UN ASPIRANT CARICATURISTE
Une escapade de Cham. — Retour de l'enfant prodigue. — Les goûts artistiques du comte de Noé. — La collection des portraits des pairs de P'rance. — Le salon du comte de Noé.
— Le père de Cham admirant un dessin de son fils. — Un atelier de vitraux dirigé par le comte de Noé. — Cham dans Tatelier de Charlet. — Influence des leçons de Charlet sur le talent de Cham. — Le profil de Cham dans le tableau de la bataille de Solférino. — Cham entre chez Paul Delaroche. — Ses camarades d'atelier.
— La légende du père Poisson. — Charges d'atelier. — Un cocher de fiacre mystifié. — Cham sur le pont des Arts. — Un rapin conduit au poste. — La plaisanterie du tiroir. — La vérité sur le duel de Charenton. — Le ballon lancé sur la table d'un relieur. — Le buste monumental du père Poisson. — Mauvaise tête et bon cœur. — Paul Delaroche prend la résolution de fermer son atelier. — La manifestation à la maison de la Tour-dcs-Dames. — Fermeture définitive de l'atelier. — Les tableau.x contenant les portraits de Cham et de ses camarades. — Les premières esquisses de Cham. — Le baron de Roito. — Cham caricaturé par lui-même. — Un tambour-major qui a pris un faux pli. — Le portrait de Cham par Yvon. — Les soirées de Cham. — Le piano-secrétaire. — La lanterne magique.
La déclaration du vicomte de Noé annonçant à ses parents qu'il voulait suivre
la carrière artistique ne pouvait qu'être accueillie avec une pénible appréhension. Le chef de cette noble famille rêvait pour son filSj nous Pavons dit^ un autre avenir. Il répondit par un refus à cette ouverture du futur caricaturiste. Celui-ci ne se découragea pas et revint de nouveau à Tassant avec une douce instance pour enlever l'approbation paternelle. Voyant que sa famille s'obstinait à ne pas entrer dans ses A^ues, il mit à exécution un petit coup d'État, et quitta un beau matin Thôtel de la rue de l'Université.
On comprend l'affliction que cette escapade causa dans la famille, où Cham était adoré. La bourse du fugitif n'était pas bien garnie. Néanmoins il dépensa sept francs pour son déjeuner, dix francs pour son dîner, et coucha chez un ami. Ses parents le firent rechercher pour lui donner de l'argent, mais il refusa. Il est vrai que son excellente sœur Madeleine, qui avait pour lui la plus tendre sollicitude, lui en en-
voyait en cachette. Pendant ce temps^ son couvert était mis, matin et soir^ à l'hôtel de Noé, comme d'habitude, mais les repas étaient bien tristes. Le troisième jour, le nouvel enfant prodigue revint tranquillement reprendre sa place à table, à Fheure du dîner. On devine la joie de toute la famille.
— Fais ce que tu voudras, lui dit son père en l'embrassant, mais ne nous quitte plus.
Aléa jacta est! A partir de ce moment, Gham eut la permission de se Uvrer à ses goûts artistiques, et il en profita.
D'après une légende assez accréditée dans le monde littéraire, le père de Cham, en présence de l'entêtement de son fils à vouloir se consacrer à la caricature, l'aurait foudroyé de sa malédiction. Rien n'est moins exact que cette version^ et il nous suf-
fira, pour en faire justice, de signaler le penchant très- vif du comte de Noé pour les arts et sa sympathie pour les artistes. Bien pluSj détail fort peu connu, le père de Cham ne se contentait pas d'apprécier les arts, il pratiquait lui-même et maniait le crayon non sans talent.
L'ancien pair de France avait eu, en etfet, pour précepteur un habile artiste, M. Macaire, qui avait communiqué à son élève son goût pour les arts. C'est au point que, plus tard, pendant les séances de la Chambre des pairs, le comte de Noé s'amusait à dessiner à la plume les portraits de ses collègues. Cette galerie des pairs de France était faite avec assez de soin pour qu'on ait eu lïdée de la publier. M. de Noé et son ancien précepteur, qui s'était chargé du travail de la gravure, avaient de fréquents rendez- vous dans le jardin des Tuileries, où ils se communiquaient les épreuves. Cham accompagnait souvent son père à ces entrevues, où il se rencontrait avec le fils de
M. Macaire^ qui resta son ami et devint inspecteur des Postes. Qui peut dire si le fils du comte de Noé n'a pas puisé dans les conversations auxquelles il assistait une sorte d'entraînement vers la carrière artistique?
Le projet de publier la collection des portraits des pairs de France ne fut pas réalisé^ mais les épreuves ont été réunies et forment un album précieusement conservé dans la bibliothèque du château de Tlsle de Noé. Du reste^ le père de Cham ne se bornait pas à dessiner le portrait avec un certain talent; nous avons eu entre les mains un paysage de sa composition qui révèle une réelle aptitude artistique.
Ajoutons que le comte de Noé a exécuté lui-même les dix-neuf lithographies coloriées qu'on trouve dans Touvrage qu'il publia^ en 1826, sous ce titre : l'Expédition anglaise de l'Inde en Egypte.
