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CHAPITRE IX

Les titres de Cham à la croix de la Légion d'honneur. — Lettre de M. Alexandre Dumas fils à M. Waddington, ministre de l'instruction publique. — Le décret par lequel le comte de Noé est promu chevalier de la Légion d'honneur, paraît au Journal officiel. — Cham apprend la démarche faite par M. Alexandre Dumas fils. — Sa lettre de remercîments à son ami. — Une croix de chevalier portée en rosette. — Toute la presse applaudit à l'acte de justice accompli par M. Waddington. — L'activité laborieuse de Cham. — La collection de ses dessins au château de l'Isle de Noé. — Cham à l'Illustration, au Monde illustré, à Vl'nivcrs illustré. — Le diner du Canard aux navets.

Le 9 février 1877^ le Journal officiel publia un décret ainsi conçu :

« Par décret en date du 8 février 1877, rendu sur la proposition du ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, M. le comte de Noé ^ dessinateur , est promu chevalier dans l'Ordre de la Légion d'honneur. Services exceptionnels. »

Cet hommage officiel rendu à Tun des

hommes les plus universellement aimés et estiméSj trouva dans la presse et dans le public le plus chaleureux accueil. La grande joie qui arrivait à Cham rendait heureux tous ses amis et tous ses admirateurs.

Déjà sous TEmpirCj contre lequel le caricaturiste du Charivari décochait assez fréquemment quelques traits malicieux, il fut souvent question de le comprendre parmi les artistes honorés de la décoration de la Légion d'honneur- mais on ne pouvait lui accorder cette distinction sans être certain qu'il ne la refuserait pasj et certes le caractère si réservé et en même temps si fier de Cham ne pouvait se prêter à aucune démarche dans ce sens.

Les années se passaient donc^ et Cham, qui signalait à l'attention du gouvernement les artistes et les écrivains dignes par leurs œuvres et leurs travaux de prendre place parmi les membres de la Légion d'honneur, n'avait pas à sa boutonnière ce ruban rouge toujours et si justement envié, et que

son père et ses frères avaient mérité et obtenu. Le comte de Noé, père de Cham, était même grand officier de la Légion d'honneur.

Sous la présidence de M. Thiers et sous celle du maréchal de Mac Mahon, les amis de Cham, à son insu^ firent des démarches pour qu'on rendît enfin officiellement justice à ce talent si français et si original dans sa verve intarissable. M. Paul Dalloz^ directeur du Moniteur universel, qui avait pour Cham une si sincère amitié; Alfred Arago, son ancien camarade d'atelier chez Paul Delaroche , resté avec lui dans les plus affectueuses relations; AI. Charles DesmazCj Tancien président à la Cour d'appel, dont l'érudition égale l'aménité, et pour lequel Cham avait une estime particulière; Philippe Gille, son collaborateur et son ami; son camarade Gustave Nadaud, le chansonnier couronné par l'Académie française, et bien d'autres, firent valoir auprès des ministres les titres du comte

de Noé à la croix de la Légion d'honneur.

Un autre de ses amis — et des plus dévoués — Alexandre Dumas fils, attristé de voir Toubli dans lequel les représentants du pouvoir laissaient un homme de la valeur de Cham, saisit un jour — c'était le 1 9 janvier 1 877 — cette plume avec laquelle il a écrit tant de chefs-d'œuvre, et il adressa au ministre de Tinstruction publique de cette époque, M. Waddington, la lettre suivante, que nous sommes heureux de pouvoir reproduire, parce qu'elle renferme un remarquable portrait de Cham tracé par la main d'un maître. Voici cette lettre :

« Monsieur le ministre,

« Je fais aujourd'hui près de vous une « démarche qui n est guère dans mes habi- « tudes; c'est vous dire quel prix j'attache- « rais au succès de cette démarche. Perce sonne, d'ailleurs, pas même l'intéressé, « ne se doute de l'initiative que je prends.

23o CHAM.

« Il s'agit de M. de Noé^ connu dans le monde des lettres sous le pseudonyme de Cham.

a II y a plus de trente ans que, la plume ou le crayon à la main^ Cham est^ sinon rhomme le plus spirituel de France, — il ne faut décourager personne, — mais certainement un des hommes les plus spirituels que la France possède. L'esprit a du bon, même au dire des sots qui sont toujours convaincus qu'ils en ont plus que les autres. L'esprit de Cham, toujours original, toujours fin, toujours juste, a été depuis son premier dessin la satire de tous les abus, de toutes les erreurs, de toutes les utopies de ces derniers temps, qui n'en ont pas manqué, comme il serait facile de s'en convaincre , si on ne le savait pas de reste, rien qu'en feuilletant la collection des caricatures de Cham.

