CHAPITRE VI
Cham en villégiature. — Départ pour l'Angleterre. — Le salon de lady Stepney Manners. — Cham fait la connaissance des frères Vizetelly. — Sa collaboration au Pictorial Times. — Une caricature de Cham. — Il est présenté à Mark Lemon, directeur du Punch. — Une avalanche de dessins. — Visite de Thackeray à Cham. — Un déjeuner de Gargantua. — Cham charme les convives par sa verve étourdissante. — 11 se lie avec les principaux rédacteurs et dessinateurs du Punch. — Cham et Gavarni à Londres. — Parodie de la Péri. — Impressions de voyage de M. Boniface. — Dessins de Cham dans le Puppet Show et dans The illustrated London News. — Cham et le lord anglais. — Cham cicérone. — Erreur d'un critique anglais. — Cham et l'invalide de Chelsea. — La vogue de Bade avant 1870. — Les voyages de Cham à Bade. — Cham à la table de jeu. — Une provocation en duel. — La sollicitude de Cham pour Bijou. — Une caricature de Dantan jeune. — Cham et la dame anglaise dont le chien ne voulait pas se baigner.
Pour ne pas interrompre le récit des débuts de Cham^ nous l'avons suivi dans sa vie et dans ses travaux jusqu'à la fin de la révolution de 1848.
Nous devons maintenant revenir un peu
en arrière pour parler de ses voyages ^ car ce « galérien de l'existence parisienne », comme l'appelait un de ses amis, allait, avant 1870, presque tous les ans en villégiature.
Londres, où était née sa mère et où habitait sa sœur Louisa, mariée à un officier distingué de la marine anglaise, Russel Henry Manners, qui devint amiral; Boulogne-sur-Mer, où il avait passé une partie de son enfance à la pension du docteur Buryj Bade surtout, où il retrouvait tout le Paris artistique et boulevardier, Fattiraient de préférence aux autres rendez-vous d'été.
Il est allé, en outre ^ deux fois passer quelques semaines au Havre et une fois à Dieppe. Ajoutons une visite faite en iSyS au château de risle de Noé, et nous aurons donné la liste complète des déplacements du spirituel caricaturiste, qui, dans les dernières années de sa vie^ n'a pas quitté une seule semaine sa maison et son jardin de la rue Nollet, en dépit des invitations et des sollicitations
amicales qui cherchaient à l'arracher à cette claustration funeste à sa santé.
Son dernier voyage — peut-on même appeler cela un voyage? — fut celui qu'il fit à Enghien pour assister au mariage de la petite-fille de Villemessant. Peu de jours auparavant j tandis qu'il se livrait, selon son habitude quotidienne,, à des exercices de gymnastique, il avait été pris d'un de ces vomissements de sang qui étaient toujours suivis d'une grande prostration et commençaient à l'effrayer beaucoup.
Néanmoins, il avait tenu à se rendre à rinvitation de M. de Villemessant, pour lequel il avait beaucoup d'affection, et, dans son désir de se montrer souriant au milieu de cette fête de famille, il avait retrouvé sa verve habituelle et sa gaieté communicative.
A table, en face de lui, se trouvait le violoniste Sivori. Au dessert, entendant prononcer ce nom de Sivori, Cham se pencha vers nous, qui avions la bonne fortune d'être
son voisin^ et nous dit : « C'est M. Sivori! Et moi qui , pendant tout le repas , n'ai cessé de l'appeler Vieuxtemps ! Oh ! il faut absolument que je répare cette maladresse. » Et s'adressant à Téminent violoniste^ de sa voix la plus gracieuse : « Vous avez beaucoup voyagéj monsieur Sipori. » Et Ton voyait dans ses yeux pétillants de finesse qu'il était heureux de cette plaisanterie inoflfensive.
C'est en 1842 que Cham fit son premier voyage en Angleterre. Il partit à la fni d'aoûtj en compagnie de sa sœur Madeleine, et, après un temps d'arrêt à Dieppe,, s'embarqua pour Ramsgate, une des plages les plus fréquentées de la côte anglaise, où se trouvaient M. et madame Manners. De Ramsgate, Cham, sa sœur Madeleine et la famille Manners se rendirent à Douvres, où l'on passa quelques jours avant de s'installer à Londres.
