SON SUICIDE ET SA MORT
il envoya sa démission au Ministre de l’Intérieur, Paré. Le garnisaire de la Convention, chargé de le surveiller, assistait aux repas qu’il prenait avec ses collègues de la Bibliothèque ; et là, Chamfort « parlait aussi librement qu’il l’eût jamais fait au milieu des sociétés les plus sûres » . Par métier, cet homme devait tout écouter, et le soin de son avancement, de sa sûreté peut-être, l’engageait à redire ce qu’il avait entendu. Les rapports qu’il fit et, probablement, les incessantes menées de Tobiesen Duby provoquèrent un nouvel ordre d’arrestation.
Dès qu’il le connut, Chamfort, qui, après son séjour aux malsaines Madelonnettes, s’était juré de ne jamais retourner en prison, se retira, sous prétexte de faire ses préparatifs ; et c’est alors qu’il essaya de se tuer. Çette tentative de suicide a été contée tout au long par Ginguené, qui, malgré son émotion sincère, dramatise et solennise un peu les circonstances de ce fait. Au lieu de citer sa Notice, nous préférons extraire du procès-verbal dressé par le commissaire de police de la section Lepelletier, la déposition même de Chamfort.
« A lui demandé par qui il avait été blessé a dit :
par lui-même ; qu’ayant été enfermé dans une maison de force, il avait juré en en sortant de n’y plus rentrer ; et qu’ayant été prévenu ce jourd’huy qu’il devait être reconduit dans une maison de force, il avait voulu se tenir parole, et étant en conséquence entré dans son cabinet où il avait deux pistolets chargés, il les a tirés contre lui, et que, s’étant manqué, il s’était armé de son rasoir avec lequel il avait voulu se couper la gorge jusqu’à ce que mort s’en suivît ; et, n’ayant pas tout à fait réussi dans son dessein, il s’était porté des coups de rasoir sur les cuisses,
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les jambes, et partout où il espérait se couper les veines, protestant au surplus de son innocence et de son patriotisme, ainsi qu’il sera prouvé par l’événement ; ajoutant qu’il se soustraira toujours, autant qu’il sera en son pouvoir, par une mort volontaire aux horreurs et au dégoût des prisons quelconques, qui ne sont pas faites pour retenir plus de vingt quatre heures des hommes libres, et voulant qu’il soit déclaré qu’il a assisté au présent procèsverbal et qu’il a lui-même dicté sa déclaration, et a signé avec nous 1 . »
Les chirurgiens, qu’on avait appelés, ne permirent pas qu’en cet état il fût conduit en prison. Ils ne pensaient pas qu’il pût longtemps survivre à ses blessures; il ne le pensait pas lui-même. Racontant à Ginguené comment il s’était perforé l’œil... au lieu de s’enfoncer le crâne, puis clxarcuité le col au lieu de se le couper, « Enfin, ajoutait-il, je me suis souvenu de Sénèque, et, en l’honneur de Sénèque, j’ai voulu m’ouvrir les veines; mais il était riche, lui ; il avait tout à souhait, un bain bien chaud, enfin toutes ses aises. Moi, je suis un pauvre diable, je n’ai rien de tout cela. Je me suis fait un mal horrible, et me voilà encore. Mais j’ai la balle dans la tête, c’est là le principal. Un peu plus tôt, un peu plus tard, voilà tout. »
Contre toute espérance, il ne tarda pourtant pas à se rétablir ; mais, tout engoûtant la douceur de se sentir entouré d’amis fidèles, il ne se réjouissait pas de revenir à la vie. «. Les horreurs que je vois, disait-il à Colchen, me donnent à tout moment l’idée deme recommencer. » Cependant, l’excès même des souffrances physiques et morales par lesquelles il