‹ Cham, sa vie et son œuvreChapitre 26 sur 38 · CHAM DANS SON JARDIN · texte numérisé non relu

CHAM DANS SON JARDIN

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riste promener son chien plusieurs fois par jour et aller visiter ses poules et ses canards. Chanij qui avait les bronches délicates, avait adopté pour se promener dans son jardin pendant l'hiver un costume fantaisiste dont il ne manquait jamais de s'excuser près des nouveaux visiteurs, en déclarant qu'il était « simple et de mauvais goût ». II se composait d'une paire de bottes sur lesquelles retombait une robe de chambre rouge à carreaux. Par-dessus la robe de chambre il endossait un veston, en sorte qu'il avait l'air de porter une jupe. Un chapeau de campagne couvrait sa tête.

On voit d'ici Tallure étrange de Cham vêtu de cette façon hétérogène. C'est à ce point que la baronne Lebel, dont l'appartement avait vue sur le jardin du caricaturiste, ne put résister à l'envie d'esquisser son portrait dans ce singulier accoutrement. Il nous a paru intéressant de reproduire aussi exactement que possible cette curieuse aquarelle.

Notez que dès qu'on ouvrait la porte de la grille du jardin, Bijou s'empressait de se sauver. Cham se lançait aussitôt à la poursuite de son griffoUj et les habitants du quartier assistaient au réjouissant spectacle d'un personnage étrangement costumé courant à toutes jambes pour rattraper son chien.

Rentrons maintenant dans l'appartement de la rue NoUetj situé au premier étage^ et voyons comment cet infatigable travailleur distribuait l'emploi de sa journée.

Cham était très-matinalj et, aussitôt levé, il se livrait à des exercices de gymnastique dont il a certainement tiré grand profit pour sa santé. Mais un jour, en faisant un effort pour lever une de ces doubles boules de fonte qu'on nomme des haltères, il se rompit un vaisseau dans la poitrine. A partir de ce moment, il dut, sur les conseils

de son médecin^ renoncer à cette récréation matinale qui entretenait ses forces physiques, et il en fut très-affecté, e La privation de gymnastique^ écrivait-il à Tun de ses meilleurs amis, M. Louis Leroy, est pour moi ce que serait la privation du tabac pour un autre ; une souffrance. »

Après un léger déjeuner à l'anglaise, c'est-à-dire avec une tasse de thé, Cham lisait deux ou trois journaux de nuances différentes, et cette lecture lui suggérait un certain nombre d'idées comiques et de légendes amusantes qu'il s'empressait de noter sur un petit album. Le comte de Noéj toujours préoccupé de sa santé, inscrivait sur ce même album les annonces de médicaments qu'il trouvait dans les journaux et qui paraissaient se rapporter aux malaises dont il souffrait. Aussi faisaitil une énorme consommation de produits pharmaceutiques. Il y a à Paris cinq ou six pharmaciens pour lesquels il était un client précieux.

Ainsi entraîné, Cham se mettait à son pupitre et exécutait avec une rapidité prodigieuse les croquis si fantaisistes qui ont fait sa réputation. Pendant longtemps il dessina sur bois, et ces bois servaient au tirage après avoir été gravés. Le système de reproduction directe par les nouveaux procédés, étant plus expéditif, fut préféré par les joumaiix qui exigent une grande rapidité d'exécution. Cham hésita un peu avant d'abandonner le crayon pour la plume; mais il ne tarda pas à reconnaître l'avantage du procédé, et il y acquit une fecilité extraordinaire.

Quelqu'un qui n'eut guère à se louer de ce changement de moyen de reproduction, ce fut un excellent artiste, le graveur Gilbert, qui s'était consacré exclusivement à la gravure des bois dessinés par Cham. Tous les journaux qui publiaient les croquis du comte de Noé avaient recours au burin de Gilbert, et brusquement le pauvre artiste vit ses commandes disparaître. C'était d'au-

tant plus malheureux pour lui que, s'étant absolument identifié avec la manière du caricaturiste du Charipari, il lui était trèsdifficile de changer son genre. Empressonsnous d'ajouter que Cham s'efforça de lui venir en aide. La fille du graveur Gilbert a suivi la profession paternelle, et c'est elle qui, entre autres travaux, grave les rébus du Monde illustré.

Nous venons de dire avec quelle facilité le comte de Noé jetait sur le papier les dessins et les légendes dans lesquels il passait spirituellement en revue les événements contemporains, les mœurs du jour, les ridicules du moment. Ces légendes, qui resteront comme des trouvailles d'originalité, de verve et de boiwie humeur, constituent donc un des côtés — et non pas le moins remarquable — du talent de Cham, comme de celui de Gavarni, du reste; mais il existe une différence entre les deux, c'est que Cham trouvait d'abord la légende et la traduisait ensuite dans son croquis, tandis que

l'auteur de Masques et visages dessinait d'abord, et c'étaient pour ainsi dire ses personnages qui lui dictaient la légende.

Quant à Daumier, on sait qu'il ne s'occupait jamais de la légende. Celles qu'on ■ trouve au bas de ses dessins, d'un relief si saisissant, ont été écrites par Philipon ou Louis Huart.

La page de la revue comique se composait ordinairement de douze croquis. Cham en apportait vingt-quatre ou trente, laissant au rédacteur en chef le soin de choisir. Aussi modeste que spirituel, il acceptait de la façon la plus courtoise toutes les observations, et paraissait être seul à ignorer l'énorme succès de ses caricatures. Quant à sa conversation, c'était un feu roulant de plaisanteries. Le jour où il apportait ses dessins — c'était le samedi au Charivari — tous les rédacteurs venaient pour l'écouter et se divertir de ses boutades d'une drôlerie invraisemblable.

