‹ ChamfortChapitre 16 sur 207 · JEd. Auguis. III · texte numérisé non relu

JEd. Auguis. III

CDAMFORT

Belton, las de la solitude, veut revoir Charlestown, sa patrie, et y ramène la jeune sauvage avec laquelle il a vécu quatre ans et dont il est aimé. Mais, à peine dans son pays, il est ressaisi par tous les préjugés sociaux ; il a peur de la pauvreté pour sa compagne, il eD rougit pour lui-même, et, pour ne pas être exposé au dédain des puissants et des riches, il est sur le point de trahir Betti, la jeune Indienne, et d’épouser une héritière qui lui était destinée avant ses aventures. Betti apprend tout et reproche à son amant delà trahir ; c’est, comme on pense, une occasion de faire la satire de l’odieux et du ridicule des conventions sociales ; enfin un vertueux quaker, tout justement le père de l’héritière destinée à Belton, et qui vit de la vie civilisée tout en la condamnant, réconcilie les deux amoureux, puis les marie par- devant notaire. — Les critiques ne furent pas tendres pour ce premier essai de Chamfort. Fréron, qui le soupçonnait d’être entaché de philosophisme, lui reprocha de manquer de toute originalité. Collé, dans son Journal déclara que l’auteur n’avait su que gâter en l’altérant l’historiette qu’il avait empruntée au Spectateur Anglais pour en faire le sujet de sa pièce. « C’est, dit Grimm, un ouvrage d’enfant dans lequel il y a de la facilité et du sentiment, ce qui fait concevoir quelque espérance de l’auteur ; mais voilà tout1 2 ». Mais le public n’eut point, il s’en faut,

1. -Journal et Mémoires de Charles Collé publiés par Honoré Bonhomme (tome II, p. 364 sq.).

2. Correspondance littéraire de Grimm, éditée par Maurice Tourneux, tome V.

SES DÉBUTS LITTÉRAIRES

tant de sévérité. Collé, peu favorable pourtant, doit avouer que la pièce « a été fort applaudie à la première représentation ». Et il ajoute :

« L'on demanda l'auteur à grands cris, et, pendant vingt minutes au moins, M. Duclos eut à combattre les sentiments des comédiens, de M. le duc de Duras, de M. d’ Argentai, gens pleins de raison et de délicatesse. Il y eut dans le corridor et dans les foyers de la Comédie une dispute assez vive entre eux et Duclos, qui les poussa et l'emporta. Le petit Chamfort suivit le conseil de l’académicien et le préféra à ceux des histrions, du duc et du conseiller honoraire au Parlement L

Collé a beau le prendre sur le ton dédaigneux ; il n’en est pas moins vrai que le succès du petit Chamfort prit l’allure d’un triomphe. Voilà ce que nous nous expliquons mal aujourd’hui en lisant la Jeune Indienne q tnous avons peine à concevoir que ce « début innocent 1 2 », comme dit Sainte-Beuve, ait reçu un accueil si flatteur et si vif. Ajoutons que ce ne fut pas le succès d’un soir ; dans sa nouveauté, la Jeune Indienne eut neuf représentations successives 3, ce qui, pour le temps, est un chiffre fort honorable ; en 1765, le roi la fit représenter devant lui à Versailles 4 ; on la monta sur les

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