‹ Chamfort, étude sur sa vie, son caractère et ses écritsChapitre 46 sur 201 · Année littéraù-e, 1766, toiue V · texte numérisé non relu

Année littéraù-e, 1766, toiue V

74 CIIAMKOUT

faire place à Chamfort. On criait de partout : gare ! gare ' ! »

Muxtapha eût-il été une œuvre de génie, un zèle si intempérant et si indiscret pouvait lui faire courir bien des risques. Or Muslapha n'était qu'un ouvrage correci, recommandable par des sentiments honnêtes, par une composition régulière et par un style d'une élégance et d'une pureté assez soutenues. Quand Chamfort fut joué à la ville, il lui fallut payer ce qu'il y avait eu d'excessif dans son succès à la cour. Et l'on ne peut pourtant l'accuser d'avoir cédé à l'infatualion des auteurs heureux. Très patiemment il avait écouté les critiques, très docilement il avait remanié sa pièce ; très modestement il la recommandait à l'intérêt de MM. les Comédiens français. \ la première représentation (15 décembre 1777), comme les gens de la cour remplissaient les loges, il put croire que son succès de Fontainebleau serait ratifié par Paris. De même qu'à la première représentation de la Jeune Indienne, le public le couvrit d'applaudissements et voulut qu'il parût sur la scène. « Toutes les voix, dit le Journal des Théâtres, se sont réunies en faveur de M. de Chamfort, et il a été demandé avec les instances les plus vives ; il n'a point voulu paraître; il a bien fait" .» Mais, ce soir-là, il n'avait pas aflaire au grand public. Les jours suivants, il fallut rabattre des espérances qu'il avait pu concevoir. « Les représentations de Mustapha,

\. Journal et Mémoires de Chaules Collé, III, 243 sq. (en note). 2. Lettre aux auteurs du Journal des Théâtres. Paris, 15 liécembre nn (tome IV, Bib. nationale, (Z 2284 Zqyr 3-4).

SES SUCCÈS A l'académie ET AU THÉÂTRE 7o

dit La Harpe, sont très peu suivies et très peu applaudies. Les samedis, le grand jour de nos spectacles pendant l'hiver, se soutiennent assez par l'avantage de la saison et l'ascendant de la mode ; mais, les lundis et les mercredis, oîi l'on ne pourrait aller au spectacle que pour la pièce, il n'y a personne. Rien ne prouve mieux que toute la protection et toute la faveur possibles ne peuvent pas faire réussir un ouvrage dont le fond est mauvais '. » Mustapha eut quinze représentations qui rapportèrent 4i,770 livres avec le produit des petites loges à l'année '.

.Vssurément la pièce de Chamfort n'a rien qui puisse nous faire paraître étonnante cette indifférence du public. Il était arrivé pourtant que bien des œuvres qui ne valaient pas mieux se fussent plus longtemps soutenues. On ne peut guère douter que cette tragédie, trop louée par les uns, n'ait été trop dépréciée par les autres, et que des préoccupations, qui n'avaient rien de littéraire, n'aient nui à sa fortune.

La preuve en est dans cette curieuse anecdote :

« C'est une chose cruelle que l'esprit de parti. J'étais à la dernière représentation de Mustapha cl Zéangir, tragédie que je n'estime pas plus qu'il ne faut, malgré la ca-

Page 1