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« Et leur ai donné la bénédiction nupiale en présence des témoins : Pierre Léty^ demeurant à Paris ^ rue de Douais n" 40; Pierre -Louis Véron, demeurant à Paris , rue des Pyramides^ 4; Charles-Adrien DesmazCj demeurant à Paris^ rue d'Aumale^ 1 3 ; Charles -Alexandre Lecocq , demeurant à Paris j rue Pigale^ 48. En foi de quoi^ j'ai signé le présent acte avec les époux et les témoins. »
Cham, on le voit^ avait choisi pour l'assister d'excellents et dévoués amis, dont nous aurons occasion de reparler en nous occupant des dîners du caricaturiste du Charivari, dîners extrêmement amusants, où son esprit assaisonnait le menu de propos et d'anecdotes d'une fantaisie étourdissante.
Du reste, le jour même de son mariage, et avant de quitter la salle de la mairie, l'impitoyable railleurtrouva moyen d'égayer l'assistance par une plaisanterie. On sait que le modeste hôtel de ville de Putcaux s'élève
sur les bords de la Seine^ que Ton aperçoit des fenêtres de la mairie. Cham s'approche du secrétaire j et désignant la Seine :
« Pardon^ monsieur^ combien y a-t-il de pieds d'eau? »
L'employé^ un peu surpris de la question :
« Il y a au moins douze à vingt pieds. »
Cham^ avec un grand calme :
« Je vous remercie beaucoup^ cela me suffit... » Et il acheva sa pensée en faisant le geste d'aller piquer une tète dans l'eau.
Tout le monde riait^ excepté le secrétaire de la mairie, qui n'avait jamais vu un nouveau marié avoir des idées aussi lugubres; mais Cham n'avait aucune velléité de suicide , etj le soir, le comte et la comtesse de Noé, les témoins et les invités dînèrent gaiement au restaurant Wepler^ aux Batignolles.
Arrivons aux événements de 1870. Cette malheureuse guerre qui souleva dans toute la France^ à ses débuts, un si grand enthousiasme^ ne pouvait manquer d'émouvoir la fibre patriotique de Cham. Crayonner ces soldats français qu'il campe si fièrement, et placer dans leur bouche des reparties pleines de crânerie , c'était pour le caricaturiste du Charivari une de ces bonnes fortunes qu'il n'avait garde de laisser échapper.
Aussi, dès le 22 juillet 1878, il consacre un premier dessin au conflit franco -allemand. Le roi de Prusse a refusé de recevoir notre représentant. Cham esquisse un zouave frappant à coups de crosse à la porte d'une maison, à la fenêtre de laquelle on aperçoit la figure du roi Guillaume. Audessous, cette légende : « Un nouvel am-
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bassadeur à qui il n'y aura pas moyen de refuser sa porte. »
Cham est si heureux de se retrouver sur le terrain militaire^ qu^il ne quitte pour ainsi dire plus le crayon. Les numéros du 22 au 28 juillet sont tous illustrés par le comte de Noé. Sa verve si française puise dans son cœur de patriote une ardeur infatigable et des espérances qui, hélas! devaient être promptement déçues. Au milieu de cet enthousiasme de la première heure, il trouve des mots charmants comme celui-ci : Un maître d'école donne la croix à un de ses élèves. — « Non, répond Tenfant, pas maintenant, quand on aura appelé notre classe î »
Bientôt les poignantes nouvelles arrivent. Cham ne désespère pas. On croirait le voir au milieu de nos soldats, sonnant le ralliement. Chacun de ses croquis a pour but de réveiller la confiance. Deux artilleurs pointent une pièce : ce Attention, Pitou! Il s'agit de prouver que Petit Bonhomme vit encore. »
Et la note comique se retrouve même dans ces jours de douloureuses préoccupations. Une cuisinière lit les nouvelles de la guerre près de son pot-au-feu qui déborde : « Oh ! les braves soldats! s'écrie-t-elle. Ils en aurontj de mes bouillons. Tant pis s'il n'en reste plus pour les bourgeois. » N'oublions pas un magnifique dessin paru dans le numéro du 24 août. Un zouave tombe mourant sur un monceau de cadavres prussiens^ et se console en disant : « Couché... mais j'ai fait mon lit ! »
Nous nous arrêtons j car il faudrait tout citer; mais nous engageons tous ceux qui veulent étudier Tœuvre de Cham à parcourir la collection du Charivari, du Monde illustré et de l' Univers illustré à cette époque. Son patriotisme s'y révèle dans chacun de ses croquis, et l'on comprend quelles angoisses il a dû éprouver en assistant à l'écrasement de nos armées.