Mais ce qu'on ne saurait passer sous silence, dans une étude sur ia vie de Chanij ce sont les dîners qu'il offrait à ses amiSj c'est-à-dire à tout le Paris artistique, littéraire, théâtral. Lié avec la plupart des notabilités parisiennes, le comte de Noé aimait à réunir à sa table les hommes d'esprit et de talent appartenant à tous les mondes, et chacun se faisait une fête d'assister à ces repas que sa gaieté communicative rendait attrayants et originaux.

U nous est bien difficile, on le comprend, de désigner tous les amis de Cham ; voici du moins la liste — fort incomplète d'ailleurs — des convives qui s'asseyaient le plus fréquemment, dans ces dernières années^ à sa table hospitalière : Alexandre Dumas fils, Eugène Labiche, Gustave Doré, le grand artiste enlevé en pleine jeunesse;

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Victor Massé, l'auteur des Noces de Jeannette; Charles Desmaze, qui représentait à la fois la magistrature et l'amitié dévouée; le professeur D' Potain, le marquis d'Hervey de Saint-Denys, de l'Institut; l'habile chirurgien Léon Labbé, Ludovic Halévy, Paul Dalloz, Pierre VéroUj rédacteur en chef du Charivari; Castel, le sympathique secrétaire général de la Compagnie du Nord; Charles Lecocq, Albéric Second, Léo Delibes, Philippe Gille, le comte Vandal, Eugène Lami, qui avait donné à Cham d'excellentes leçons d'aquarelle; Yvon et Alfred Arago, ses deux anciens camarades de l'atelier Paul Delaroche; Robert Planquette, Louis Leroy, Altaroche, Albert de Lassalle, William Busnach, Hetzel, la vicomtesse de Renneville, Zabban (Castorine du Charivari), qui se faisait toujours précéder par une pièce montée qu'on savourait au dessert; l'abbé Roussel, le fondateur de l'Œuvre des apprentis orphelins d'Auteuil; Lafontaîne, Charles Bridault, Jules Moineaux, Ed. Hu-

bert, administrateur du Monde illustré; Eugène Mouton, etc., etc.

On sait que Cham, loin de vanter le menu qu'on offrait aux convives ou les vins servis sur la tablCj inventait toujours quelque nouvelle plaisanterie pour donner à entendre qu'il fallait se défier de tel ou tel mets, et que la cuisine était détestable.

Servait-on un lièvre, il se penchait vers son voisin et lui disait confidentiellement : <L Mon cher ami, je vous engage à ne pas toucher à ce gibier. Voici son histoire. Une personne à laquelle j'ai rendu autrefois un service nous a expédié, il y a quelques semaines, une bourriche^ mais elle l'a adressée à mon ancienne résidence, rue du Bac.

Par suite de cette erreur, la bourriche nous a été remise au bout de quinze joiu-s, après avoir fait le tour de Paris. Elle contenait le lièvre que vous voyez sur la table; vous voilà prévenu, b

Une autre fois, il racontait sérieusement qu'une personne qui venait de dîner chez

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lui avait été arrêtée au moment où elle volait un petit pain à la devanture, d'un boulanger; mais le commissaire de police l'avait fait mettre en liberté dès qu'il avait appris qu'elle sortait de chez M. de Noéj où il n'y avait rien à manger, disait-il.

La salle à manger était assez froide^ et un soir d'hiver, chaque fois que les domestiques ouvraient la porte, il entrait un courant d'air qui faisait tousser les convives.

Cham se leva et rentra un instant après, ayant endossé par-dessus son habit sa robe de chambre rouge et recouvert le tout du manteau de fourrure de la comtesse de Noé, ee qui lui donnait l'air du doge de Venise.

Plusieurs convives suivirent cet exemplCj et notamment celui qui était le plus exposé au courant d'air. La comtesse de Noé ayant fait observer que d'autres convives qui avaient occupé la même place ne s'en étaient pas plaints, Cham répliqua : « Je le crois bien, ils sont tous au Père-Lachaise. n

Parfois le diner était suivi d'une petite soirée musicalCj à laquelle venaient assister quelques personnes. A chaque nouvel arrivantj Cham disait ; « Vous venez bien tard, c'est une déplorable habitude. Vous avez dû rencontrer dans l'escalier Sarah Bernhardt, Adelina Patti, Faure. Ces grands artistes, qui se couchent de bonne heure, ont bien voulu venir dire un morceau en sortant de table. »

Un jour, le comte et la comtesse de Noé avaient organisé une fête dans le jardin pour entendre une œuvre lyrique d'une dame de leurs amis. Une famille de la campagne qui passait pzir là, entendant de la musique, se figura qu'il y avait là im café chantant. Cham se garda bien de détromper ces braves gens, et leur fit servir les rafraîchissements qu'ils demandèrent. Naturellement, on refusa de recevoir leur argent, ce qui les surprit beaucoup. Ils n'avaient jamais vu un pareil café chantant.

En outre des amis si nombreux que Cham

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possédait dans la société parisienne, princïpafement parmi fes artistes et les gens de lettres, il avait en province et à Tétranger des camarades qui l'ai^maient cordialement, et avec lesquels il entretenait la correspondance la plus affectueuse. Nous citerons, par exemple, le général Hanrion, qui commande la 1 1* division du 6' corps d'armée, à Nancy. cCham, nous écrivait l'honorable général, m'avait admis dans son intimité..

Nul plus que lui ne se laissait vite connaître, et tous ceux qui ont eu le bonheur de l'approcher n'ont plus oublié cet esprit si caustique et si fin, cette nature si loyale et si franche. Son souvenir est un des plus chers de ma vie. »

Voilà quelle amitié sincère et profonde a su inspirer le comte de Noé, et comment l'appréciaient des hommes bons juges en fait de loyauté et de droiture.

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