‹ Chalon-sur-Saône pittoresque et démoliChapitre 1 sur 89 · DÉDIÉ · texte numérisé non relu

DÉDIÉ

A VILLE NATALE AFFECTIONNEE

« Et multiplicata eft in eis ruina.

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PREFACE

Pourquoi ce livre? hasard, caprice, manie ou chose voulue? Un peu de tout cela, répondrai-je. Quand on a des cartons et des albums remplis de croquis faits autrefois sans parti pris, un peu au hasard, sans autre mobile que l'amour ou la toquade du pittoresque , quand on a le caprice de la chose étrange, de la forme originale; quand on est atteint de l'incurable manie du collectionneur ; quand on a un peu de cette fièvre qui ^ fait aimer la couleur locale, trouver du charme dans les souvenirs du vieux temps et goûter savoureusement les parfums du passé, on arrive naturellement à ce que j'ai voulu essayer de faire : recueillir et conserver, faire une sorte de sauvetage de ce qui a disparu et de ce qui va s'en aller, condamné bientôt par les nécessités nouvelles et les besoins de la vie moderne.

D'autres, et j'en suis peut-être un peu, ont recueilli et sauvé, non sans profit pour l'art et pour le goût, des médailles et des meubles, des émaux et des tapisseries, des brojiies et des tableaux, des faïences, des estampes et des livres. J'ai voulu sauver aussi des choses qui ne s'emmagasinent pas : des pignons et des coins de rue, des tours et des ruelles, des ponts et des bastions, des profils du temps passé, des costumes et des usages qui se perdent.

C'est là une sorte de curiosité asse{ difficile à enserrer dans les vitrines d'un collectionneur, mais à laquelle je trouve une haute saveur et des droits non moins grands qu'à tous les plus beaux bibelots. Si le fond de toutes les collections mobilières peut être regardé comme le contenu, j'ai pensé que le contenant pouvait bien avoir ses titres. Aussi bien, tous ces vieux recoins de nos anciennes villes n ont-ils pas un côté

PREFACE

pittoresque plein de charme ? L'étrangeté de leurs formes, l'imprévu de leurs contours peuvent-ils manquer d'impressionner vivement toute imagination un peu artiste ou antiquaire ?

Cette pensée me fournit en passant l'occasion de dire que je ne connais, au contraire, rien de plus froid et de plus monotone que la glaciale architecture urbaine de nos jours.

Des mies pareilles, alignées de maisons semblables, des hauteurs ordonnancées et des saillies réglementaires. L'uniformité partout, le froid ennui toujours.

Ces rues modernes me paraissent comme ces interminables avenues, comme ces grandes routes rectilignes sans fin et désespérantes bordées de peupliers inexorablement uniformes.

Après avoir navigué sur la Saône de Chalon à Lyon, et sur le Rhône de Lyon à Beaucaire, au milieu des paysages les plus riants et les plus imprévus, quiconque aura pris le canal du Midi, de Cette à Toulouse, pour glisser silencieusement entre deux berges hautes, régulières et infinies, aura éprouvé infailliblement et à un très haut degré cette impression que l'on ressent après avoir quitté les rues si variées et si pittoresques de nos villes antiques pour s'engager dans les monotones lignes droites des rues modernes.

Quelle étrange inconséquence est celle de notre temps !

On proscrit le jardin français aux compartiments rectilignes pour n'admirer que le jardin anglais aux contours ondulés : le contraire de ce qu'on fait pour les villes. Il y aurait, ce me semble, un excellent juste milieu à prendre en évitant de construire des rues tracées au cordeau sur un plan d' échiquier , et en évitant aussi de fai?~e des rues noires et tortueuses comme la rue Coupe-Gorge et la rue Massacre de Rouen, ou bien encore comme les rues des Femmes-Fraîches et des Cochons-de-Lait de Chalon.

