‹ Cham, sa vie et son œuvreChapitre 14 sur 38 · CHAH ET LA RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

CHAH ET LA RÉVOLUTION DE

Le peu d'enthousiasme de Cham pour la République. — Les attaquesdu Chai-ivari contre les meneurs de la République rouge. — L'hôtel de la rue du Bac. — Un serviteur de la vieille école. — Louis Huart devient rédacteur en chef du Charivari. — Brillante campagne de Cham contre les utopistes révolutionnaires. — Proudhon à Sainte-Pélagie. — Les rédacteurs du Charivari offrent l'hospitalité au comte de Noé, — Cham et Albéric Second. — Le soua-préfet de Casiellane couronné par une bergère. — Les journées de juin. — L'Assemblée nationale comique. — Une vengeance du docteur Véron. — Punch à Paris.

La première République avait frappé la famille du comte de Noé, et dans son attachement à la monarchie, et dans sa fortune.

La seconde République ne lui fut pas moins funeste, puisqu'elle supprima la Chambre des pairs, dont le comte de Noé faisait partie depuis i8i6j et dont il venait d'être nommé secrétaire.

On ne pouvait donc raisonnablement

CHAM. SA VIE ET SON ŒUVRE. i^ti

demander au fils du comte de Noéj en dehors même des convictions traditionnelles de sa famille, d'accueillir avec enthousiasme le régime inauguré le 24 février, et il est assez naturel que lorsque le Charivari , qui, dès les premiers jours, avait combattu la politique violente, eut ouvert le feu contre Blanqui et les meneurs de la République, il ait trouvé dans le crayon spirituellement agressif de Cham un ardent auxiliaire.

Du reste, Daumier lui-même j malgré ses sincères opinions républicaines, et plusieurs autres caricaturistes du Charivari , sans y mettre la même verve mordante, ne se privaient pas de flageller les insanités des communistes etdesphalanstériens. La série des Divorceuses de Daumier, qui ridiculise le divorce tel que le comprenait le club des femmes, et celle des Femmes socialistes, resteront comme deux de ses œuvres les plus étincelantes et les plus curieuses. Ajoutons qu'il n'était pas sans péril de s'atta-

quer, à cette époque, à Blanqui, alors en possession d'une redoutable Influence , grâce au club qu'il dirigeait, et plusieurs fois les bureaux du Charivari turent menacés par les socialistes.

Cham continuait à habiter avec sa famille l'hôtel de la rue du Bac, qui avait pour hôtes le comte et la comtesse de Noé , les deux sœurs de Cham, Madeleine et Marie- Anne, et la fille de son frère Louis, Héléna de Noé; mais les parents de Cham, que les débuts de la Révolution ne rassuraient guère, firent partir pour l'Angleterre leur plus jeune fille, Marie-Anne, qui se rendit chez sa sœur, madame Manners. Quant aux fils, Franck de Noé habitait Paris avec sa femme et ses enfants; William de Noé, capitaine dans un régiment de hussards, était en garnison en Lorraine; tandis que Louis de Noé, chef d'escadron au 2' chasseurs, était en Afrique. A propos de Wil- Uaiti de Noé, notons ce détail que lui aussi maniait le crayon non sans talent, et avait.

SA VIE ET SON ŒUVRE. lîi

ainsi que son frère jumeau Franck, des goûts artistiques très-prononcés. C'est lui qui, à Montmédy, découvrit dans un grenier à fourrage un tableau original de Léonard de Vinci, une Joconde merveilleuse qu'on peut admirer dans le salon du château de risle de Noé.

A cette époque, parmi les serviteurs de rhôtel de la rue du Bac, il s'en trouvait un, nommé Constant Boxctael, d'origine flamande, dont la femme, appelée Angélique, est restée dans la famille jusqu'en 1881.

Elle est maintenant retirée chez ses enfants, à Nancy. Angélique avait pris soin de Cham dès son enfance, et avait pour lui un dévouement à toute épreuve. Aussi, lorsque le fils du comte de Noé était pris de ces vomissements de sang dont nous avons parlé, pour ne pas alarmer ses parents, il se rendait dans la chambre d'Angélique et y restait tant que durait la crise. L'affection • si profonde de Cham pour sa famille se révèle dans ce détail.

Constant Boxctaeij le mari d'Angélique, était attaché au service du comte de Noé, et ce domestique de la vieille école se montrait très-fier de servir un représentant de la plus ancienne noblesse et un pair de France. C'était lui qui était chargé d'aller prendre, chaque matin ^ à la bibliothèque de la Chambre des pairs, les journaux anglais que le comte de Noé aimait à parcourir.

Quelques jours après, le 24 février. Constant, sans consulter personne , se rend au palais du Luxembourg, et demande les journaux anglais pour les apporter à son maître, le comte de Noé. On pense s'il fut bien reçu par les occupants du palais. On le mit brutalement à la porte, en lui disant qu'on ne connaissait pas M. de Noé. Constant rentra à l'hôtel de la rue du Bac en proie à une véritable exaspération. Ce qui l'indignait par-dessus tout, c'est qu'on eût osé parler de M. de Noé sans lui donner son titre de comte. II ne pouvait admettre

SX VIE ET SON ŒUVRE. i33

une pareille inconvenance, et, à partir de ce moment, la révolution du 24 février devint son cauchemar. Nous n'oserions pas affirmer que le chagrin de voir son maître déchu de sa haute situation parlementaire n'ait pas abrégé les jours de ce serviteur modèle, qui mourut en 1849.

