tu me fais suer !
Lucie, qui jusqu'alors avait fixé sur son amant des yeux férocement attentifs, haussa les épaules, comme excédée par l'insanité de ces réclamations. Elle se détourna, se mit à contempler la vitrine de l'épicerie, à compter les yeux d'un gruyère qui embrassait, dans une entaille triangulaire, un bocal de cornichons et des boîtes de fil ; puis son regard se reporta sur les images d'Èpinal qui tapissaient le fond, accrochées à une ficelle par des pinces de bois. Eile s'intéressa
presque à ces colorations enfantines, jusqu'au moment où Zéphyr, qui s'était d'abord épandu en lamentations sur son malheur, finit par lui défendre de ramener cet homme dans sa chambre.
— De quoi, de quoi, ta chambre? Mais v'ia de beaux jours que c'est moi qui la paie cette cambuse! Tu pourrais bien dire notre chambre, au moins ; et puis, nous verrons un peu si tu oses lui secouer la paillasse, t'es trop feignant pour ça.
Sans cesse la voix de l'amant s'élevait avec des intonations furieuses, éveillant la rue de son silence m.ort. Le rideau d'une fenêtre en face, s'était soulevé, et une tête avait apparu, le front collé à la vitre. Lucie l'aperçut, et gênée de cet espionnage, elle répondit tout bas :
— Bon! tu seras encore bien content de venir déjeuner avec moi, demain.
— Ah ça! pour qui me prends-tu, sale putain! hurla Zéphyr. Non tu sais, j'en suis pas encore là.
11 avait empoigné le bras de la fille et le serrait avec des secousses brutales si bien que Lucie d'abord contente d'avoir excité cette colère, se fâcha tout à fait.
— Ah ! Monsieur n'en est pas encore là ! Elle est bonne celle-là! Mais mon pauvre ami, voilà trois mois que tu en es là, trois mois que je t'entretiens comme un joli petit macq que tu es.
Elle s'emporta, furieuse, déballant les raisons
2î0 CHAIR MOLLE
qui lui faisaient juger son amant un souteneur. Et il n'avouait pas ! 11 protestait ! Ce manque de bonne foi l'indignait. Elle lui reprochait rageusement la modicité de sa paye, son égoïsme, sa tenue propre, la manière infâme dont il avait profilé d'une minute d'égarement pour s'attacher à elle « comme une sangsue, » et l'exploiter. Ensuite, quand elle fut à bout d'injures, elle s'attendrit sur elle-même, afin de trouver un thème à récriminations .
— Toujours faut que ces cochons d'hommes me fassent périr de misère ! Qu'est-ce que j'ai donc fait pour être malheureuse comme ça.
Elle pleurait.
Un flot d'idées tristes l'envahissait, elle rappelait son luxe perdu, sa vie de noce enterrée.
— Tant pis pour toi! Fallait pas venir!
Le ton très dur de Zéphyr fit comprendre à Lucie qu'elle avait été trop loin. Elle craignit que l'épicier ne s'en fût pour toujours ; et, dans une vague terreur de l'inconnu, empoignée aussi par un amour-propre à la pensée d'être lâchée, elle se fit aimante et douce, transigea : « Elle n'avait pu faire autrement que le suivre ; il le savait bien; il l'avait conquise tout entière. Et cependant, aujourd'hui, il méritait bien qu'elle le quittât. Mais ce lui était impossible. » Elle continua longtemps, larmoyante, d'une voix iriste, avec des regards tendres. Elle avait poussé
Zéph}T dans l'intérieur de l'épicerie et lui, semblait s'intéresser peu à peu à son discours, refouler sa colère. Il hochait des doutes qu'elle sentait être tout d'apparence. Alors, elle reprit son idée première, peignit les créanciers en courroux, démontra la nécessité d'un prompt paiement.
— Et puis, tu sais (oh! çaje te le jure!), après ce coup là, ce sera tout; je ne recommencerai plus jamais ce métier-là. Pour sûr, ce sera la dernière fois. Oh! ça, je te le jure.
— Non, non, non, il arrivera ce qu'il arrivera, mais je ne veux pas.
— Non, mon chéri, je t'assure que personne n'en saura rien.
