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Correspondance de Grimm, VI

Voltaire qui, sans doute, ne sut pas quel était l’auteur de l’épigramme sur Candide , lui avait écrit, au début de 1764, qu’il attendait avec impatience la Jeune Indienne, et, dans une seconde lettre, datée du 25 mai : « Je suis persuadé, lui disait-il, que vous irez très loin. » Bien que Voltaire ne fût pas chiche de compliments pour les jeunes auteurs, de pareilles lettres valaient pourtant un brevet de talent. Aussi, d’Alembert lut-il lui-même en séance publique de l’Académie la pièce couronnée de Chamfort 1 ; et certaines anecdotes font croire qu’il y eut entre eux, vers ce temps, des relations assez fréquentes. Chamfort voyait aussi Marmontel, qui, bien qu’il eût perdu récemment le privilège du Mercure , n’en était pas moins un des mieux accrédités et des mieux rentés entre les beaux esprits. Duclos surtout semble avoir été le grand introducteur littéraire de Chamfort. « Duclos, dit Aubin, s’aperçut d’une ressem-" blance frappante entre la tournure d’esprit du jeune Chamfort et la sienne ; il s’empressa d’autant plus volontiers à l’introduire dans le monde » 2 ; et Duclos, en effet, avec sa verve un peu âpre, avec ses brusqueries de langage et la rudesse, au moins apparente, de son caractère, pouvait bien plaire à celui que, dès ce temps-là, Sophie Arnould nommait Dom Brusquin d’Algarade.

Dans le monde des lettres, Chamfort n’avait pas

1. Nous trouvons ce détail dans un petit écrit paru à Paris en 1791 sous ce titre : Petite lettre à M. de Chamfort sur sa longue adresse contreles Académies,— par un académiciende ‘province- (A la Bibl. nationale, sous la cote Lb 30 4938.)

SES DÉBUTS LITTÉRAIRES

seulement des protecteurs, mais aussi des amis : c’était Delille, son compatriote, peu connu encore, mais déjà goûté de ceux qui le connaissaient ; c’était Sélis, un jeune professeur de rhétorique, plein d’esprit et de bonnes lettres ; c’était Saurin,déjà vieux, mais bienveillant, aimable, vivant heureux et souriant près de sa charmante femme ; c’était encore Thomas et Ducis dont Chamfort admirait la fraternelle amitié ; tous hommes d’un caractère estimable, de mœurs simples, et qui, quelle que fût leur doctrine morale, vécurent avec dignité, en stoïciens pratiques. Nul doute que ces relations J n’aient été profitables à Chamfort ; elles furent sa sauvegarde aux heures de la jeunesse; grâce à elles, au milieu même de ses dissipations, il sut toujours défendre son honnêteté et sa générosité natives.

Jeune, beau, spirituel, il fut en effet, après son succès de la Jeune Indienne , très fêté et très recherché dans le monde des théâtres ; son prix académique lui avait ouvert aussi les salons ; et, à ce moment, les salons n’étaient pas beaucoup plus sévères que les coulisses. Chamfort, d’ailleurs, l’a déclaré : il ne songea pas à vaincre ses passions ; avec elles il ne sut faire rien autre que les détruire.... en les satisfaisant. Autant qu’homme du siècle, il eut ce qu’on a appelé depuis une éducation sentimentale. Si l’on en croit les Actes des Apôtres , Mll° Guimard fut une des premières femmes qu’il aima: « MUe Guimard, dit le malin journal, qui imagine des confidences de Chamfort, était 1 alors une des plus agréables danseuses de la nation ; je me fis une des

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