‹ ChamfortChapitre 197 sur 207 · Ed. Auguis, II · texte numérisé non relu

Ed. Auguis, II

2. Le brevet est daté du 19 août 1792, l’an IVe de la Liberté, ainsi que la lettre qui l’accompagne. Voir le Moniteur.

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puritain Roland ne put guère être sensible qu’à ce titre, quand il lui décerna son brevet de bibliothécaire; et c’est ce que semble indiquer le libellé même de la pièce officielle : « Désirant, y est-il dit, confier la direction et la surveillance de la Bibliothèque Nationale et de toutes ses parties à des citoyens recommandables parleur savoir et leur patriotisme, sur le compte qu’il nous a été rendu des talents littéraires et du civisme éprouvé du sieur Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, nous l’avons commis à la place de l’un des deux bibliothécaires ». C’était la première récompense qu’il recevait pour les services qu’il avait rendus à la Révolution.

Cette récompense, qu’il n’avait point sollicitée, n’avait d’ailleurs rien de magnifique : on ne le nommait point à une sinécure dorée, et le texte de son brevet l’en avertissait expressément.

« Comme sous le régime simple de l’égalité, disait ce document, la richesse n’est plus un prix digne du mérite et de la vertu, comme l’ordre sévère d’un gouvernement libre exige par rapport à ses fonctionnaires plus de services et moins d’émoluments, nous avons jugé que le traitement annuel des deux bibliothécaires nationaux devait être borné à la somme de quatre mille livres et à l’ancien logement qu'ils se partageront entre eux. »

La place était donc modeste et laborieuse ; mais elle convenaità la santé deChamfort. Elle étaitaussi conforme à ses goûts; car s’il est vrai, comme nous le croyons, qu’il a collaboré au Rapport de Talleyrand sur V Instruction publique, il s’était déjà occupé, à cette occasionnes Ribliothèques publiques, et avait

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conçu ou tout au moins examiné des projets de réforme relatifs à leur organisation. Aussi, à cette heure, où il ne s’agissait pas seulement d’assurer la bonne distribution des richesses du dépôt qui lui était confié, mais encore d’y aménager les acquisitions nouvelles venues des bibliothèques princières ou conventuelles, Chamfort jugea que son emploi pouvait suffire à toute son activité. Aucune autre occupation ne vint l’en distraire ; et s’il ne nous a pas été possible de rien retrouver qui nous permette de montrer son action sur la marche de son service, au moins savons-nous qu’il était entré en relations étroites avec les membres de son personnel; et, au témoignage de M. Léopold Delisle, il aurait, d’après la tradition delà maison, distingué et encouragé Van Praet \ N’eût-il rendu que ce service à la Bibliothèque, Chamfort devrait encore compter parmi ceux qui lui ont été le plus utiles.

Mais à peine était-il entré dans cette paix studieuse que s’ouvrit le régime de la Terreur. Il ne prit pas la plume pour le combattre ; mais très tôt il protesta contre lui par quelques-uns de ces mots que tous entendaient, retenaient et répétaient :

« La Révolution, disait-il, est comme un chien perdu que personne n’ose arrêter ». — Commentant la fameuse devise : « La fraternité|ou la mort », il la traduisait ainsi : « Sois mon frère ou je te tue »; ou encore : « La fraternité de ces gens-là est celle

1. M. Léopold Delisle, que nous avons consulté sur le passage de Chamfort à la Bibliothèque Nationale, nous a fait l'honneur de nous répondre par une lettre dont nous détachons les lignes suivantes ; « La tradition veut que Chamfort ait protégé Van Praet. Si elle est fondée, nous devons en savoir gré à Chamfort. .»

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de Caïn et d’Abel ». Ces libres propos ne pouvaient passer inaperçus. Il paraît en outre que sollicité par Héraut-Séchelles, qui comptait sur les tenailles mordicantes de Chamfort, d’écrire contre la liberté de la presse, il s’y refusa tout net. C’était plus qu’il n’en fallait pour le compromettre et le perdre. Aussi était-il déjà suspect, lorsqu’il fut dénoncé au Comité deSûreté générale, par un de ses subordonnés à la Bibliothèque, nommé Tobiesen Duby.