Il va sans dire que Cham logeait chez son beau-frère, alors capitaine de vaisseau. Lady Stepney Manners, mère de M. Henry Man-
ners, était une femme fort instruite et d'une grande distinction. Elle recevait la haute société de Londres et les illustrations littéraires. Cham se trouva ainsi mis en rapport avec des personnages éminents, dont la plupart entretinrent par la suite avec lui d'agréables relations. Ainsi il eut fréquemment Toccasion de voir Dickens ^ le célèbre romancier^ dont les œuvres si émouvantes sont populaires dans le monde entier, ainsi que lady Morgan, la femme de lettres renommée, qui plaida avec talent la cause de rirlande et celle des droits delà femme. L'esprit si fin de Cham et sa conversation d'une allure originale furent remarqués dans le salon de lady Stepney et très-appréciés non-seulement par Dickens et lady Morgan, mais encore par les autres habitués de la maison.
Grâce à son ami Philipon, qui l'avait muni d'une chaleureuse lettre d'introduction, Cham entra en relations très-amicales avec MM. Vizetelly frères, imprimeurs, graveurs et éditeurs, qui lui furent d'un grand secours en le mettant en rapport avec le monde artistique de Londres. Le frère aînéj M. James Vizetelly^ s'était acquis une certaine réputation comme imprimeur de publications de luxe, telles que les Keapsakes, qui jouirent alors d'une grande popularité en Angleterre j et son cadet, M. Henry Vizetelly, était le meilleur élève du célèbre graveur Orrin Smith. Après la mort de son regretté maître, il contribua puissamment au développement de l'art de la gravure sur bois en Angleterre. Dès sa présentation aux frères Vizetelly, Cham se trouva donc en plein milieu artistique et aussi en
pleine société littéraire ^ car ces intelligents éditeurs comptaient parmi leurs amis la plupart des écrivains connus de Tépoque.
Quelques années auparavant^ M. Henry Vizetelly avait même fondé , avec le concours de M. Herbert Ingram^ membre du Parlement^ pour Boston, le The illiistrated London Neivs, aujourd'hui le plus ancien des journaux illustrés destinés à donner au public une idée des événements contemporains.
Cependant, à l'époque du voyage de Cham.M. Henry Vizetelly, s'étant momentanément séparé de ce journal, fondait cette fois de concert avec son frère, un organe d'opposition, le Pictorial Times, où Thackeray, Mark Lemon, rédacteur en chef du Punch, et Douglas Jerrold, le célèbre humoriste, et par ses boutades le digne successeur de Sheridan, écrivaient.
Ce fut donc au bureau du Pictorial Times que Cham se présenta avec la lettre de Philipon. Son crayon spirituel et prime-sautier
ne se prêtait que par moments aux illustrations de la presse hebdomadaire, et il s'agissait d'utiliser son talent autrement.
Il était déjà connu de réputation des frères Vizetelly. Ces derniers avaient acheté à Philipon \c Barbe-Bleue de Cham^ et en. avaient pubHé une édition anglaise. Ils eurent donc tout de suite Tidée d'obtenir sa collaboration pour un (( album comique » qu'ils préparaient j et c'est ainsi qu'il se chargea d'abord d'illustrer des ballades grotesques écrites sur des sujets espagnols par le professeur Ayrtoun^ et ensuite des pochades humoristiques de M. Théodore Martin, devenu depuis le secrétaire privé de S. M. la reine Victoria, et auteur de la biographie si connue du regretté prince Albert. Ce fut les premiers dessins que fit Cham à Londres. Peu de temps après, il se chargea de caricatures qui devaient accompagner un récit humoristique du voyage de la reine Victoria en France . Dès cette époque, il excitait la surprise de tous ceux qui l'approchaient par sa
facilité comme caricaturiste. Aussi avait-il constamment le crayon à la main.
Un jour^ il vint par hasard au bureau du journal un Russe, un véritable géante dont les jambes surtout avaient une longueur démesurée. Dès que le visiteur fut parti, on se tourna vers Cham , qui était présent :
— Eh bien! et celui-là , lui dit -on, vous auriez dû nous faire son portrait !
— Ce ne sera pas difficile, répliqua Cham, et quoiqu'il eût à peine regardé ce singulier personnage, il se mit vivement à allonger de grands traits sur une feuille de papier.
