LE MARQ.UIS D'HERVEY DE SAINT-DENYS
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idée du Serpent à plumes venait de son parent, le marquis d'Hervey de Saint-Denys ', et qu'il désirait qu'il fût un des signataires de la pièce.
Gille répondit : « Mon cher ami, admettez tous les collaborateurs que vous voudrez! Moi, je ne connais que vous, et, quant aux noms qui doivent figurer sur l'affiche, le vôtre seul suffit pour attirer tout Paris. »
Cham s'éloigna un peu fâché, et, sur un mot vif de son collaborateur, il se rapprocha en disant :
« Vous n'avez pas mesuré toute la portée de ce mot !
— Si », répliqua Gille, et il ajouta, moitié
' Le marquis d'Hervey de Saint-Denys, dont il est question ici, est le parent et l'ancien camarade d'enfance de Cham. Ancien élève de l'Ecole des langues orientales vivantes, il s'est fait connaître par des travaux remarquables d'ethnographie, et principalement des e'tudes sur la littérature et l'histoire de la Chine, qui lui ont ouvert les portes de l'Institut. On sait que sa femme, la marquise d'Hervey de Saint- Denys, cultive la peinture avec succès, et plusieurs de ses œuvres qu'elle signe : Louise Dubreait, notamment le portrait du comte de Beust, ont été fort remarquées aux Expositions des beaux-arts. Cham avait fait de son parent une caricature fort amusante, comme on en jugera par la reproduction trèsexacte que nous donnons.
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sérieux^ moitié gai : — Vous êtes un grand serin.
Cham. — D'abord, je ne suis pas un serin^et^ sij'enétaisuujvousenseriezunautre.
Ph. Gille. — Au fondj soyez donc franc !
Cham. — Je ne suis pas franc? Alors vous doutez de mon honneur I
Ph. Gille. — Parfaitement.
Cham. — Vous ne répéteriez pas cela devant des témoins?
Ph. Gille. — Yous allez bien voir^ si vous trouvez deux témoins^ comme je vais en trouver deux autres.
Un quart d'heure après, les quatre témoins étaient réunis dans le cabinet de la direction des Boutïes.
A cette époque, l'administration du théâtre du passage Choiseul était installée sur un des côtés de la scène^ et les cabinets séparés par des cloisons légères en planches mal jointes ressemblaient assez aux cabines des bains froids où Ton entend tout ce qui se dit à côté de vous.
Minuit sonne. Les témoins étaient toujours en conférence. Gille^ après s'être promené un certain temps sur le trottoir de la rue Monsigny^ rentre au théâtre et va s'asseoir dans un des cabinets. 11 entendait les témoins qui hésitaient entre le pistolet ou l'épée. L'un disait : — Cham a de grandes jambes j un autre faisait observer que le pistolet était une arme bien dangereuse.
A ce moment^ une personne poussa la porte du cabinet occupé par Gille et se baissa pour entrer. C'était Cham. En reconnaissant son adversaire;, il veut se retirer et se dispose à fermer la porte.
Philippe Gille lui dit froidement : — Vous pouvez bien entrer.
Cham (sur le même ton. — Mille fois obligé !
Cependant l'heure s'avançait. Cham se lèvCj disant :
— Je trouve qu'il est déplorable que nous entendions ainsi régler les conditions de notre égorgement. Moi^, je sors.
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GiLLE. — Vous le pouvez.
Cham. — Je le sais bien.
Cham quitte donc le cabinet^ et Gille en fait autant. Ils descendent^ et, comme la grille du théâtre ouvrant sur le passage Choiseul n'était pas fermée, ils se promènent dans le passage peu éclairé, comme deux ombres, sans se voir, silencieusement, Tun à côté de l'autre.
Cham rompit le premier le silence et dit : — Ils sont cruels!
Gille. — Je les trouve féroces.
Cham reprend : — Vous savez que tout cela est bête comme une oie. Vous n avez pas compris ce que j'ai voulu vous dire.
Là-dessus la discussion recommence et devient très-vive; mais tout à coup Cham recule, ouvre les bras, Gille en fait autant, et ils s'embrassent cordialement.
Dans leur joie de se retrouver bons amis comme auparavant, ils partent bras dessus, bras dessous, et arrivent rue Vintimille, devant la maison où habitait Cham.
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(c Diable! dit Gille^ et nos témoins!
