‹ Chalon-sur-Saône pittoresque et démoliChapitre 76 sur 89 · ET LA PIERRE DE SAINT-ÉMILAND · texte numérisé non relu

ET LA PIERRE DE SAINT-ÉMILAND

hateau Mouton est une ancienne châtellenie appartenant à la famille Denon.

Dans le voisinage de ce petit manoir, qui conserve encore un certain air de vieux castel, ou de maison forte 1 , avec ses larges fossés, toujours pleins d'une eau profonde, on peut voir une pierre antique connue sous le nom de pierre de Saint-Emiland.

Pourquoi cette dénomination ? C'est ce que je n'ai pu savoir.

Cette pierre est une sorte de cippe en calcaire blanc mesurant o m ,70 carré sur une épaisseur de o m ,z^ environ. Sur la face principale on reconnaît la forme de deux bonshommes très grossièrement sculptés. Fortement altérées par les agents atmosphériques, ces deux figures se présentent de face, debout, les bras pendants et vêtues, d'une sorte de tunique, probablement le sagum des Gaulois. Entre les deux têtes il existe une petite excavation hémisphérique en forme de coupelle et très régulièrement faite que je recommande à l'attention des antiquaires qui se préoccupent en ce moment des pierres dites à écuelles.

Ce petit monument, que je crois être un cippe funéraire gaulois, est cousin germain des deux cippes que j'ai recueillis pour le musée en 1873 à Chamilly ; il res-

1. Autrefois on appelait maison forte un château qui n'avait aucune juridiction et qui était tenu en fief mouvant du seigneur haut justicier. 11 était permis à tous les gentilshommes d'en bâtir sur les terres qui leur appartenaient (L. Charvet, p. 19, Montbailly).

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CHATEAU MOUTON

semble aussi au monument décrit et gravé dans Courtépée sous le nom de la Pierre écrite, t. IV, p. 121.

La pierre de Saint-Émiland est encore à sa place au milieu des ronces sur le talus nord de la route nationale n° 78 de Chalon à Autun au sommet de la rampe du Maitpas. L'intérêt de ce petit monument est tout entier dans une légende encore vivace que je me suis empressé de recueillir. Je la donne ici dans toute sa naïveté. Les anciens du pays racontent que « les habitants du Maupas ayant voulu autrefois transporter cette pierre dans une cour, au milieu du hameau qui est situé au bas du coteau, firent atteler deux bœufs. Ceux-ci n'eurent pas assez de force pour la descendre ; on fit atteler quatre bœufs, mais il en fallut six.

« Aussitôt que la pierre eut été transportée au bas du coteau les volailles mouraient, le bétail tombait, les enfants devenaient malades, vme jeune fille trépassait, et la pierre, pendant la nuit, faisait entendre de longs gémissements et des plaintes lugubres. On décida de la reporter à sa place primitive ; aussitôt qu'on eut attelé la première paire de bœufs, le char, comme poussé par une force invisible et surnaturelle, marcha vivement, remonta le coteau duquel il n'avait pu descendre qu'avec l'aide de six bœufs et la pierre fut remise à sa place.

« Longtemps après, transportée une seconde fois dans un champ voisin pour les besoins du pi-opriétaire, il fallut encore la ramener à sa première place ; d'aucuns disent même et affirment qu'elle y revint d'elle-même spontanément. Depuis cette époque elle n'a jamais été déplacée, parce que toutes les fois qu'on a voulu la déranger elle s'est enfoncée dans la terre de plus en plus à chaque effort. »

Le 26 septembre 1878, alors qu'avec l'aide d'un robuste terrassier je cherchais, en compagnie de quelques amis, à déterrer cette pierre enfoncée dans le sol et couverte de ronces épineuses, un vieux paysan qui vint à passer m'interpella vivement et me dit ces paroles que je rapporte textuellement: « Que faites-vous donc là? vous feriez bien mieux de laisser cette pierre à sa place ! C'est moi qui vous dis cela et je ne suis pas d'hier! Croyez-moi, ne touchez pas à cette pierre. Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi, c'est dans votre intérêt! Je ne vous dirai rien de plus; dans ces affaires-là, on sait ce qu'on sait, et l'on ne dit rien!!! » Puis, me tournant le dos d'un air mystérieux, le bonhomme continua son chemin sans vouloir s'expliquer davantage.

J'avais trouvé cette pierre posée à rebours, les têtes des figures étaient en bas et je voulus décider mon terrassier à la replacer dans une position normale. Je ne pus le persuader, il s'obstina à vouloir la replacer comme nous l'avions trouvée.

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Cependant, sur mes instances réitérées et surtout parce que je pris sur moi seul toute la responsabilité du changement, j'obtins que la pierre fût replacée comme je le désirais.

Je ne réponds pas qu'elle ne sera pas retournée un jour ou l'autre.

Les croyances superstitieuses dont la pierre de Saint-Émiland est l'objet rappellent un peu celles qui s'attachent encore au menhir de Tournus que les gens du pays appellent la pierre maudite apportée par le diable ou par les Sarrasins. (L. Niepce, Introduction), nommée aussi pierre sanguini.

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