‹ Chalon-sur-Saône pittoresque et démoliChapitre 4 sur 89 · Ce sceau est dans les vitrines du musée de Chalon · texte numérisé non relu

Ce sceau est dans les vitrines du musée de Chalon

INTRODUCTION

cation romaine était dans un tel état de délabrement, que la ville se trouvait à la merci du premier venu. Les habitants s'en émurent et présentèrent à Jean Aubriot, alors évêque de Chalon, une supplique pour créer une nouvelle ligne de défense qui engloberait les faubourgs, parce que « les murs et fossez de la cité sont si déchus et gâtés que ladite cité pourrait estre en proye, si remède n'y estoit mis brièvement, et aussi que les chaintres, chemins et voyes publiques environ ladite cité sont en si mauvais état que les chevaux, charrettes, vivres et autres nécessités ne peuvent bonnement jvenir en ladite cité, n'y issir d'icelle, sans grand'peine ». On créa alors une vaste ligne de murs et de fossés qui mit les faubourgs à l'abri de l'ennemi, et cette ligne reçut le nom de basse enceinte. Vous savez que je l'ai tracée sur un plan qui accompagne mon Etude sur les fortifications anciennes et modernes de Chalon, que la Société d'archéologie a bien voulu insérer dans ses Mémoires (t. II, 1847-1849). Je ne vous en parlerai donc pas. .

Chalon fut heureux sous les ducs et se montra toujours fidèle à leur cause. En 1422, il sut même être redoutable aux ennemis de ses princes qui avaient osé se montrer sous ses murs. Son attachement à leur cause se manifesta surtout au moment où, après le désastre de Nancy et la mort du dernier de nos ducs, la Bourgogne fit retour à la couronne de France. Le sournois Louis XI guettait depuis longtemps cette belle proie qu'il regardait « comme ung vray paradis », suivant sa lettre au comte de Dampierre.

Mais Chalon ne voulut pas le reconnaître comme son souverain. Il se révoltac'était la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Louis XI chargea Georges de la Trémoille de sa vengeance; elle fut cruelle. Perry nous l'a racontée. « On condamna à mort les plus notables bourgeois et on tint les autres si rudement qu'on ne souffrait pas qu'rls se joignissent deux ou trois ensemble. Si on les trouvait réunis, quoique en petit nombre, ils étaient incontinent mis à mort ou jetés dans la rivière. Singulière façon de se concilier l'amour et la fidélité de ses sujets ! »

Nous arrivons maintenant à une nouvelle période de l'histoire de notre ville, pleine aussi de jours mesle's de larmes et de tristesses. Ce ne sera plus l'étranger qui s'attaquera à ses murs, mais le Français qui égorgera le Français. C'est la religion

cm

tm>M*.

INTRODUCTION

qui mettra des armes entre les mains des combattants, lesquels lutteront, les uns, pour la défense de l'antique foi de leurs pères, les autres pour revendiquer la liberté des consciences qu'on leur dénie. Cette lutte fratricide se prolongera même tout un demi-siècle par l'ambition des princes de Lorraine, auxquels la religion servira de prétexte pour la satisfaction de leur coupable ambition, qui les poussait à se substituer à nos rois ou à se tailler un petit Etat dans le royaume. Malgré ces troubles et ces guerres sanglantes, Ghalon, comme le reste de la France, s'éprend, dès les premières années du xvi e siècle, d'un véritable enthousiasme pour les lettres et les arts. Des hommes d'élite nombreux surgissent et les cultivent. Je ne vous en donnerai pas la liste. Papillon s'en est déjà chargé dans sa Bibliothèque des auteurs de Bourgogne.

A ce moment, Chalon était le siège d'un bailliage très étendu et très peuplé. Son commerce, ses foires étaient prospères, sa magistrature nombreuse et puissante. Dijon, la ville parlementaire, inspirait à ses légistes le goût des études sérieuses du droit et de la jurisprudence. Le tiers état, dont la force n'avait cessé de grandir depuis le xiv e siècle, occupait dans la ville un rang prépondérant, et nos ancêtres étaient profondément imbus d'un esprit municipal très ferme, généreux et persévérant, qui leur fit accomplir des actes réellement mémorables. L'enseignement public, dans les écoles de la ville, avait été porté aussi à un haut degré de perfection. Notre ami Henri Batault a écrit son histoire avec un vrai talent, et nous la dépeint de la manière la plus fidèle dans le cours de chaque siècle. A l'époque de la Renaissance, l'Église avait abandonné presque entièrement cet enseignement à la municipalité, laquelle, en prenant charge d'âme des enfants, voulut toujours que la religion fût inscrite en tête des matières à apprendre aux écoliers.