Enfin, comme si aucune branche de Tart ne devait rester étrangère au père du célè-
bre caricaturiste^ il s'occupa, non sans succès, de la peinture sur vitraux. Le château de risie de Noé n'est pas très-éloigné d'Auch, etj pendant sa jeunesse, le comte de Noé avait souvent admiré les merveilleux vitraux de la cathédrale, et, plus tard, il se familiarisa avec les procédés de ce genre de décoration, dans lequel il apporta un goût éclairé. Un atelier de peinture sur vitraux fut organisé à Paris par les soins de M. de Noé, sous l'inspiration du comte de Chabrol, préfet de la Seine. Il y attira des artistes de grand talent, et c'est dans cet atelier que furent exécutés les vitraux de l'église Sainte-Elisabeth, rue du Temple. Ce furent les premiers essais faits de nos jours pour remettre en honneur la peinture sur verre. Au château de l'Isle de Noé, on trouve deux vitraux également remarquables, l'un représentant un Ecce homo du Guide, et Fautre une Descente de croix, qui sortent aussi de l'atelier créé par le comte de Noé. Pour le remercier de son initiative.
la ville de Paris offrit à M. de Noé une médaille d'argent.
Avec de pareilles dispositions^ le comte de Noé n'avait pas tardé à se faire connaître par sa bienveillance pour les artistes, et souvent on Ta vu donner de l'argent à des peintres besoigneux pour acheter des couleurs et des toiles. Il avait été Fun des promoteurs de la Société des Amis des Arts^ dont il fut le président^ et^ à la Chambre des pairs^ il faisait invariablement partie de toutes les commissions relatives aux beauxarts.
Il ne faut donc pas s'étonner si le salon du comte de Noé était largement ouvert aux artistes : Rosa Bonheur^ Horace Vernetj Ingres, Duret, auquel on doit un trèsbeau buste du père de Cham; Dequesne, qui a fait son portrait; Bosio, madame Jacottot, peintre de porcelaines, y venaient fréquemment. Quant à Carie Vcrnet, il était particulièrement connu du maître de la maison. Le célèbre peintre de batailles
s'était pris d'une grande affection pour le fils du pair de France^ et Tamusait par sa verve caustique et ses spirituelles plaisanteries.
Après ce que nous venons de dire sur les tendances artistiques du père de Cham et le milieu dans lequel a grandi le futur caricaturiste^ il tombe sous le sens que si le comte de Noé a vivement regretté de ne pas voir son fils suivre la carrière militaire ou administrative^ ce regret n'est pas allé jusqu'à l'indignation, et surtout que le père de Cham n'a pas eu un seul instant la pensée de maudire ce fils qui voulait se faire un nom dans les arts.
Nous irons plus loin, et nous pouvons affirmer,, en nous appuyant sur les recherches que nous avons faites et sur les témoignages que nous avons recueillis delà bouche des personnes qui ont connu le père de Cham^ qu'il était très-fier du talent humoristique de son fils Amédée, et de l'esprit si français^ si parisien^ qui accompagnait ses
dessins. En voici un exemple que nous citons d'après un témoin oculaire^ M. Ernest D..., actuellement membre delà Chambre des députés :
« — Je fus un jour chargé par M. le duc « Decazes d'une communication pour son « ami le comte de Noé. Je me présentai à « son hôtel, et^ immédiatement introduit^ je « le trouvai en admiration devant un pupitre « élevé sur lequel était placée une pierre « Uthographique. Aussitôt qu'il m'aperçut, « il m'amena devant le pupitre, et me mon- « trant sur la pierre un dessin de Cham « représentant un troupier :
(( — Voyez, me dit-il avec un véritable « enthousiasme, comme ce soldat est fière- « ment campé et quelle légende spirituelle! « Ah! il a joliment de Tesprit, mon fils! »
((. Je voulus m'acquitter de la communier cation, mais le comte de Noé m'écoutait « à peine et continuait à admirer l'amusant « dessin de son fils. »
Ajoutons que le comte de Noé découpait avec le plus grand soin dans les journaux illustrés et collectionnait tous les dessins qui sortaient du crayon si fécond de son fils. Nous avons eu notamment entre les mains un album renfermant les caricatures publiées par Cham dans le Punch, de Londres, en tête duquel le pair de France avait écrit de sa plus belle écriture : Caricatures par Amédée de Noé.
La vocation de Cham une fois admise,, le comte de Noé voulut faciliter à son fils les moyens d'étudier sérieusement^ et comme Cham montrait une prédilection particulière pour les soldats et les types militaires , il eut la pensée de le faire admettre dans l'atelier de Charlet , le peintre attitré des vieux grognards et des scènes militaires.
On sait que le célèbre auteur du Grena-
dier de Waterloo , fils d'un dragon de la République qui lui laissa pour tout héritage (( une culotte de peau et une paire de bottes unpeufatiguéeparlescampagnes de Sambre et Meuse )•>, avait eu des commencements difficiles; mais à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en i838, le succès éclatant de son Episode de la retraite de Russie l'avait placé au premier rang et lui avait valu d'importantes commandes officielles.