Et laissant cette affirmation, elle étala un amour exagéré pour son amant, une sollicitude de sa santé et de son bien-être : sans argent il n'aurait plus ni tabac, ni linge, ni monnaie de cabaret, et cela lui faisait de la peine.
Elle amassait les raisons, pressée d'en finir, craignant que l'ivrogne, en haut, ne s'impatientât. Et elle finissait par croire à ses paroles, se trouvant très bonne, très dévouée, jugeant Zéphyr bien méchant de résister si longtemps à de pareilles supplications.
— Tiens, c'est demain dimanche. Si tu veux, nous irons à Roubaix par le tramway à vapeur ; ce sera gentil, hein.^
Elle espérait cette promesse concluante et la brutale réponse de Zéphyr la désespéra :
— • Hé je m'en fous pas mal !
— Oh ! ne dis pas cela, mon petit homme! Et en revenant donc, en revenant, dis. Zéphyr, qu'est-ce qu'on fera? Réponds-moi, voyons, au lieu de faire une vilaine figure comme ça.
Lucie, se levant sur la pointe des pieds, voulut atteindre de ses lèvres la bouche de son amant.
— Fous-moi la paix, nom de Dieu ! c'est dégoûtant à la fin.
— Oh! ne sois pas méchant comme ça! Faut pas m'en vouloir, tu sais bien que je t'aime bien.
— Je ne dis pas. Mais c'est rudement infect tout de même. Et dire que si j'avais de l'argent ces saletés n'arriveraient pas. Oh! du reste, je ne veux pas ; si tuy tiens, tu n'as qu'à débarrasser le plancher.
Lucie, sûre maintenant de vaincre, enfila ses excuses en suivant ce nouvel ordre d'idées :
— Qu'est-ce que tu veux, mon chéri, faut prendre la vie comme elle vient ; et puis nous avons toujours notre amour, ça console de tout.
— Oh, si encore c'était sûr, ça !
La fille l'enlaça, échauffa dans une longue étreinte le corps de son amant, sans parler, mais
soupirante ; et comme Zéphyr observait involontairement :
— Tiens v'ià le type qui s'en va, elle le serra plus fort puis se dégagea rapidement, contente, victorieuse.
Le lendemain, Lucie dut aller chercher à l'épicerie, Zéphir qui faisait mine de ne plus vouloir rentrer. La scène recommença. Les mêmes récriminations s'échangèrent, et comme la veille, tous deux finirent par accuser la misère. Mais, fermement, ils décidèrent lutter désormais contre la mauvaise chance. Mieux valait manger par jour une seule fois, que recourir encore à un pareil métier.
Et bientôt la misère revint.
Pour la chasser, Lucie, sans en rien dire d'abord, usa des mêmes moyens. Et Zéphir s'en étant aperçu, elle répondit à ses reproches par un invincible argument : " Il faut vivre, se vêtir et manger. » Cependant le gain, facile lui remit en l'esprit ses rêves ambitieux. De nouveau, elle
songea aux richesses, à ses projets de bonheur luxueux et ce fut un grand mérite à son sens, vouloir ainsi donner le bien-être à Zéphir, un si brave garçon.
Pour le consoler de ses déboires amoureux, elle lui ménageait une surprise, le dimanche, quand la semaine avait été bonne : une partie de campagne, une excursion en Belgique.
Ils faisaient de folles ripailles, une débauche de charcuterie, arrosée de bière blanche. Très vite l'épicier prit goût à cette existence ; ses réclamations se firent moins vives ; ses derniers scrupules fuyaient dans ramollissement de cette vie commode.
Alors, Lucie, sûre de n'être pas entravée, ne garda plus de mesure. Et l'argent redevint l'unique objet de ses pensées. Un étranger, presque chaque soir, occupait la chambre de Zéphyr. Lui, derrière la porte, attendait la part du louis payé d'avance, pour aller coucher ailleurs.