On n’écouta pourtant pas ce triste personnage dès sa première délation. Mais il ne perdit pas patience, et le 21 juillet 1793 il priait le citoyen Gombaud-Lachaise, « militaire vétéran, rédacteur du Bulletin de la Convention », de transmettre aux membres du Comité de Sûreté générale un factum dont nous extrayons les lignes suivantes qui intéressent Chamfort :

Tobiesen Duby aux citoyens membres du Comité deSûreté générale.

« Dimanche 21 juillet, l’an deuxième de la République.

« Citoyens,

« Je vous ai déjàdénoncé quelques détails des entretiens contre-révolutionnaires qui ont lieu tous les jours chez les citoyens Chamfort et Carra. En voici d’autres plus récents et qui m’ont trop révolté pour pouvoir en garder le secret.

« L’assassinat de Marat est pour eux le sujet d’une grande joie. Le roi Marat est mort : voilà leurs expressions. Ils s’entretenaient beaucoup avant-hier de la lettre de Marie-Charlotte Cordet (sic) à Barbaroux. C'est, disaientils, un chef-d’œuvre. C’est l’œuvre la plus sublime qui soit

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jamais sortie de la nature, etc.... L’on m'a bien assuré que ces Messieurs gardaient précieusement cette lettre sur eux, en prédisant que dans vingt ans on recueillerait avec vénération les restes de celle qui l’a écrite. Le citoyen Bonnieu, seul patriote que je connaisse à la Bibliothèque Nationale... voulut défendre la mémoire de Marat et soutenir les principes. Chamfort tomba sur lui, l’accabla de sa colère, lui prodigua toutes les qualifications d'usage et lui reprocha de ne voir et de ne fréquenter que des Maratistes.

A cette lettre était jointe une dénonciation contre les autres employés de la Bibliothèque, Desaulnay, Van Praet, « Caristocrate sournois », Caperonnier, Barthélemy de Courçay, Barbier du Bocage, « aristocrate ricaneur », Cointreau, Levrier de Champrion, Girey-Duprey, Parquoy, les frères Chevrette et Cazenave (ces derniers garçons de service). — Le citoyen Gombaud-Lachaise ne pouvait rester indifférent à tant de zèle. Aussi, le 8 août 1793, transmit-il la lettre de Tobiesen Duby au Comité deSûreté générale ; et, ne voulant sans doute pas être en reste de civisme, il dénonça Chamfort en son nom propre. 11 lui faisait un grief d’avoir logé chez lui des députés montagnards ; car, à son gré, le « ci-devant secrétaire des commandements de Son Altesse pourrie le prince de Condé », en donnant l’hospitalité à ces bons citoyens, n’avait d’autre dessein que de les corrompre.

« Je vous préviens, ajoutait-il, que ce Chamfort dîne souvent chez le ministre de l’intérieur, non que je veuille inculper le ministre, mais c’est pour vous dire que c’est un serpent qui par des replis tortueux (sic) tâche de s’insinuer jusqu'à la poitrine de Garat. Je suis moi-même témoin de ses propos inciviques, de ses jérémiades sur les

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circonstances ; je serai son accusateur... Au nom de la République, point de demi-mesures ; rendez à la poussière ces êtres faits pour y être, et donnez aux patriotes la satisfaction de voir leurs ennemis dans une nullité absolue *. »

Chamfort, averti de ces menées, songea moins à se défendre lui-même qu’à protéger son personnel. «. J’allai, dit-il, l’un des premiers jours d’aodt au comité de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers bruits vagues qu’on cherchait à répandre contre la Bibliothèque. Là, j’ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs principes et leurs sentiments !. » Mais déjà la dénonciation avait fait son chemin, et, à la find’août ou dans les premiers jours de septembre, tous ceux qu’avait désignés Tobiesen Duby furent incarcérés aux Madelonnettes.On ne les y retint pas longtemps, peutêtre parce qu’on ne jugea pas suffisantes les charges élevées contre eux, plutôt parce que la prison était devenue trop étroite. Leur libération d’ailleurs n’était pas définitive : ils restaient soumis à la surveillance d’un gendarme, qu’ils devaient loger, nourrir et qui demeurait près d’eux en permanence.

Il y avait là de quoi engager Chamfort à devenir prudent ; mais il ne sut pas et sans doute ne voulut pas l’être. « La calomnie, avait-il dit, est comme la guêpe qui vous importune et contre laquelle il ne

1. Ces citations sont extraites de pièces des Archives nationales.

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