Causeries du Lundi, IV
3. Les neuf représentations de la Jeune Indienne rapportèrent 10271 livres 5 sols, sur quoi Chanifort toucha 524 francs qui lui furent payés le 15 juin Hei. — Nous devons à l'oblifieance de M. G. Mo.Nv.vL, d'avoir pu consulter le dossier dramatique de Ch.\5ifort aux archives de la Comédie-Française.
4. Journal de Papillo.n de l.\ Fekté. publié par Ernest Boysse (Paris, OUendorf, 1SS7, in-S').
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théâtres de société, qui florissaient alors ; dix ans plus lard ou environ, elle enchante les exilés de Chanleloup et vaut à M'"" de Choiseul un triomphe d'actrice. Elle jouait pour ses invités Marianne du Tartufe, Lucinde du Médecin malgré liti. Mais le rôle de Betti lui convenait surtout, paraît-il. « La grand'maman, écrit l'abbé Barthélémy, était mise à ravir, et quand elle a paru, on l'a trouvée si jeune et si jolie que toute la salle a retenti d'applaudissements. Il Enfin la pièce resta au répertoire, et on la voit figurer sur l'affiche jusqu'en 1789. D'où vient cette faveur si vive et si persistante accordée à une bluette que nous jugeons aujourd'hui sans conséquence ? Remarquez d'abord que la coupe en un acte était alors assez goûtée : les Mœurs du Temps de Saurin sont de 1700, et aussi l'Amateur de Barthe ; en 176i on applaudit fort le Cercle de Poinsinet. Le public, qui avait essuyé tant de comédies froides et vides en cinq actes mortels, savait gré aux poètes de se montrer discrets avec lui. Mais ce n'est là qu'une raison accessoire du succès de Chamfort. Ce qui plut dans la Jeimc Indienne, c'est que pour la première fois on entendait au théâtre un écho, très affaibli sans doute, distinct pourtant, des éloquentes déclamations de Rousseau contre les misères et les vices de la civilisation ; c'est surtout que l'auteur avait eu l'idée ingénieuse de transformer ces violents anathèmes en traits de naïveté ou en plaintes touchantes et de les placer dans la bouche d'une jeune femme qui avait quelque chose de la tendresse et de la passion de Julie. Rousseau porta bonheur
à la première œuvre de Chamfort, qui, lorsqu'il était en quête d'inspirations, aurait pu s'adresser plus mal. La Harpe l'a bien compris, et il loue le rôle de cette Betli qui fait » entendre la plainte de l'amour dans le langage d'une habitante des bois dont l'auteur a très bien saisi la vérité pénétrante et la douce simplicité ' ■>. Aujourd'hui que les idées et les héroïnes de Uousseau ne nous passionnent plus, nous pensons, comme Grimm, que la pièce de Chamlort n'est qu'un ouvrage d'enfant, et nous faisons bon marché de son mérite littéraire. Mais, en étudiant la vie et le caractère de Chamfort, nous ne pouvons cependant la négliger tout à fait. Malgré toutes les conventions de genre et démode, elle trahit son auteur par quelque endroit. Les jeunes écrivains ont cet aimable défaut de se livrer, quoi qu'ils en aient ; et Belton, à bien des égards, parle comme sentait Chamfort. Inconnu, il portait allègrement la pauvreté ; mais, pour faire représenter sa pièce, il dut voir les Gentilshommes de la Chambre, les gens de lettres et les comédiens. Il éprouva, dès qu'il chercha à se mettre en vue, ce que la pauvreté traîne avec elle d'embarras qui déconcerte, quels froissements accompagnent la bienveillauce qu'elle excite et qui sait mal se distinguer de la pitié, le sentiment de gêne, d'infériorité et de dépendance qu'elle impose à celui sur qui elle pèse, et combien elle rend lourd à porter le fardeau de la reconnaissance. Ce sentiment de pudeur ficre, voilà ce qui fait,
1. L\ Harpe. Cours de Littérature, tome XI, p. 428 (Paris, an VIU, in-8').
comme on disait alors, le nœud de la pièce. lîelton ne songerait pas un seul moment à abandonner Belti, s'il ne redoutait
Le mépris, ce tyran de la société, Cet horrible fléau, ce poids insupportable Dont l'homme accable l'homme et charge son
[semblable '.
Et ce sentiment impatient et ombrageux, celte préoccupation inquiète de préserver sa dignité contre toute atteinte est justement le point résistant autour duquel, pour ainsi parler, devait se former le caractère de Chamfort.
Quelques mois après la représentation de la Jeune Indienne, l'Académie lui décerna un prix de poésie pour son Epîtrr d'un père à soit /ils sur la naissance d'un petit-fils. Ici encore nous retrouvons la marque de l'influence de Rousseau ; ce n'est plus du Discours sur l'Inégalité et de la Nouvelle tiéloise que s'inspire le poète ; l'Emile a paru en 1762; le grand-père que fait parler Chamfort n'a pas négligé de le lire. Il a même, semble-t-il, devancé quelques-uns des conseils de Rousseau. « Au jour de ta naissance, dit-il à son fils,
Je te pris dans mes bras ; un serment solennel Promit de t'élever dans le sein paternel. »
Rousseau pourtant n'avait pas encore pu écrire la phrase fameuse : « Comme la véritable nourrice est la mère, le véritable précepteur est le père ».
i. Sd. AuGuis, IV, p. 322.
Nous reconnaissons dans l'épître académique l'anathème que Rousseau avait lancé contre " ces risibles établissements qu'on appelle collèges ».
Loin de lui ces prisons oii le hasard rassemble Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble, Où le vil préjugé vend d'obscures erreurs Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs.
Sophie même, tant ce grand-père voit loin dans l'avenir, figure dans ces vers :
Qu'un seul objet, mon tils, t'enchainant sous sa
[loi, Te dérobe à son sexe anéanti pour toi '.
11 est clair que cette seconde imitation de Rousseau réussit moins bien à Chamfort que la première, et Grimm a bien raison de dire : « Vous ne serez peut-être pas content de la totalité de ce morceau ; vous n'y trouverez point ce langage louchant et grave qui convient à un père dans la circonstance où le poète l'a placé ' ». Mais aussi quel étrange sujet à proposer à des jeunes gens que cette lettre d'un aïeul ! Si faible d'ailleurs que fût l'œuvre de Chamfort, elle avait réussi. Le théâtre et les concours académiques étaient alors les deux grandes portes qui donnaient accès à la réputation, elles s'étaient ouvertes pour lui.
Dès lors il prend rang parmi les gens de lettres connus.