APRÈS AVOIR FEUILLETÉ SON' CHALON PITTORESQUE ANECDOTIQUE ET DÉMOLI
Est-ce un. rêve? Est-ce un mirage?
Je le revois, je le reconnais, le vieux Chalon ! C'est bien lui, tel qu"il s'offrit il y a bientôt soixante années à mes regards enfantins, étonnés, éblouis par l'aspect de son vaste panorama, par l'ampleur de son enceinte dentelée de tours et de tourelles, par le nombre de ses édifices, par le réseau de ses rues, l'élégance de ses quais, enfin par la grâce naturelle de sa pose sur les rives de la Saône.
A part sa douce rivière, qui m'était connue, et le tic tac de ses grands moulins, familier à mon oreille, tout ce que je voyais à Chalon était nouveau pour moi, petit enfant de Verdun, ne soupçonnant pas qu'il existât d'autre ville que ma cité lilliputienne.
Chalon me représentait donc une grande capitale; aussi les souvenirs anciens que j'en ai gardés se sont confondus avec les premières impressions de mon cœur et y sont restés graves.
Car vous le savez, cher compatriote, votre Chalon est un des berceaux de ma famille toute bourguignonne. Merci donc à votre amitié de m' avoir confié, au fur et à mesure qu'elles naissaient de votre crayon, les images vivantes de ces sites, de ces édifices, de ces rues, de ces places que votre burin vient de sauver de la destruction.
Oui, cher artiste, sans vous, sans votre amour désintéressé et sincère de l'art, sans votre main aussi ferme que légère, guidée par votre patriotisme, ces paysages gracieux sur
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lesquels nos premiers regards se sont reposés tant de fois, ces pignons aigus qui ont été les échos de nos jeux bruyants, ces tours aux formes imposantes, ces manoirs en ruines qui inspirent le respect du passé, enfin jusques aux temples saints, tous ces témoins de notre jeunesse allaient disparaître comme elle pour toujours, quand vous les avez arrêtés sur le bord de de l'abîme et sur la pente de l'oubli.
Grâce à vous, le voilà debout le vieux Chalon, le Chalon pittoresque, original, qui se rit de nos constructions confortables aux lignes droites, aux types monotones et aux toits plats.
Le poids des années, les injures du temps, le marteau brutal des démolisseurs, la main maladroite des maçons restaurateurs l'ont fort ébranlé, dégradé, troué et presque dévêtu;" mais ce que vous nous en montrez accuse un air de force qui promet encore une longue durée.
Que les artistes et les historiens se le disent avec une légitime fierté : ce que grave le burin de ceux-ci, ce que retrace la plume de ceux-là est plus durable que la pierre et le ciment. C'est à cette plume de venir à la rescousse de votre vigoureux crayon ; elle y viendra!
La cité qui a produit des chroniqueurs et des biographes tels que les Saint-Julien de Balleure, les Naturel, les Muguet, les .Clerc, les Penessot, les Thésut *, les Perry, les Louis Jacob et les Bertaut; la cité qui voit chaque jour les Canat, les Henri Batault et les Niepce, et vous aussi, mon cher Chevrier, exhumer et coordonner avec autant de zèle que de talent les matériaux de son histoire, ne peut tarder à rencontrer l'architecte qui en construira le monument.
Vos eaux-fortes si bien comprises, si artistement rendues, formeront l'album indispensable de cette histoire : en attendant, elles auront pour effet immédiat d'en poser les jalons et d'indiquer des sujets d'étude. Les images de ces rares et derniers débris du passé réveilleront le patriotisme des chroniqueurs chalonnais et exciteront leur curiosité ; ils interrogeront ces pierres silencieuses qui cachent tant de secrets, et ils sauront les leur arracher. Et ce qu'elles leur révéleront sera la vraie histoire de Chalon, celle de la vie intime et publique de ses habitants ; ce sera l'histoire de nos pères.
Votre première planche, prise sur le plateau de Lux, sert merveilleusement de frontispice à votre album chalonnais : déjà un de nos laborieux collègues, l'abbé Lacreuze, lui prépare un texte érudit sur l'apparition du labarum à -l'empereur Constantin :
In hoc signo vinces.
Votre charmant panorama de Chalon et de Saint-Laurent provoquera sans nul doute une description à vol d'oiseau de ces deux villes ; oui, des villes de Chalon et de Saint-Laurent :
Saint-Laurent, exemple vivant des vicissitudes humaines, jadis ville décorée d'un prieuré,
i. François de Thésut, avocat, auteur d'un sommaire des choses arrivées en France, et particulièrement en Bourgogne, depuis 1570 jusqu'en 1591 ; malheureusement cet ouvrage est perdu.
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POST-FACE
siège d'une cour des monnaies, d'un parlement, puis d'une châtellenie royale, enfin faubourg de Chalon !
Le chevet de l'hôpital, qui brillait comme un fin diamant dans l'écrin chrétien et artistique du vieux Chalon, inspirera bientôt un auteur qui, pour adoucir les regrets si légitimes que votre cœur d'artiste ressent de la destruction de ce bijou, nous dévoilera tous les bienfaits répandus dans cet asile de la misère, où la charité ne manqua jamais aux pauvres, ni une consolation à leurs peines, ni un soulagement à leurs souffrances. Il nous dira en termes émus, comme l'a fait l'historien des dames de la Miséricorde de Chalon-sur-Saône \ car ce sera lui-même, l'empressement des riches Chalonnais à ouvrir leur bourse pour édifier et embellir cet hôpital et le pourvoir abondamment de tout ce qui était nécessaire aux besoins moraux et physiques des malades ; il nous dépeindra l'abnégation héroïque, je veux dire chrétienne, des dames hospitalières, qui ne prenaient que le titre de Servantes des pauvres, elles qui eussent pu se faire servir 2 .