« Les gens soi-disant sérieux objecteront peut-être que le genre de Cham n'appartient pas au genre sérieux. Ce n'est pas à

SA VIE ET SON ŒUVRE. 23i

« vouSj Monsieur le ministre de Tinstruc- « tion publique,, que je rappellerai la phrase « de Voltaire :

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,

« sans compter que je crois qu'en France « Tesprit sera toujours^ sinon ce qu'il y « aura de plus sérieux^ du moins ce qu'il y « aura de plus durable^ et je sais tel héros^ « comme Henri IV, qui serait peut-être « beaucoup moins populaire si on ne répé- « tait pas de lui le mot : « Paris vaut bien « une messe ))j que Sully lui a fait^ et peut- « être le comte d'Artois serait-il encore «plus discrédité si M. Beugnot n'avait eu « l'esprit de lui faire ce mot : « Il n"y a « qu'un Français de plus. »

« Permettez-moi donc, Monsieur le mice nistre, de vous donner le conseil d'ho- « norer en Cham cet esprit français dont « il est un des représentants à la fois le « plus éclatant et le plus honorable. Quel « esprit ne lui a-t-il pas fallu pour être tou-

« jours conservateur dans un journal qui (( a toujours été de ropposition^ parce « qu'un journal satirique ne peut être autre « chose!

« Bref, Monsieur le ministre^ j'ai Thonce neur^ et, je le répète, sans que qui que ce « soit dans le monde sache que je vous ai « écrit cette lettre, de vous demander la « croix pour M. de Noé, dit en littérature « Cham. Si vous acquiescez à cette dece mande, vous verrez une chose bien rare, « c'est toute la presse française unanime ce pour applaudir à une décision ministécc rielle.

(( Veuillez agréer. Monsieur le ministre, (c l'assurance de ma haute considération.

ce A. Dumas fils.

« (|.S, a\cnue de \'illiers.

« Le i(j janvier 1877. »

Comme on le voit, la lettre de M. A.

Dumas au ministre est du 19 janvier, et vingt jours après, le 9 février, le décret

en vertu duquel Cham était promu à la Légion d^honneur paraissait au Journal officiel. Le plus étonné est le titulaire luimémCj qui s'empresse d'aller remercier le ministre auquel il devait cette haute distinction. Là il apprend l'initiative si promptement couronnée de succès de son ami Alexandre Dumas fils. Il ne fait qu'un saut du ministère à l'avenue de Villiers. Par malheur^ l'auteur de la Dame aux Camélias est absent. Cham rentre chez lui et se hâte d'écrire à l'éminent académicien la lettre suivante ^ dans laquelle percent à chaque ligne et sa reconnaissance profonde et la vive satisfaction qu'il éprouve :

» Ce 1 1 février.

(( Mon cher ami,

(( C'est atroce! Me voilà décoré' jusqu'à « la fin de mes jours! Et c'est votre faute.

« Par le plus grand des hasards ^ j'ai « appris que vous aviez écrit une lettre de

« quatre pages au ministre, le tout me con- « cernant et appelant sur moi le ruban î « Sans rien dire à personne et sans vous « dénoncer^ une fois le coup terminé et « réussi ! Où trouver assez de reconnais- « sance pour vous remercier d'un pareil « trait? Je forme immédiatement une So- « ciété au capital d'une reconnaissance « énorme qui puisse acquitter ma dette « envers vous. Ce n'est pas une croix qui « honore un homme , ce sont des amis « comme vous.

« Vous devez comprendre ce que j'é- « prouve pour vous, après un coup pa- « reil.

« Bien affectueusement et merci. Je ne « vous dis que ça.

« Mes respectueux hommages à ma- « dame Dumas.

« Je porte mon ruban en rosette. Ça fait « très-bien. »

Avons-nous besoin d'ajouter que la prédiction de M. Alexandre Dumas se réalisa pleinement? Il n'y eut pas une seule note discordante dans le concert des appréciations sympathiques de la presse et des félicitations dont le nouveau chevalier de la Légion d'honneur fut l'objet. M. WaddingtoUj aujourd'hui ambassadeur de France en Angleterre,, fut loué par les journaux de toutes nuances pour avoir accompli un acte de justice et réparé l'oubli de ses prédécesseurs. Notons qu'il y avait quelqu'un presque aussi heureux que Cham de cette nomination : c'était M. Alexandre Dumas fils, qui aimait et estimait profondément le comte de Noé, et qui s'applaudissait d'avoir réalisé un de ses vœux.