Dans les premiers temps, il avait voulu étourdir ses rages jalouses, oublier le mépris de soi qui le poignait, et il s'était mis à faire la noce. Chaque nuit de découchée, les lupanars le recevaient ; il fut bientôt connu des filles, choyé comme une bonne pratique. Et, dans une inconsciente comparaison, il en vint à trouver ennuyeuse Lucie, lui préféra ces femmes, toujours disposées â le satisfaire, et toujours paraissant
gaies. Elle, souvent, répondait par une parole dure à ses demandes amoureuse^, dans une lassitude de l'homme, dégoûtée, enfin, par la continuelle prostitution de sa chair.
C'est que Lucie sentait décroître son attachement pour Zéphyr. D'abord, dans la reprise de ses vieux projets, elle avait placé très haut son amant : pour lui surtout elle rêvait s'enrichir. Mais, déjà, elle s'avouait que cet homme ne lui plaisait plus. Comme les autres, il cherchait à l'exploiter, et puis, franchement, elle s'était fait illusion. Il n'était ni beau, ni spirituel. Tout au plus lui avait-il marqué, un jour, une grande bonté d'àme. Et cette bonté, elle l'avait payée, n'est-ce pas, et d'un juste prix. Peut-être même l'espérance du paiement avait seule poussé le garçon à cette compassion subite. Elle ne pouvait cependant se risquer à le quitter. L'aventure de ses meubles brisés l'avait rendue très craintive, et elle se sentait plus confiante, lorsqu'elle voyait les miches entrant dans sa chambre, ébaucher une grimace d'appréhension dégoûtée à l'adresse de Zéphyr qui rôdait dans le couloir. Elle avait de lui un besoin constant et s'apeurait de ses départs. Mais quelquefois, lorsqu'il demandait de l'argent, élevant sans cesse le tarif de ses exigences, elle s'emportait et l'insultait, dans un grand désir de le [voir rompre. Lui, ne se formalisait plus. Bonnassement, avec
une inflexion de regrets pleurards, il geignait : « Va, c'est bien malheureux ! Mais aussi, c'est de ta faute ; c'est toi qui m'as rendu comme ça. Avant j'étais lionuéte. » Ce reproche, souvent répété, faisait naître en Lucie une forte émotion. Elle s'apitoyait aussitôt : elle ^e sentit obligée à ne pas abandonner cet homme ([u'elle avait perverti, persuadée que son influence seule l'avait changé en souteneur. Et. tout à la f )is très fière de cette influence qui avait, croj'ait-elle, fait une victime, chagrinée de cette puissance mauvaise, elle se reprenait, pour un instant, à aimer Zéphyr d'une afîection protectrice. Elle lui donnait son gain largement, pour réparer, pensait-elle.
L'homme, voyant l'efficacité de ses manœuvres, demandait de plus en plus. Et, à mesure qu'il obtenait plus, ses besoins avaient grandi. 11 avait renoncé maintenant aux bordels malpropres du quartier Saint-Sauveur. Il fréquentait les lupanars luxueux, vêtu d'un complet très propre, pour que sa mise ne jurât pas avec celle des commis-voyageurs et des étudiants. Il jetait l'argent aux filles, sans compter. Dans son commerce continu avec elles il devint brutal. Il avait des expressions violentes, des grimaces furieuses. Et ce mélange de bonhomie et de violence intimidait Lucie, avait sur elle une grande prise. Elle n'osait plus rien refuser. Depuis longtemps, il avait quitté l'épicerie : le patron, fatigué de
ses inexactitudes et de sa paresse, l'avait chassé. Ce fut alors la femme qui pava tout, la mangeaille, les filles, les habits, le tabac. Bientôt même Zéphyr lui prit ses recettes, criant et se fâchant, quand elle hésitait à lui remettre tout l'argent gagné. Chaque jour, audéjeûner. c'étaient des réclamaiioLis sans fin. des criailleries. Et,dans le flot da ses injures, Zéphyr aggravait sans ■cesse le même reproche : il accusait Lucie de l'avoir perverti.