Je laisse au petit nombre des friands qui ont conservé le goût du pittoresque et de la fantaisie dans l'architecture, je laisse aux artistes et aux connaisseurs le soin d'apprécier les finesses et les procédés de la main qui nous a dessiné les restes -du vieux Chalon. Tandis qu'ils s'attardent à jouir de l'effet des perspectives que notre aquafortiste a rendues si heureusement et à cqnslater avec quelle fidélité il a su imprimer aux édifices le cachet du temps et de la vétusté, je remonte tout pensif le courant des âges et je me trouve comme transporté au milieu des siècles écoulés !
Rudes et grands siècles ! Ils enfantaient des hommes à leur image et trempés pour le combat de la vie. Remarquez le caractère grave, presque sombre et menaçant, de leurs édifices publics et privés : il indique la permanence et la nécessité de la lutte.
C'est que ces hommes-là avaient à cœur de conquérir et de conserver tout ce que nous délaissons aujourd'hui : leur foi, leurs dieux lares, leur patrie et leurs libertés.
Toutes ces pieuses reliques de l'ancien Chalon ont laissé d'ineffaçables traces, ruines et souvenirs dans le Chalon moderne. En considérant les unes, en évoquant les autres, je revois l'ancienne population chalonnaise debout et vivante, représentée par ses trois ordres, frères par leur commune origine: clergé, noblesse, tiers état : trinité religieuse, militaire et civile qui, en dépit et peut- être à cause de ses rivalités, a fait de la France une grande nation et du Castrum cabillonense un siège épiscopal, une capitale royale, un riche comptoir commercial et une ville de franchises municipales : autant de centres vitaux concourant par des forces, par une action et par des voies différentes au développement et à la force de la cité. Chalon catholique en fut l'âme,
1. KJJ8-1877. Avec des documents inédits sur l'assistance publique dans la même ville, depuis 1+66, par M. Henri Batault, secrétaire de la Société d'histoire et d'archéologie de Chalon-sur-Saône. In-8° (528 p.).
2. ■< Elles sont issues, dit l'historien Courtépée, des bonnes maisons de la ville ; plusieurs d'entre elles possèdent des biens considérables dont, pour l'ordinaire, elles font un usage aussi noble que leurs fonctions. » T. III, p. S37, nouv. édit., Description historique du duché de Bourgogne.
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l'esprit et la lumière. Image de la vraie démocratie et de la seule égalité possible, l'autorité, les distinctions et les honneurs y sont la récompense des vertus chrétiennes, du mérite personnel et du talent.
Nous ne faisons pas un panégyrique, nous écrivons de l'histoire ; aussi répéterons-nous ces paroles du jésuite Claude Perry : « L'Église est comme un champ qui a de bons et de mauvais grains; je veux dire de bons et de mauvais prélats *. »
Plaignons les mauvais, ils ont reçu leur châtiment, et honorons les bons qui ont édifié et illustré Chalon.
Commençons par saint Sylvestre, premier maître et père spirituel de Césaire, ce noble enfant du Chalonnais.
Saint Césaire, qui n'illustra pas seulement son pays natal et le siège épiscopal d'Arles, mais son siècle, dont il fut l'oracle, et l'Eglise gallicane qui le surnomma son saint Augustin (470-542).
Dans le même siècle, Chalon catholique donne le jour à saint Arige, qui, de la cure de Moroges parvint à l'évèché de Gap (579) et se concilia l'amitié du pape saint Grégoire le Grand.
En ce temps-là, Chalon eut pour évèque, durant près de cinquante ans, saint Agricole. D'une haute naissance, il fut humble par sa vie chrétienne. Sa sobriété était si grande, qu'il ne dînait jamais et ne soupait que légèrement : « IL se mettait à table un peu avant le coucher du soleil et en sortait avant qu'il fût couché 2 .»
Chalon lui dut de nombreuses constructions, la restauration et l'embellissement de sa cathédrale 3 , et son diocèse un hôpital pour les lépreux.
A saint Agricole succéda saint Flavius, fondateur de l'abbaye de Saint-Pierre (584), et qui fut revêtu des importantes fonctions de référendaire du roi Gontran.
Peu après vint saint Loup ; issu d'une famille noble et riche, ce prélat se fit le serviteur des pauvr.es et des pécheurs. Modèle de charité envers les criminels qu'atteignait la justice des hommes, il les consolait en leur parlant de la clémence de Dieu. Son zèle pour la conservation des lettres lui fit établir dans Chalon une école destinée à l'enseignement de l'Écriture sainte.
Au xi e siècle, c'est la maison de Chalon qui fournit au siège épiscopal d'Auxerre le comte Hugues, auquel revient l'insigne honneur d'avoir provoqué la réunion d'un concile à Verdun, où furent jetées les bases de la trêve de Dieu, première digue opposée par la religion aux violences et à la barbarie de la force brutale.
Découvrons-nous devant la pierre tumulaire de l'évèque Jean Germain, dont les restes reposent dans l'église de Saint-Vincent. Son épitaphe témoigne la charité envers les pauvres de ce pauvre enfant du peuple que la grâce de Dieu, comme il le disait lui-même, et la faveur