Les pauvres malades n'étaient pas oubliés non plus à Chalon. Dès les premiers temps, la charité chrétienne, qui seule sait enfanter tant de grandes choses, leur avait ouvert un asile ou Maison de Saint-Eloy, dans le faubourg Sainte -Croix. L'hospice Saint- Jacques, au faubourg Saint- Alexandre, recevait les pèlei-ins et les lépreux ; au moment de la Renaissance, la ville, trouvant ces asiles insuffisants, en érigea un autre au faubourg Saint-Laurent. L'amiral Chabot-Brion donna une partie des terrains et des fonds pour sa construction. En 1528, les échevins Huguenin Gaignepain, Hugues Décousu et Guillaume Prisque en posèrent la première pierre; de splendides vitraux ornèrent ces salles : M. l'abbé Dorey en a donné une excellente description, et le grand album de la Société d'archéologie en contient les dessins.

Au moment de la Renaissance, les vieux murs de la haute et de la basse enceinte

«^«scs: 1 **»

xxiv:

INTRODUCTION

ne suffirent plus à la défense de la ville. La découverte de la poudre, l'emploi du canon exigèrent la construction d'une nouvelle ligne de fortifications. La ville y était opposée, mais la royauté dit : « Je le veux, » et passa outre, malgré les doléances de l'échevinage. Une partie de ces remparts subsiste encore. Nos pères ne purent jamais se consoler de leur construction, et saint Julien de Balleure s'est fait l'écho de leurs regrets. « Depuis le trespas du bon roy Louis douzième, dit-il dans ses Antiquités de Chalon (p. 393), Chalon a esté si tracassé par treize ou quatorze fortificateurs tous différents en dessings et la plupart ignorant le mestier duquel ils se mesloient, que nul ne pourroit les yeux secs contempler les désolations et ruynes impertinemment y faictes, ny bien prier pour ceux qui ont tant travaillé le peuple pour choses de si peu de fruict. » La construction de ces nouveaux remparts causa, entre autres désastres, la perte de la vieille abbaye de Saint-Pierre, élevée sur la hauteur où l'on établit la citadelle.

En 1563, les huguenots avaient surpris la ville et y avaient fait tant de ravages que le P. Berthaut put dire que « ces maux sont écrits dans le calendrier français, en caractères de feu et de sang. » Nos pères se montrèrent alors peu clairvoyants. Souvent entraînés par de coupables ambitieux qui les trompaient, ils écoutèrent un grand personnage qui leur fit accroire que la religion serait anéantie s'ils ne soutenaient pas sa propre cause. A la sollicitation de Mayenne, ils jurèrent fidélité à la Sainte Union. Ils ne virent pas qu'ils se donnaient un maître despotique dans la personne du chef des Guises, et les protestants leur firent payer cher cette sotte fantaisie. Ceux-ci pillèrent la ville, démolirent un grand nombre de ses églises et de ses couvents, et plus d'une fois Chalon se trouva mis à merci.

Tant de malheurs ouvrirent enfin les yeux à nos pères ; ils virent avec joie signer, au château de Taisey, la paix entre Mayenne et le bon roi Henri IV. La Ligue, du reste, mourait épuisée. « Mayenne ne battait plus que d'une aile, non plus que la Ligue, qui ressemblait proprement, dit le Journal de l'Etoile, à une corneille déplumée. »

L'évêque de Chalon, Pontus de Tyard, avait été plus perspicace et plus fidèle à son roi pendant de longues années de troubles et de guerre civile. Député aux états de Blois de 1588, il y défendit avec courage la royauté contre les ligueurs et se retira à son château de Bragny, déplorant la rébellion de son troupeau.