Cette froideur ennuyeuse, cette monotonie fatigante se retrouvent bien souvent dans les œuvres de l'esprit, dans les dessins comme dans les récits; c'est là un écueil difficile à éviter dans les recueils du genre de celui-ci, car le récit et le dessin sortis tous les deux de la même main ne sauraient manquer de prendre un accent forcé d'uniformité. C'est pourquoi j'ai cherché à éviter, dans la mesure du possible, ce danger que j'ai bien compris. Aussi dans les notices, tout en m' éloignant autant que je l'ai pu de la froide histoiî-e et de la minutieuse archéologie, chose asse^ malaisée en pareille matière, j'ai demandé à l'habile collaboration d'amis dévoués, soit des morceaux d'histoire étudiée, soit des pièces de fantaisie poétique dont le tour savant ou léger, piquant ou disert ne devra pas manquer de semer l'intérêt à la place de la monotonie.

Pourrais-je asse^ remercier cet ancien camarade d'études, M. F. Fertiault, pour

les excellents sonnets qu'il m'a donnés ? Cet autre ami, trop modeste anonyme, pour ses

pièces de vers improvisées avec tant de verve et d'esprit ; puis M. Abel Jeandet, de

Verdun, qui m'a buriné si finement, sous forme de postface, une page émue et colorée,

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PREFACE

coup d'œil rapide sur les hommes et les choses du vieux Chalon, digne travail de l'archiviste érudit, auteur de la Galerie Bourguignonne; puis encore mon excellent et ancien ami M. Léopold Niepce, le savant historien chalonnais, à qui je demande une page d'introduction et qui me donne libéralement une très savante histoire de Chalon, écrite avec cette science de nos annales dont il a donné des preuves si nombreuses ; enfin M. Marcel Canat, obligeant ami, savant doublé d'un artiste, qui m'a ouvert ses cartons et ses albums remplis de croquis anciens très habilement crayonnés.

En ce qui concerne les planches, j'ai dû essayer de côtoyer Vécueil redoutable ) en interprétant les nombreux sujets de mon programme dans des sentiments différents, en adoptant des formats inégaux, et en employant des procédés divers, même ceux de l'héliogravure ; enfin j'ai cherché des effets variés par des moyens techniques nouveaux et souvent dus à mon innovation personnelle.

Jai pensé que les planches devaient rester dans l'esprit de croquis et ne pas chercher les effets de la gravure en taille-douce poussée au fini le plus extrême. C'est du reste, à mon avis, le véritable emploi du procédé à Veau-forte. C'est en restant dans le rôle d'œuvre prime-sautière que ce genre de gravure donne le mieux ce qu'il comporte de qualités propres, la chaleur et la couleur, qui le différencient de la taille^ douce, toujours froide et compassée.

Devais-je me renfermer dans les murs de la ville ? En rétrécissant ainsi mon cercle j'aurais négligé des localités essentiellement chalonnaises, au fond desquelles je devais recueillir plus d'une matière digne d'intérêt; des sites pittoresques et des légendes fantastiques.

Ces légendes je les ai glanées çà et là : elles ne sont ni de l'histoire ni de l'archéologie; ce ne sont pas non plus de simples sujets de curiosité; elles valent mieux que cela, car le plus souvent on pourrait les rattacher à des faits historiques oubliés dont elles ne sont que la tradition défigurée ou transformée.

On peut encore envisager ces récits fabuleux par un côté particulièrement intéressant, car ils nous donnent la mesure de cette naïveté facile des gens illettrés de la campagne^, superstition simple, que je préfère cent fois à la prétentieuse crédulité des demi-savants de nos villes, qui croient à la double vue des somnambules, aux tables tournantes, aux spirites, aux esprits frappeurs et aux médiums.

La légende m'aura poussé quelquefois à faire une planche sans intérêt, quelquefois aussi la planche pittoresque m'aura fait rechercher et trouver une légende ou une tradition ignorée. Toujours récits et légendes auront été recueillis avec soin, simplement, écrits sans prétention aucune, et les planches exécutées avec toute la sincérité de l'artiste antiquaire qui veut faire œuvre de sauvetage.

PREFACE

Pour terminer, je souhaite que dans l'avenir on me sache un peu gré d'avoir pu conserver sur le papier des restes anciens dont la trace et le souvenir sont déjà presque complètement effacés.