Son tableau du Passage du Rhin par Moreau avait été placé au Musée historique de Versailles, inauguré Tannée précédente, et il venait d'être nommé professeur de dessin à l'École polytechnique.
C'est le comte de Noé qui voulut présenter lui-même son fils à Charlet, dont Tatelier se trouvait au n° 74 de la rue de Vaugirard. Il y avait là, au milieu d'un terrain vague, un chalet suisse occupé tout entier par des artistes, les sculpteurs au rez-de-chaussée, les peintres au premier étage. L'atelier de Charlet occupait deux pièces, l'une
SA VIE ET SON ŒUVRE. 5i
réservée au maître , Tautre destinée aux élèves.
Du reste, Gharlet n'avait pas précisément ce que l'on nomme un atelier ouvert à quiconque se présentait. Il n'admettait qu'un très-petit nombre d'élèves, tous recommandés par des amis. Ce nombre n'a jamais dépassé sept ou huit.
En pénétrant dans l'atelier, les yeux de Cham durent être ravis à la vue des costumes militaires, des dolmans, des sabretaches, des armes et de tout Tattirail martial qui l'encombrait. On y remarquait également à profusion des peintures de Géricault, l'auteur du célèbre Radeau de la Méduse^ pour lequel Gharlet avait la plus vive affection.
Gomme nous l'avons dit, le nombre des élèves était fort restreint. A l'époque où Gham fut admis dans Fatelier, il eut pour camarade M. Lalaisse, qui s'était occupé de gravure et travaillait fréquemment avec le maître pour préparer les modèles de dessins
destinés aux élèves de l'École polytechnique. Le nouveau professeur, qui avait pris fort à cœur ses nouvelles fonctions ^ avait ^ en effet, entrepris de réformer renseignement du dessin, et, dans son cours, aux estompages et aux pointillés qu'on avait jusqu'alors enseignés aux élèves , il substitua le dessin à la plume, bien plus approprié aux travaux de Tingénieur et de l'homme de guerre. Outre cette collaboration aux travaux de Charlet comme professeur, M. Lalaisse a fait beaucoup de peinture dans la manière du maître, scènes militaires et chevaux, et a exposé plusieurs fois. Charlet lui avait ouvert les portes de TÉcole polytechnique, où pendant quarante ans il a donné des leçons de dessin. Détail curieux : c'est le père de Cham qui a acheté à M. Lalaissc son premier tableau.
Citons encore, parmi les camarades de Cham à l'atelier de Charlet, Valerio, qui a fait, à Texemple de son maître, beaucoup de lithographies, et est mort il y a un cer-
VERNET LACTEUR
tain temps; Ferdinand Bastin, très-lié avec le fils du comte de Noé^ auquel on doit, outre d'excellentes lithographies^ un grand nombre de tableaux militaires, notamment la Charge du 2" gouapes à Sébastopol , trèsremarquée au Salon de 1870-, M. Eugène Villain^ bien connu pour ses natures mortes, fort regardées à chaque Exposition; M. Eugène Ginain et M. Jules Duvaux. N'oublions pas un autre élève de Charlet qui, sans abandonner complètement la palette, devait plus tard changer son fusil d'épaule. Nous voulons parler de M. Demarquay, qui entra, en 1848, à la Préfecture de police, et devint ensuite chef de la police municipale.
C'est au milieu de ce petit groupe que le futur caricaturiste du Charivari Vint prendre ses premières leçons, un peu en amateur, il est vrai, entremêlant ses croquis de vieux soldats de caricatures et de charges qu'il enlevait déjà avec un brio extraordinaire. C'était, à cette époque, nous disait un an-
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cien élève de Charlet^ « un grand jeune (c homme blond^ à petites moustaches nais- (( santés; il était très-maigre et mince , Pair a douXj d'un caractère froide parlant peu, « ne se mêlant jamais des plaisanteries et « des charges d'atelier, ce qui ne l'empè- « chait pas d'être un excellent camarade et « très-aimé de nous tous ». Nous avons souligné la phrase relative à l'attitude de Cham s'abstenant de prendre part aux plaisanteries et aux charges dont les élèves ne se privaient point, pas plus chez Charlet que dans les autres ateliers^ parce qu'elle surprend un peu appliquée à cet esprit si fécond en inventions humoristiques et d'une verve si originale. Il faut croire que le fils du comte de Noé se sentait un peu dépaysé dans ce milieu nouveau pour lui, et évitait de lâcher la bride à son goût pour la plaisanterie. Il devait prendre plus tard une ample revanche de cette réserve momentanée.
Le comte de Noé venait de temps à autre
voir Charlet pour s'enquérir des progrès de Cham^ et surtout pour interroger le maître sur les aptitudes artistiques de son fils. Sa grande préoccupation , on le comprend^ était de savoir s''il y avait dans son fils Amédée l'étoffe d'un talent réel que le travail développerait. Nous sommes forcé d'avouer que Charlet, beaucoup moins perspicace que le fut plus tard Philipon, ne pressentait pas du tout Favenir réservé à son jeune élève. Il se contentait de répondre :
— J'ai connu des jeunes gens qui promettaient beaucoup et qui n'ont pas tenu. D'autres, au contraire, qui semblaient n'avoir aucune disposition sont devenus des artistes célèbres. J'espère qu'il en sera ainsi pour votre fils.