Ce reproche affolait la Hlle, rendue stupide par une débauche continue. C'était comme un remords qui la lancinait, lui faisait hausser les épaules avec un frisson, quand elle 3^ songeait. Pour échapper à cette obsession torturante, elle devait inventer quelque distraction, s'acharner au gain. Elle se livrait à tous et partout, sans mépris pour les minimes profits. Elle se donnait le soir dans l'encoignure des grandes portes, sur les bancs des boulevards déserts, contre les arbres du rempart. Et, vite, avec une joie avide, elle enfouissait dans sa poche l'argent quémandé, presque volé. Les rêves de richesse étaient abandonnés; son amour d'elle-même avait décru. Elle ne se frisait plus: ses cheveux, collés sur le front par une pommade luisante, couvraient la peau jaunie. Ses bottines éculées restaient embouées durant des jours, gardant la glai.se des remparts: et, sous ses vêtements tachés, seul, le
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jupon blanc à broderies, battait encore, comme une enseigne de sa propreté professionnelle. Elle mettait un chapeau, ne le quittait point: mais c'était seulement parce qu'il autorisait l'exigence d'un tarif plus élevé. Et, jour comme nuit, elle se vendait pour un louis, pour dix francs, pour quarante sous.
Sortant des bras d'un monsieur, parfois elle courait après un soldat, ajoutait sa pièce blanche au louis, se disant tout bas : « Tiens, comme ça Zéphyr sera content. » Elle courait vite jusqu'à la rue Malpart, dans l'impatience de procurer une joie à son amant, et ne le trouvant point, mettait sur la table l'argent gagné, dans un bonheur de tout donner, où se mêlait souvent l'espérance de ne plus voir Zéphyr avant le lendemain et d'échapper à ses mauvaises paroles. Puis, lorsque cinq heures sonnaient, elle venait se poster à la porte des casernes, pour se livrer encore.
Maintenant Lucie Thirache vivait dans une torpeur abrutie. Elle marchait somnolente par les rues; les objets lui apparaissant à travers une buée tremblotante.
Au commencement de sa liaison avec Zéphyr, elle avait repris la vie de noce, autant pour satisfaire ses appétits erotiques, que pour échapper à la misère. Mais, peu à peu, l'abus des plaisirs avait émoussé son éréthisrae; l'apaisement de ses ardeurs lui était venu ; et les pratiques
lascives lui avaient semblé à la longue des corvées à exécuter nécessairement. Impuissante, dès lors, à éprouver une jouissance amoureuse, grondée sans cesse par Zéphyr, qu'enhardissait sa veulerie, elle s'habitua à dormir continuellement pour esquiver ses chagrins. Dans ses moments de loisir, enfin sans dégoûts et sans craintes, elle s'anéantissait en un sommeil lourd. jusque l'instant où un ordre de son souteneur l'éveillait brutalement, la poussait dehors, titubante, les yeux clignotants à la lumière.
Cependant, elle n'aimait pas Zéphyr. Elle lui restait attachée par un remords vague, une molle habitude qui lui défendait toute résistance et l'empêchait d'échapper à sa sujétion.
Alors la maladie l'attaqua.
Elle ressentait d'étranges douleurs. Sa tête s'alourdissait, envahie de continuelles migraines ; et lorsqu'elle faisait sa raie, elle remarquait à l'occiput une tache qui chaque jour devenait plus foncée. Sa marche s'embarrassait. Souvent, dans ses vadrouilles, elle devait s'asseoir. Elle avait la sensation d'un poids dans les aines, et lentement, son ventre s'enflait. Mais, pressée de suffire au gain exigé, elle restait debout, allait toujours sans se préoccuper du mal en croissance. La nuit, toutes ses douleurs s'éveillaient plus vives, rendues atroces par une continuelle insomnie.
L'hydropisie du ventre devint telle, que Lucie dut interrompre son métier. Elle se coucha, croyant à une grande fatigue que le repos devait dissiper.
Dès lors, Zéphyr ne fit plus dans la chambre que de courtes apparitions, la consolant d'un geste avant de repartir. Il ne formulait plus de reproches et lui conseillait même quelques remèdes. Comme elle n'avait plus d'argent pour les acheter, il lui proposa mettre lui-même ses robes au Mont-de-Piété. Elle, dans sa fièvre, fut émue de cette bonne attention. Elle accepta, et d'une voix très douce, lui demanda :
— Dis, si ça te dérange, je peux bien y aller encore moi-même, chez ma tante. Je ne suis pas si malade.
— Tu plaisantes, je ne veux pas que tu te lèves. Ne bouge pas, je reviens tout de suite avec ce qu'il faut.