Dans la crainte d'être par trop long et fastidieux, à force de détails menus et multipliés , j'ai négligé de joindre à ce recueil bien d'autres sujets qui me paraissent ne pas manquer d'intérêt.

Combien de petits coins n'ai-je pas laissés ? des églises disparues, le bailliage démoli, la porte Condé et la porte des Murs, l'ancien hôpital et les costumes des sœurs hospitalières de Sainte-Marthe, des novices et des postulantes, restes vivants très pittoresques des ajustemetits du XV e siècle; l'abside de Saint-Vincent, vieux débris caractéristique de l'architecture romane, le cloître et ses galeries aux arcades capricieusement décorées; la maison de la rue du Châtelet, revêtue de bas-reliefs fus et distingués dans le goût du XVII e siècle ; la Commanderie du Temple, nombre d'anciennes maisons démolies et dont je conserve les dessins ; puis, au dehors, les ruines imposantes des châteaux de Larochepot, de Brandon, de Ruffey, de Dulphey, de Couches, etc., etc.; les châteaux de Cercy, d'Uxelles, de Saint-Germain-des-Bois, de Rully, etc., etc.; le menhir de Boyer (dit la pierre Sanguini), celui de Saint- Micaud, etc. Mais chaque œuvre est obligée de subir dans son exécution l'inflexible loi des nécessités de la pratique: il faut savoir se soumettre et se limiter.

Qui sait ? plus tard, un jour ou l'autre, il sera peut-être possible de faire éclore

ces tard venus sous quelque autre forme.

Chalon-sur-Saône, 4 février 1882.

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Mon cher Ami,

Vous me demandez une préface pour votre nouvel ouvrage ; mais sachez donc qu'il y a des livres qui n'en ont pas besoin. En ouvrant le vôtre, on voit de suite ce qu'il contient. On n'inscrit pas sur un pont : « ceci est un pont » , ni sur un obélisque : « ceci est un obélisque. » Votre œuvre est, à la fois, une histoire sommaire de Chalon et un album de gravures, — un de ces charmants recueils dont vous aimez à doter l'art, — et j'entends encore le bruit que fit, dans le monde des bibliophiles et des collectionneurs d'estampes, votre dernière série de ravissantes eaux-fortes semées dans Les Amoureux du Livre.

Jadis, chaque année, vous nous donniez d'excellentes notices archéologiques sur le Chalon souterrain, comme le docte antiquaire Artaud nous charmait autrefois, ici, avec son Lyon souterrain. Vous recherchiez, avec une infatigable ardeur, dans le sol de notre pays, foulé tour à tour par tant de peuples divers, toutes les vieilles civilisations ; et avec quel charme votre crayon, si fin et si délicat, savait reproduire tous leurs monuments! — Aujourd'hui, vous ne troublez plus avec votre pioche le silence des tombes, pour y surprendre les secrets de l'histoire; vous vous attachez aux vieilles maisons et aux vieux châteaux en ruines des alentours de Chalon. Toutefois, laissez-moi vous adresser un reproche amical. Qui aime bien, châtie bien.

Pourquoi n'avez-vous pas décrit et gravé tout le vieux Chalon, que vous avez, tout entier dans vos portefeuilles?