Pontus de Tyard fut un des poètes de la pléiade de Ronsard ; à ce double titre, il mérite une place exceptionnelle dans l'histoire de Chalon. Cette histoire devient terne et monotone depuis la pacification de la Bourgogne, après la chute de Mayenne. L'esprit remuant de nos pères se calme, s'assouplit et devient docile à la royauté,

cm

INTRODUCTION

devant laquelle ils s'inclinent avec respect, en bons citoyens. Louis XIII les visite en 1629 ; Enoch Virey, le célèbre bibliophile, lui présente les clefs de la ville, douze beaux médaillons en or et vingt-deux feuillettes de vin clairet t?~ès exquis, que nos pères aimaient tant et que nos rois ne dédaignaient pas Le cardinal de Richelieu et le duc de Lorraine accompagnaient le roi.

La Frondé n'agita pas Chalon; cependant la ville soutenait le prince de Gondé ; elle ne prit néanmoins pas les armes et se contenta de boire à sa santé. On promena un tonneau de vin dans toutes les rues, et les paysans étaient obligés de trinquer avec les partisans du prince. Louis XIV, qui n'aimait pas les gens sans cervelle, et il avait raison, n'eut pas à se plaindre "de Chalon, qui s'inclina devant sa volonté toutepuissante. Sous les règnes suivants, notre ville, qui n'a plus d'autres préoccupations que celle de son grand commerce, voit avec bonheur les états de Bourgogne creuser le Canal du centre qui va faire le grand entrepôt des deux mers. C'est l'un de ses enfants qui est chargé de cette grande création ; c'est Emiland Gauthej, ingénieur, né le 3 décembre 1732 et mort le 14 juillet 1806. Le nom de Gautbey restera comme celui d'un des plus glorieux enfants du pays, qui lui doit aussi la construction de l'un de nos quais, du pont de NavilJy, du beau château de Chagny et de l'église de Givry. Navier, cet autre enfant de Chalon et ingénieur non moins distingué, était neveu de Gauthey.

Du reste, à ce moment, Chalon était fertile en hommes éminents. En 1735, naissait dans ses murs Guillaume Boichot, qui sut se faire, par ses œuvres, une place si distinguée parmi les sculpteurs du dernier siècle. Son père était un humble coutelier dans la rue aux Fèvres. Je ne raconterai pas sa vie ; elle a été très bien décrite dans les Mémoires de votre Société d'archéologie, en 1869.

L'Académie royale de sculpture, puis l'Institut, tinrent à honneur de le compter dans leurs rangs. Il sut être à la fois peintre, sculpteur et architecte. Je ne citerai que quelques-uns de ses ouvrages. Qui n'a admiré son groupe d'anges dans l'église de Saint-Marcel, auquel les vandales de la Révolution avaient déjà attaché des cordes pour les briser, quand un ami de Boichot put arrêter leurs bras? Qui n'a vu son bas-relief des fleuves sur l'arc de triomphe du Carrousel, ses trois bas-reliefs de la colonne Vendôme, renversée dans un jour d'égarement populaire par un artiste en délire? Et ses bas-reliefs à la Chambre des Députés? A côté du nom de Boichot écrivons aussi celui de son protecteur, lequel, devinant son génie précoce, l'entoura dans son enfance de sa bonté et de s?« conseils: Claude Barault, conseiller du roi au bailliage de Chalon, grand-père de Nicéphore Niepce.

Au milieu du dernier siècle, Chalon voyait naître aussi Vivant Denon, né en

INTRODUCTION

1747, mort à Paris en 1825. D'abord chargé d'affaires à Naples en 1782, il entre à l'Académie de peinture en 1787, accompagne le général Bonaparte en Egypte, lequel en montant sur le trône impérial lui confie la direction générale des musées, qu'il enrichit de nombreux objets d'art recueillis dans les pays conquis par nos armées. Écrivain et artiste, il nous a laissé d'excellents ouvrages et a donné les dessins de plusieurs monuments, entre autres celui de la colonne de la place Vendôme. Me sera-t-il permis aussi de rappeler ici un autre nom qui est encore aujourd'hui dans toutes les bouches et que Chalon reconnaissant veut honorer d'une statue. Faut-il parler de Nicéphore Niepce, de cet homme simple, modeste, inspiré par le génie, et auquel la science moderne doit une de ses plus belles découvertes ? Né à Chalon le 7 mars 1765, il est mort en 1833. Mais si Chalon lui élève une statue, pourquoi le médaillon de son neveu, Abel Niepce, de Saint-Victor, ne figurerait-il pas sur le piédestal? Abel Niepce a été aussi un modeste mais très utile savant. N'est-ce pas lui qui a perfectionné et rendu pratique V héliogravure inventée par son, oncle et qui est aujourd'hui d'un si grand emploi dans tous les ouvrages scientifiques? N'est-ce pas lui également qui est parvenu à fixer quatre des sept couleurs du spectre solaire, après tant d'années de laborieux travaux? On lui doit aussi l'emploi de l'albumine, l'emmagasinage de la lumière, etc., etc. Soldat plein de bravoure, s'il n'est pas mort de la mort du soldat, sur le champ de bataille, il a succombé sur le champ d'honneur de la science, tué, comme son oncle, par les émanations délétères d'un ingrédient nécessaire à ses essais. Tressez-lui donc aussi une couronne de bronze et déposez-la aux pieds de son oncle. Qu'un même monument perpétue le souvenir de leurs travaux et de leur gloire.