Les souliers neufs de Zéphyr, des souliers vernis, craquèrent sur les marches de l'escalier. A l'église de Saint-Sauveur, huit heures sonnaient. Lucie entendait la pluie tomber, lugubre, et de sa fenêtre, elle voyait le mur énorme de l'hôpital Gantois, que l'eau striait de noir.
Jusque trois heures, elle attendit le retour de son amant. Une voisine l'étant venue voir, elle la pria d'aller chercher Zépliyr. La femme raconta l'avoir trouvé au cabaret, chantant. Il avait
répondu : « Ah! elle m'assomme, cette vieille peau-là! » puis, il s'était remis à chanter. Et la voisine déblatéraitcontre cettecanaille, un homme qui devait tout à Lucie.
— Allez, dit la fille, il ne faut pas lui en vouloir : c'est moi qui l'ai rendu comme ça.
Et toujours dans ses longues explications, elle répétait :
— Que voulez-vous, c'est moi qui l'ai rendu comme ça : il m'aime bien tout de même.
A neuf heures, le soir, Zéphyr rentra dans la chambre, très ivre. Il eut une crise de larmes à la vue de Lucie, s'agenouilla près elle, épancha un flot d'excuses repentantes. Et la fille, dans une joie de le voir si humble, lui pardonna, prête à s'accuser elle-même.
Un repos continu, l'arrêt momentané des fatigues charnelles la remirent sur pied. L'enflure de l'abdomen disparut complètement. Mais au sommet de l'occiput, Lucie devait ramener ses cheveux en haut chignon, suivant la mode, pour dissimuler la tache brune, qui chaque jour grandissait.
Lorsqu'elle put sortir, elle recommença se vendre à tous, entretenir son amant.
Comme trois heures sonnaient à l'horloge de l'hôpital Sainte-Eugénie, une douleur éveilla Lucie Thirache. Quelques instants elle resta immobile, toute gémissante, cherchant à rappeler le sommeil qui s'enfuyait. Mais bientôt, elle sentit au bras gauche une sorte de broiement ; ses os semblaient éclater dans une étreinte qui ne cessait pas. Elle dut étendre le bras sur les couvertures, et ce mouvement la tira de sa torpeur.
Il était bien pénible ne pouvoir reposer après une telle fatigue! Elle était si lasse! Toute la journée, elle avait souffert à la suite de l'opération du matin : l'extraction d'un os à la jambe. Quelle terrible maladie. Elle sentait partout des lancinements et des brûlures. Les os s'effritaient, se cassaient, perçaient ses chairs. La peau sem-
blait trop étroite pour ses membres gonflés, la pressait en une gêne continuelle. Et sa nuque, endolorie par une même position gardée trop longtemps, avait une raideur intolérable... Elle allait essaj^er changer sa tête de place, très doucement, car la plaie du crâne suppurait fort, et elle était mouillée jusque dans le cou.
Une plainte rauque frappa ses oreilles. C'était l'hystérique, une assommante femme, qui criait toujours. De sa main valide, Lucie écarta le rideau, aperçut le mur jaune, la veilleuse auréolée de faibles rayons, les tentures enfermant les lits et sur des matelas posés à terre, uae forme blanche qui se débattait, se roulait, s'étirait. Parfois, la face apparaissait livide, où la bouche ouverte faisait un trou noir. La fille haussa les épaules, impatientée par la vue de ces contorsions.
N'allait-elle pas bientôt finir, celle-là! II f.dfait encore entendre les plaintes de cette toquée, comme si elle n'avait pas assez de sa maladie pour l'empêcher de dormir ! Voilà, maintenant, qu'elle s'était fait mal en se recoucliant, et ses chairs semblaient se déchirer à nouveau. Oh ! sa tête était lourde ! Un bandeau enserrait étroitement son front ; on aurait dit que des billes de plomb roulaient dans son crâne et en venaient cogner les parois. Les pommettes et ses joues ardaient. Le sommeil ne venait pas ; malgré elle
ses 3'eux s'ouvraient à chaque seconde; le moindre craquement excitait son attention. En cet éveil forcé, elle contemplait la salle, par désœuvrement. Ses regards allaient de lit en lit, suivaient les plis des rideaux, aux cassures effacées en la pénombre grise. Dans les hautes fenêtres, des carrés de ciel bleu se découpaient tout éclaboussés du scintillement stellaire. Et, par intermittences, il y avait un bruit de draps froissés, de ressorts craquants et tintants.