On sait que cet espoir s'est réalisé bien au delà de ce que supposait Fauteur du Soldat laboureur.
Du reste, absorbé par ses travaux comme peintre et comme professeur, et aussi par ses lithographies qu'il produisait avec une
fécondité incroyable, Charlet n'accordait aux esquisses de ses élèves qu'une attention médiocre. Des jours et parfois des semaines se passaient sans qu'il entrât dans Tatelier réservé aux jeunesartistes, et lorsqu'il yvenait, il donnait un coup de crayon par-ci, un coup de pinceau par-là, et repartait bien vite, laissant rélève se débrouiller.
H faut dire que, depuis l'apparition de son mémorable tableau de la Retraite de Russie, tous les boyards et tous les officiers russes voulaient avoir une toile de Charlet, principalement une scène de cette épouvantable déroute. Le baron de Lazaretî^ vint même commander à Charlet, de la part du Czar. un portrait de Napoléon à la bataille de Waterloo. Aussitôt tous les représentants de la colonie russe demandent des portraits de Napoléon à l'artiste, qui, ne pouvant suffire à la tâche, dut sans doute se faire aider quelquefois par ses élèves. C'est à cette époque que l'empereur Nicolas fit faire à Charlet des offres séduisantes pour qu'il vînt
sous LE COSTUME D'UN VOLTIGEUR DE LA GARDE
Dans le tableau de la bataille de Solferino, Par A. Y VON.
passer quelque temps en Russie. Charlet refusa, et ce fut Raffet, son élève préféré^ qui partit avec le prince Demidoffj pour lequel il exécuta les dessins du Voyage dans la Russie méridionale et la Crimée, Tune de ses œuvres capitales.
Bien que Cham fût heureux de se trouver dans un atelier où il avait tant d'occasions de satisfaire sa prédilection pour les scènes militaires et les types de vieux soldats^ il pensa — et son père fut de cet avis — qu'il avait besoin de suivre les leçons d'un maître moins exclusif, et, au bout de quelques mois, il quitta l'atelier de Charlet pour entrer dans celui de Paul Delaroche, Tun des plus fréquentés à cette époque.
Constatons que les leçons de Charlet, si irrégulières qu'elles fussent, ne restèrent pas stériles par le talent de Cham, En copiant les dessins du maître , en s'imprégnant de cette atmosphère de choses militaires^ il acquit cette merveilleuse facilité à saisir sur le vif la physionomie de nos soldats, et il
s'appropria à ce point les allures militaires qu il en garda quelque chose dans sa propre attitude. Personne n'ignore ^ en effets que Chanij avec sa barbiche et ses longues moustaches retroussées, ressemblait, à sY méprendre, à un officier habillé en civil. C'est au point qu'un de ses camarades de Tatelier de Paul Delaroche, qui était resté un de ses meilleurs amis^ Adolphe Yvon, voulant peindre dans son tableau de la Bataille de 5'o//'er///o le profil d'un voltigeur de la garde, n'a trouvé rien de mieux que de faire le portrait de son ami Cham. Nous croyons bien que Cham ignorait ce détail, mais nous pouvons affirmer que la ressemblance est frappante.
On sait que Paul Delaroche avait épousé la fille d'Horace 'Vernet, qui entretenait avec le comte de Noé des relations très-affec-
tueuses. C'est ce qui explique pourquoi le père de Cham choisit de préférence cet atelier pour son fils^ bien qu'il ne le destinât évidemment pas à la grande peinture historique .
L'atelier du célèbre auteur des Enfants d'Edouard était établi au rez-de-chaussée de l'Institut, avec entrée principale par la rue Mazarine. C'était l'ancien ateher des élèves de Gros. Il se composait de deux vastes salles j une pour la bosse et l'autre pour le modèle. Plus de cent élèves fréquentaient l'atelier de Paul Delaroche à cette époque j c'est-à-dire vers la fin de i838j et parmi eux^ sans parler d'Adolphe Vvon, que nous avons déjà nommée et dont tout le monde connait les œuvres magistrales, il y avait Hébert, qui n'y fit qu'un court passage \ Gérôme, qui était encore à l'atelier lorsqu'il exposa son remarquable Combat de coqs; Landelle, le peintre des élégances féminines; Albert Barré, qui, succédant à son père, devint graveur général de la Mon-
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naie; Charles Jalabert, peintre de portraits; Cavelier, sculpteur, membre de Tlnstitut; Edmond Hédouin, qui»a fait de la peinture, mais dont nous signalerons surtout les eaux-fortes et les ravissantes gravures destinées à rillustration du Voyage sentimental de Sterne, des œuvres de Molière, de Jean- Jacques Rousseau, du roman de Manon Lescaut, etc.; Vibert, qui a fait de la grande peinture religieuse non sans succès; Hamon, Alophe, Gaston de Ségur, qui quitta les arts pour entrer dans les ordres, et mourut évèque, après avoir déployé une grande énergie dans les luttes religieuses; Onslow, le fils du musicien; Alfred Arago, le fils du membre de T Institut, qui fut plus tard inspecteur général des Beaux-Arts et se faisait remarquer par son esprit et ses jeux de mots; Bécart, Auguste Marc, devenu directeur de Y Illustration; François Millet, qui avait la spécialité des paysans; Vidal, le pastelliste, etc., etc.