INTRODUCTION

Avec quel plaisir nous eussions lu vos réeits et écouté les vieilles légendes du bon veux temps, que vous eussiez su nous raconter si bien! C'est con amer, que uous eussions feuilleté l'album dans lequel on retrouverait, l'antique cité romaine, avec ses mors à triples bandeaux de briques, que nos pères regardaient comme trois cercles d'or et qu'ils ont mis dans les armoiries de la ville. Qui de nous n'eût vu avec pla,sir le Chalon du moyen âge, avec les tours et les flèches de ses nombreuses eghses paroissiales et conventuellas, avec ses pignons sur rue, ses vieilles boutiques avec leurs auvents saillants, sons lesquels nos mères se plaisaient à jaser. N'an' nons-nons pas été heureux aussi de connaître tout ce que la Renaissance, à son tour, ava.t élevé dans notre ville, - car elle y avait aussi prodigué ses œuvres,- et ne regre,tera.t.o„ pas toujours, entre autres, ces tombes de marbre et de bronze qu'elle ava,t engees ans plusieurs de nos chapelles , Cette histoire est encore à faire. Le Père Berthand a bien composé son indigeste OrUniaU; Saint-Julien de Balleure a la.sse nne meilleure histoire; Pierre Naturel a écrit celle de nos évéqnes, demeurée s. longtemps enfouie sous la poussière de la bibliothèque de Lyon, oh j'ai eu la Donne chance de retrouver le manuscrit de la main d'Enoch Virey, que notre docte ami Henn Batault va publier. Le P. Perry a été aussi un excellent annaliste, en pmsant aux vra.es sources. Courtépée a écrit également d'excellentes pages mais A n a être que succinct. Ni les uns ni les antres n'ont eu, comme vouf, ava âge de savo.r marner le pinceau, le crayon et le burin. ,1 manque dans leurs livre, les vues et les plans des lieux et des monuments dont ils ont parlé. C'est donc" vous, q„. savez être historien et artiste, à nous donner bientôt une histoire complète on sommaire, de ce passé déjà bien loin de nous, rempli fréquemment de jours si -«., comme dit un de nos vieux chroniqueurs, - et souvent non sans gloire

Du reste, n'avons-nous pas déjà fait ensemble cette longue histoire? Vous souvenez-vous de cette bonne soirée de l'automne dernier, oh au déclin dn solefl se conchant, dans nn ht de pourpre et d'or, derrière le mont Ahbon, nous nous plaçons sur votre terrasse, à nous rappeler !es annales de la vieille cité bonrgui-

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bord de sa nonchalante et paresseuse rivière brillant aux derniers feux du jour .

J a, noté, depuis lors, cette causerie dont j'ai gardé „„ si bon souvenir -L et je vous adresse aujourd'hui mon carnet. Vous me direz si 1„ ,„ - ■ fidèle T™„ • . mémoire m'est restée

fidèle, transcrivez même ma lettre, si vous voulez, en tête de votre livre puisque vons ex.gez absolument de moi une préface. ' P *

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INTRODUCTION

Notre point de départ a été bien loin dans la nuit des temps. Nous avons pensé que l'historien moderne devait, s'il voulait être complet, ne pas négliger de dire aussi ce que furent nos pères dans ces époques lointaines, ignorées jusqu'à naguère,

— que la géologie nous a révélées et que la science a fait apparaître tout à coup, à nos yeux étonnés, comme un étrange tableau. Nous avons donc recherché ensemble si, dans ces temps reculés où l'imagination se perd, Chalon n'a pas été aussi primitivement une de ces stations dans lesquelles nos devanciers venus, selon les uns, de l'extrême Orient, ou descendus, selon d'autres, des glaces du Nord, ont campé un jour. Nos recherches sur cette question ont été faciles. Nous n'avons eu qu'à ouvrir un recueil inspiré par une bonne pensée, — d'une durée trop éphémère

— et dans lequel vous et plus d'un de nos amis, vous avez inscrit tant de bonnes choses, avec vos dessins sur ces âges que les savants ont appelés préhistoriques, — et laissez-moi ajouter... sur lesquels ils s'entendent si peu... Vous avez toujours été dans le vrai et vous nous l'avez prouvé par des monuments. Là où s'épanouit aujourd'hui la ville moderne, industrieuse, commerçante et active, sur un promontoire naturel dans notre vaste plaine, a existé, à l'origine, un large campement de nos pères, qui ne vivaient que de la chasse et de la pêche. Leur vie était dure et sans grands besoins. La nécessité, mère de l'industrie, leur fit faire des armes et des outils avec les galets roulés de la rivière, des instruments et de la poterie grossière que le Musée possède et dont vous avez aussi de beaux échantillons dans votre riche cabinet. Ce mamelon, surélevé parla main des hommes, ne tarda pas à devenir un solide refuge dans lequel il fallut s'abriter derrière des murs de pierre et de bois enchevêtrés : car l'homme a toujours été mauvais, avouons-le sans détour. Un poète même l'a appelé un sot animal. Il a donc cherché querelle à son voisin dès l'origine. Quand il a été en nombre, il a fait la guerre, cette triste chose qui tue, qui brûle, qui ravage, dont nous nous glorifions même, et qui nous fait élever des statues et tresser des couronnes à ceux qui ont le mieux su égorger leurs semblables et saccager leur pays plus à fond. Nous avons voulu ensuite savoir ce que fit Chalon dans les temps plus rapprochés et voisins de la conquête romaine. Mais on écrivait peu