Et la douleur reparaissait plus vive. Certainement le docteur se trompait en affirmant qu'elle était reprise de son ancienne maladie. Autrefois, elle n'avait jamais été ainsi torturée. D'ailleurs, les accidents avaient tout à fait disparu, depuis deux ans, depuis son départ de Douai... Pourvu qu'en sortant d'ici on ne la mit pas dans un atelier religieux ! Elle n'en voulait plus! Que deviendrait Zéphyr sans elle? Elle serait encore obligée à se confesser, à travailler tout le jour pour ne presque rien gagner.
Lucie s'assoupissait, tout en geignant. Soudain, du rideau pendu au lit, lui faisant face, une cornette blanche parut s'avancer, surmontant un long tablier dont la bavette était ornée d'une croix : c'était la sœur Sainte-Thérèse. Elle la reconnaissait bien; elle venait la chercher pour la rendre à Douai. Oh non, il ne fallait pas l'emmener ! Elle devait maintenant se dévouer tout
entière à Zéphyr qu'elle avait perdu. Elle ne pouvait plus le quitter sans crime... Elle se défendait contre la religieuse, répétant tout bas : « non, non, » très bas, dans la crainte que l'infirmière ne survînt...
L'infirmière était devant Lucie menaçant du geste l'hystérique qui, tombée de ses matelas, les jambes en l'air, se tordait les mains et hurlait. Elle s'efforçait à la recoucher. Un moment, la fille examina la face convulsée de la furieuse, la tache de clarté éblouissante qu'un bougeoir, posé à terre, mettait sur le groupe ; au-delà tout était gris mauve, et dans le plis des rideaux de longues traînées bleuâtres s'allongeaient ; aux fenêtres, le ciel pâlissait.
Lucie avait soif, elle appela l'infirmière, lui demanda à boire.
— C'est bon, je vais vous donner de la tisane.
La femme s'éloigna, emportant son bougeoir, un rond lumineux la précédait, blanchissant, devant elle, les tentures des lits; de grandes ombres noires les léchaient, qui montaient se perdre dans le plafond, et quand l'infirmière était passée, tout retombait dans l'uniforme pénombre.
Heureusement, pensait la fille, qu'elle s'était réveillée, qu'elle avait pu échapper à ce vilain cauchemar. Elle était sans doute bien plus mal, puisqu'elle ne pouvait dormir sans rêver d'af-
freuses choses. Elle ne ânirait donc pas, cette maladie! Voilà un mois qu'elle était couchée dans ce lit d'hôpital, un mois, c'était si long !
Zéphyr que devenait-il ?
Pauvre Zéphyr ! . . . Et cette douleur qui ne cessait pas. Il lui semblait toujours qu'on la broj'ait, que sa peau allait éclater sou§ la pression intérieure d'une bouillie fermentante de chairs et d'os brisés. Et partout un pus suintait ; elle sentait sur ses jambes dégouliner, en minces filets, une liqueur tiède et elle se vautrait dans des draps humides. Qu'avait-elle dans le corps qui s'écoulait ainsi, sans arrêt .''
— Eh bien, vous avez une rude fièvre, vous. Buvez ça... Ce n'est pas bon, hein? Ça vou apprendra à faire la noce.
— Merci, Madame, répondit Lucie Thirache en rendant la tasse.
