‹ ChamfortChapitre 107 sur 207 · Ed. Auguis, II · texte numérisé non relu

Ed. Auguis, II

l’observateur et le moraliste 155

droit divin. Mais, si l’on y veut prendre garde, l’on s’aperçoit que la croyance au droit divin n’eut jamais de racines profondes dans notre ancienne France, et que, parmi les fidèles mêmes du pouvoir royal, beaucoup ne virent là qu’une fiction. En réalité, la royauté n’a pas d’autre assise que le respect invétéré dans la nation pour l’hérédité ; ce qui n’était qu’un fait avait pris, à travers le temps, la valeur d’un principe. Or, ce principe n’est-ce pas celui sur lequel repose la prérogative aristocratique ? D’où il suit que la prérogative royale ne se distingue d’elle que par son étendue et non par sa nature. Le roi a plus de terres, de revenus et de pouvoir qu’aucun des grands seigneurs ; mais il n’est, en somme, que le premier gentilhomme de France. Nos derniers rois le sentirent bien ; les hommes d’opposition le comprirent aussi, et c’est pourquoi Chamfort mit tant de vivacité dans les attaques qu’il dirige contre ce qu’il appelle le préjugé de la noblesse héréditaire.

Il n’admet pas que, dans l’histoire de notre patriciat, rien explique et justifie ce préjugé ; à son gré, nobles et anoblis furent toujours le fléau du peuple :

« Je ne fais pas plus de cas, je l’avoue, des trente mille oppresseurs bardés de fer, qui, la lance à la main, ont foulé sous les pieds de leurs chevaux de bataille dix ou douze millions de Gaulois, que je n'estime les milliers de vampires calculateurs qui ont sucé par le tuyau d’une plume le sang appauvri de vingt millions de Français. Je vois seulement que les premiers, pour se perpétuer et se maintenir dans la possession de leurs avantages, se sont recrutés chez les seconds. J’observe que la férocité et l’or-

gueil se sont emparés des rapines de l’avarice, et que l’union du pouvoir et de l’argent a réuni contre le peuple la dureté du conquérant barbare et l’avide industrie du concussionnaire. Il m’est impossible de révérer le résultat et le produit de ce noble mélange. Je doute de temps en temps que ce soit là ce qu’il y a de plus respectable sur la terre ; et, en voyant que c’est au moins ce qu’il y a de plus respecté, je prends quelquefois pitié du genre humain h »

Loin de penser que l’hérédité puisse avoir la valeur d’un principe social, il dit bien haut qu’elle rend impossible toute morale politique :

« Ces idées ont quelque chose de dur et de triste, diront les écrivains à la mode avec la grâce aimable et facile de leur esprit. — Il ne s’agit pas de savoir si elles sont dures, mais si elles sont justes, raisonnables et honnêtes. Pour moi, je trouve que, si on les rejette, la morale porte sur des bases conventionnelles ; et surtout je ne sais plus ce que devient la morale politique. 11 me semble que, ces idées une fois repoussées, la morale est beaucoup moins applicable à la politique que les mathématiques ne le sont à la médecine ; et le vœu des honnêtes gens, des vraisamis dugenre humain seraitque la morale fût appliquée à la science du gouvernement avec le même succès que l’algèbre l'a été à la géométrie. C’est un rêve, dira-t-on. D’abord je suis loin de le croire; maissi c’est un rêve, qu’on ne me parle donc plus de morale, qu'on pose hardiment le fait pour le droit. En un mot, qu’on m’enchaîne sans m’ennuyer et sans insulter ma raison 1 2. »

Autant que ces considérations historiques et morales, ce qui condamne, aux yeux de Chamfort, le préjugé de la noblesse héréditaire, c’est qu’il est

1. Considérations sur l’Ordre de Cincinnatus , p. 20 (Londres, 1785). Cfr. Ed. Auguis, I, 436.

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