Cham avait dans l'atelier de Delarochc,
SA VIE ET SON ŒUVRE. 6i
comme chez Charlet, une situation pour ainsi dire exceptionnelle. C^était un élève amateur, ne travaillant pas énormément. Il dessinait cependant d'après nature, mais peignait rarement. Par exemple, s'il y avait une caricature ou une charge à faire, il n'était jamais le dernier.
Ainsi, il prit une grande part à une vaste pochade satirique consacrée par les élèves de Paul Delaroche au massier qu'on nommait Poisson, et qui était le point de mire des plaisanteries de l'atelier.
On venait précisément de blanchir les murs de l'atelier. Aussitôt les élèves forment le projet de retracer sur trois larges frises l'épopée charivarique de Poisson, qui, outre ses fonctions de massier chargé de recueillir les cotisations des élèves, était attaché comme clarinette à la musique de la garde nationale, et occupait ses soirées à jouer de la contre-basse à l'Opéra. La charge esquissée par Cham et largement brossée par Adolphe Yvon formait une sorte de
trilogie chari^•arique divisée ainsi : Avant, Pendant , Après. Au premier tableau, on voyait le père Poisson jouant de la clarinette au coin d'une borne- dans le second, revêtu de son costume de garde national , il avait l'épée à la main et s'escrimait contre les tabourets de l'atelier; enfin, dans le troisième, le père Poisson était représenté aux prises avec un élève pour lui faire payer sa cotisation, et filant ensuite en Belgique avec la caisse. Paul Delaroche, revenant à son atelier, après quelques jours d'absence, trouva la plaisanterie si amusante qu'il se mit à rire et fut désarmé.
Nous avons dit que l'atelier de Paul Delaroche était situé au rez-de-chaussée de la rue Mazarine. La journée se composait de cinq heures de travail, avec un quart d'heure d'arrêt, après chaque heure, pour
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laisser reposer le modèle. Pendant ce quart d'heure 3 les élèves venaient prendre Tair dans la rue, et leur gaieté bruyante faisait le désespoir des paisibles bourgeois du quartier.
Naturellement^ pour cette bande joyeuse^ le moindre prétexte à divertissement était mis à profit^ et Ton se souvient peut-être encore dans la rue Mazarine des charges auxquelles elle se livrait.
L'un des élèves eut un jour à se plaindre des procédés d'un cocher de fiacre; il se fait conduire devant Tatelier et descend pour se concerter avec ses camarades^ qui sortent en foule et font semblant de raccompagner comme s'il partait pour un long voyage. Ils entourent le fiacre^ ouvrent les portières des deux côtés et font mine de lui serrer la main. Puis on ferme brusquement la voiture^ et l'on crie à Tautomédon :
— Cocher^ à la barrière du Trône !
Celui-ci s'éloigne sans défiance, et l'on s'imagine la grimace qu'il dut faire en
reconnaissant^ après une heure de course, que la voiture était vide. Inutile de dire que Cham était du complot.
Du reste, pour son propre compte, il se livrait fréquemment à des plaisanteries dont il n'avait pas perdu l'habitude, même lorsqu'il devint plus âgé.
Ainsi, arrivant un jour sur le pont des Arts, où il fallait acquitter un droit de passage, il se place devant le guichet du préposé et compte ostensiblement les passants, comme s'ils faisaient partie de sa société et qu'il eût l'intention de payer pour eux. Puis il sort cinq centimes de sa poche et les remet au préposé.
— Mais vous ne payez donc pas pour vos amis? s'écrie celui-ci furieux.
— Mes amis, répond Cham, je ne connais pas ces gens-là. Et il s'éloigne avec son allure flegmatique.
Les farces de l'atelier n'étaient pas toujours aussi innocentes. Un jour, un garde à cheval portant son portefeuille en ban-
doulière débouche dans la rue Mazarine^ au moment où les élèves profitaient du quart d'heure de repos. L'un d'eux^ très-agile, parie de monter sur le cheval de l'estafette. En effet, prenant son élan, il s'élance par derrière^ et le voilà chevauchant avec le garde de Paris, qu'il enlace de ses bras pour ne pas être désarçonné. Celui-ci, voyant qu'il ne peut se débarrasser de cet importun compagnon, lui passe par-dessus la tête la courroie de son portefeuille^ et, lui rendant ainsi toute fuite impossible, se dirige au grand trot vers la Préfecture de police, où il dépose Taudacieux rapin entre les mains des agents. Celui-ci fut mis au violon, et il fallut rintervention de Paul Delaroche pour le rendre à la liberté.
