Sibl. nationale (Lbss
3. V. Mémoires de M»» nii Uaisset (Pans, Baudoin, 1824), à la page 222 (en note).
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les sociétés dont il est le coryphée, et principalement chez M. Necker, homme riche, el dont la femme lient chez elle ce qu'on appelle bureau d'esprit. L'ouvrage de M. de La Harpe a été jugé si parfait par tous ses partisans qu'on a décidé en dernier ressort qu'il était impossible' qu'il ne remportât pas le prix. Enconséquence, M. Necker, voulant faire honnêtement un présent à son protégé, a prié l'Académie de Marseille de joindre une somme *de deux mille livres au prix accoutumé. L'Académie a accepté la proposition.
• Le hasard a fait que M. de Chamfort, jeune auteur très estimable et très connu par des contes charmants, s'est . mis dans la tète de concourir pour le prix de l'Académie de Marseille... L'Académie a jugé sa pièce victorieuse et lui a décerné le prix de deux mille livres, de manière que le don que M. Necker avait destiné à M. de La Harpe est passé à M. de Chamfort ; et, ce qui rend celte aventure plus risible , c'est que M. Necker est ennemi de M. de Chamfort, pour lequel il a eu les procédés les plus malhonnêtes '. »
Fut-ce le hasard seul, comme le prétend la Correspondance secrète, qui engagea Chamfort à concourir.^ Ne fut-il pas plutôt tenté par le plaisir de jouer un bon tour à Necker et à La Harpe, qu'il n'aimait guère "^? Au reste, n'eût-il eu aucune
1. Correspondance secrèle, politique et littéraire (tome I,p. 89. Bibl. nationale, Lc^ 77 a).
2. Un passage de Grimm (^Correspondance, XI, 223) montre qu'il y eut toujours un peu plus que de la froideur dans les rapports de Necker et de Chamfort. Grimm rapporte que celui-ci, après la mort de Thomas, c[ui passait pour composer les ouvrages de Necker, aurait lancé l'cpigramme suivanli' :
Vous jugez bien qu'à la mort de Thomas, A Saint-Ouen ce fut un grand fracas, Et N'ecker désolé fit, sans être en délire,
Uu serinent d'un genre nouveau :
i> Puisqu'un ami si cher, dit-il, est au tombeau.
Je jure de ne plus écrire. i>
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préméditation malicieuse, l'importance du prix à gagner avait de quoi le décider, et aussi l'éclat exceptionuel qui devait s'attacher à la victoire remportée dans ces circonstances. La libéralité de Necker faisait beaucoup de bruit : il se trouva des poètes pour la célébrer sur le mode lyrique, et François de Neufcbàteau termine une ode, qui tut insérée à la suite des Eloges publiés par les soins de l'Académie, par les deux strophes suivantes :
Mais pourquoi te cacher à la France incertaine, 0 toi, noble étranger, toi, qui de La Fontaine Par un culte si pur honores les succès ! Pourquoi nous dérober sous d'épaisses ténèbres,
Amant des noms célèbres.
Le nom du bienfaiteur du Parnasse français !
Une divinité dans Athène ignorée.
Dans Athène, dit-on, fut jadis adorée ; Nous suivrons cet exemple, ô généreux mortel, Et nos muses qu'enchaîne une loi trop austère.
Respectant ce mystère, Au Mécène inconnu dresseront un autel ' I
Ajoutons qu'entre les Académies de province, l'Académie de Marseille tenait, et avec une grande avance, le premier rang. Elle avait pour protecteur François- Joachim de Pierre de Bernis, archevêque d'Albi; et sises membres actifs ne lui apportaient que des cotisations et non de l'éclat, en revanche elle comptait parmi ses associés régnicoles des personnages connus, comme Nicolaï, Le Franc de Pompignan, d'Ansse de Villoison, Chabanon, Gaillard, de Rochefort, Elie-Catherine Fréron
1. Recueil de l'Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts de ^ïarseille pouri774 (Marseille, Ant. Favet, 1174).
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et même un homme illustre, François-Marie Arouet de Voltaire ! Peut-être aussi Chamfort n'eut-il point d'autre raisun pour l'engager à concourir que son goût pour La Fontaine et le plaisir d'en parler. Quoi qu'il en soit, il ne dut pas regretter de s'être mis sur les rangs. Son Eloge est charmant de tout point, et, lorsqu'on en a retranché quelques expressions un peu peinées et obscures, on y goûte un style d'une élégante fluidité et qui semble retenir quelque chose de l'aisance de La Fontaine. Un plan clair, naturel et qui consiste à étudier d'abord la morale du fabuliste, puis la finesse de son goût, enfin a l'accord singulier que l'un et l'autre eurent toujours avec la simplicité de ses mœurs ' » ; des citations toujours heureusement choisies ; une extrême habileté à fondre dans la prose du discours, pour l'en parer, ce qu'il y a déplus aimable dans la poésie de La Fontaine; des morceaux éclatants, comme le parallèle de La Fontaine et de Molière, qu'il faudrait citer tout entier, car il « est plein de vues, de justesse et de sagacité»; toutes ces qualités mettent ces pages entre les meilleures qui aient été écrites sur notre grand fabuliste. Sainte-Beuve, de nos jours, les tenaiteniiaute estime" et les critiques du xviif siècle furent unanimes à applaudir à la décision de l'Académie de Marseille. Grimm, cette fois, a désarmé :
« Quoique, dit-il, M. de La Harpe tienne à un parti, et par ses soumissions continuelles aux chefs de ce parti, et par ses empressements à faire le coup de poing avec tous
