‹ Cham, sa vie et son œuvreChapitre 28 sur 38 · LAFONTAINE · texte numérisé non relu

LAFONTAINE

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On sait que les préliminaires de ces sortes d'affaires exigent souvent plusieurs jours employés en démarches et en visites réciproques. Cham en profita pour aller se refaire la main à la salle d'armes^ qu'il ne fréquentait plus depuis assez longtemps.

Le comte de Noé était en escrime d'une certaine force. Son premier professeur avait été im maître d'armes de la caserne Babylone, nommé Dutreitj chez lequel il faisait assaut avec Lafontaine, le comédien de grand talent, qui était resté un de ses meilleurs amis'. Dutreit, qui était Méridional, avait un grand enthousiasme pour les heureuses dispositions de Cham, et surtout sa manière élégante de tomber en garde.

' C'est dans une maison de campagne que Lafontaïne possédait dans Seine.et-Marne, près de Meauz, et qui s'appelait Saint-Fiacre, que Cham se rencontra pour la première fois avec Alexandre Dumas père. A l'occasion de la représentation . du Afiiii>itAro^,danslequelil avait obtenuun éclatant succès, Lafontaine réunit dans SB propriété quelques excellents amts, et entre autres Alexandre Dumas père, Cham, le comte de Lezey-Marnezia, le général de Prémonville et plusieurs autres aimables convives. A son entrée dans la maison, Lafontaine présenta d'abord à Alexandre Dumas son père, un grand et superbe vieillard solide comme un chêne : a Ah! mon bon

« Monsieur le vicomte, lui disait-il parfois, vous avez la garde d'un prince. »

Plus tard, Cham devint un des habitués de la salle dans laquelle Pons a formé de si excellents élèves, et il acquit une assez grande habileté pour que le célèbre Grisier manifestât un jour le désir de faire assaut avec le spirituel caricaturiste. Après l'assaut, Grisier dit à Cham :

û Monsieur le comte, on miavait dit merveille de votre poignet. On ne m'avait pas trompé. »

Mais, nous le répétons, à l'époque où survint la querelle entre le Charivari et le Tintamarre, Cham n'avait pas touché un fleuret depuis plusieurs années, et il pria un maître d'armes de lui donner la riposte.

ami, s'écria Dumas en tendant les bras au vieillard, que tu es beau! Viens ro 'embrasser. Tu saisque j'adore ton fils, n Puis vint le tour de Cham, auquel le grand écrivain fit le plus cordial accueil, et l'on se mit à table. Au dessert, Cham, se servant d'une allumette avec laquelle il venait d'allumer son cigare, esquissa le portrait de l'amphitryon, campé comme un mousquetaire et portant avec la fierlé d'un grand seigneur son l^ger costume de campagne. Nous reproduisons ce croquis offert par Cham a à son excellent ami Lafontaiiie -.

Bien que n'ayant plus sa vigueur de vingt ans, il mettait tant de vivacité et d'ardeur dans son jeu qu'il finissait par fatiguer le professeur, et lui-même sortait de la salle d'armes trempé de sueur. Le troisième jour, par une soirée très-fraîche, Cham, qui ne s'était pas muni d'un pardessus, prit froid et rentra chez lui avec des frissons.

Pendant ce temps, les pourparlers continuaient, et les deux adversaires, ainsi que leurs témoins, s'apprêtaient à partir pour la Belgique, où le duel devait avoir lieu, lorsque l'affaire se dénoua pacifiquement. Une note donna satisfaction aux susceptibilités de Cham, et les épées rentrèrent au fourreau.

Ces émotions chez une nature nerveuse et impressionnable, et surtout le refroidissement contracté à la sortie de la salle d'armes, provoquèrent une recrudescence dans l'état si maladif de Cham. 11 eut coup sur coup des vomissements de sang trèsgraves, et l'on dut faire appeler le docteur Potain, le savant professeur de la Faculté

dé médecine de Paris, qui lui donna des soins écIairéSj mais ne put que constater les progrès de la maladie de poitrine dont il était atteint. Détail singulier, le maître d'armes dont il avait fréquenté la salle pendant les préliminaires du duel mourut quelques semaines après, et Cham se reprochait de l'avoir peut-être fatigué outre mesure en faisant assaut avec lui.

Cependant les hémoptysies se renouvelaient à de fréquents intervalles. Il les cachait à la comtesse de Noé, comme il les dissimulait autrefois à ses parents, pour ne point les alarmer, et c'était une domestique très-dévouée, restée dix-sept ans à son service, Joséphine Lémon (aujourd'hui madame Dunand), qui accourait à son secours, lorsque, après avoir rendu des flots de sang, il restait pour ainsi dire inanimé.

