‹ Chamfort, étude sur sa vie, son caractère et ses écritsChapitre 50 sur 201 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans une lettre qu'il écrivait, vers le commencement de 1784, à un de ses amis de province, l'abbé Roman : « J'ai fait mille lieues sur une feuille de papier, lui disait Chamfort, voilà mon histoire depuis quatre ans ' ». Ce n'est donc qu'en 1779 qu'il commença, pour parler comme lui, « à retirer sa vie en lui-même ». Ceux qui se sont persuadé que la fâcheuse destinée de Muslapha fut la grande blessure de la vie de Chamfort n'ont pas assez remarqué que les atteintes portées à l'amour-propre littéraire ne tardent point tant à faire sentir leurs etlets. — D'ailleurs cette retraite sous la tente ne ressemble en rienàune bouderie. Il y eutsansdoute, durant ces quatre années, des intermittences dans sou existence de solitaire ; mais il est certain qu'il éprouve alors le besoin et le goût de la solitude. Elle n'était point nouvelle pour lui ; déjà la mala-

l.i'rf. AuGuis, V, 288.

die l'avait forcé de la subir, et il l'avait acceptée ; mais à ce moment il la recherche, s'y attache et évile ce qui pourrait l'en arracher. Non seulement il cesse d'être un homme de plaisir, un homme à la mode ; mais il ne veut pas plus de bruit autour de son nom qu'il n'en veut autour de sa personne; et comme il renonce à se produire, il renonce à produire ou plutôt à publier. Pareil renoncement est, je crois bien, chose assez rare dans l'histoire des lettres; du moins, au xviii' siècle, le cas me paraît unique ; et il vaut sans doute la peine d'en rechercher les causes.

Chamfort venait d'atteindre la quarantaine, ou, mieux, elle venait de l'atteindre; c'est un âge critique: c'est le moment oii l'on sent que l'on porte la vie, qu'elle ne nous porte plus. Et nul ne le sent mieux que celui pour qui, dans la jeunesse, la volupté tut la grande affaire. « Les voluptueux, at-on dit, sont aisément mélancoliques... 11 semble que la volupté, quand elle s'empare d'un homme, s'y fasse à ce point la maîtresse de son être qu'après elle plus rien ne soit qui vaille la peine de vivre '. » Sans elle, tout au moins, l'existence perd singulièrement de son intérêt : écoutez cette confession de Chamfort ; car le propos qu'il prêle à un tiers, c'est vraiment lui qui le tient : « M. de L... me disait, relativement au plaisir des femmes, que lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et qu'en ce genre celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre. Pour moi,

1. IIekhy Fouqwer, Au siècle d'entier, 240 (Bruxelles, Kjstenoœckers).

dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai quitté la banque' ». Sage en effet celui qui, à celte heure, peut quitter la banque; mai? cette sagesse coûte bien de la tristesse et des regrets ; on s'aperçoit que Chamfort n'y échappa point, à ce mot où il y a peut-être encore plus de mélancolie que d'esprit : « M..., ayant lu la lettre de saint Jérôme où il peint avec la plus grande énergie la violence de ses passions, disait : La force de ses tentations me fait plus d'envie que sa pénitence ne me fait peur - ». Et cette sagesse, qui s'impose, brise comme un ressort de l'àme et l'emplit d'atonie. — Joignez que Chamfort sentait son énergie diminuée non seulement par l'âge, mais aussi par sa santé qui, dès lors, est pour toujours compromise ; lorsqu'il était jeune, à plusieurs reprises, nous l'avons vu, il avait été aux prises avec la maladie ; mais quelle différence entre tomber malade et être devenu maladif! On lutte contre les souffrances ; on se traîne sous le poids de la langueur. Et c'est ce qu'il exprime très bien dans un billet adressé vers ce temps à M"" de Créqui : il lui dit que, sans souffrir d'aucun mal particulier, il est contraint de garder la chambre et qu'il s'y résigne difficilement. « Il y a peut-être plus de cris dans un hôpital, ajoute-t-il ; mais, à coup sûr, il y a plus de larmes dans une prison ^. '•

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