Ohamfortiana, XII
toujours une littérature de salon ; Dorât vieillit, on le goûte encore pourtant ; si Crébillon fils n’a plus guère donné de romans depuis le Sofa (1745), beaucoup de romanciers suivent sa manière et Boufflers, avec Aime (1761), rajeunit un moment le genre et obtient un vif succès. Mais ce sont là des bagatelles ; tous les jeunes gens s’y plaisent, tous s’en croient capables, et, partant, se défendent de vouloir les imiter. Restent deux grands hommes : Voltaire et Rousseau, qui, précisément àcetleheure, sont dans tout l’éclat de leur gloire. Voltaire a déjàmérité son renom d’universalité ; l’universalité ne s’imite pas ; et Voltaire ne s’est pas élevé assez haut dans chaque genre, pour qu’un esprit ambitieux et fier se résigne à marcher uniquement sur ses traces. D’ailleurs, à ce momeht, il vient de publier un livre plein d’ironie et de désenchantement, très propre à choquer et même à blesser les âmes jeunes, avides d’espérance et désireuses d’illusion. C’est précisément ce qu’éprouva Chamfort en lisant Candide et, bien que Voltaire exerçât alors sur les lettrés une sorte de royauté, le débutant ne craignit pas de décocher une épigramme irrévérencieuse contre le vieux maître :
Candide est un petit vaurien Qui n’a ni pudeur ni cervelle ;
A ses traits on reconnaît bien Frère cadet de la Pucelle.
Leur vieux papa pour rajeunir Donnerait une belle somme ;
Sa jeunesse va revenir :
Il fait des œuvres de jeune homme.
SES DÉBUTS LITTÉRAIRES
Tout n’est pas bien : lisez l’écrit,
La preuve en est à chaque page ;
Vous verrez même en cet ouvrage Que tout est mal comme il le dit *.
En cette année 1759, en même temps que Candide, parurent les Lettres de deux amants écrites au pied des Alpes. Le roman de Voltaire est le chefd’œuvre de cet esprit cynique et sec, de cette méchanceté , qui avait été la maladie du commencement du xvme siècle. Julie fut, au contraire, suivant le mot de Michelet, « la résurrection du cœur»; et par là ce livre eut un succès d’enthousiasme. Rousseau avait conquis les jeunes gens et les femmes et, comme le remarque Chamfort, il se forma « une génération nouvelle remplie d’admiration pour Rousseau, nourrie de ses ouvrages, non moins éprise de ses vertus que de ses talents, qui, dans l’enthousiasme de la jeunesse, avait marqué les hommages qu’elle lui rendait de tous les caractères d’un sentiment religieux 1 2 ». C’est donc Rousseau que Chamfort a pris d’abord pour maître, c’est Rousseau qui, à ses débuts, lui donna le ton.
Cette influence se marque d’une façon aimable et naïve dans la Jeune Indienne, petit acte en vers joué à la Comédie-Française, le 30 avril 1764. Un jeune Anglais, Relton, pris de la passion des voyages, a quitté sa famille, et, après un naufrage, il a été jeté mourant dans une île où il est soigné et sauvé par un vieillard et sa fille. Le vieillard mort,