C'est dans une de ces crises effroyables qu'il fit appeler, en 1878, son voisin le docteur Niderkom, qui habite au n' 26 de la rue des Dames. Le docteur Niderkom, qui

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est Lorrain^ était très-sympathique à Cham, et c'est lui qui lui a donné des soins jusqu'à la dernière heure. A chacune de ses visites, Cham demandait au docteur, lauréat de la Faculté de médecine de Paris, la liste de ses travaux scientifiques, afin de le faire décorer. C'était, on le sait, la manie de ce cœur généreux de vouloir toujours obtenir la décoration pour ses amis.

Vers la fin d'avril 1879, les forces de Cham diminuèrent rapidement. Il travaillait encore comme par le passé, mais le travail lui était pénible, et souvent il était contraint par la fatigue de quitter son pupitre et de prendre un peu de repos. C'est à cette époque qu'il s'efforçait de rassurer ses amis sur son état par des lettres pleines de cœur et de délicatesse affectueuse. A M . Alexandre Dumas fils il écrivait : a Fran-

chement, on ne peut pas se plaindre d'être malade quand cela vous vaut une lettre si aimable et si affectueuse. J'en aï été profondément touché. Aussi ai-je tenu à vous répondre moi-même pour vous remercier de cette nouvelle preuve d'une affection bien partagée, je vous assure, n

Cet état d'affaiblissement progressif se prolongea jusqu'au milieu du mois d'août.

A ce moment, aucune illusion ne fut plus possible. Le mal se traduisit par des oppressions auxquelles vint se joindre la difficulté de marcher. C'en était fait, le spirituel et joyeux caricaturiste était perdu. La plume lui tomba des mains.

Gomme la respiration était difficile, on transporta son lit de son cabinet de travail dans le salon, afin qu'il pût avoir plus d'air, et c'est là qu'assis dans son fauteuil, le front appuyé sur la main droite, il a passé les derniers jours de sa vie. Cependant, chaque fois que le temps le permettait, la comtesse de Noé le conduisait en voiture au bois de

Boulogne, le grand air ne pouvant que lui être très-favorable; mais un jour il ne fut même plus possible de le transporter jusqu'à la voiture, tant il était faible et épuisé. Ses amis venaient, comme on le pense bien, le voir le plus souvent possible et lui porter le témoignage de leur affection. Un grand nombre se trouvaient malheureusement éloignés de Paris pendant cette saison de villégiature. Mais il voyait fréquemment Pierre Véron, son ami et son rédacteur en chef; Altaroche, Louis Leroy, Philippe Gille, Albéric Second, Osiris, Albert de Lasaile, Zabban, l'abbé Roussel, le fondateur de TŒuvre des apprentis orphelins d'Auteuil, à laquelle il portait beaucoup d'intérêt, etplusieurs autres qui s'efforçaient de lui cacher leur douleur, tandis que lui savait encore trouver des paroles empreintes d'une spirituelle mélancolie. Montrant à l'abbé Roussel une petite médaille que la comtesse de Noé lui avait mise au col, il lui dit avec un faible sourire : « C'est

encore plus fecile à porter que mon vésicatoire'. »

Pour dégager un peu les bronches, le docteur Niderkorn lui avait fait appliquer des ventouses. II demanda au ventouseur ce qui lui était dû, et, trouvant la somme trop minime, il voulut qu'on lui donnât le double, et remercia cet homme de la façon la plus affectueuse.

Constatons, du reste, que Cham ne redoutait pas la mort. On l'avait bien vu, lorsque son ami Louis Huart fut atteint, en i865, de la petite vérole noire. Tandis que les plus courageux n'osaient approcher le malade, près de rendre le dernier soupir, Cham le prit dans ses bras, le changea de linge et ne quitta pas le lit du mourant.

A ce propos, rappelons un mot bien caractéristique que Cham prononça sur la fin

■ L'abbé RouEsel mérite une mention à part pour le souvenir affectueux qu'il a conservé à la mémoire de Cham. Eotre autres témoignages de sympathie, il a publié, sous le titre d'AIbum-Cham, un recueil illustré qui a obtenu ud grand succËs.

de sa vie. Le docteur Niderkom, lui faisant sa visite quotidienne, le trouva occupé àlire :

« Quel livre Usez-vous? lui dit le docteur.

— Je lis, répondit Cham, V Histoire de la Révolution française, et, en voyant avec quel calme les gentilshommes montaient à l'échafaud, je me dis qu'il ne doit pas être bien difficile de mourir. »

Le vendredi soir, veille de sa mort, il se coucha fort tard. 11 voulut revoir son cabinet de travail, et y resta assez longtemps.

Cependant, vers minuit, il se sentait trèsfatigué, et il dit en se couchant :

« Je crois bien que je ne pourrai pas me lever demain. »

Néanmoins, il dormit toute la nuit, et le lendemain, vers neuf heures, il essaya de se lever ; mais les forces lui manquèrent, et il dut se recoucher.

II avait instamment prié le docteur Niderkorn de le prévenir lorsque l'heure de remplir ses devoirs religieux serait venue.

Le docteur s'acquitta fidèlement de cette mission, et le digne curé de Sainte-Marie des BatignoUes fut appelé pour lui administrer les derniers sacrements.