Ce fut une explosion de rire lorsqu'il montra son dessin. D'homme il n'y en avait point, mais à la place un ours superbe qui se balançait au haut d'une perche. On aurait dit le fameux Martin au sommet de son arbre dans la fosse du Jardin des Plantes. Il va sans dire que la perche représentait les jambes de l'individu, et que l'ours symbolisait la Russie.
Le résultat le plus important pour Cham de ses excellents rapports avec la maison Vizetelly, fut sa présentation aux directeurs du Punch. Un ami de la maison^ Douglas Jerroldj lui remit une lettre d'introduction pour M. Mark Lemon, qui était alors rédacteur en chef du Charivari de Londres. M. Mark Lemon^ qui Tavait reçu avec un grand empressement^ le prévint qu'on lui enverrait sans retard des bois chez lui. En effets le même jour^ on en porta un nombre considérable à son domicile.
On pensait qu'il prendrait son temps^ qu'il dessinerait un ou deux bois^ trois tout au plus par semaine; mais le surlendemain de cette entrevue ^ M. Lemon fut stupéfait de voir revenir son énorme paquet. Tout d'abordj il se désolait. — Quoi! M. de Noé renonçait à collaborer au Punch! Quelle
mouche l'avait donc piqué? On lui avait pourtant fait un excellent accueil !
Cependant, comme on avait besoin d'un bois ou deux pour un autre artiste^ on défit le paquet. O surprise! tous les bois sont couverts de dessins, et les légendes — toutes plus spirituelles les unes que les autres — les accompagnent, ainsi qu'un petit billet qui demande un nouvel envoi de « iowds » . Les rédacteurs du Punch ne revenaient pas de leur étonnement, et cet incident fit sensation, car, malgré tout leur talent, les dessinateurs anglais n'avaient pas ce don si prompt de Timprovisation et cette remarquable rapidité d'exécution. Le fait fut cité comme un véritable tour de force, et cependant ce n'en était pas un, car tous ceux qui ont vécu dans l'intimité de Cham savent quelle était sa merveilleuse facilité et l'incroyable prestesse de son esprit.
Le célèbre romancier Thackeray (auteur de la Foire aux vanités), qui maniait aussi bien le crayon que la plume, et a donné à
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la feuille satirique anglaise la curieuse série de dessins et d'articles sur les Snobs , les spirituelles ballades du Policeman , etc., etc., avait appris l'arrivée de Cham à Londres. Il vint donc un matin à Fleet Streetj chez M. Henry Vizetelly, et le pria instamment de lui donner l'adresse de ce « diable de Français qui avait^ disait-il^ plus d'esprit dans son petit doigt que tous les caricaturistes de Londres dans leurs tètes réunies » .
On fit droit à sa demande, et voilà Thackeray qui s'en va tout chaud, tout bouillant, chez Cham, et entrant chez lui comme un ouragan, lui prenant la main et le félicitant sans même se faire connaître. Cham était passablement vif, et cependant il fut étonné de la vivacité de Thackeray. Enfin ce dernier se nomma et pria Cham de bien vouloir venir déjeuner chez lui à Kinsington, le dimanche suivant. Ce fut un repas digne de Gargantua au point de vue des aliments, et, pour que la comparaison soit complète, égayé
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d'une manière toute rabelaisienne par la verve et la joyeuse humeur des convives.
Mark Lemon, le directeur du Punch, n'avait pu venir, non plus que Douglas Jerrold^ dont la présence était très-recherchée à ces sortes d'agapes^ à cause de son intarissable esprit. Ce fut Cham qui le remplaça ce jour-là.
Parmi les convives se trouvaient, outre Thackeray et Cham, et MM . James et Henry Vizetelly, Richard Doyle, l'un des plus féconds et des plus spirituels caricaturistes du Punch, dont le crayon satirique traça si souvent et avec tant de verve les traits de M. Disraeli, de !)/{{/, comme on disait chez nos voisins ; John Seech, également attaché comme caricaturiste au Punch, et les frères Mayhew, quatre jeunes gens de beaucoup d'esprit, dont on ne parlait jamais individuellement. C'était une sorte de quatuor inséparable , quelque chose comme les Quatre Fils Aymon , que Ton représente tous montés sur le même cheval; Gilbert à
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Beckett^ l'humoriste bien connu ; Tom Taylor, plus tard rédacteur en chef du Punch ; HigginSj le rédacteur du Times, célèbre sous son pseudonyme de « Jacob Omnium » .