Constant n'était pas le seul serviteur de l'hôtel de Noé qui fût d'origine étrangère.

Outre la vieille gouvernante anglaise. Maria Scution , il y avait une cuisinière qui était Savoyarde, et un autre domestique de nationalité belge, ainsi que sa femme. Or, en ce temps-là, les républicains étaient trèsirrités contre les nations étrangères, qui gardaient vis-à-vis du nouveau régime une attitude plus ou moins hostile. M. de Noé reçut plusieurs lettres dans lesquelles on le menaçait de lui faire un mauvais parti, s'il ne renvoyait pas ses domestiques étrangers.

Bien entendu, il ne tint aucun compte de ces sommations.

Tel était le milieu dans lequel se trouvait notre ami Cham au moment où sa verve caustique entra en campagne contre les personnalités le plus en relief de la deuxième République.

. L'avènement du nouveau régime avait modifié un peu l'organisation du Charivari.

M. Altaroche, en effetj nommé commissaire général de la République dans le Puy-de- Dôme , dut quitter son poste de rédacteur en chef j et son lieutenant Albert Cler fut nommé consul à Port-Louis. La rédaction en chef passa alors aux mains de M. Taxile Delordi mais quelques articles lui ayant paru entachés d'un esprit de modération excessivej M. Taxile Delord manifesta son intention de renoncer à la rédaction en chef, et eut pour successeur Louis Huartj avec

SA VIE ET SON ŒUVRE. i35

lequel Cham entretenait les plus cordiales relations.

En ce qui concerne la partie artistique, l'absence de Gavarni, parti pour Londres à la fin de l'année 1847, et peu disposé à venir contempler les faits et les gestes du parti républicain, laissait le champ libre à Daumier et à Cham^ à Cham surtout, qui était doué d'une activité incroyable et d'une facilité merveilleuse. Aussi, voilà le fils du comte de Noé taillant son crayon en pointe, comme il le disait plus tard , et inaugurant dans des dessins de grande page et dans ses revues comiques de la semaine cette retentissante série de caricatures politiques qui mirent sa personnalité en relief et consacrèrent sa réputation. Qu'on jette les yeux sur ces croquis satiriques qui s'échappaient du crayon de Cham avec une abondance incroyable, et l'on comprendra le succès qu'ils obtinrent à cette époque où tous les esprits étaient en ébulhtion. Du Charivari ces mordantes vignettes s'envolaient chez

les éditeurs, qui s'empressaient de les réunir en albums que l'on s'arrachait et qui parurent sous les titres de : Études socialistes, les Folies du jour, les Coups de crayon, Proudhon en voyage. Croquis politiques.

Croquis californiens, Proudhoniana , la Banque Proudhon et les autres Banques socialistes, etc.; etc. Nous en oublions, et des plus piquants.

A l'exception de M . Dupin^ qui était l'ami de son père et qui ne se fâchait pas de ses plaisanteries, Cham ne connaissait que de vue les personnages typiques que sa verve comique avait pris pour cible, et principalement Proudhon, Pierre Leroux, Considérant, ces trois incarnations d'une utopie différente. Pour les caricaturer d'après nature, Cham assistait souvent aux séances de l'Assemblée nationale et fréquentait les clubs; mais pour rien au monde il n'eût voulu entrer en relation avec les hommes que son crayon tournait en ridicule. Ainsi, en mars 1849, alors que Proudhon était

SA VIE ET SON ŒUVRE. iS?

enfermé à Sainte-Pélagie, Cham étant allé voir un de ses amlSj voisin de cellule du célèbre polémiste, ce dernier demanda à faire la connaissance de l'artiste : « Non, répondit Cham; si je le voyais seulement une heure, je ne pourrais plus l'attaquer de ma vie. »

Cependant les agitations de la rue continuaient et causment certaines inquiétudes dans l'intérieur si calme de la rue du Bac.

On redoutait qu'il ne prît fantaisie à quelques exaltés d'envahir le domicile de l'ancien pair de France, et les collaborateurs de Cham l'engagèrent même, en cas d'alerte, à conduire son père dans les bureaux du Charivari, où il eût été plus en sûreté que dans la rue du Bac . Heureusement, le comte de Noé n'eut pas besoin d'avoir recours à cette affectueuse hospitalité. Ajoutons que le père de Cham était très-connu des rédacteurs de la feuille satirique , rédacteurs et dessinateurs. Souvent il accompagnait son fils au bureau du journal, installé alors

rue du Croissant, et venait y prendre des épreuves sur chine des meilleures caricatures de Cham. Aimant les arts et les artistes, il savait se rendre sympathique dans ce milieu où Ton ne partageait pas ses opinions, et il était toujours le bienvenu.

Parmi les rédacteurs du Charivari que Cham était particulièrement heureux de rencontrer rue du Croissant, se trouvait Albéric Second, dont le caractère aimable et Tesprit délicat s'harmonisaient avec le sien. Le futur auteur des Demoiselles duRonçay et de la Vie facile , après avoir collaboré quelque temps au Charivari et à diverses autres publications, était rentré à Angoulême, rappelé par sa famille, et son compatriote Babaud-Laribière faisait miroiter à ses yeux un poste de sous-préfet. Comme sa nomination tardait à devenir officielle, Albéric Second se rendit à Paris, et, en attendant, reprit sa place dans le groupe des collaborateurs de la feuille satirique.

Enfin, le Moniteur officiel enre^stra la

Page 1