Chalon a aussi d'autres dettes à payer à plus d'un de ses illustres enfants. Elle a bien donné le nom de quelques-uns à plusieurs de ses rues, comme elle vient de le faire pour le célèbre jurisconsulte Donneau (Hugues), né en 1527, mort à l'étranger pour n'avoir pas voulu abjurer sa religion ; mais la plaque du nom d'une rue est bien fragile et le souvenir est si fugitif...

Dès lors, pourquoi n'érigerait-on pas, dans la plus belle salle de l'hôtel de ville, des tables de marbre portant les noms de tous les plus illustres enfants de la cité? Pourrait-on trouver une plus belle décoration?

Enfin, mon cher ami, faut-il vous parler de l'horrible tempête de 1793. Tirons le voile sur ces temps néfastes ; nous regrettons cependant les pertes qu'ils ont fait subir aux arts et aux sciences. Que sont devenus les magnifiques tombeaux en marbre d'Antoine du Blé, marquis d'Uxelles, et de Catherine de Beauffremont, et . de Louis du Blé d'Uxelles, tué au siège de Gravelines en 1560, qu'on admirait dans

cm

INTRODUCTION XXVII

l'église des Minimes ? Qu'a-t-on fait des autres mausolées de la plupart de nos églises? Et ces églises, quel sort leur a-t-on réservé? Le plus stupide vandalisme s'y est exercé à plaisir, comme si on pouvait effacer l'histoire en brisant les monuments qui la rappellent...

Sous le premier empire, Chalon vit deux fois le vainqueur des Pyramides, de Marengo et d'Austerlitz s'arrêter dans ses murs.

Chalon a gravé sur une table de marbre le souvenir du séjour du vénéré Pie VII, lorsqu'il alla couronner le moderne Charlemagne à Paris.

Le souverain pontife officia même le jour de Pâques dans notre cathédrale. Le blocus continental fut désastreux pour le commerce de Chalon, néanmoins il sut lutter contre la mauvaise fortune.

Chalon ne désespéra pas non plus de la fortune de la France. Quand, après nos désastres en Russie, l'ennemi envahit nos provinces, il courut bravement aux armes, éleva des redoutes et des retranchements pour arrêter l'armée autrichienne ; mais il succomba bientôt sous le nombre. Une longue résistance était impossible.

La croix d'honneur placée dans les armoiries de la ville, en vertu d'une décision du souverain, atteste le sentiment patriotique de nos pères et leur noble courage.

Mais je m'arrête ici. Je voudrais écrire aussi l'histoire de notre ville jusqu'à nos jours, c'est une tâche délicate et difficile. Du reste, qui ne la connaît pas? Laissons donc ce soin à nos neveux; ils seront meilleurs juges que nous des événements que nous avons vus s'accomplir et des hommes que nous avons vus passer devant nous. Puissent-ils seulement dire que cette histoire a été glorieuse et que nous avons eu de la cervelle, comme le disait notre vieux Saint- Julien de Balleure.

Quant à vous, mon cher ami, vous pouvez être certain que nos annalistes futurs vous donneront une place distinguée dans leurs récits. Ils diront tout ce que vous avez fait d'utile et de grand pour les lettres et les arts dans notre ville ; ils rappelleront avec bonheur vos travaux et vos œuvres, et celle que vous publiez aujourdhui sera l'une de vos plus belles. Tous nos amis y ont applaudi déjà, et lassez-moi munir à eux pour vous tendre les deux mains et joindre mes félicitations cordiales

aux leurs.

Léopold NIEPCE.

TWWT^j,

cm

jfër '■&&&*'

Page 1