Le samedi, à trois heures, le comte de Noé rendit le dernier soupir. En réalité, il ne s'était alité que quelques heures, et comme, la veille, le médecin insistait pour qu'il se mît au lit : « Mon cher docteur, lui dit-il, dans notre famille, on ne se couche que pour mourir. »

Ainsi s'éteignit pour ainsi dire debout ce grand travailleur, cet artiste d'élite par le cœur et par le talent. Un mal implacable, sournoisement caché, poursuivait lentement, mais sûrement, son œuvre destructive. Il est mort à soixante et un ans, laissant des regrets profonds à tous ceux qui avaient pu apprécier sa nature si loyale et si affectueuse, et ayant trouvé le secret de flageller pendant quarante ans les travers et les ridicules de son époque, sans se faire un seul ennemi personnel.

Toute la presse, par la plume des écrivains les plus autorisés et les plus estimés, rendit hommage à sa mémoire. Son cercueil fut suivi au cimetière Montparnasse par une très-nombreuse assistance, composée de tout le Paris artistique et littéraire, et des amis qu'il comptait dans tous les rangs de la société. Des milliers de personnes auxquelles il avait rendu service l'accompagnaient à sa dernière demeure.

Le curé de Sainte-Marie des Batignolles avait tenu, la veille des obsèques, à passer la nuit en prières dans la chambre mortuaire.

Avant de mourir, Cham avait fait ses recommandations à la comtesse de Noé pour qu'aucun de ses serviteurs ne fût omis dans la répartition de ses libéralités. Son concierge de la rue Nollet, un ancien sergentmajor du 27" de ligne, nommé KUngler, auquel il portait beaucoup d'intérêt, et qui était chargé de Tentretien de son jardin, reçut, ainsi que sa femme, une marque par-

ticulière de sa confiance. Par une lettre testamentaire, il leur confia la garde, en cas de mort de la comtesse, de son petit chien Joko, moyennant une rente de 1,200 francs pendant toute la vie de Joko, et de 600 francs après la mort de son cher griffon.

Le comte de Noé mourut le 6 septembre 1879. Quelques mois après, le 3 juin 1880, le caveau où son corps avait été déposé recevait un autre cercueil, celui de la comtesse sa femme, dont la santé n'avait pu résister à une aussi effroyable secousse.

Sous le paroxysme de la douleur, la comtesse de Noé en vint à refuser de prendre aucun aliment, et cette diète prolongée amena un transport au cerveau qui la poussa un soir à se précipiter par la fenêtre de sa chambre donnant sur la rue NoUet.

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SA VIE ET SON ŒUVRE. lyî

Relevée par un jeune homme qui passait au moment de la chute, et par un voisin, la comtesse de Noé fut rapportée dans son appartement; où le docteur Niderkorn, appelé en toute hâte, ne constata aucune fracture; mais certains désordres intérieurs survinrent, qui aggravèrent Texaltation cérébrale.

Comme la malade persistait à refuser toute nourriture, le savant docteur Legrand du SauUe fut appelé, et, sur ses conseils, autant pour prévenir de nouveaux accidents que pour vaincre cette résistance fatalement mortelle, la comtesse ftit transportée à la maison de santé Esquirol, à Ivry-sur- Seine, dirigée par plusieurs médecins spédalistes, et entre autres le docteur Luys, médecin de l'hôpital de la Salpêtrière.

C'est là que la comtesse a succombé, ne voulant pas survivre à son mari, et estimant que sans lui, malgré l'importante .

fortune qu'il lui laissait, l'existence était un fardeau. C'est ainsi que la mort qui nous a

ravi cet artiste éminent que l'on nommait Cham a fait deux victimes.

Quant à nous, qui avons pu réaliser un vœu qui nous tenait au cœur^ -celui de retracer la vie du comte de Noé et de le faire estimer et aimer davantage encore, s'il était possible, en le faisant mieux connaîtrej nous tenons à remercier ici tous ceux — pa- . rents, amis ou simples admirateurs de Cham — qui nous ont aidé de leurs souvenirs ou de leurs communications. C'est grâce à eux que nous avons pu écrire ces pages si favorablement accueillies.

Il nous reste un desideratum à formulei^ comme conclusion.

Un sentiment respectable, mais ejçcessif de délicatessej avait arrêté l'élan spontané des amis de Cham désireux de rendre un hommage bien mérité à sa mémoire en élevant im monument sur sa tombe. L'obstacle qui nous liait les bras à nous tous, amis et admirateurs de Cham, a disparu, et nous pouvons affirmer que la famille du comte

de Noé serait heureuse de s'associer à cette manifestation sympathique pour l'illustre et regretté caricaturiste.

A l'œuvre donc; ce ne sont pas les adhésions qui manqueront, et encore moins les statuaires!

TABLE DES MATIERES

Pbépace, par Alexandre Dumas fils, de l'Académie française.

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