‹ ChamfortChapitre 147 sur 207 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Révolution venue, ses adversaires furent aussitôt les ennemis personnels de Chamfort. A en juger par ses écrits, il ne fit point de polémique contre les hommes : et pourtant les pamphlétaires de la réaction l’ont pris à partie, sans tarder, et l’ont poursuivi constamment de leurs attaques. Il ne leur coûta rien de lancer contre lui les imputations les plus graves ; et, comme certains écrivains de sens plus rassis l’ont aussi apprécié avec quelque défaveur, son caractère et son rôle ont pu paraître plus tard au moins équivoques, même à des juges sans prévention. Sainte-Reuve, qui, presque toujours, est pénétrant, modéré le plus souvent, et volontiers équitable, laisse voir cependant qu’il donnerait aisément raison aux méchants propos que la presse royaliste a tenus sur Chamfort. C’est une impression qu’il faut dissiper ; et, sans avoir le goût de plaider, Ton peut bien montrer que la physionomie morale de Chamfort a été

altérée par des accusations que dicta seul l’esprit de parti.

Comme il avait eu des pensions sur le Trésor royal, comme il avait vécu dans la familiarité de quelques grands seigneurs, les partisans de l’ancien régime, lorsqu’il se fut attaché au nouveau, ne manquèrent pas de le représenter comme un monstre d’ingratitude. Le journal Les Actes des Apôtres lui prête une lettre où il conte lui-même comment il a tour àtour trahi tous ses bienfaiteurs. « Enfin, lui fait-on dire, la nation voulut se représenter elle-même, et je dis adieu à tous nos anciens amis avec une fermeté vraiment philosophique et que des aristocrates forcenés ont la lâcheté de me reprocher \ » Mais si l’on admet (et comment ne pas l’admettre ?) qu’en acceptant, comme tant d’autres, des pensions et des grâces, Chamfort avait pu croire qu’il n’aliénait pas à tout jamais sa liberté de penser et d’agir, en quoi ceux qui l’avaient protégé eurent-ils le droit de se plaindre de lui ? 11 ne les trompa jamais sur ses sentiments et ses idées politiques ; devant Yaudreuil, nous l’avons vu, il professait très haut ses opinions, et, quand il était secrétaire de Mme Elisabeth, on lui connaissait, c’est lui qui le dit, « des maximes républicaines 2. » Si les patrons de Chamfort ont prévu la Révolution, ils ont pu prévoir en même temps qu’il soutiendrait sa cause. Sachant bien qu’il n’avait jamais été de leur parti, comment eussent-ils songé à lui reprocher de l’avoir aban-

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