Quelquefois les élèves avaient pour but de mystifier un créancier. Un marchand de couleurs auquel un camarade de Cham devait une assez forte somme^ venait souvent le relancer dans l'atelier. L'ayant aperçu dans la rue Mazarine^ Cham se hâte de faire
coucher son ami dans le tiroir d'un énorme meuble où l'on plaçait les plâtres pour la bosse. Le marchand arrive^ et Cham, de son air le plus sérieux^ lui montre Télève en lui disant :
— Il a commis une faute, et il a été condamné à huit jours de tiroir. Il a encore six jours à rester là dedans.
Le débiteur naïf s'apitoya sur le sort du pauvre prisonnier, et se garda bien de lui rappeler sa dette.
Une des charges de Tatelier Delaroche eut un retentissement considérable, et nous tenons à la raconter dans tous ses détails, parce que Cham y fut directement mêlé, et surtout parce que cette plaisanterie, présentée sous un jour inexact, a, fort à tort, servi de base à quelques critiques malveillantes à l'adresse du célèbre caricaturiste.
Au nombre des élèves qui entrèrent à l'a-
telier de Paul Delaroche pendant que Cham en faisait partie^ se trouvait le fils d'un brasseur du Nord qui avait été présenté au maître par son père avec cette observation flatteuse qu'il n'était bon qu'à faire un peintre.
Le nouveau venu se posa tout de suite comme un excentrique^ ne doutant de rien^ montrant un aplomb excessif et avec des allures tapageuses^ voulant défier et provoquer tout le monde. On comprend qu'il ne tarda pas à devenir le jouet de l'atelier. Un jour, il défia Cham aux jeux d'esprit^ et Chanij voulant rire, feignit d'être offensé et lui dit avec son calme imperturbable :
— Savez-vous que vous vous adressez à un ancien capitaine de chasseurs? Vous me rendrez raison.
Le duel fut décidé^ duel pour rire^ cela va sans dire^ et pour qu'il n'y eût pas le moindre doute, on choisit Charenton pour lieu de combat.
Mais le provocateur croyait à une affaire sérieuse.
Cependant^ combattants, témoins et camarades arrivent à Charenton. On descend dans un de ces restaurants où Ton va d'habitude faire les repas de noces-, et, comme il s'agissait d'une plaisanterie, on commande d'avance le déjeuner. Puis on sort, soi-disant pour chercher un endroit favorable au combat. On enfile plusieurs petites ruelles. Arrivés dans un passage isolé, les témoins s'arrêtent et déclarent qu'on sera là parfaitement pour s'aligner. Le nouveau venu, qui avait gardé l'espoir que l'affaire s'arrangerait, s'approche de Cham et lui dit un peu troublé :
— Mais enfin, est-ce que nous allons décidément nous battre?
— Certainement, dit Cham; mais vous me paraissez ému; je comprends, c'est parce que vous n'avez pas déjeuné. Allons nous mettre à table, nous nous battrons ensuite.
Ce qui fut dit fut fait. On serra les armes, et l'on rentra gaiement à l'auberge de campagne pour faire honneur au déjeuner.
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Le fils du brasseur était si satisfait de ce dénoûment qu'il manifesta une gaieté extraordinaire, et, pour commencer, voulut prendre la jeune femme de Taubergiste par la taille, l'appelant madame Grégoire. Le mari se fâcha, et, sans l'intervention des jeunes artistes, aurait administré une correction au jeune rapin. Enfin la querelle s'apaisa, et l'on festoya joyeusement. Puis on reprit la route de Paris.
En chemin, le nouveau, ne voulant pas perdre le bénéfice des émotions qu'il avait éprouvées^ demanda aux camarades qui avaient fait partie de l'expédition de laisser croire aux autres élèves restés à Paris que le duel avait été sérieux, qu'il s'était réellement battu avec Cham, et même que lui, le nouveau, avait été blessé. Pour ajouter plus de vraisemblance à cette version, on lui mit le bras en écharpe; et c'est dans cet état qu'il fit sa rentrée à l'atelier.
Un jour, Paul Delaroche^ qui avait pour ses élèves beaucoup de sollicitude, annonça
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que le nouveau venu était malade. Plusieurs de ses camarades^ et Cham en tête, se rendent, à la fin de la journée, à Thôtel qu'il habitait. On leur dit qu'il avait été transporté à l'hospice Dubois. Comme il était trop tard pour être reçus le soir même à l'hospice, les amis du jeune artiste remirent leur visite au lendemain. Lorsqu'ils se présentèrent, on leur annonça qu'il venait de mourir.
L'affaire fit beaucoup de bruit; une instruction judiciaire fut ouverte, et il fut absolument démontré que ce jeune homme, qui, depuis son arrivée à Paris, menait une existence joyeuse, avait succombé à une inflammation d'entrailles causée par l'abus des boissons alcooliques et d'autres excès. Son père, qui, lui aussi, avait lait une enquête, fut le premier à reconnaître que son fils était mort des suites de son intempérance et de sa vie désordonnée.
On voit que le duel apocryphe de Charenton était complètement étranger à cette catastrophe, et que ce pauvre Cham, pas
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plus que ses camarades, ne saurait être rendu responsable du malheur arrivé au fils du brasseur.