A l'inverse de la plupart des hommes de talent et des grands artistes , Cham était

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aussi laborieux qu'il était spirituel^ et l'on peut dire avec vérité qu'il n'a connu le repos que dans la tombe. Aussi son œuvre est immense. A la Bibliothèque Richelieu^ au département des estampes^ la collection des dessins et albums de Cham remplit d'énormes portefeuilles^ et elle n'est peutêtre pas au complet. Au château de l'Isle de Noé, où son frère aîné le marquis de Noéj chef actuel de la famille, a réuni et conserve avec sollicitude tous les croquis et dessins du célèbre caricaturiste, nous avons passé plusieurs semaines à parcourir Tœuvre de ce travailleur infatigable^ qui faisait taire les malaises et les souffrances d'une santé déplorable pour multiplier autour de lui ces croquis d'une fantaisie si amusante et d'une originalité si spirituelle. C'est que, en dehors du Charivari auquel il a collaboré pendant trente-sept ans, sans interruption et avec la fécondité que Ton sait, il menait de front cette production écrasante qui eût épuisé un cerveau

moins équilibré que le sien, avec une multitude d'autres travaux, et notamment sa collaboration à X Illustration ^ au Monde illustréj, à Y Univers illustré.

M. Philipon, ami intime de M. Paulin, directeur de Y Illustration, favorisa l'entrée de Cham dans ce recueil illustré presque à la même époque où il débutait au Charivari. C'est Cham, à son tour, qui présenta comme dessinateur, à M. Paulin, son ancien camarade de l'atelier Paul Delaroche, M. Auguste Marc, qui ne tarda pas à prendre la direction du journal, dont il a su faire une des plus importantes publications illustrées de notre époque.

En i866j Cham entra au Monde illustré, fondé par MM. Jacottet et Bourdilliat, et qui, devenu plus tard la propriété de MM. Paul Dalloz et Pointel, fut compris dans les recueils exploités par la Société des Publications périodiques. Au Monde illustré comme partout où il a passée Cham a su se faire des amis et des admirateurs.

M. Paul Dalloz particulièrement portait au spirituel caricaturiste la plus vive affection. Il le tenait pour un cœur d'or et le caractère le plus sympathique. « C'était, nous disait-il un jour, le gentilhomme dans la plus complète acception du mot, et pendant quinze ans qu^il a fréquenté les bureaux du journal, chacune de ses visites rendait tout le monde heureux. »

La collaboration de Cham à V Univers illustré date de 1866, et ne fit que continuer les excellentes relations du célèbre caricaturiste avec la maison Michel Lévy (aujourd'hui Calmann Lévy\ qui avait édité son remarquable volume : l'Assemblée nationale comique, et a publié en outre un très-grand nombre de ses albums. Là aussi, directeur, rédacteurs, employés, tout le monde avait pour Cham la plus cordiale sympathie. On admirait l'homme d'esprit et Ton recherchait le causeur dont la gaieté et l'humour amenaient le sourire sur tous les visages.

Mais ceux qui ont eu la bonne fortune de voir Cham dans tout Tépanouissement de sa verve éclatante,, dans toute l'expansion de sa fantaisie intarissable^ ce sont les convives d'un dîner qui avait lieu tous les mois chez Brébant^ sous la dénomination de dîner du Canard aux navets.

C'est, croyons-nous^ M. Henri Meilhac qui avait eu l'idée de réunir dans un repas mensuel un groupe d'amis. Il communiqua son projet à Faimable docteur Ricordj qui, en vertu du proverbe : « Qui se ressemble s'assemble »j a toujours recherché la société des hommes d'esprit^ et Ton choisit naturellement les salons de Brébant pour ces réunions gastronomiques et amicales ^ dont M. Ludovic Halévy fut élu secrétaire perpétuel.

Les convives étaient : MM. Eugène La-

biche, docteur Ricord, Sarcey^ Chain, Gondinet, Henri MeilhaCj Géromej Edmond Abouti Ludovic Halévy, Chavette, le commandant Henri Rivière^ Détaille, colonel Duhesme, Got, Bischoffsheim , Charles Garnier, Camille du Locle, Cléry et quelques autres. En tout vingt convi^•es, vingt hommes d'esprit.

On s'était préoccupé tout d'abord de l'organisation du dîner, sauf à le baptiser plus tard. Mais le titre fut trouvé dès le premier dîner. Voici comment. On sait que M. Charles Garnier, l'habile architecte de l'Opéra, rime assez volontiers quelques couplets au dessert. A la première réunion qui eut lieu chez Brébant, il improvisa la fable suivante, intitulée : les Deux Canards :

Un canard, au bas d'une cchelle,

Dans une mare barbotait.

Tout en haut, et battant de Taile,

Un autre canard était.

Le canard d'en bas, le plus satjc, Se ferait moins mal s'il tombait.

Le canard bas avait donc l'avantage Que le canard haut n'avait pas.

L'explosion de fou rire qui accueillait ce calembour monumental dicta le choix du titre. Le dîner s'appela le <( dîner du Canard aux navets » , et, séance tenante^ Cham dessina le croquis du menu représentant un canard qui se sauve et que poursuit une bande de navets avec des physionomies expressives.

Ajoutons qu'à tour de rôle chacun des convives devait raconter une histoire, un conte si l'on aime mieux; lorsque le tour de Cham arrivait, on pense si l'on passait un joyeux quart d'heure autour de la table du dîner du Canard aux navets.

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