‹ Chamfort, étude sur sa vie, son caractère et ses écritsChapitre 7 sur 201 · Voir Œuvres d\i comte Rqederer, tome IV · texte numérisé non relu

Voir Œuvres d\i comte Rqederer, tome IV

3. P. Aigueperse, Biographie d'Auvergne. (X la Bibliotiièque nationale, sous la cote Ln"> 15 )

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Mais ce qu'il imporle surtout de retenir, c'est que Cliamfort lui-même avait confié le mystère de sa naissance à un ou deux amis. Pourquoi, s'il eût eu vraiment une origine légitime, aurait-il fait un pareil mensonge? Dans quel intérêt semblable supercherie ? Aurait-il mieux aimé se donner pour un bâtard que s'avouer le fils d'un épicier? Singulier calcul de vanité ; et d'ailleurs, si Chamfort eût voulu qu'il lui profitât, il aurait dû étaler sa bâtardise au grand jour et non pas en faire discrètement la confidence,

Il est certain pourtant qu'il traita toujours comme sa mère celte Thérèse Croisel qui figure sur le baptistaire d'avril 1740 en qualité d'épouse de l'épicier Nicolas. Une lettre de lui (octobre 1784') nous apprend qu'il la perdit à quatre- vingt-cinq ans à peu près, et les registres de la paroisse Saint- Genest contiennent en eflet l'acte de décès suivant : « Le vingt-six juin mil sept cent quatre-vingtquatre, a été enterrée Thérèse Creuset [sic), veuve de François Nicolas, décédée la veille sur cette paroisse, âgée de quatre-vingt-quatre ans environ » ".

Pour résoudre cette difficulté, nous sommes réduits aux conjectures. — Mais, comme il nous paraît impossible de révoquer en doute le témoignage de Chamfort lui-même sur sa naissance, voici l'explication que nous serions tenté de pro-

l. M. Aroras, V,279.

2 Je dois communicatiim de cotte pièce à mon cher camarade M. ilasquet. aujourd'hui recteur de l'Académie de N'ancv. qui a bien voulu en prendre copie sur les registres de la paroisse Saint -Geuest.

poser : son père, comme le rapporte la tradition locale, serait bien le chanoine Nicolas, qui, parent sans doute de l'épicier, son homonyme, aurait obtenu de Thérèse Croiset qu'elle se chargeât de l'enfant. Celle-ci devint et resta pour Chamfort une mère adoptive, lui confia le mystère de son origine, et comme il portait au collège le nom de Nicolas, comme on ne lui connut d'autre famille que celle du petit marchand de Clermonl, quand il réclama son baptistaire^ on lui adressa un acte qui semblait le concerner et appartenait à un autre enfant.

Un autre acte relevé encore sur les registres de la paroisse Saint-Genest donne à cette conjecture bien de la vraisemblance : « -Ce vingt-deuxième juin mil sept cent quarante a été baptisé Sébastien- Roch, né le même jour sur cette paroisse, de parents inconnus^ ». Voilà un enfant naturel, né sur la paroisse des époux Nicolas, qui porte les mêmes prénoms que Chamfort. N'est ce point là le baptistaire qui lui convient ? A vrai dire, on n'y retrouve pas les indications de lieu et de date qu'il fournit lui-même au notaire Margantin ; mais il tint sans doute ces renseignements de Thérèse Croiset, .déjà fort vieille en 1782, à qui la mémoire put faire défaut, et qui, d'ailleurs, en matière de dates, ne se piquait pas d'exactitude ; elle se rajeunit de treize ans dans son acte de mariage.

Si cette question de l'origine de Chamfort nous arrête si longtemps, c'est que, comme l'a compris