Ce duel pour rire^ dans lequel Cham joua le rôle principal^ et qui eut à cette époque un grand retentissement dans le monde artistique^ fut précédé de beaucoup d'autres charges d'atelier qui amusaient beaucoup les élèves de Paul Delaroche et déplaisaient fort aux paisibles habitants de la rue Alazarine^ contre lesquels elles étaient trop souvent dirigées. En voici encore une qui donnera une idée de l'agrément qu'offrait le voisinage de cette bande de joyeux rapins, dont plusieurs sont devenus célèbres et dont tous ceux qui survivent ont maintenant la chevelure grisonnante.
Par une chaude après-midi d'étés Cham et ses camarades s'amusaient à jouer au
ballon dans la rue Mazarine et se servaient d'une vessie gonflée qu'on se renvoyait de Tun à l'autre. Or, en face de l'atelier^ au premier étage, était installé un relieur qui, ce jour-là, prenait son repas assis devant la fenêtre. Le ballon vint malencontreusement tomber sur la table, dans une assiette contenant du fromage blanc. Le relieur, furieux, se lève, et, saisissant l'assiette, la lance avec son contenu sur les jeunes artistes, qui riaient à gorge déployée sous la fenêtre; puis, sa colère grandissant, il se sert comme projectiles de tout ce qui se trouve sous sa main, et bombarde ses adversaires. Cette scène de haut comique mit en gaieté toute la rue Mazarine, et les élèves de Delaroche, pour en perpétuer le souvenir, en retracèrent la scène principale sur la façade de l'atelier, vis-à-vis de la fenêtre même du malheureux relieur.
Pendant l'hiver, les distractions étaient d'un genre différent, et les élèves de l'atelier se livraient bataille à coupsde boules de
neige. Un jour^ ils eurent l'idée d'édifier avec des monceaux de neige le buste gigantesque du père Poisson^ qui fut appuyé contre le mur de la façade. Comme le massier portait des lunettes, il vint à Tesprit de Cham de prendre deux cerceaux de barrique quij ajustés devant les yeux de cette tête énorme , complétaient la ressemblance. A ce moment^ un nègre de haute stature se présenta à Tatelier comme modèle. On l'engage immédiatement et on lui paye d'avance sa séance-, puis^ l'ayant afifublé de toutes sortes d'oripeaux et d'un turban rouge, on lui met un sabre à la main et on le charge de monter la garde devant le buste du père Poisson, avec ordre d'écarter les curieux en leur disant : « Passez au large ! »
Notons que si la bande joyeuse de l'atelier Delaroche avait mauvaise tête, elle avait bon cœur. En voici la preuve. On sait que souvent des pauvres gens, des mendiants, se présentent dans les ateliers
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pour s'offrir comme modèles. Lorsqu'on ne pouvait accepter leurs services^ les élèves de Paul Delaroche faisaient ce qu'ils appelaient un cornet, c'est-à-dire que l'on improvisait devant l'atelier, en pleine rue Mazarine, un concert auquel prenaient part les chanteurs et les instrumentistes assez nombreux de l'atelier. Ainsi, Isambert jouait de la clarinette, Landelle du triangle, un autre du cornet à piston, un quatrième du violon. La partie vocale était surtout représentée par un élève nommé Loqueux, qui avait une voix magnifique, et par un jeune artiste nommé Paris, très-amusant dans la chansonnette. Autour des exécutants se groupaient leurs camarades, qui formaient les chœurs. Au bout de quelques instants, il y avait foule dans la rue Mazarine pour assister à ce concert improvisé. Alors quelques élèves circulaient dans Tassistance, un cornet à la main, et recueillaient les offrandes pour le pauvre modèle.
La fermeture de l'atelier vint mettre un
terme aux tapageuses distractions des élèves de M. Delaroche. Cette résolution fut prise par le maître dans les circonstances suivantes : M. Gabriel Delessert^ préfet de police et ami de Paul Delaroche^ était venu passer la soirée chez lui^ et Ton s^entretenait des plaisanteries qui avaient fait le plus de bruit : le duel de Charenton et la scène de rélève — il se nommait Philastre et était le fils du décorateur — s'élancant sur la monture du garde municipal qui Tavait conduit au poste. M. Paul Delaroche^ déjà trèsmécontent de ces plaisanteries retentissanteSj fatigué du reste du professorat et éprouvant peut-être les premiers symptômes de la maladie qui devait remporter, déclara à M. Deiessert qu'il allait fermer son atelier^ et, en effet, dès le lendemain, il annonça cette résolution à ses élèves^ qu'elle affligea profondément.
Le soir même, il fut convenu dans l'atelier qu'on ferait une démarche auprès du maître^ et^ pour la rendre plus imposante,
des lettres de convocation furent adressées aux élèves — et ils étaient nombreux — qui avaient passé par l'atelier de la rue Mazarine. Le lendemain^ plus de six cents jeunes gens débouchaient dans la rue de la Tourdes-Dames, où habitait l'auteur de VHémicycle des Beaux- Arts. Un petit nombre seul put pénétrer dans la maison, encombrant les appartements et les escaliers. Les autres restèrent dans la rue, et la manifestation était si nombreuse que la foule refluait jusque dans la rue la Rochefoucauld. M. Delaroche se mit au balcon^ et tous les élèves, anciens et nouveaux, défilèrent devant lui en l'acclamant.
