LETTRE DE CIIAMFDRT AU PRINCE CONDÉ
(sans date)
Monseigneur,
J'ai l'honneur de présenter à V. A. S. la vive et respectueuse reconnaissance dont me pénètrent ses nouvelles bontés. Le logement que j'ai l'honneur d'occuper dans sa maisiin le Palais Bourbon les constatant d'une manière
plus authentique, ainsi que mon attachement pour sa personne, me laissant de plus à portée de lui faire plus facilement ma cour lorsqu'elle voudra bien me le permettre, j'ai cru que ces considérations dévoient l'emporter sur toutes les autres et me défendoient même de m'y arrêter un moment.
C'est maintenant. Monseigneur, que j'appartiens plus que jamais à V. A. S. Je ne dois pas en dire davantage dans ce moment. Le temps seul peut faire juger les hommes, et c'est lui qui mettra en évidence les sentiments dont je suis animé pour V. A. S, J'aurai l'honneur d'aller bientôt les mettre à ses pieds, et je me serois déjà acquitté de ce devoir sans des circonstances dont je ne dois pas l'occuper.
Je suis avec respect.
Monseigneur,
de Votre Altesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur.
Cn.\MFORT Paris. Mercredi.
SECONDE LETTRE DE CnAMFORT AU PRINCE DE COXDE.
Paris, lo août, sans date d'année.
Monseigneur,
On est quelquefois bien heureux de pouvoir pleurer, car on étoufferait. On a pu rendre à V. A. S. l'effet qu'a produit sur moi la lettre dont elle a daigné m'honorer. Cette lettre, après laquelle je dois être et suis à ses pieds, est digne de votre belle âme, de votre grand nom, de votre bonté ; car ce dernier éloge ne gâte rien ; et qu'y a-t-il au-dessus de la bonté t Après l'avoir lue et relue dix fois, toujours avec de nouvelles émotions et de nouvelles larmes, j'avoue. Monseigneur, que le secret ne m'étant point imposé sans restriction, j'ai joui avec délices de l'admiration que cette lettre a causée à quelques âmes qui ne sont pas
indigncsd'en tendre la vôtre. Comme on étoit ému ! comme on étoit à vos pieds ! et presque avec autant de plaisir que moi ! C'était un des spectacles les plus doux dont je pusse jouir, car, Monseigneur, la gloire de V. A. S. m'est devenue et me sera toujours bien chère, et mon plus grand désir seroit d'y contribuer par les faibles moyens qui sont en ma puissance.
Ces sentimens si purs et si doux sont pourtant. Monseigneur, je ne le cache pas, mêlés de beaucoup d'amertume ; il est cruel pour moi que vous soupçonniez que j'agis d'après une séduction étrangère. La vérité est que je suis cacochyme décidé, passionné pour la liberté, que je n'avois jamais aliénée jusqu'à ce moment et dont je ne sentois pas le prix, passionné pour les lettres, que j'ai cru pouvoir accorder avec ma place, mais que ma manière d'être, de sentir et de travailler ne me permet pas de concilier avec mon nouvel état. La vérité est. Monseigneur, que j'ai agi d'après un sentiment non suggéré, mais personnel ; que ceux de mes amis qui doivent avoir et ont en effet le plus d'influence sur moi, en entrant plus ou moins dans mes peines , sont désolés que je sois affecté ainsi. Quelque simplicité, quelque bonhomie que Votre Altesse me suppose, seroit-il vraisemblable que je lusse assez aveugle pour me déterminer par les instigations de quelques personnes indifférentes ou suspectes par préférence à celles qui me sont les plus chères et que j'afflige sensiblement !