INTRODUCTION

alors ; la tradition se transmettait oralement de générations en générations. L'instruction même donnée à la jeunesse par les druides, dans la profondeur de nos forêts presque impénétrables, ne laissait pas des traces tangibles. Nous ne savons donc rien, ou presque rien, sur la première organisation politique et sociale de nos anciens, sur leurs dieux avides de sang et dont nous croyons avoir retrouvé des autels dans les champs au pied du Montrond, à Boyer, et qui ont retenu l'horrible nom de Sanguini (campi Sangninis) . Que savons-nous aussi sur les Fées qui ont joué un rôle si considérable dans la religion de nos premiers aïeux? Le Celte superstitieux s'arrêtait avec bonheur devant les sources qu'elles protégeaient, devant ces intarissables réservoirs dont l'éternelle libéralité étanchait la soif du peuple, abreuvait le troupeau, vivifiait le pâturage et guérissait les maladies.

Il faut arriver presque jusqu'à l'invasion romaine pour faire de la chronologie et écrire avec un peu de précision l'histoire de notre ville. Nos pays présentaient alors un tout autre aspect; aujourd'hui nous pouvons dire, comme le disait, il y a deux siècles, l'auteur de Y Orbandale : « Son assiette "est un terrain si fortuné et il est sous tous les aspects du ciel si favorable que sa félicité est le comble des désirs des autres provinces; la prodigue nature lui a fait tous ses dons » ; mais, au temps dont je parle, d'immenses forêts couvraient la contrée, continentes silvas et paludes (César, lib. III, cap. 28). Ces bois et ces marais servaient de refuges à nos pères pendant leur héroïque lutte de dix ans contre nos envahisseurs : Circa flumen Ararim reliqni sese fugœ mandarnnt atque in proximas abdiderunt (idem). « Toutefois, au moment de la conquête, a dit avec raison Sismondi, les Gaulois étaient déjà une race vieille de quinze à vingt siècles, comme celles du Sud et de l'Orient, et non point un peuple enfant comme les Germains. »

D'après César lui-même, « les Gaulois étaient une race industrieuse, antérieurement à leur contact avec les Romains, et très adroits à imiter tout ce qu'ils voyaient faire. Vous souvenez-vous aussi de ce qu'en dit Cicéron dans son discours sur les Provinces consulaires? « Tous nos sages ont regardé la Gaule comme l'ennemie la plus redoutable pour Rome, mais la puissance et la multitude de ses peuples a

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INTRODUCTION

empêché jusqu'à ce jour de les combattre tous. » César, plus audacieux, entreprit cette tâche. "Les Helvètes par une invasion lui en fournirent le prétexte. Les rivalités et les divisions des Gaulois lui en donnèrent le moyen, et sa supériorité stratégique lui en assura le succès . Mais la résistance fut longue et héroïque ; elle dura dix ans. César nous en a laissé l'histoire. Elle est glorieuse pour nous, et, de nos jours, un empereur a répondu au sentiment national des fils de ces fiers Gaulois, en élevant sur les murs d'Alise une statue à leur chef vaincu, mais non déshonoré, à Vercingétorix.