1. V. l'article de Fréron dans VA/itiée littéraire, 1774, tome VIII, p. lis sqq.
2. Chateaubriand et so,i groupe littéraire, I, 120 (en note).
(iti ClIAMrORT
ceux qui osent les attaquer ; quoique M. de Chamfort n'ait pour lui que son talent et quelques amis ; quoiqu'cnfin l'on n'ertl pas été fftché de trouver ;i casser le jugement d'une Académie de province, il me semble que, malgré toutes ces considérations. Ton s'accorde assez généralement à donner la préférence à l'ouvrage que Marseille a couronné. — D'abord tout le monde convient qu'il y a infiniment plus d'esprit dans l'éloge de M. de Chamfort que dans celui de La Harpe. Tout le monde convient encore que le plan du premier a i)lus de profondeur et plus d'intérêt. On ne peut guère douter non plus que son admiration pour La Fontaine ne soit plus vive, plus sincère, plus sentie. Et ce titre seul ne devait-il paslui assurer une grande supériorité sur son rival ' ? »
Fréron, dans l'Année littéraire, consacra à l'œuvre de Chamfort un article très élogieux et très molivé. Voltaire enfin ne se contenta plus d'envoyer à l'auteur un billet courtois et banal, mais il lui écrivit une vraie lettre, pleinement élogieuse et presque émue. La mort de Louis XV, l'avènement de Louis XVI purent diminuer un peu le retentissement du succès de Cbamfort ; on s'en occupa pourtant dans les salons littéraires. Une lettre de M"^ de Lespinasse (25 octobre) nous apprend qu'on se prépare à lire l'Eloge de La Fontaine dansson cercle, et, deux jours avant. M™'' du Defiand écrivait à l'abbé Barthélémy : » Vous auriez bien dû prévenir le Chamfort sur le désir que j'ai d'entendre son Eloge. »
Par son esprit, Ciiamfort était déjà connu dans le monde; dès lors il passe célèbre. Il avait delà notoriété ; il gagne la considération. Bien accueilli
l. Correspondance de Ghi.mm. X, 511 sq.
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dans la société des Choiseiil (M"" la duchesse, nous l'avons vu, lui devait un de ses triomphes d'actrice), il va y prendre pied tout à fait. Pendant l'été de I 774, enrichi par le prix de l'Académie de Marseille, il se rendit aux Pyrénées pour y faire une cure. A Barèges, il rencontra .M"" de Choiseul-Gouffier, M'"" de Gramraont, d'autres encore, et, comme il était plutôt convalescent que malade, il sut plaire beaucoup. M""' de Lespinasse, sur un ton de douce raillerie, en témoigne très expressément : « Il (Chamfort) revient des eaux en bonne santé, beaucoup plus riche de gloire et de richesse, et en fonds de quatre amies qui l'aiment, chacune d'elles comme quatre : ce sont M""" de Grammont, de Ronce, d'Amblimont et la comtesse de Choiseul. Cet assortiment est presque aussi bigarré que l'habit d'Arlequin; mais cela" n'en est que plus piquant, plus agréable et plus charmant. Aussi je vous réponds que M. de Chamfort est un jeune homme bien content et il fait de son mieux pour être modeste. » (23 octobre 1774.) Elà ce moment en effet Chamfort, après les heures pénibles de maladie et de détresse qu'il venait de passer, éprouvait un contentement véritable. Ses quatre amies y contribuaient sans doute, mais à son àme déjà sérieuse il fallait d'autres motifs. Heureusement ils ne lui manquaient pas.
« J'ai toutes sortes de raisons, écrit-il à M""'' Saurin, d'être enchaaté de mon voyage de Barèges. 11 semble qu'il devait être la fin de toutes les contradiotious que j'ai éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour dissiper ce fond de mélancolie qui se repro-
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duisait trop souvent. Le retour de ma santé, les bontés que j'ai épriMivées de tout le monde ; ce bonheur, si indépendant do tout mérite, mais si commode et si doux, d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indill'érent, le souvenir de mes anciens amis, le charme d'une ami lié nouvelle mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein d'esprit, de talentet de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez de réputation ; une autre liaison non moins précieuse avec une femme aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pour moi tous les sentiments d'une sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance, et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la mienne ; enfin la réunion des sentiments les plus chers etlesplusdésirables :voilàce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il me semble que mon mauvais génie ait lùché prise ; et je vis, depuis trois mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante '. »
On voit par ces lignes que Chamfort se réjouit d'autre choseque de satisfactions d'amour-propre ; il est doucement ému de la sympathie qu'on lui a marquée: les témoignages d'affection qu'il a reçus des amis anciens et nouveaux lui ont été au cœur; le bonheur public, c'est-à-dire les promesses de réforme du règne de Louis XVI, qui vient d'appeler Turgot au ministère, le remplissent de joie; et enfin, puisque dans toute joie il entre toujours de l'espérance, il conçoit pour son avenir « les espérances les mieux fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère ». Que veut-il faire entendre par là ? Qu'attend-il ? Sans doute il compte que Choiseul reviendra au pouvoir, et que,