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Dès que les troupes allemandes commencèrent l'investissement de Paris^ Cham supplia sa sœur, la comtesse Marie-Anne de Noéj et sa nièce, la comtesse Héléna^ de s'éloigner de Paris^ et les fit monter luimême dans le dernier train qui pût traverser les lignes ennemies. Elles se rendirent en Angleterre, chez madame Manners. Quant au comte de Noé et à sa femme^ ils ne quittèrent pas leur appartement de la rue Nollet, s'efforcant de rendre service à leurs amis, à leurs voisins et à toutes les personnes qui, connaissant les nombreuses relations du célèbre caricaturiste ^ venaient faire appel à son obligeance.
Malgré la grande notoriété dont jouissait Cham^ et à laquelle nous venons de faire allusion^ il faillit dès le début du siège être fusillé comme espion. Cette histoire a été
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racontée de diverses façons; voici, croyonsnous j la version exacte.
On parlait beaucoup d'une pièce de canon installée au bastion n°4i, et qu'on appelait « la belle Joséphine ». Cham se dirige un jour de ce côté-là, et après avoir admiré la fameuse pièce de canon , il prend un petit album de poche sur lequel il griffonne un croquis.
Au même moment, un garde national s'approche du comte de Noé et le prie de venir parler au chef de poste. Cham le suit, et arrivé au poste, il s'aperçoit qu'on le prend pour un espion prussien. On l'entoure, on le menace^ et finalement on l'arrête; puis quatre hommes et un caporal sont chargés de le conduire près du commissaire de police.
Dans le trajet, la foule furieuse cherche à le frapper-, on lui déchire ses vêtements, son chapeau disparaît, et il arrive dans cet état devant le commissaire de police, qui l'interroge brutalement :
« Votre nom?
— De Noé.
— Êtes-vous marié?
— Oui, monsieur.
— Avez -vous des papiers qui rétablissent?
— Je ne porte pas sur moi mon contrat de mariage.
— Reconnaissez-vous que vous êtes un espion prussien? »
L^accent anglais de Cham et son allure flegmatique ne faisaient que confirmer le commissaire de police dans sa conviction qu'il venait de mettre la main sur un espion.
A ce moment , survint une personne qui connaissait le caricaturiste du Charivari :
« TienSj c'est Cham !
— Cham! s'écrie le commissaire, vous vous appelez Cham?
— Ouij monsieur.
— Vous avez donc menti en déclarant que vous vous nommiez de Noé.
— Mais non... »
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La discussion reprend plus vive encore , les clameurs de la foule redoublent.
Enfin le commissaire se décide à envoyer prendre des renseignements à Tadresse donnée par Cham^ et^ complètement édifié sur son compte , il s'empresse de le mettre en liberté.
Malgré la faiblesse de son tempérament et sa mauvaise santé^ qui l'avaient toujours fait exonérer du service de la garde nationale, Cham ne voulut pas invoquer ce motif d'exemption et monta bravement la garde aux remparts, tout en toussant beaucoup et parfois en crachant le sang. Une nuit même, par une température glaciale,, il eut un pied gelé, et, pendant tout le reste du siège, il allait, clopin-clopant, chaussé d'une bottine et d'une pantoufle.
Ces mésaventures ne Tempèchaient pas
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de venir en aide à tous ceux qui réclamaient son appui. C'est ainsi que^ pendant la Commune^ la femme d'un sergent de ville ^ qui habitait rue Nollet, vint supplier le comte de Noé d'obtenir la mise en liberté de son mari, emprisonné par ordre du comité central. Cham se mit aussitôt en campagne, et tâcha d'arriver jusqu'à Rochefort pour obtenir la délivrance du prisonnier. N'ayant pu réussir à le voir, il lui adressa une lettre pressante, et voici la réponse qu'il reçut de l'auteur de la Lanterne :
« Mon cher Cham,
« Je suis tout-puissant j c'est vrai, mais ma grandeur d'âme égale ma puissance.
Je vais tâcher de délivrer votre sergent de ville, qui doit avoir pas mal d'emprisonnements sur la conscience. Le difficile, c'est que, lorsqu'ils sortent des forts pour entrer à Paris, on les assomme. Enfin, nous allons voir.
« Je suis désolé qu'on ne vous ait pas
laissé passer. Véron vous emmènera avec lui à la Ville j et nous nous jetterons dans les bras Tun de l'autre.
« Dites mille choses aimables et comme vous seul savez en dire à madame de Noé. A bientôt, j'ai trois cent cinquante mille Prussiens qui m'attendent. Je vous quitte.
« Tout à vous, mon cher ami.
« Henri Rochefort. »
Ajoutons que la démarche de Cham porta ses fruits. Le malheureux sergent de ville auquel il s'intéressait fut arraché à la prison, et sans doute à la mort. Nous verrons plus loin le comte de Noé, après la défaite de la Commune, intervenir généreusement en faveur de plusieurs des prisonniers de Versailles, et se préoccuper à son tour du sort de M. Rochefort. Cet homme excellent, et qui ne comptait que des amis et des admirateurs dans tous les camps, était toujours du parti de celui qui souffrait.
