Souvenirs d’v/a sexagénaire (déjà cité
§56 CHAMFO&Ï
convient de ne pas disputer la paternité du Rapport à celui qui l’a signé : « Il n’y a rien d’invraisemblable, dit-il, à ce que ces pages si pleines d’idées et si négligées déformé soient l’œuvre personnelle d’un homme qui se piquait de rester grand seigneur en tout » ‘. A plusieurs reprises il revient sur ce que la forme de ce document lui paraît avoir de faible et d’incorrect, et, à ses yeux, c’est la meilleure preuve que Talleyrand en est le véritable auteur.
Mais, à y bien regarder, ce rapportest-ii doncécrit d’une plume si peu soigneuse et si peu surveillée ? Lorsque M. Aulard, qui a lu tant de prose révolutionnaire, juge ces pages négligées et incorrectes, ne se montre-t-il pas bien rigoureux ? Il me semble qu’il serait aisé de détacher de ce Rapport des passages assez étendus, qui sont écrits dans une langue vigoureuse et châtiée, très élaborée en tout cas. Sans doute, on relève aussi des incorrections; mais beaucoup paraissent venir de ce que les épreuves furent très mal corrigées, et il en est bon nombre que le lecteur peut sans peine redresser au passage. Des négligences, il n’en manque pas non plus ; mais, à mon sens, elles sont moins du fait d’un homme qui ne daigne pas travailler son style que d’un écrivain qui n’a pas toujours eu le loisir de donner à ses idées une expression dépouillée et précise. Quand le rédacteur du Rapport écrit mal, ce n’est pas par l’abandon qu’il pèche; on voit plutôt qu’il s’empêtre
i. Dictionnaire de pédagogie de Buisson (à l'article Talleykand).
dans le jargon des encyclopédistes. Où trouve-t-on dans ces pages rien qui sente le laisser-aller du grand seigneur? Où voit-on là un style d’homme de qualité, c’est-à-dire d’un homme qui écrit « bien, pas trop bien pourtant, non comme un homme de lettres, qui doit y regarder, qui tâche, mais en homme comme il faut, qui fait bien tout, naturellement, cela comme le reste, sans prétention ; qui a de l’esprit, il est vrai, du talent même, si l’on veut, mais qui en serait dispensé, et dans le fond n’est tenu à rien » * ? Les négligences du Rapport ne me paraissent point avoir l’allure patricienne ; en tout cas, elles ne peuvent, je crois, suffire à rendre vraisemblable que Talleyrand ait pris la peine, contre ses habitudes bien connues, de rédiger tout au long un document de cette étendue sur un sujet pour lui peu familier, alors que les affaires financières el ecclésiastiques, alors que les intrigues parlementaires lui donnaient d’ailleurs tant de soins et d’occupations.
Combien d’apparences au contraire en faveur de Chamfort ! Puisqu’on sait, à n’en pas douter, qu’il fut souvent le coloriste de l’évêque d’Autun, en quelle occasion pouvait-il mieux lui rendre cet office? Ne semble-t-il pas qu’il dut être tenté de s’ofirir de lui-même à traiter cette question de l’éducation nationale dont il s’inquiétait si fort ? 11 était lié avec Condorcet, qui préludait alors au Rapport qu’il présenta à la Législative par cinq mémoires sur l’Instruction insérés dans la Bibliothèque