M. Allons, n
•1. Ed. Aïoiis, 11, lOS.
SES SUCCÈS A l'académie ET AV THÉÂTRE ."il
grands hommes qui avaient servi et illustré la France. A cette révolution académique on devait déjà les pièces d'éloquence de Thomas sur le maréchal de Saxe (1739), d'Aguesseau (1 760), Duguay- Trouin (17611, Sully (I 763) et Descartes (176o\ '
Il était temps qu'après ces guerriers, ces hommes d'Etat et ce philosophe, l'illustre compagnie songeât enfin à faire louer un littérateur. De plus, en proposant l'éloge de Molière, il semblait que l'Académie fit amende honorable à la mémoire de ce grand poète qu'elle n'avait point accueilli durant sa vie. Les concurrents se trouvaient dans une situation piquante, qui leur permettait de se dire que, s'ils remportaient le prix, leur travail serait en quelque façon le discours de réception posthume de .Molière. Ces circonstances, sans parler de l'intérêt qui s'attache à l'oeuvre de Molière et à sa vie, offraient de quoi tenter un jeune homme de talent ; Chamfort se mit donc sur les rangs, et eut, dans cette lutte, à se mesurer avec des rivaux de mérite, La Harpe, entre autres, déjà connu au théâtre, et Sylvain Bailly, qui faisait partie de l'Académie des Sciences. Chamfort l'emporta (1769) et la séance où le prix lui fut décerné eut une solennité inaccoutumée.
« Quand Messieurs sont entrés pour se mettre en place, disent les Mémoires de Bacliaumont, on a été surpris de voir siéger parmi eux un abbé qu'on ne connaissait pas ; M. Duclos, le secrétaire de l'Académie, a éclairci l'embarras général, en annonçant que M. l'abbé était un Pocquelin, petit neveu de Molière. Tout le monde a applaudi à celte distinction par des battements de mains multipliés. En-
suite, M. l'abbé de Boismont, Directeur, après avoir fait une espèce d'amende honorable à Molière, au nom de l'Académie, qui,lo coniplanl au rang de ses maîtres, le voyait toujours avec une douleur amère omis entre ses membres, a déclaré que , pour réparer cet outrage autant qu'il était en elle , elle avait proposé son éloge au concours des jeunes candidats ; que M. de Chamfort avait obtenu le prix ; que trois autres pièces avaient fait regretter aux juges de n'avoir qu'un prix à donner et qu'une quatrième avait approché de très près celles-ci. Duclos s'était levé ensuite, pour inviter les auteurs qui avaient concouruavec Chamfort, à faire imprimer leurs pièces pour que le public pût juger, approuver ou casser l'arrêt de l'Académie, et il avait ajouté :« Nous nous croyons plus forls qu'un particulier, mais le public est plus fort que nous '. »
11 est bien vrai que le discours de Chamfort ne reste pas trop indigne de tout cet apparat avec lequel il fut couronné. Pourtant, dans sa Correspondance, Grimm le maltraite fort.
« Si, dit-il, le prix de l'Académie est fondé pour des enfants qui babillent bien, elle a bien fait de couronner le discours de M. de Chamfort, et je me persuade aisément
que c'était le meilleur de ceux qui ont concouru Les
petites fleurs de rhétorique, les petites vues, les petites réflexions, même celles qui ont encore un air de nouveauté pour bien des gens, ne sauraient se procurer aujourd'hui un succès durable. L'art d'arranger les idées courantes avec un peu d'ordre et une certaine facilité et pureté est le mérite du siècle, de la culture générale, non de l'auteur -. »
Quand il écrit ces lignes, Grimra n'est pas en humeur d'indulgence, pas même de justice ; il se
\. Mémoires secrets de Bachaumont réunis et publiés parP.-L. Jacob. (Paris, 1859, in-18, p. 360-361.) 2. Correspondance de Grimm, VUI, 448 sqq.