Le Charivari, qui avait suspendu sa publication une première fois le 23 mars 1871 et l'avait reprise quelques jours aprèSj cessa de nouveau de paraître au commencement d'avril. Quelques jours auparavant^ il avait annoncé qu'une indisposition de Cham ne lui permettait pas de donner ses vignettes hebdomadaires.
Voici ce qui était arrivé. Une bande d'émissaires de la Commune s'était présentée, 5, rue NoUet^ au domicile de Cham, pour l'enrôler parmi les soldats de Tinsurrection. Pendant que la comtesse de Noé parlementait avec les envoyés du comité central j Cham, prévenu, s'empressait de déguerpir, avec Bijou sous le bras, en franchissant le mur de son jardin, et se rendait à Versailles, où la comtesse le rejoignit le soir même.
Ceux qui ont habité le chef-lieu de Seineet-Oise^ devenu le siège du gouvernement alors que la Commune était maîtresse de PariSj savent combien il était difficile de s'y installer convenablement. Après une mauvaise nuit passée dans un hôtel de quatrième ordre , le comte de Noé et sa femme étaient à peu près décidés à aller habiter Chartres.
Cham se trouvait sur le Cours-la-Reine, causant avec des amis, lorsque sa cousine germaine, madame C..., qui habitait Versailles, alors qu'il la croyait en Normandie, vint à passer. Elle lui demanda où il était descendu, et Cham répondit, avec son humour habituel, qu'il était logé à la belle étoile, et qu'il avait même fait choix d'un banc sur la promenade pour y passer la nuit.
Madame C... s'empressa de lui offrir un appartement dans sa propre maison, rue d'Angouléme, et une heure après, Cham, la comtesse de Noé et l'inséparable Bijou
étaient installés dans un rez-de-chaussée confortable^ auquel il ne manquait pas même un joli petit jardin lui rappelant celui de la rue Nollet.
Cham retrouva à Versailles plusieurs de ses amis, et notamment Ludovic Halévy, Gustave Doré et son frère, officier d'un régiment en garnison dans cette ville; on le rencontrait aussi fréquemment avec M. Ed. Turquet, qui fut plus tard soussecrétaire d'État aux Beaux-Arts , et M. Lavertujon, ancien rédacteur en chef de la Gironde, de Bordeaux.
Mais la principale occupation de Cham était de faire des démarches pour des personnes compromises dans les événements de la Commune. Beaucoup de jeunes gens se trouvaient parmi les prisonniers, et leurs parents venaient supplier le comte de Noé de parler en leur faveur, soit à M. Macé , soit à l'un des secrétaires de M. Thiers. Cham , toujours prêt à rendre service, multipliait ses visites auprès des personnages
officiels, et il put ainsi faire relâcher plus d'un malheureux égaré. Un jour^ un jeune homme, dont il avait obtenu la mise en . Hberté, vint rue d'Angoulème pour lui exprimer sa reconnaissance. Le pauvre garçon était si ému qu'il s'évanouit en sortant de la maison où habitait le comte de Noé.
Inutile d'ajouter que l'esprit toujours alerte et fin de Cham ne Tabandonnait pas dans ce rôle de sauveteur. En traversant les jardins du palais, il rencontre un de ses amis venu également pour obtenir la grâce d'un prisonnier : — « Vous faites comme moi, lui dit Cham, vous venez cueillir une fleur à TOrangerie. »
Mais un gros chagrin, disons mieux, une grande douleur, que ceux-là seuls qui aiment les animaux comprendront bien, était réservée à Cham pendant son séjour à 'Versailles. Bijou,, son inséparable compagnon, avait beaucoup soulfert pendant le siège et était arrivé à Versailles très-malade d'une inflammation d'intestins. Cham
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était désolé; il ne sortait plus^ tenant toute la journée sur ses genoux son malheureux griffon et s'efforçant de le soulager.
Lorsqu'il fut reconnu que rien ne pourrait sauver Bijou, la comtesse de Noé, pensant qu'il valait peut-être mieux mettre fin aux souffrances du pauvre chien, s'adressa à un pharmacien de Versailles.
Celui-ci déclara que quelques minutes suffiraient pour lui ôter la vie. Mais ayant eu connaissance de ce projet, Cham entra dans une grande colère. Il redoubla de soin auprès de son cher malade, sans parvenir à le guérir-, car Bijou succombait quelques jours plus tard.
C'est ainsi que Cham perdit ce griffon pour lequel il avait une véritable affection, et qui jouissait d'une sorte de notoriété historique. Le célèbre caricaturiste, après l'avoir beaucoup pleuré , le fit enterrer dans le jardin même de la maison, près d'un bouquet d'arbustes.