— Laissons -les tranquilles, répondit Cham. Ils auront d'autres duels à se mettre sous la dent. » Et les deux collaborateurs continuent leur promenade,, qu'ils prolongent pendant une partie de la nuit^ en dressant le plan d'une nouvelle opérette dont Delibes devait écrire la musique^ et qui ne fut jamais faite. Le lendemain^ ils se retrouvèrent au théâtre avec les témoins^ qui se montrèrent un peu froids.
Tel fut le dénoûment absolument original de la querelle qui faillit conduire sur le terrain deux hommes d'esprit si bien faits pour se comprendre et s'estimer. Ajoutons que le Serpent à plumes obtint un grand succès au théâtre des Bouffes. La pièce fut jouée également au cercle des Mirlitons^ avec des couplets plus vifs que ceux autorisés par la censure. Mademoiselle Silly se montra fort piquante dans le rôle de madame Van Croquesec.
Comme on le pense bien^ l'incident tra-
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gico-comique qui s'était produit avant la représentation ne fit que resserrer les liens de sympathie et d'amitié qui unissaient Cham et Gille, et, lorsque parut la brochure du Serpent à plumes, Cham envoya un exemplaire à son collaborateur^ avec la lettre suivante :
« Mon cher Gille^
« Voici notre serpent. 11 vous doit heaume coup ! A votre charmant esprit revient la « grosse part dans son succès.
(( Je serais bien ingrat vis-à-vis de ce rep- « tile si j'oubliais que par lui j'ai fait la con- « naissance d'un des hommes les plus spirift tuels que j'aie rencontrés. Il restera « toujours mon ami, comme je serai tou- « jours le sien.
« Croyez, mon cher Gille, à mes senti- « ments les plus affectueux.
Cette bonne camaraderie ne fit que deve-
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nir plus cordiale avec les années^ et lorsque Philippe Gille épousa la iîlle de Victor Massé, il choisit Cham pour l'un de ses témoins.
C'est à cette occasion que le célèbre caricaturiste se livra à une de ces plaisanteries qu'il affectionnait^ et il en fut si content qu'il la renouvela dans une circonstance analogue. Le mariage de Gille avait lieu à la mairie du neuvième arrondissement^ et c'était M. Emile Ferry qui^ en sa qualité de maire, venait de procéder aux formalités légales. La cérémonie terminée,, Cham s'approcha de M. Ferry et lui dit en le saluant gracieusement : « Mes compliments^ monsieur le maire, vous mariez très-bien. Mon ami est très-content, il reviendra ! »
On voit d'ici la stupéfaction du maire! Quant à l'assistance, elle était composée de personnes qui, pour la plupart, connaissaient Cham et ne s'étonnaient plus de ses boutades.
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Le Serpent à plumes fut suivie deux ans plus tard^ du Myosotis, « aliénation mentale et musicale», dit le livret, due à la collaboration de Cham et de William Busnach. L'idée de la pièce avait été inspirée aux auteurs par une aventure comique arrivée à Offenbach. Cette joyeuse fantaisie fut le troisième début au théâtre d'un compositeur devenu populaire, M. Charles Lecocq.
Le futur auteur de la Fille de madame Angot avait fait la connaissance de Cham vers i858. Ils habitaient la même maison et sur le mêmecarré, rue Vintimille, 24, et un jour que Charles Lecocq était à son pianOj son voisin lui fit demander de qui était le charmant morceau qu'il exécutait. Lorsque Cham, qui adorait la musique, apprit qu'il avait pour voisin un compositeur de talent, il vint le voir, et, à partir de ce moment.
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leurs relations devinrent extrêmement amicales. Par une exception flatteuse^ Charles Lecocq était admis, tous les dimanches, dans le cabinet de travail du caricaturiste pendant qu'il enlevait ses croquis avec sa verve habituelle.
A l'époque où Cham et William Busnach travaillaient au scénario du Myosotis, c'està-dire en 1866, Charles Lecocq n'avait pas encore trouvé le moyen, avec ses droits d'auteur, de faire construire un ravissant hôtel à Auteuil, et donnait des leçons pour gagner sa vie et celle de sa mère. Cham, toujours bon et dévoué, s'intéressa à sa situation, et imposa en quelque sorte sa collaboration au directeur des Bouffes, où la pièce fut d'abord reçue et même répétée pendant quelques jours par Désiré et Léonce.
