rf, Ai'c.uis, V
60 CnAMFORT
Cette année 1771 mit Cliamfort à une dure épreuve.
« Le sieur Cliamfort (nous disent les Mrmoires secrets de Bachaumont, à la date du 28 janvier 1771), auteur de quelques ouvrages et surtout d'une comédie intitulée la Jeune Indienne, io\^nB\{'d. ses talents littéraires une jolie figure et de la jeunesse ; il cheminait vers la fortune et devait passer avec le baron de Breteuil dans une cour étrangère. Tant de prospérités l'ont amolli : il s'est livré avec tant d'ardeur au plaisir qu'il se trouve aujourd'hui atteint d'une maladie de peau eifroyable, qui paraît tenir de la lèpre. »
Ce passage est fort intéressant : il nous montre Cliamfort sur le point de réaliser ce qui, je crois bien, fut le rêve de toute la première partie de sa vie. D'esprit sérieux, malgré l'apparente frivolité de sa conduite, dévoré du désir d'agir, persuadé par ses succès dans le monde qu'il pourrait exercer une influence sur les hommes, il aurait souhaité être mêlé aux grandes affaires. Vauvenargues n'avait-il pas été tourmenté par l'ambition d'être employé dans la diplomatie ? Et Rulhierre, un ami de Chamfort, n'avait-il pas joué une manière de rôle près du baron de Breteuil, lorsque celui-ci, en 1 760, fut envoyé en ambassade en Russie ? Voilà ce qui tentait Chamfort ; Rulhierre lui ayant donné accès près de son patron, et, par lui, près de Choiseul, il se trouvait, comme on voit, tout près d'atteindre son but ; mais sa maladie fit tout manquer. Dure déception! Ajoutez que Chamfortn'ayant jamais cessé de vivre au jour le jour, se trouva, une fois malade, dans le dénûment le plus complet.
SES SUCCÈS A l'académie et au théâtre 61
Heureusement, il rencontra alors, comme en toutes les occasions semblables, un ami généreux et dévoué ; et c'est peut-être le cas de remarquer que ces actes de dévouement, dont Chamfort fut l'objet, témoignent eu faveur de son caractère autant que pour ceux qui les accomplirent : on n'aime pas tant qui ne mérite pas d'être aimé. Un amateur de lettres nommé Chabanon se trouvait avoir sur le Mercure, sans bien savoir à quel titre, une pension de 1200 livres ; comme d'ailleurs il possédait une fortune personnelle, iln'omit aucun eflort et aucune adresse pour décider Chamfort à accepter cette pension dont il le jugeait plus digne que lui. Grâce à cet ami généreux, Chamfort échappa à la misère ; il put se soigner, aller aux eaux de Contrexeville, et faire un séjour à la campagne. Il y travailla, nous dit Ginguené, à un commentaire sur Racine ; de ce travail il ne nous reste que des notes assez informes sur Estlier. Sans doute il fournissait en même temps de la copie au Grand Vocabulaire et au Journal Encyclopédique. Surtout, dans cette retraite, il se recueillait, jugeait les honnies et les événements, et, dans ces tristes dernières années du règne de Louis XV, commençait à concevoir pour l'institution monarchique ce mépris qui se traduisit plus tard en traits si sanglants. Nous le voyons, quand il fut rétabli, fréquenter à Chanteloup : c'était un foyer de mécontentemei.t, mais là on n'avait affaire qu'au roi et à ses ministres ; Chamfort allait plus loin ; il s'en prenait déjà à la royauté. Au début d'un de ses contes, écrit, à ce qu'il semble, vers ce temps, il nous dit :
62 cn\MFORT
Je fus toujours un peu républicain ; C'est un travers sous une monarcliie.
Vous conclurez, certes, que le destin Sous Louis XV a mal placé ma vie *.
Je suis très tenté de croire qu'à ce moment il était parmi les frondeurs. Dans un pamplilet révolutionnaire, le Livre Rowje ', on dit qu'il est l'auteur d'un roman scandaleux intitulé Leoquenisiil roi des Cofirans (c'est-à-dire Louis XV, roi des Français); cette attribution est fausse, et ce médiocre libelle appartient, soit à M'"' de Vieux-Maisons ^ soit à La Beaumelle. Il y a là pourtant un indice; et il semble bien vraisemblable que Cbamfort dut jouer son rôle dans cette opposition républicaine, qui existait dès longtemps, et que les bontés delà tin du règne avaient grossie.
Pourtant, la santé une fois de retour, il dissipa <c ce fond de mélancolie qui lui revenait trop souvent » alors, comme il dit dans une lettre à M°" Saurin. Les dispositions de son âme devaient être tranquilles et douces, lorsque, vers la fin de 1773, il écrit son aimable Eloge de La Foiitaine, mis au concours pour 1774 par l'Académie de Marseille. Ce concours fut accompagné de circonstances assez piquantes :
a L'Académie de Marseille, lit-on dans la Correspondance secrète, politique et littéraire, a. proposé pour pris de cette année l'éloge de La Fontaine. AI. de La Harpe a composé, sur ce sujet, un ouvrage qu'il a lu dans toutes