J'insiste là-dessus. Monseigneur, parce que c'est celte prévention qui a montré à V. A. S. ma démarche sous un faux jour ; c'est elle qui lui a fait rejeter un moyen terme qui seul pouvoit parer à tous les inconvénients et auquel elle seroit peut-être venue d'elle même avec le tems pour le bien de son service dans ce détail journalier ; c'est elle qui a confondu dans l'esprit de V. A. S. deux idées que j'avois tâché de rendre distinctes, celle d'avoir l'honneur de lui être attaché par ce titre de secrétaire de ses commandcmens sans fonctions et sans appointements, et celle de renoncer à l'honneur de lui appartenir. Je suppose, Monseigneur, qu'actuellement je n'eusse pas cet honneur, que ma personne vous fût entièrement inconnue et que je sollicitasse cette grâce pour la première fois, c'est-à-dire celle de vous appartenir en qualité de secrétaire des com-
mandements, sans fonctions et sans appointements, ne diroit-on pas dans le public : « un tel sollicite la grâce d"ètre attaché à Monseigneur le prince de Condé » ? Par quelle fatalité, se fait-il donc. Monseigneur, que V. A. S. se soit méprise au sens de ma demande, que j"ai énoncée le plus clairement qu'il m'a été possible, ou pourquoi me suppose-t-elle une intention que je n'ai pas ? Pourquoi mon attachement sous cette l'orme serait-il plus suspect, moins réel, moins durable, moins établi dans l'opinion publique que celui de M. Desormeaux.parexemple, et celui de M. de Saiut-Alphonse ? Pourquoi la raison de son goût pour les lettres, que M. de Saint-Alphonse a alléguée, auroit-elle moins de force en ma faveur qu'elle n'en a pour lui? Et pourquoi cette autre raison d'une convenance de fortune qu'il a associée à la première auroit-elle auprès de V. A. S. plus de poids 'que celle de ma santé, raison qui, même dans les idées vulgaires, passe avant celle de la fortune? Quant à l'effet que ce changement peut faire dans le public relativement à moi, ne pouvois-je pas me flatter que vos bontés daigneroient lui donner la tournure qui me seroit la moins défavorable ? N'est-il pas évident. Monseigneur, que le coup d'œil que cela auroit dans le monde dépendroit absolument de vous, que V. A. S. fait la loi ici comme dans tout le reste, que sa manière de voir la chose décide l'opinion publique, qu'un mot dit à soulever, dans son salon, sur ma déplorable santé, sur la suite que demandent les travaux littéraires d'un certain genre, prévient toutes les interprétations qui peuvent mètre contraires, et réduit la malignité au silence ? Il me semble, Monseigneur, que ces idées sont incontestables et qu'elles portent le caractère de l'évidence et de la bonne foi.
Il y a dans la lettre de V. A. S., une page entr'autres, où elle daigne répondre à mes objections avec une précision mêlée de tant de bonté et de tant de grâces que ce passage excite une sorte de gaité et qu'on sourit en pleurant. Mais, Monseigneur, après que ce charme a fait son effet, comment ne verrois-je pas qu'il est impossible que je profite des libertés que vous daignez m'accorder ? On s'aperçoit qu'en ce moment vous avez oublié l'empire que votre fortune exerce k votre insçu. Il est tel, cet empire, qu'il parle lors jue vous vous taisez, qu'il ordonne tout
quand vous ne commandez rien, et qu'il agiroit pour ainsi dire contre votre volonté même et contre une défense positive de votre part. Ne point aller à Chantilli ! et Votre Altesse Sérénissime y passe neuf mois de Tannée. — Faire fermer ma porte I et les clameurs des mécontents ? — Me dispenser de quelques-uns de mes devoirs ! et les discours de mes confrères, le sarcasme, le ridicule? Tout cela revient à. celui qui en est l'objet, et la vie se passe dans l'amertume avec des sentimens qui dévoient en faire la douceur. Je me suis transporté à huit mois d'ici ; je me suis représenté vivant à la campagne, car ce seroit un parti nécessaire, occupé de mes exercices de santé, ne revenant quelquefois, que pour mettre à vos pieds, Monseigneur, l'hommage de mes sentimens et celui de mon travail, mais préoccupé de mes devoirs que je négligerois, des plaintes occasionnées par le délai et le renvoi des lettres, par la difficulté de me voir quand on auroit affaire à moi, et je me suis demandé si je serois heureux ; je me suis répondu que non, carje ne serois pas honnête ; et en effet. Monseigneur, quel homme, même avec une probité ordinaire et sans délicatesse, souliendroit une pareille position ! Je ne récuse ni votre sentiment intime el réfléchi, ni même votre premier mouvement.
J'avoue, Monseigneur, que ces idées m'ont profondément affecté. J'ai senti que dans le trouble de mes esprits et dans l'effusion de mes sentimens pour V. A. S. je n'étois pas en état de décider de mon propre sort, qu'il falloit me calmer, prendre du tems, me consulter moimême, et ne consulter que moi ; que, ce moment passé, l'idée de revenir sur mes pasétoit intolérable, que je n'en aurois jamais la force, et que si j'étois malheureux, comme il est trop indubitable, le mal seroit absolument sans remède. Qu'ai-je fait ? Pardonnez, Monseigneur. Il s'agissoit du bonheur de ma vie ; ce n'a pas été un etfort médiocre de ma raison que de me défendre du charme de ce moment-ci où je voudrois pouvoir passer ma vie à vos pieds, s'il étoit possible, et faire à V. A. S. tous les sacrifices imaginables. Mais je connois un peu le cœur humain; j'ai éprouvé que le sentiment le plus vrai ne repoussoit pas l'action constante des contradictions habituelles, et que c'est par ce sentiment même quelles
sont plus amères et plus douloureuses Encore une fois, que V. /V. S pardonne si je cherche à m'épargner une nouvelle épreuve de cette cruelle vérité. Elle montre toute sjn indulgence et sa bonté en daignant dire que la petite malhonnêteté de quitter ma place no peut pas être mise en comparaison avec le bonheur de ma vie ; mais ce mot me fait voir qu'il y a désormais peu de bonheur pour moi, puisque quitter les fonctions de ma place, et perdre l'honneur de lui être attaché paroît la même chose à V. A. S. Je n'essayerai point de pallier cette faute par les raisons que j'ai déjà alléguées et dont la plus forte est la déférence trop entière au zèle de mes amis, qui ne m'ont pas assez mis au fait de quantité de détails étrangers à votre personne et qu'ils ignoroient. J'aime mieux me jetter aux pieds de V. A. S., mettre sous ses yeux les peines, les combats de mon âme, l'hommage d'un cœur pénétré de ses bontés, ma profonde vénération pour sa personne, et avec ces sentimens lui demander grâce pour l'impossibilité absolue où je me trouve sous plus d'un rapport d'exercer les fonctions de secrétaire des commandemens, ni de rester dans la position équivoque où je ne pourrois être ni heureux, ni honnête, en profitant de ses bontés pour me dispenser de remplir les devoirs de ma place. Ainsi, le cœur serré et les larmes aux yeux, je suis forcé de revenir à ma première supplication et d'attendre la décision de V. A. S. avec la même inquiétude et la même douleur.