Quand l'infirmière fut partie, elle maugréa : Faire la noce ! faire la noce ! Avec ça que c'est commode d'agir autrement quand on n'a pas le sou ! Et puis, est-ce que toutes les femmes ne faisaient pas la noce ! Elle était plus franche que les autres, voilà tout... Oh! maintenant les crampes d'estomac la reprenaient. Tout remuait en son ventre, ses boyaux se tordaient, des éructations lui montaient à la gorge, successives, lui faisaient ouvrir la bouche sans cesse, secouaient sa poitrine. Oh ! si ça continuait ainsi, elle fini-
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rait par mourir ! C'était cette idiote d'infirmière qui l'avait mise en cet état. Faire la noce ! c'était encore plus propre que de laver les saletés des malades, d'aller torcher tous les numéros les uns après les autres. Elle l'embêtait à la fin, celle-là, avec ses airs de sainte-nitouche ; une femme qui avait eu quatre enfants ! Elle ne les avait pas faits par l'oreille, bien sûr... Enfin, le mal se calmait un peu. Elle allait essayer se rendormi]*, si cette brute d'hystérique ne gueulait plus. Faire la noce ! faire la noce ! On lui reprochait tout, à elle, parce qu'elle avait été en maison ! Elle n'était pas la seule, peut-être...
Elle s'endormit.
.... « Ah ! on allait commencer ! Le théâtre était bien éclairé... vraiment, et puis, il y avait beaucoup de monde... Merci, Madame Donard, vous avez été bien aimable de nous amener... "Vous ne savez pas ce qu'on joue .''... Ah ! vous ne savez pas... Je vais chanter, parce que j'ai été chanteuse avec Dosia. Vous l'avez connue Dosia, n'est-ce pas, madame Donard.'' Oui... Me voilà en scène, je vais chanter. Oui ! mais qu'est ce qu'on joue ? Je ne peux pas chanter si je ne sais pas ce qu'on joue. Voyons, vous êtes ridicule... Léon à l'orchestre! Il joue du violon... Ah ! voilà le père Donard qui me fait des signes là-haut, aux secondes, dans la loge du 7, et Laurence qui me fait des grimaces. Attends un peu. sacrée
garce, tu vas voir comme je vais te coller un coup de peigne dans le derrière... Bon. elle ne pouvait pas retirer son peigne maintenant. Tiens, Léon à l'orchestre! Il joue du violon, et puis Charles, et puis Georges. Oh ! quelles drôles de têtes ils ont ! Ah ! ah ! ah ! ah î Peut-on avoir des binettes pareilles ! Il y a aussi Zéphyr, et puis Henry, Lucien, Ernest... Ils sont tous là. Quelles bonnes balles ! Ils jouent du violon tous ensemble. Vont-ils vite! Vont-ils vite!... Arrêtez donc, que je chante... Bon, les v'ià sur la scène maintenant. Laurence ! Laurence ! sale putain ! lâche ce tison rouge, tu vas me brûler. Ne me brûle pas... Oh! il fait tout noir. Elle me poursuit. Et Georges qui me vise avec son fusil. Ah ! je suis sauvée: je ne vois plus rien... Oh! cet escalier, comme il descend... toujours! On n'en voit pas la fin... des rampes après des rampes; tout cela tourne dans un trou sans fond. Ah ! je ne les entends plus... Voilà les dernières marches; il n'y a plus d'escalier> mais un trou très noir... Zéphyr, pourquoi veux-tu me tuer? Ne me tue pas ! Laisse-là ta hache, je te donnerai l'argent ! ...Ah! tant pis, je me jette !... »
Oh! qu'elle s'était fait mal. Elle avait a^ouIu se retenir avec son bras malade. Non, elle ne dormirait plus, pour faire de sales rêves comme ça. D'ailleurs, il faisait presque jour.
Une clarté bleue, uniforme sur tous les objets,
jusque sur l'hystérique, enfin empoignée par le sommeil et ronflant presque nue, les membres épars. Au bas des fenêtres, une large bande rouge ; au-dessus, un ciel jaunâtre, puis blanc, d'un blanc azuré où brille une petite étoile.
Quel abominable sommeil! Est-ce que maintenant elle dormirait toujours comme ça? C'était plus fatiguant que la veille. Quelle peur! Elle avait de la sueur partout, et son mal de tête était encore bien plus intense.
Voyons, il fallait essayer se remettre... Il allait faire bien beau aujourd'hui... Un temps d'été... Oh! l'été d'autrefois... Saint-Quentin, les bords de l'eau, une barque pourrie, remisée en un champ où elle s'asseyait avec Léon, lors de ses premiers rendez-vous. Il l'embrassait partout, et elle se défendait, se fâchait, et lui, répondait toujours : c'est ta faute aussi, pourquoi estu si belle?