A la suite de cette démarche respectueuse et sympathique, M. Delaroche consentit à revenir sur sa détermination, mais dans le fond il était résolu à se retirer, et, quelques mois plus tard, il annonça à ses élèves cette décision irrévocable. En même temps il leur dit que, connaissant leurs diverses tendances artistiques, il les engageait à conti-
nuer leurs études dans les ateliers de Gleyre^ de Drolling ou de Picot. Suivant ce conseil du maître^ les élèves de Paul Delaroche se répartirent entre ces trois ateliers, mais le courant qui suivit MM. Gerôme et Hamon chez Gleyre, Vauteur des Illusions perdues , fut de beaucoup le plus nombreux. Quelques élèves, comme Yvon et Cham, ne choisirent aucun autre professeur.
Ne quittons pas Tatelier de la rue Mazarine sans parler d'un tableau qui mérite une mention spéciale , nous voulons parler d'une toile de deux mètres environ, contenant cinquante à soixante portraits des élèves de Paul Delaroche, chacun ayant exécuté celui de son camarade. C'est ainsi qu'Adolphe Yvon avait retracé la physionomie de Cham, et, à son tour, son portrait avait été peint par son camarade Devedeux^ artiste originaire de l'Auvergne, et mort il y aquelques années. Au centre se trouvait le portrait du massier, le père Poisson.
Plusieurs des anciens élèves de Paul De-
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larochc nous avaient parlé de cette toile offrant un réel intérêt, puisqu'elle représentait en pleine jeunesse des artistes dont plusieurs ont acquis une grande notoriété; mais on ignorait absolument ce qu'elle était devenue. Après quelques recherches ^ nous avons eu la chance de retrouver ce tableau^ qui appartient actuellement à un ancien élève de Gleyre, M. Paul Baudouin, médailléj il y a deux ans, pour la décoration des écoles de Paris, et qui vient d'être chargé de celle de la mairie de Saint-Maur. Malheureusement plusieurs portraits ont été effacés ou plutôt enlevés, et ce sont principalement ceux des artistes décédés. On suppose qu'ils ont été découpés dans la toile pour être remis à la famille.
Revenons au fils du comte de Noé.
REPRESENTANT SON PERE DERANGE DANS SA LECTURE PAR LE CHAT DE LA MAISON.
Cham, quij à force de crayonner tout ce qui lui passait sous ies yeux, avait acquis une grande facilité^ redoubla d'ardeur, et, depuis le chat de la maison jusqu'au chien de sa sœur Madeleine, tout lui devint un motif de caricature. Nous avons eu sous les yeux une collection considérable, soigneusement conservée par la famille de Cham, et renfermant une multitude de dessins, esquisses, pochades, brouillons, ébauches exécutés par le fils du comte de Noé à cette époque, et Ton ne se figure pas la verve, foriginalité, l'humour endiablé qui se révélaient déjà sous la plume ou sous le crayon du futur caricaturiste.
Voici d'abord la pittoresque série des portraits du nègre Tombey, dont Cham ne se lasse pas d'esquisser la physionomie simiesque et la tournure naïvement comique.
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Il nous le montre de face, de profil^ de trois quarts^ en habit à queue de morue, en jaquette avec la serviette à la main, ou avec un long paletot de fourrure, prêt à ouvrir la portière de la voiture. La vieille cuisinière Julie n'est pas oubliée. Cham a même rehaussé le dessin à la plume par quelques couches d'aquarelle. Les bras sont maigres comme des fuseaux, mais la taille est énorme. Au-dessous de ce portrait en pied, la main de la mère de Cham a écrit : Julie by Amédée.
Du reste, notre acharné humoriste ne s'épargne pas lui-même. Le voilà assis à table, le menton enveloppé d'un foulard et souffrant d'une rage de dents qui lui fait sortir les yeux de la tête et hérisse ses cheveux. Les jambes immenses ne peuvent se caser sous la table. C'est encore lui, assis sur une chaise et atteint d'une crise de nerfs que révèlent la contraction de tous ses membres et une chevelure frémissante. Au-dessus, pour que nul ne s'y trompe, il a écrit :
SA VIE ET SON ŒUVRE. Ki
Tin sure Amédée is nervous. Dans une autre esquisse, Cham se montre à nous sous l'aspect d'un corps d'une maigreur invraisemblable repliant ses immenses jambes. Il cause avec une petite fille^ qui doit être une de ses nièceSj à laquelle il portait une grande affection.
Les amis de la famille n'étaient pas plus à l'abri des caricatures de Cham que ses propres parents^ et l'un des plus assidus^, M. du Tremblay, en raison de sa petite taille, lui servait particulièrement de point de mire. C'est ainsi qu'il nous le représente descendant de sa chaise au péril de ses jours.
Non content de crayonner fiévreusement dans sa chambre, située à l'étage supérieur de l'hôtel où habitait sa famille, Cham, qui avait conservé des relations d'amitié avec plusieurs de ses camarades, principalement avec Adolphe Yvon, venait travailler dans son atelier et y faisait des études de dessin, d'aquarelle et même un peu de peinture.