CHAPITRE II
Vers la fin de 1792, Chamfort, examinant la conduite des membres de la minorité de lanoblesse, cherchait à marquer le moment où, après s’être associés au mouvement populaire, ils avaient tour à tour renoncé à la suivre :
« C’est, disait-il, un plaisir qui n’est pas indigne d’un philosophe d’observer à quelle période de la Révolution chacun d’eux l’a délaissée, ou a pris parti contre elle. Tel l'a suivie ou accompagnée après le veto suspensif, qui l’eût abandonnée si le [roi n’eût été en possession de ce beau privilège, devenu bientôt après la cause de sa ruine. Tel autre vient de quitter la France à la destruction de la royauté qui, passant condamnation sur la royauté héréditaire, fût demeuré Français si on eût établi la royauté élective. Les préjugés, l'habitude, l’irréflexion entraînèrent ceux que l’intérêt personnel n’avait pu dominer 1 . »
Ces remarques et ces réflexions s’appliquent non pas seulement au petit groupe des gentilshommes démocrates, mais à la grande majorité des Constituants qui rêvèrent d’établir en France une démocratie royale, une monarchie constitutionnelle. Il est étrange que ces hommes si éclairés, grands théoriciens politiques, les Malouet, les Mounier,
l. Ed. Auguis, II, 374-75.
les Sieyès, Mirabeau même, aient pu croire qu’il était possible d’asseoir le régime d’un grand pays sur une contradiction: la souveraineté du peuple proclamée, la souveraineté du roi maintenue. Par la logique lointaine qui sortait des principes mêmes qu’ils avaient mis à la base de leur Constitution, la souveraineté nationale devait aller jusqu’au bout d’elle-même ; et le bon sens indiquait qu’une royauté, vieille de plusieurs siècles, ne pouvait, sans résistance, subir un partage qui forcément lui apparaissait comme une spoliation. Entre la monarchie et le peuple les Constituants voulurent conclure, comme dit Quinet, un contrat impossible. Et cette impossibilité, Chamfort fut du petit nombre de ceux qui la discernèrent dès le début. 11 vit comment la constitution monarchique, à laquelle on travailla, de 1790 à 1791, ne pouvait être qu’une œuvre non seulement transitoire, mais éphémère et caduque. L’attachement traditionnel des Français à leur royauté lui était pourtant bien connu : « Rappelez- vous, écrit-il à un ami, le symptôme que je vous citais de la passion française pour la royauté, ce que je vous prouvais parla facilité avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de l’air : Ça ira , à l'air : Vive Henri IV 1 ! » Sans doute il ne prévoyait pas, au début de la Révolution, que, trois ans plus tard, la République serait le gouvernement de la France ; mais, sans la Juger si prochaine, il la considérait comme inévitable, parce qu’elle était le terme même de la