Je n'ajoute plus qu'un mot. Monseigneur, mais qui détruit absolument l'idée de séduction étrangère, passée ou future. Si V. A. S. daigne m'accorder le titre de secrétaire de ses commandemens sans fonctions et sansappointemens, et que, dans la suite de ma vie, j'accepte un avantage quelconque incompatible avec ce titre, ou si j'accepte quelque avantage compatible avec ce titre, sans l'aveu de V. A. S., je la prie de me regarder comme le dernier des hommes.
Je suis avec respect.
Monseigneur, de Votre Ail esse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur.
A Paris, 15 août.
2î)i APPENniCE
MINUTE AUTOCnAPHE D'UNE LETTRE SANS RATE ADRESSÉE PAR LE PRINCE DE CONDÉ A CHAMFORT.
Puisque vous le voulez absolument, mon cher Chamfort, qu'il ne soit plus parlé de fonctions ni d'appointements. Je vous laisse le titre de secrétaire de mes commandcmens, que vous paraissez désirer, mais je ne reçois point rengagement que vous voulez prendre avec moi de n'accepter aucune place qui ne soit compatible avec ce titre ; je serois bien fâché qu'il vous fût à charge ; ainsi vous le garderez tant qu'il vous conviendra, et je ne me choquerai point du tout quand vous me le remettrez. Il en sera de même du logement que vous occupez chez moi ; je vous laisse le maître de le garder, ou de me le rendre si cela vous convient mieux; si vous le gardez, je vous demande seulement d'en laissera Grouvelle (que vous logez déjà) ce qui lui sera nécessaire pour faire la besogne dont je le charge en attendant que je sois décidé sur le choix d'un autre secrétaire. Soyez heureux, mon cher Chamfort ; pensez, écrivez, et portez-vous bien ; je prendrai toujours beaucoup de part aux succès de votre esprit et au bonheur de votre âme '.
BREVET DE SECRETAIRE ORDINAIRE ET DU CABINET DE MADAME ÉLIZABETU DE FRANCE POUR LE SIEUR DE CHAMFORT.
Aujourd'hui douze septembre mil sept cent quatre-vingtquatre, le Roi étant à Versailles, Madame Elizabeth de France ayant désiré que Sa Majesté voulût bien établir une place de secrétaire ordinaire et du cabinet de cette princesse, et y nommât le sieur Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, et Sa Majesté bien informée du mérite et des bonnes qualités du sieur Chamfort, ainsi que de son zèle et affec-
1. CeUe correspondance entre le prince deCondéet ChaniTort se trouve aux archives du palais de CliMutilly. Elle m'a été communiiiuée. avrc l'autorisation de Mgr le duc d'Auniale, par M. Maçon, archiviste. Q .'il me soit permis de le remercier ici de sa courtoisie et de son obligeance.
lion pour son service et celui de cette princesse, à cet effet Sa Majesté a créé et établi une place de secrétaire ordinaire et du cabinet de Madame Elizabeth de France et a retenu et retient le sieur Chamfort pour la remplir et servir dorénavant en cette qualité près de celte princesse, jouir des honneurs, autorités, prérogatives, privilèges et autres avantages appartenant à ladite place et des appointemeus de doux mille livres que Sa Majesté a jugé à propos d'y attribuer, lesquels lui seront payés suivant les états ou ordonnances qui en seront expédiés, en vertu du présent Brevet que pour assurance de sa volonté Sa Majesté a signé de sa main et fait contresigner par moi, conseiller secrétaire d'Elat et de ses commandements et finances.
Lob'is.
Le baron de Breleull.