César a fait de Chalon une base d'opérations, un centre d'approvisionnements (castrwn frumentariiim) pour ses légions. La navigation facile delà Saône lui permettait de leur faire parvenir des vivres dans toutes les directions. Mais les Chalonnais ont eu souvent mauvaise tête : au temps de la conquête, un député éduen, un ambitieux téméraire, leur souffla l'esprit de révolte ; et, à sa voix, ils chassèrent le tribun A7~istius de leurs murs, ainsi que les marchands romains qui y trafiquaient. Ce coup de tête leur coûta cher : Aristius les châtia sévèrement, mais le député s'était sauvé. Ces habiletés ne se voient pas seulement dans l'antiquité.

Q. Cicéron, le frère du célèbre orateur, passa l'hiver à Chalon, après la prise d'Alise ; et nos pères, rivés à leurs fers, ne songèrent plus à les briser. Je voudrais pouvoir dire qu'ils surent garder dans leur esclavage le souvenir constant de leur grandeur passée, de leur liberté perdue et de leur dignité ; mais l'histoire me donnerait un démenti. La sensuelle et énervante civilisation de Rome leur fut funeste par son contact dissolvant. Dès le lendemain de la conquête, on put dire d'eux dans le sénat de Rome : Jam Romani fiant ; alors, comme nous l'a si bien dit un de nos amis dans ses études sur certaines mosaïques, la beauté de la contrée, la facilité des communications parla Saône et par les voies multipliées, la fertilité de notre plaine et de nos coteaux y avaient amené de riches familles patriciennes. Alors, de tous côtés, dans tous les lieux où le charme des cités et l'abondance des eaux pouvaient le plus flatter la sensualité des habitants, des villas s'élevèrent et s'entourèrent de tout le luxe dont l'Italie donnait l'exemple. Nos pères, comme «les Romains, appelèrent des artistes de Rome qui mirent en œuvre les matériaux rares apportés des contrées les plus lointaines. Ces somptueuses demeures ont disparu, comme tous les monuments que les Romains avaient élevés à Chalon pendant les quatre siècles de leur domination. Mais vous souvenez-vous, quand nous explorâmes ensemble les ruines des villas de Sans, près Sennecey, avec quel intérêt nous déchiffrâmes, entre autres, l'inscription tumulaire de la femme de Quintius Florentinus {conjagi karissime et

X INTRODUCTION

incomparabile) et mîmes à jour les belles mosaïques si bien décrites ensuite par notre ami M. Paul Canat? Quel luxe dans ces villas! Quel goût exquis dans leur décoration! Il n'en reste plus que des piécettes, comme disait le Florentin Gabriel Siméoni, quand, au xvi e siècle, il se penchait sur les ruines du Lugdunum romain pour les étudier et les décrire.

Je ne vous parlerai pas des ruines du Cabillo romain. Vous les connaissez mieux que moi. Intrépide archéologue, pionnier infatigable, ne vous êtes-vous pas donné la noble tâche de les rechercher partout où le sol chalonnais peut en receler encore ; de remuer de fond en comble ses couches amoncelées et d'assurer ensuite leur conservation dans le musée que vous avez sorti de l'état embryonnaire ou dans votre riche cabinet d'antiquaire ? Je me rappelle aussi toujours avec une vraie satisfaction l'ardeur que vous mîtes, il y a bien des années déjà, à me seconder dans la recherche souterraine de l'ancienne enceinte à bandeaux de briques, dont les Romains avaient entouré leur ville. Quels soins vous donnâtes à l'exhumation des. blocs énormes, bases de cette muraille, et des débris d'édifices qui ont servi à sa construction, le jour où les barbares menaçant Chalon de leurs sauvages fureurs, la population se vit obligée de renverser elle-même ces édifices qui faisaient son orgueil, pour opposer une digue au torrent impétueux qui allait la submerger! Votre amitié me dessina alors les planches de mon étude sur ces vieilles fortifications dont on avait ignoré le vrai tracé. C'est vous aussi qui m'avez aidé à faire les plans de mon livre ; mais, depuis lors, je ne sais lequel de vos architectes, démarquant sans vergogne mon linge, a reproduit, sur une grande et mauvaise carte de

Chalon, notre tracé, sans dire où il avait fait cet emprunt Mais, vous le savez,

les plagiaires ne sont pas seulement de nos jours ; il y a longtemps qu'un certain poète a dit : Sic vos non vobis, etc.

