Ed. Augiiis, V
3. Œuvres choisies de Chajifokt publiées par de Lesçdre, I, 31.
qu’il écrivit vers ce temps, pour leur avoir prêté, en les isolant, une portée trop générale, ont prétendu qu’à son gré l’homme ne pouvait rien attendre des autres ni de lui-même, que l’action était un leurre elle progrès une illusion. Il s’en faut bien pourtant que ce soit là son dernier mot. Si amère, son œuvre est d’une amertume tonique. Certes, dans ces notes qu’il prenait au jour le jour et qui, durant plus de dix années, traduisirent ses impressions, les contradictions ne sauraient manquer ; cependant un accent domine, celuid’une âme virile, pour qui la lutte est un besoin, l’effort un devoir, qui veut être ouvrière de sa propre destinée et avoir sa part dans l’œuvre commune de l’humanité.
En quittant sa retraite, il s’est tracé un plan de conduite ; nous voudrions tenter de le restituer pour mettre en lumière ce que fut au vrai sa sagesse pratique.
C’est en effet uniquement de sagesse pratique qu’il voulut avoir affaire. Les théories morales paraissent lui inspirer la même défiance que les systèmes métaphysiques. « La philosophie, remarque-t-il, a beaucoup de drogues, très peu de bons remèdes et presque point de spécifiques » Or c’est un spécifique qu’il cherche, c’est-à-dire un modus vivendi qui convienne à sa nature propre et au milieu déterminé dans lequel il se trouvait placé.
Homme d’esprit, il devait répugner avant tout à devenir dupe d’un monde qu’il jugeait ridicule ;
l’observateur et le moraliste 187
aussi son premier soin fut-il de se mettre en garde contre tous les pièges de la vie sociale, et il jugea qu’il n’y avait point de meilleur moyen pour les éviter que de renoncer à tous les objets que le monde offre à nos passions, comme des appâts, pour nous attirer et nous retenir. Point d’amour; car « l’amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une banqueroute, et c’est la personne à qui l’on fait banqueroute qui est déshonorée 1 ». Point d’amis : car « la plupart des liaisons de société, la camaraderie, etc., tout cela est à l'amitié ce que le sigisbéisme est à l’amour », et si, par la plus rare des aventures, nous rencontrons « des amis qui nous aiment », à l’ordinaire, nous n’avons affaire qu’à des amis qui ne se soucient pas de nous ou à des amis qui nous haïssent. La fortune, presque en toute rencontre, est plus onéreuse que profitable, et semblable à ces « femmes riches et dépensières, qui ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot2 ». Nulle passion plus capable de nous leurrer que l’ambition d’acquérir la considération ou d’arriver aux honneurs. Qui donc en effet en dispose souverainement, sinon les grands? Or « les grands veulent qu’on se dégrade non pour un bienfait, mais pour une espérance ; ils prétendent vous acheter, non pour un lot, mais pour un billet de loterie 3 ». Quant à la gloire, « ce que les poètes, les orateurs, même quelques philosophes nous disent sur l’amour de la gloire, on nous le disait