On se mit à table à onze heures du matin, et à six heures du soir le couvert n'était pas encore desservi. Versmidij Cham prit le dé de la conversation j et pendant de longues heures il tint tous les convives sous le charme de son esprit. Il y avait là quelquesuns des hommes les plus spirituels de l'Angleterre, et cependant personne ne songeait à rinterrompre. C'étaient des rires, des applaudissements sans fin.
Ce déjeuner mit Cham en rapport avec de nombreuses notabilités du monde artistique et littéraire de Londres. Un peu plus tard, il se lia également avec Cruikshank, le caricaturiste dont le crayon si fin et si délicat a produit des créations ravissantes, entre autres la série des huit planches sur la Bouteille et les Enfants de l'ivrogne (the Bottlc, tlie Dvunkard's cliildrenj, que Gavarni con-
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sidérait comme un chef-d'œuvre. Cruikshank avait beaucoup de sympathie pour Cham^ auquel il a offert plusieurs dessins inédits avec des dédicaces très-affectueuses.
Nous venons d'écrire le nom de Gavarni, quij lui aussij séjourna en Angleterre^ notamment en 1848, eut des relations trèssuivies avec les frères Vizetelly, et rapporta de Londres ses Anglais chei eux^ un de ses meilleurs albums^ quoique des moins connus.
Ce n'est certes pas faire injure à Cham que de rappeler en passant son illustre contemporain^ le philosophe un peu morose du crayon. Il y avait largement place pour tous les deux au soleil. Ils ne se gênaient nullement. Gavarni rappelait par certains côtés le Barbier de Séville; Cham^ c'était plutôt le bon rire de Gresset et des vaudevillistes.
Leurs séjours à Londres à des époques différentes offrent plus d'un contraste. Cham se répandait de tous côtés; spirituel, aimablCj amusant les autres et demandant à
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être amusé lui-même. Gavarni, au contraire^ s'isolait,, se cachait presque. 11 était souvent fort difficile de le rencontrer. A la longue, on finit par savoir que pendant ses longues absences il se rendait de préférence aux docks de Londres, où il trouvait, disait-il, un type d'Anglais plus remarquable encore que le policeman, le lord ou le snob. Il cherchait son Anglais idéal parmi les noirs travailleurs qui déchargeaient les bateaux de charbon amarrés à l'entrée de la Tamise.
Revenons à Cham. Comme ses occupations l'appelaient constamment du côté de Fleet Street, où sont publiés la plupart des journaux anglais, il se rendait souvent dans les tavernes qui s'y trouvent et où se réunissaient alors les écrivains et artistes anglais, car il y avait à cette époque peu ou point de « cercles littéraires ». Il déjeunait fréquemment à la célèbre ta\'erne du Clicshirc chcesc, le rendez-vous des personnalités les plus marquantes de la presse an-
glaisCj et s'accommodait très-bien, dit-on^ du « gigot national ' » et du « porter béer »; en quoi il ressemblait à Gavarni.
Les relations une fois établies avec le Punch se continuèrent après le départ du caricaturiste français, etj chaque fois qu'il vint à Londres, il donna un certain nombre de croquis à la feuille satirique anglaise. Ainsi il fit paraître dans ce journal une parodie de la Péri, ballet-pantomime de Théophile Gautier et Corally, représenté à l'Opéra de Paris en 1843^ et monté à Londres l'année suivante^ au moment où Cham se trouvait dans cette ville.
Ajoutons qu'au retour de son premier voyage^ il résuma ses impressions dans un album comique intitulé : « Impressions de voyage de M. ^oniface, ses excursions sur terre et sur mer, sur la tête et sur le nez^ etc . » C'est une de ces fantaisies humoristiques
' A Londres, on mange vingt gigots pour un seulrosbif, et cependant on prétend que les Anglais préfèrent ce dernier plat. C'est tout à fait le contraire.
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passablement extravagantes qui dérideraient les fronts les plus moroses.