Retiré des Bouffes, le Myosotis passa au théâtre du Palais-Royal, où les deux seuls rôles de la pièce eurent pour interprètes Brasseur et Gil-Pérès. Avons-nous besoin
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d'ajouter que les répétitions étaient fort amusantes? Chaque jour^ Gham inventait quelque drôlerie nouvelle, et, en comptant tout ce qui s'improvisait aux répétitions, ce petit acte aurait bien pu durer trois heures. A certains moments, acteurs, directeurs et auteurs éclataient de rire.
La première représentation eut lieu le 2 mai 1866 dans un spectacle coupé et eut un grand succès. Brasseur, qui s'était fait une tète des plus comiques, fut étourdissant dans le rôle de Schnit{berg, et Gil-Pérès extrêmement original dans celui de Coniillon. Ajoutons que les relations cordiales de Cham et de Charles Lecocq ont duré jusqu'à la mort du regretté caricaturiste. Cham s'indignait surtout que le compositeur auquel on doit tant d'œuvres si applaudies et qui ont fait, on peut le dire, le tour du monde, ne fût pas décoré. Lorsque Charles Lecocq lit représenter, en 1878, la Camargo à la Renaissance, Cham donna un dessin représentant la célèbre danseuse de
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rOpéra décrochant avec son pied la croix d'honneur pour le maestro populaire^ et lorsque Tauteur de Giroflé-Girofla venait voir son ami^ celui-ci ne manquait jamais de lui dire avec son accent intraduisible : « Comment, vous n'êtes pas décoré? Voulez-vous bien vous en aller! »
Cham fit encore jouer avec son collaborateur du Myosotis, William Busnach^ une parodie du drame de Sardou^ Patrie! qui fut représentée au Palais-Royal^ sous le titre de Poterie, et dans laquelle mademoiselle Silly imitait Fargueil avec beaucoup de finesse et de verve. C'est aussi M. Busnach quij après la mort de Cham^ donna aux Variétés V Œil du commodore, une fantaisie extravagante mettant en scène un rêve de Cham dans lequel il lui avait semblé retrouver un de ses oncles passée grâce à la métempsycose^ dans le corps du bœuf gras.
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Un vaudeville moins fantastique fut celui que Cham écrivit avec un de ses amis, Albert de Lasalle, collaborateur du Charivari. Il avait pour titre : Un malade au mois, pièce en un acte, « avec écurie et remise », ainsi que le portait Taffiche. Cham en avait conçu ridée alors qu'il habitait rue Vintimille; mais le plan définitif ne fut arrêté dans son esprit que rue NoUet , un jour qu'il causait sous les ombrages de son jardin avec son camarade Albert de Lasalle. La pièce fut proposée sous forme de scénario à MM. Dormeuil et Plunkett , directeurs du Palais-Royal, qui l'acceptèrent séance tenante et la mirent en répétition dès qu'elle fut achevée.
Ces répétitions furent laborieuses et durèrent plus de cinq semaines , parce que la mise en scène était très -compliquée et de-
mandait à être réglée minutieusement. On y remarquait surtout une variété considérable de flacons et d'accessoires de pharmacie. Gham était parti pour Bade aussitôt après la réception de la pièce. Il n'assistait donc pas aux premières répétitions. Quand il revint frais et dispos ^ il sema le dialogue de mots spirituellement extravagants. Il en ajoutait même trop^ et Ton dut mettre une digue à sa verve intarissable. Nous n'avons pas besoin de dire que Bijou était de la pièce et assistait aux répétitions avec son maître j qui ne pouvait se séparer de lui, ne fût-ce que quelques heures. Le Malade au mois fut joué et fort applaudi le 2 1 octobre 1 868j et^ ce qui est rare pour les pièces follement fantaisistes de Cham^ ce vaudeville a été fréquemment représenté en province.
Voilà à quoi se borne le bagage de Gham comme auteur dramatique! Il est vrai qu'il avait en portefeuille bon nombre de projets de pièces qui n'ont jamais vu le jour, tels
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que : Y Orgue et le Pacha ^ avec William Busnach; la Ligne droite, une comédie en trois actes avec Lafontaine^ un de ses meilleurs amis; une autre comédie avec Clairville, qui lui reprochait d'avoir trop d'esprit pour être jamais un auteur dramatique dans le vrai sens du mot.