1. Ce bîptistaire et l'acte ds mariage de Thérèse Croiset m'ont été commimiqu(^5 par M. Gasquet.

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son premier biographe, l'irrégiilnrité de sa naissance influa sur son caractère : « Uien de plus douloureux, dit Ginguené, pour un jeune homme à qui la nature a donné de l'élévation et de 1 énergie, que de se sentir défavorablement classé dans l'opinion. Il en résulte trop souvent pour lui le malheur de jeter sur la société un coup d'œil amer'.» Ce n'est point parla, pourtant, crojons-aous, que Chamfort eut surtout à soufïrir de sa bâtardiso ; elle ne fut, comme nous savons, révélée qu'à quelques-uns ; de plus, eùt-elle été connue, l'exemple de d'Alembert, de Delille, de M"" de l'Espinasse, nous montre assez que la société du xviii^ siècle n'avait point de rigueurs pour les enfants naturels. Mais il ne connut ni sa mère véritable, ni son père : n'est-ce point une cause suffisante de tristesse pour une âme bien née ? Ses vrais parents l'abandonnèrent, ou du moins ne l'avouèrent pas; ils se crurent contraints, par leur situation, de s'écarter de lui et d'en rougir ; et cette conduite put très tôt lui faire directement et cruellement sentir ce qu'il y avait d'immoralité et d'égoïsme lâche chez les représentants des classes privilégiées. Lorsqu'il lit plus tard de si âpres satires du clergé et du patriciat, il n'oublia pas que dès le premier jour il en avait été la victime.

Il était tout jeune encore lorsqu'on l'éloigna de Clermont. A la recommandation de Morabin, docteur de Navarre, un ami probablement du chanoine Nicolas, une bourse lui fut accordée au

1. Notice en tête des Œuvres de Chamfort. (Paris, an III, 4 vol. in-8'.)

collège des Grassins. II ne justifia celle faveur qu'assez lard ; jusqu'à la Iroisième ses études furent médiocres. Mais à ce moment il sortit de pair, et devint un de ces empereurs de rhétorique qui faisaient la joie et l'orgueil de l'ancienne Université. Rhétoricien de première année, il remporte quatre prix au Concours général ; mais il avait manqué celui devers latins. Sous peine de se voir supprimer sa bourse, il lui fallut redoubler sa classe. Au concours de lin d'année, il obtint cette fois partout le premier rang, a L'an passé, disait-il, j'avais imité Virgile, et j'ai manqué mon prix ; j'ai, cette année, imité Buchanan et l'on me couronne. » Cette malice n'était point la première qu'il laissât échapper ; au dire de Sélis, ses maîtres le savaient à la fois studieux et espiègle. Studieux, ses succès le prouvent ; et il ne se contentait pas d'exceller dans les exercices classiques; il étudiait aussi, en se jouant, l'italien et l'anglais, qu'il posséda très complètement. Espiègle, Lebeau l'aîné, professeur de grec, s'en aperçut bien : Chamforl s'égayait des allures solennelles de ce maître, et troubla si souvent sa classe par des saillies, qu'il tut, à un moment, menacé d'exclusion. Son espièglerie ne s'en tint pas là: un jour, de compagnie avec Letourneur, qui devait plus tard traduire Shakespeare, il s'enfuit du collège. Us avaient le dessein de faire le tour du monde. .\rrivés à Cherbourg, nos aventuriers se ravisèrent: ils s'aperçurent que leur projet présentait des difficultés auxquelles ils n'avaient pas songé et se hâtèrent de retournera l'école. On les y accueillit

sans trop de façons ; on pardonna à Chamfort son escapade en faveur de son esprit. Le grave Lebeau désarma-l-il ? il devait en toiil cas désarmer plus tard. Son terrible écolier, après un succès académique, lui envoya la pièce qui lui avait valu son prix, avec cette dédicace : « Chamfort demande pardon pour Nicolas ». Et Lebeau répondit ; « Je pardonne à Nicolas et j'admire Chamforl. »

Sans famille, sans tortune, qu'allait faire ce jeune homme en quittant les bancs? D'Aireaux, principal des Grassins, qui paraît s'être intéressé à lui, Morabin, son protecteur, qui vécut jusqu'en 1762, crurent vraisemblablement, quoiqu'il n'annonçât guère de vocation, que le mieux était de l'engager à se destinera l'Eglise. Il semble certain que Chamfort a pris alors le petit-collet; c'était un costume et non pas un état : costume d'ailleurs plaisant à porter et qui n'obligeait à rien. Mais il ne rapportait rien non plus ; et pourtant il fallait vivre. En attendant qu'il pût obtenir un bénéfice, les patrons de Chamfort lui procurèrent un préceptorat. On peut douter qu'il eût des dispositions pédagogiques, lui qui a écrit : « Il fallait (aux femmes) une organisation particulière pour les rendre capables de supporter, soigner, caresser des enfants '. » N importe : le comte Yan Eyck, ministre plénipotentiaire du prince de Liège à Paris depuis 1744, ayant été disgracié et rappelé par son souverain en 1760, Chamfort le suivit avec charge de faire l'éducation de son neveu. Il

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