A Tépoque de la révolution de 1848, il donna aussi des caricatures à un journal comique, le Pupper Show, que MM. Vizetelly faisaient paraître à Londres. Parmi ces dessins, il y en avait un qui représentait un garde national prêt à succomber sous la fatigue d'une faction trop prolongée à la porte d'une « propriété nationale » quelconque. C'est à peine si le malheureux se tenait encore sur ses jambes. — « Oh! disait-il^ quel malheur que je ne sois pas né dans la paisible Angleterre ! »
Enfin Cham donna à différentes reprises des dessins à V Illustrated London News, dont les colonnes lui furent ouvertes dès que M. Vizetelly s'y rattacha de nouveau. C'est ainsi qu'à l'époque du coup d'État, et^ plus tard encore, à Tépoque de la Commune,, il fournit au journal illustré de Londres de nombreux croquis de la plus vivante actualité.
Cham conserva longtemps des relations avec plusieurs de ses amis d'Angleterre^ et^ quoique peu à peu il les perdit de vue,, il ne les oublia pas. Notons que le comte de Noé, en raison de son séjour en Angleterre et de ses liens de parenté avec plusieurs grandes familles de l'aristocratie anglaise; recevait fréquemment la visite des Anglais de distinction de passage à Paris.
C'est à l'occasion d'une de ces visites que^ dans sa jeunesse, Cham se livra à une de ces plaisanteries dont il n^était pas avare. Un lord se présente à l'hôtel de la rue de l'Université au moment où le jeune Amédée était dans le vestibule. Le valet de chambre s'était absenté un instant. Cham s'avance au-devant du visiteur, le débarrasse de son pardessus et de son chapeau, lui demande son nom, et, ouvrant gravement la porte du
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saloiij il l'annonce, comme eût fait le domestique le mieux stylé.
Le comte de Xoé ne comprend rien à cette plaisanterie de son fils; mais il reçoit le lord anglais avec son affabilité ordinaire et le retient à diner. Qui fut surpris? Ce fut le noble étranger^ lorsqu'il vit s'asseoir à la table du pair de France et prendre part à la conversation le jeune homme qui Favait introduit et qu'il prenait pour un valet de chambre.
Un autre visiteur anglais fut également victime de la manie de Cham d'inventer des farces. Cet étranger, en visite chez le comte de Noé, eut l'imprudence d'exprimer le désir de voir les curiosités de Paris. Aussitôt Cham s'offrit pour être son cicérone. Ils sortent ensemble,, et Cham conduit directement l'Anglais à la Morgue, et le ramène à l'hôtel, en lui disant qu'il n'y a rien de plus curieux à Paris.
Nous espérons bien que ce ne sont point ces espiègleries qui ont suggéré à un critique
anglais Tidée de prétendre^ dans une étude d'ailleurs fort remarquable^ que le trait saillant de l'esprit de Cham était « son antipathie comique » pour l'Angleterre. L'auteur de cette singulière allégation s'appuie sur ce détail que le caricaturiste du Charivari ne manquait jamais de représenter l'Angleterre sous les traits d'une grande dame maigre^ ordinairement en lunettes et toujours pourvue de dents monstrueuses.
Mais est-ce que les dessinateurs du Punch se privent de caricaturer la France et les Français? Cela ne veut pas dire que chacun d'eux ait une animosité personnelle contre notre pays.
Veut-on connaître la note exacte des satires de Cham vis-à-vis de l'Angleterre?
Nous la trouvons dans un croquis paru dans le Charivari, en 1 847^ sous ce titre : Mœurs britanniques. On sait que l'hôtel des Invalides, en Angleterre, est à Chelsea. Cham représente un visiteur français — qui lui ressemble beaucoup — et qui^ sortant
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de Chclsea, dit au gardien : « Waterloo, Waterloo! Mais^ mon brave homme, voilà deux heures que vous me rabâchez la même histoire... A ce compte-là, combien un Français mettrait-il donc de temps à vous raconter ses victoires? »
Ainsi que nous l'avons dit, entre les divers voyages de Cham^ ceux qui ont le plus marqué dans sa vie sont ses voyages à BadCj où, avant la guerre de 1870^ il allait à peu près tous les ans passer quelques semaines.
On sait de quelle vogue jouit naguère cette station thermale, dont MM. Bénazet père et fils avaient fait le rendez-vous des illustrations du monde entier et surtout des Parisiens. A la fin de juillet, et surtout dans la semaine des courses^ tout le Paris élégantj littéraire^ artistique^ le monde de la
presse et des théâtres, n'était plus sur tes bords de la Seine, mais dans la jolie ville de la forêt Noire.
