Voir Eugène Hatin, Histoire de la Presse , tome III
SES DÉBUTS LITTÉRAIRES
correspondants, se fassent remettre des morceaux destinés à son recueil et qui ne lui parviennent jamais. « C’est, dit-il, pour arrêter le cours de ces interceptions que nous avertissons tous ceux qui veulent bien s’intéresser au succès de cet ouvrage, que nous composons à Bouillon tout ce qui entre dans nos journaux, à l’exception des pièces fugitives ; qu’à Paris surtout personne ne nous aide de ses lumières queM.de C..., notre ami, qui, bien loin de se dire notre collaborateur, ne veut pas même nous permettre de le nommer. » Voilà qui concorde bien avec le témoignage de Sélis nous disant que Chamfort collabora deux ans à peu près 1 à ce recueil, « mais incognito et avec une sorte de honte. Il est impossible, ajoute-t-il, de reconnaître aujourd’hui ses articles ». Et il est vrai qu’en feuilletant cette collection nous n’avons rien trouvé qui ait une marque propre. Cet article sur la Poétique de Marmontel (en trois extraits) est-il de Chamfort ? 11 se peut ; et aussi ces comptes rendus des petits actes de Saurin (les Mœurs du temps), de Poinsinet (le Cercle ), et encore cette analyse des Lettres de deux amants écrites au pied des Alpes. Mais comment s’en assurer? Tout cela est clair, correct et sensé. La facture est bonne, mais il n’y a que de la facture. Et voilà justement, je crois, la raison pour laquelle Chamfort, ambitieux comme on l’est à son âge, tenait si tort à ce que ses productions restassent anonymes. Réduit à cette besogne de manouvrier littéraire, il voulait
1. Il est probable que la collaboration anonyme de Chamfort se prolongea au delà de ce délai de deux ans.
CÜAMFORT
attendre l’heure où il pourrait signer des œuvres.
Il semble que Pierre Rousseau fut un assez honnête homme et non pas un de ces âpres spéculateurs comme il y en eut tant alors parmi les entrepreneurs de journaux, et comme Brissot en connut plus tard. Mais il ne payait pas fort cher ses collaborateurs ; ce n’était pas l’usage, et, probablement, il eût été d’ailleurs en peine de se montrer libéral. Tant que Chamfort ne put compter pour vivre que sur ce qu’il gagnait au Journal Encyclopédique, il lui fallut vivre assez mal. C’est le temps dont nous parle Aubin dans son Chamfortiana ' : « Je l’allais voir (Chamfort), dit-il, presque tous les matins ; nous lisions ensemble l’Arioste et la Pucelle , rapprochant l’imitation de l’original, autour d’un petit poêle où nos livres se desséchaient. » Mais Chamfort avait beau vivre alors à Paris, « ce singulier pays où il faut trente sous pour dîner, quatre francs pour prendre l’air, cent louis pour le superflu dans le nécessaire et quatre cents louis pour n’avoir que le nécessaire dans le superflu 1 2 3 », malgré sa gêne, il se tenait pourtant en belle humeur. Il était alors « plein de feu, de gaieté, de passions a », et sa jeunesse l’aidait à se passer du nécessaire et même du superflu. Tant qu’il n’eut pas pris rang, la pauvreté semble lui être restée indifférente; car, si elle lui devint pénible plus tard, ce n’est point qu’il regrettales jouissances matérielles qu’elle interdit, mais parce qu’il