‹ ChamfortChapitre 161 sur 207 · Marmontel. Mémoires. Livre XIV · texte numérisé non relu

Marmontel. Mémoires. Livre XIV

où fut tenue la conversation qu’il rapporte. On note aussi dans ce morceau quelquestraces d’arrangement littéraire ; on y relève des assertions qui ne semblent guère admissibles. Comment croire, par exemple, que Chamfort ait attribué au parti révolutionnaire, fût-ce même au duc d’Orléans, le sac de la maison Réveillon? Ce sont bien là des raisons qui peuvent rendre ce récit suspect. — Mais d’autre part certains mots, le ton général de tout le morceau passent la portée ordinaire de Marmontel. Dans cet entretien, il se trouve des paroles aiguës et vibrantes qu’il n’eût pas inventées, que Chamfort seul a pu et dû dire, et où l’on croit entendre son accent. D’ailleurs Marmontel était de bonne foi ; certes, il n’aimait pas Chamfort ; mais il n’était pas homme pourtant à le charger d’une accusation gratuite longtemps après qu’il fut*mort. Tout compte fait, il se pourrait qu’il y eût là tout simplement une fanfaronnade ou plutôt une malice de Chamfort, qui se fit un jeu de troubler dans sa quiétude de gras sinécuriste son placide confrère à l’Académie, et qui prit plaisir à effrayer, en se posant devant lui en conspirateur, ce satisfait d’esprit un peu court et de caractère un peu mou.

Qu’il ait ou non tenu les propos qu’on lit dans les Mémoires de Marmontel, Chamfort, en fait, n’a guère la mine d’un conjuré. Sans doute il a vidé « sa bourse de cuir » pour favoriser la propagande des journaux et brochures révolutionnaires. Mais quel rôle eût-il pu jouer dans une conspiration ? Il manquait de la fortune avec laquelle on se fait des âmes damnées ; et s’il savait parler pour le

peuple, il ne savait pas parler au peuple ; en d’autres termes, il n’avait rien de ce qu’il faut pour entraîner et enrôler les simples dans l’entreprise d’un complot. Il comprit d’ailleurs assez bien le grand mouvement auquel il était mêlé, pour voir nettement qu’entrer alors dans une conspiration c’était jouer un rôle inutile et suranné. Conspirer! cela était bon dans les petites cités antiques ou dans l’Italie du moyen âge !

« On cite en preuve de l’illusion qu’on peut faire à le multitude plusieurs exemples pris dans l’histoire grecqua ou romaine, ou même quelques exemples plus modernes ; mais on oublie la prodigieuse différence des temps , des lieux, des mœurs, etc., etc. On oublie surtout ce moyen puissant qui manquait aux anciens, l’imprimerie, qui, en peu de jours et à de grandes distances, rallie les esprits à la raison, à la cause publique, dissipe les illusions, détruit les erreurs, les mensonges, les calomnies qu’elle-même avait d’abord propagées h »

La multitude d’ouvrages qui sortirent presque en même temps de tous les portefeuilles dans les premiers mois de 1789 prouvaient « à quel point la Révolution était préparée et presque faite d’avance dans tous les esprits ». — « Les abus,... les vices moraux et politiques,... en conduisant la nation au dernier terme du malheur et de l’avilissement, l'avaient placée dans l’alternative de périr ou de changer entièrement les bases de l’édifice social 1 2. » Pourquoi donc se mêler de conspirer contre l’ancien régime, alors que, contre lui,

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