Les compositeurs et les auteurs dramatiques parisiens faisaient représenter sur le théâtre de Bade des œuvres inédites.
Les plus célèbres artistes tenaient à honneur de se faire entendre devant ce parterre de princes du sang et de princes de la critique^ et si les eaux minérales qu'on absorbait au trink-hall ne guérissaient pas toujours les rhumes et les névralgies^ il était bien rare qu'on sortît de la Conversation sans sentir sa bourse plus légère.
Chanij en sa qualité de Parisien raffiné^ adorait Bade. Il y retrouvait, comme à une première représentation de l'Opéra- Comique ou des Italiens, tous ses amis, ses collaborateurs, ses anciens camarades des ateliers; il rencontrait là^ sur un terrain neutre, les personnages politiques ou mondains dont il aimait à crayonner les types. Bade, c'était pour le caricaturiste un petit
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PariSj celui qu'il affectionnait et qui s'offrait à son œil observateur dans un cadre ravissantj plein d'ombrage et de verdure.
Naturellement Cham faisait comme tout le monde et risquait la chance au trente et quarante. Mais c'était un joueur fort timoré^ il manquait d'estomac^ suivant l'expression consacrée, et^ lorsqu'il hasardait quelques pièces de cinq francs^ il en suivait les destinées avec sollicitude. Quel ne fut pas son étonnement, un jour qu'il venait de gagner cinquante francs, de voir un de ses voisins mettre l'argent dans sa poche ! Cham se fâche, traite le monsieur vertement et le provoque en duel. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que Cham voulait absolument se battre séance tenante, dans le jardin qui avoisinait la salle de jeu. Son adversaire, moins bouillant, fit des excuses et rendit l'argent.
On pense bien que le vicomte de Noé, en venant à Bade, ne se séparait pas de son cher Bijou. Bijou ne le quittait pas, installé sur le bras de son maître qui avait pour lui
PAU DANTAN JEINE.
les attentions les plus délicates. Parfois un coup de fusil se faisait entendre. Alors Bijou sautait à terre et se sauvait. On voyait aussitôt Cham se mettre à la poursuite de son chien et ne s'arrêter qu'après l'avoir rejoint et réinstallé sous son bras.
C'est à Bade que l'un des amis de Cham^ Dantan jeune^ dessina une caricature bien amusante et bien spirituelle. Cham est représenté sous les traits de son chien; il est parfaitement reconnaissable à son mouvement de tête et surtout à sa moustache effilée et à sa barbiche pointue. Sous sa patte gauche il tient son parapluie^ et sous la patte droite il porte son maître ' .
Un matin^ Cham avait offert au château de la Favorite un déjeuner à des amis qu'il avait rencontrés à Bade. Tout à coup^ il s'aperçoit que son chien est parti. Il plante là ses invités et se met à la poursuite de son cher Bijou. Lorsqu'il revint^ rapportant son
' Cette caricature appartient à M. Hetzel, qui l'a gracieusement mise à notre disposition.
précieux trésor, le repas touchait à sa fin; mais ses amis ne lui gardèrent pas rancune d'avoir si mal rempli ses devoirs d'amphitryon. Ils connaissaient et excusaient sa faiblesse pour son griffon bien-aimé.
EtCham ne veillait pas seulement sur son chien à lui ; il s'occupait aussi de ceux des autres, comme le prouve le fragment suivant d'une de ses lettres de Bade :
«...J'ai fait la connaissance d'une charmante Anglaise. Imagine-toi que je l'ai trouvée pleurant au bord de la ri^•iôreJ avec son chien qui ne voulait pas se baigner. Je lui ai demandé la cause de ses larmes, et elle m'a dit que son mari voulait tuer son chien si elle ne parvenait pas à le débarrasser de ses puces; or, la vilaine bête ne voulait pas entrer dans l'eau. J'ai eu compassion d'elle; j'ai empoigné le chien, et je l'ai fait entrer dans l'eau. Depuis ce jour, cette brave dame ne me quitte plus... »
Malheureusement survint la guerre de 1870, et les Parisiens choisirent pour but de
leur villégiature d'autres promenades que Tallée de Lichtental. Cham^ après avoir pendant quelques années fréquenté la plage du Havre et surtout celle de Boulogne-sur- Mer^ se confina dans sa maison des Batignolles et ne connut guère d'autres ombrages que ceux de son jardin de la rue Nollet.