Mais aujourd'hui elle n'était plus belle! Elle considéra ses mains : les veines, les artères dilatées, gonflées, formaient un réseau bleu sous l'épiderme rougi ; aux ongles des bleuissures se montraient avec, par endroits, des points violàtres, presque noirs.
Elle se désola : la main, hier, n'était pas violette ainsi. Décidément, le mal ne décroissait pas. C'était interminable. Ah ! peut-être, l'autre bras allait-il mieux ! Elle allait le démailloter.
A grand peine, dans une appréhension de se faire souffrir, elle défît les bandes enroulées. L'une à l'autre, elles étaient unies par un pus sanglant, desséché. Lucie ressentait un picotement douloureux en les décollant. Sous ses doigts, les linges craquaient, demeuraient en une spirale roidie. Et, à mesure quelle déraaillotait, les cercles jaunâtres qui tachaient la toile s'amplifiaient et brunissaient. Enfin, le membre apparut à découvert. La peau était tendue, lisse, fine, sans une ride. Le poignet avait perdu ses formes et présentait seulement une bouffissure rougeâtre, pâteuse, indécise de contours, sous laquelle un liquide pâle fluctuait. D'étroites fentes une liqueur livide sourdait, rubéfiée de fils sanglants.
Ça n'allait pas, pas du tout!... Elle n'aurait pas dû regarder : cette vuo lui faisait mal. Et puis, maintenant, ça coulait plus fort. Une douleur insupportable l'avait prise au bras, partout. Elle était comme serrée dans un étau et malgré cela un vide l'envahissait, son corps s'allégeait dans un affaissement.
Lucie laissa retomber sa tête pesante. Il y eut le bruit d'une vessie qui s'écrase; un liquide chaud coula de son crâne, lui inonda le cou et les épaules. Oh! tant pis, elle ne remuerait plus. Ça lui faisait trop de mal !
D'abord, elle ne sentait plus sa tête, ni ses mains, ni son corps, plus rien ! Elle éprouvait
SGulement une immense douleur, sans savoir où. Elle voulut fermer les paupières et ne put y parvenir.
Elle restait étendue sur le dos à regarder fixement, le ciel de lit tout blanc.
En haut le soleil raj^onnait dans les vitres brillantes. Les murs s'illuminaient, la iionssière cpandue partout scintillait, au plafond les lézardes se doraient.
Quel malheur! Ne pouvoir sortir par un si beau temps! Comme il serait bon se promener à la campagne avec un amant chéri. Bien longtemps encore elle resterait couchée sans se donner ce plaisir! Bah! elle était folle! Elle se guérirait... comme la première fois. Dans une huitaine, elle serait sur pied, et elle irait à Paris rejoindre Léon, le seul homme désirable... En le revoyant, elle l'aimerait tout de suite... Quels délicieux baisers!... Et puis, elle lui ferait raconter ses amours, simulerait une bouderie pour qu'il la caressât fort, afin de l'apaiser... Alors la réconciliation viendrait, et ils s'aimeraient...
Oh! comme tout s'obscurcissait autour d'elle. Elle ne voj'ait plus les rideaux... à peine encore le volant du ciel de lit... Tout lui semblait jauni, dans une buée d'or... Et l'or occupait toute sa vue. C'est qu'elle allait dormir... Oh! les charmants rêves qui viendraient l'enchanter... Elle reverrait Léon l'aimerait d'une passion
immense... ineffable. Ils se perdraient... tous les deux dans une jouissance infinie... Et puis, ils ne verraient plus rien... rien que de l'or... tout autour... comme ça... plus que des nuages blancs et dorés... une brume délicieuse... douce. Ils ne sentiraient plus que leurs chairs veloutées... si fines... si suaves... si voluptueuses... infiniment. — Eli bien, le 8, ça ne va pas, hein.' ce matin.'' Et ils seraient d'or... tous les deux... d'or blanc... très léger... très pur... ils rouleraient dans les nues... une caressante... Le docteur?... Oui. elle allait très bien... Elle allait voir l'amour... l'infini amour... éternel... toujours.
(Mod. 363.) HOPITAL
Ste-Eugénie