Depuis lors, mon cher ami, n'est-ce pas vous aussi qui avez arraché du sol de Saint -Jean-des -Vignes des inscriptions, des couronnements de piédestaux, des autels votifs, des fûts de colonnes, des statues funéraires et des divinités païennes mutilées dont ce coin de terre était encore si riche, après nous avoir donné déjà, en 1829, le remarquable Mercure que le Musée de Lyon a su s'approprier. N'est-ce pas vous aussi qui avez aidé à sortir des restes du Châtelet tous ces débris de monuments entrés, au moyen âge, dans sa construction? Faut-il dire encore que c'est à votre persévérante sollicitude qu'on doit l'exhumation, au quartier de la Colombière, de ce groupe antique qui représente un gladiateur combattant, terrassé par un lion ? Le lit de la Saône n'a-t-il pas été également pour vous une mine féconde et qui semble inépuisable ? Dois-je relater ici tout ce que vous

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avez extrait de ses sables en fait d'objets d'art en verre, en bronze, en fer, en terre et en bijoux? Cette énumération serait trop longue, et vous avez déjà décrit et dessiné tous ces objets dans vos nombreuses et intéressantes notices.

Chalon, on peut le dire, ne le céda en rien à aucune autre ville de son importance. Avant nous et avant nos savants amis de la Société d'histoire et d'archéologie, plus d'un auteur ancien nous avait déjà parlé de plusieurs vieux édifices chalonnais. Frédégaire, dit le Scholastique, c'est-à-dire le savant, un de nos compatriotes du vn e siècle, et dont M. Guizot a traduit la savante chronique, ne nous a-t-il pas raconté que le roi Gontran se servit en partie de leurs ruines pour élever l'église et le monastère de Saint-Marcel? Un religieux du ix e siècle rapporte que la crypte bâtie sur le tombeau de saint Agricole fut ornée de colonnes et d'entablements de marbre romains : Crypta est mirifico opère ei ornamentis exstructa, tabulis et columnis decorata marmoreis. En iooi, l'abbé Guillaume recueillait encore parmi les débris des monuments romains de Chalon, une quantité de marbres rares avec lesquels il éleva la rotonde de Saint-Bénigne de Dijon.

Sous la domination romaine, l'histoire de Chalon fut, à peu près, celle de la plupart des villes"de troisième ordre. Placée sur l'une des grandes voies dont le gendre d'Auguste avait doté les Gaules et au bord d'une rivière dont la navigation est si facile, elle fut traversée sans cesse par les légions que les empereurs durent envoyer aux frontières, toujours menacées et souvent entamées. L'un des soldats de ces légions nous est même rappelé par ce beau bas-relief découvert à la citadelle et dont M. Marcel Canat de Chizy, l'un de nos amis, a donné la reproduction dans ses Inscriptions antiques de Chalon. Le soldat se nommait Albanus; c'était un Ubien, originaire des bords du Rhin ; il faisait partie du corps de cavalerie désigné sous le nom de Ala Asturum, formé dans la province des Asturies.

Chalon n'a jamais été cependant une cité (civitas), mais toujours une importante ville de commerce. Son port est souvent mentionné par les historiens. Eumêne, le loquace rhéteur d'Autun. en a ainsi parlé : « Tum quidem, dit-il, tua jam imperatoris cura, refovendis militum viribus a caballonensi portu navigia provideras. » La notice de l'empire lui a consacré aussi un souvenir : « In provincia lugdunensi, dit-elle, prima praefectus classis araricae caballoduno. » Comme Bourguignons ne devons-nous pas aussi une mention particulière de reconnaissance à l'empereur Probus? Si aujourd'hui nos coteaux sont couverts de vignes luxuriantes, si le vin cher à Bacchus coule à flots dans nos verres, que nous aimons à entrechoquer avec nos amis, ne le devons-nous pas à ce prince? Mais nous sommes des ingrats : Probus attend encore la statue que notre gratitude aurait dû lui ériger. Relevons

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