‹ ChamfortChapitre 132 sur 207 · Bd. Auguis, I · texte numérisé non relu

Bd. Auguis, I

l'observateur et le moraliste 183

à une heure de sa vie, un goût sincère pour la solitude, d’autres goûts se mettaient à la traverse et allaient finir par l’emporter. Il est vrai que sa retraite lui a inspiré de belles paroles, où l’on sent une émotion forte, sinon tendre. « Dans le monde, a-t-il dit, tout tend à me faire descendre ; dans la solitude, tout tend à me faire monter1. » 11 n’était point fait pourtant pour vivre seul avec sa pensée ; observateur par vocation, « cette scène de folies et d’iniquités qu’on appelle le monde 2 » l’attirait, quoi qu’il en eût. Il semble bien que son esprit manquait de cette élévation qui lui eût permis de suffire à la spéculation pure ; mais aussi la spéculation pure ne pouvait suffire à l’énergie de son âme, qui fut toujours impatiente d’agir. Comme il disait un jour que ce qu’il aimait par-dessus tout « c’était paix, silence, obscurité, on lui répondit: c’est la chambre d’un malade3 ». Ce régime de valétudinaire ne pouvait lui convenir ; et ses amis ne fussent-ils point venus, après la mort deMmeBufïon, l’arracher à sa retraite de Yaudouleurs, il paraît fort vraisemblable que, tôt ou tard, il l’eût quittée de lui-même.

En fait, la solitude ne fut pour Chamfort qu’un asile momentané ; il s’y réfugia lorsque son expérience était récente encore et comme cuisante, après que le désenchantement absolu l’avait incliné vers un scepticisme radical. Et quelques-uns, pour avoir été trop frappés des pensées désespérées

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